BARS ET BRASSERIES A L EXPOSITION
(( Les dénombrer toutes et tous serait besogne de cicérone qui m'agrée fort peu ; je dirai donc simplement ce qui me retint chez certains au hasard des pérégrinations et des repos.
L'attitude formelle du public à l'Exposition étant d'une attendrissante bonne Aolonté à tout goûter en connaissance de cause, objectif du reste rendu de plus en plus réalisable, étant donnée cette croissante diffusion des lumières où nous évoluons, il est précieux, je crois, de l'instruire des endroits qui, outre l'amusement d'y trouver des boissons plus ou moins étranges, lui offrent le moyen de satisfaire son si bien caché mais si réel sens esthétique.
Veuillent les bénévoles m'en savoir gré !
Près d'entrer, non loin de l'Ecole militaire, après une contemplation réfléchie de ce palais des machines, gloire du fer et du verre, joie de MM. Emile Zola et autres, cette voûte miroitante empanachée d 'industrielles vapeurs, et surmontée d'une longue ficelle où sèchent des loques multicolores, trousseaux à la lessive, je suppose, des gens de la rue du Caire, — pénétrez.
L'Exposition en bloc, ceci une fois pour toutes, est très belle, et je reprouve fort ceux qui se perniettent à son égard des mais et des si méprisants, car il est évident que si, par hasard, elle ne l'est pas, les écrivains convaincus et désintéressés dont la prose célèbre ses merveilles ès-colonnes quotidiennes des feuilles publiques se tairaient, et lors comment voulez-vous que la masse des citoyens y puisant des indications veuille admirer, puisqu'on ne lui dirait pas ce qui est admirable ?
Il est encore une autre preuve de sa perfection, c'est que la Vogue {la Vogue : Weia ! Waga ! etc.), logique à son litre, s'en occupe, ferme sur cet axiome que : ce qui est trouvé bien par tout le monde est vraiment bien. A quoi j'ajouterai, et ceci n'est pas à l'honneur des prosateurs mentionnés plus haut, que quand le public erre, c'est par ignorance, car il ne demande qu'à avoir un sentiment, le bon public, et il est si facile qu'il soit favorable. . .
Entrez donc. — Et d'abord apprenez qu'en cette galerie des machines, dont la température sénégalienne vous fit sans doute gémir sur l'absence de rafraîchissements, sachez que proche cette chose singu^ fièrement monumentale, où des verres de couleurs affichent le nom, et où d'affligeantes chromos narrent les péripéties de l'existence accidentée du phonograph's papa, se débitent, par un jeune imberbe très — des Batignolles, des sorbets au café, à la vanille, elc^
0 sorbets exilés parmi l'américain tapage des machines, sorbets évoquant de calmes patios en fleurs de grenades, en eaux chanteuses et la paix fraîche d'intérieurs arabes, loin de ce lieu infernal où les volants tournent comme de petites folles — sorbets bénis ! . . .
Avant de quitter le palais des machines sur ce lyrisme sans à propos, je tiens à citer une opinion mystérieuse émise devant moi par un brave prolo ; il sortait d'écouter le bavardage en crécelle d'un phonographe : « Ah ! dit-il, branlant du chef d'un air entendu, c'est de la seconde vue. » Oui, mon ami, et soyez sûr que la seconde vue de Mister Edison est une réclame comme une autre. — Il y a du bon sens dans le peuple quoi qu'on en die.
Maintenant, sortons, sortons, traversons vivement cette galerie de 3o mètres gratifiée de bassines à confitures en cuivres, d'une fontaine-grotte en cartonpâte, au fond de laquelle grelotte une Diane de papier mâché, et décorée d'un orgue de Cavallié-Goll dont la nostalgie catholique, parmi ces pauvretés, essore à heures fixes du Bach et du Palestrina pour l'édification de badauds attentifs seulement au jeu de l'organiste.
Dehors, les jardins, et des cafés, et des bars, et des brasseries, des chaises en bataillons serrés, les atroces petites tables instables sur trois pieds — mais où estu, Agénor de Cluses? — café suisse, café russe, café
belge, et partout et toujours les garçons rogues, l'immuable torchon, la petite veste et l'insolence, pas même polyglotte, peinant à vous filer des monnaies d'un cours improbable. Rien ici, sauf peut-être en un bar anglais, quelques Cynghalais chocolat en longues robes safranées, turbans neigeux, descendants vraisemblables du bon Hanoumât.
Pourtant accoté au dôme central, voici s'offrir un endroit de quelque intérêt. Vanté par dix mille réclames — et très vraiment excellent — le cacao Van- Houten s'est installé là.
Un intérieur hollandais : aux murs, des faïences en camaïeu bleues et blanches ; un évangile naïf s'y retrace : des soldats, qu'on dirait échappés des toiles de Jean Steen et de Teniers, flagellent un Christ portant un roseau plus long que lui ; un Pilate en costume de rabbin se lave les mains dans une cuvette rudimentaire ; un tout petit, petit enfant prodigue garde d'énormes pourceaux à l'encontre de toutes les lois de la perspective, ainsi de suite ; mais le tout d'une telle ravissante gaucherie ! Une monumentale horloge en bois sombre, cadran de cuivre, aiguilles tourmentées, égrène les heures et les accompagne d'un mince carillon. Et puis la cheminée, les chenets de rigueur où oncques bûches n'a brûlé, et un lustre en cuivre ù sept branches garni de chandelles — et hélas ! en dessous de lampes électriques — fâcheuse dissonnance ! — EnQn des chaises brutes et de massives
tables. En ce décor se meuvent, lentes et placides, des Hollandaises de toutes provinces arborant des coififures étranges et jolies. L'une : un casque d'or, bas de forme, enserrant les pariétaux et nué de grandes ailes, mousselines parées de dentelles, bruissantes et papillonnantes au moindre mouvement ; des boucles en spirales fdigranées tintent aux oreilles ; le reste de la toilette ne vaut.
Ignorant les premiers éléments de la langue française, jeunes et agréantes, mais presque toutes ont les yeux malades (le climat P) , ces servantes s'enquièrent d'un geste sans prononcer un mot, sans en comprendre, bien entendu, non plus un seul : demandez du cacao froid, elles vous en apportent du bouillant ; mais qu'importe, elles ne souffrent pas au moins des gravelures que maints lourdauds se croient en droit de leur adresser.
Et l'on rêve, tandis que refroidit le cacao, l'on rêve cette Zélande brumeuse, argentée sous le soleil pâle, ces canaux lents qui portent se marier la Meuse, l'Escaut, le Rbin dans les bras glauques de la mer du Nord, et ces îles jaunâtres, en moulins à vent, en troupeaux de vaches, et ce Flessingue silencieux si piteusement décrits aux articles où M. Rodenbach consigne
de veules impressions
Faut-il raconter à présent le restaurant hongrois ? De savoureuses sauces, mais pourquoi le chef d'orchestre a-t-il cru devoir chausser de triomphales
LE SYMllOLISME ÛQ
bottes molles ornées par surcroît d'éperons dorés ? Et quelle manie de Marseillaise et de bruits italiens ! J'aimerais un peu plus de tzardas.
La Marseillaise est une excellente institution, — souvenirs de la Révolution, etc. ; M. Bourget, qui, en sa préface du Disciple, fait appel à l'esprit des volontaires de 92, doit être enchanté : l'Exposition en est toute bruissante et de tous les côtés — mais, que diable, nous sommes en paix, et M. de Bismarck, cet homme ingénieux, pourrait trouver à redire à tant de : «aux armes, citoyens !... » Quant aux tapages italiens, je pense qu'un chacun en a assez, n'est-ce pas?...
Voici que le canon de six heures « sonne le couvrefeu )) (cette phrase n'est pas de moi ; je la restitue à un M. F*** qui la servit en un récent supplément du Figaro ; peu amateur de ce style audacieusement imagé, je dirai simplement que le canon annonce la fermeture des galeries; et puis, le couvre-feu à six heures ? Jamais, pas même aux époques les plus ténébreuses du moyen âge, il ne fit nuit si tôt en juillet) .
Si vous voulez dîner à la tour Eiffel, outre des Brébant variés, vous y trouverez une brasserie alsacienne-lorraine (bière française toujours, et elle ne vaut rien !). Là, de jeunes personnes plutôt agréables, surmontées de la coiffure traditionnelle, un papillon de soie noire, affichant un costume qui ne fut jamais al-
4o LE SYMBOLISAIE
sacien pas plus que lorrain d'ailleurs, font le service. Ces demoiselles entendent à merveille le français. — J'en veux pour preuve celle-ci qui, à un Monsieur l'interpellant dans un allemand en vingt-cinq leçons et lui pinçant le bras, répondit fort proprement : « F... donnez-moi la paix, animal !» — et ce pur accent montmartrois !
Plus tard, il est bon de s'égarer là-bas vers oii un canon monstrueux se braque, menaçant les étrangers méditatifs, voire même les bons patriotes dans l'enthousiasme, une de ces merveilles d'art militaire qui font instinctivement fredonner :
Âh ! qu'on est fier d'être Français Quand on voit le canon de Bange ! . . .
Là-bas, côte à côte avec une brasserie garnie de musiciennes travesties en hussards hongrois, un café détonnant absolument dans l'ensemble si comme il faut de l'Exposition.
Ce café, donc, me requiert, je l'avoue, oii des peintures modulent aux murs quelque gamme exotique non sans un charme de crépuscule : la sveltesse d'un palmier s'érige sur un horizon d'eau tranquille et de verdures adoucies ; des porteuses de varech dévalent une pente caillouteuse au plein soleil ; les falaises poudroient, les vagues fulgurent; parmi des bleuissements d'ombre envahissante, des négresses
LE SYMBOLISME 4l
s'accroupissent, ou, hiératiques, contemplent au loin. C'est la Martinique, je crois ; d'autres toiles et de moins louables.
Mais la drôlerie et l'attrait de ce café seraient par une princesse Dolgorouky — selon l'affiche — qui, si falotement, dirige un orchestre de femmes violonistes. Russes douteuses, et d'un Monsieur voué au cornet à piston. Ah ! princesse, connaissez-vous ces tapisseries de Chantilly : de surprenantes guenons y mènent la vie de cour au xvm" siècle ; c'est le bain, la chasse, la partie de cartes, que sais-je — la princesse Babiole pour qui brûle le prince Magot, mais très nobles et ne compromettant, certes, en rien, la gravité des appartements oii M. le duc d'Aumale promène ses palmes vertes d'académicien retour d'exil, et sa moustache humide encore des baisers de Jules Simon.
Telle, princesse, par cette après-midi d'orage, où je rêvais, tristifié de cette foule en bonne humeur, écœuré de poussière et de valses viennoises, — vous me les serviez hélas et trop ! — vous m'êtes apparue compensatrice, pas belle, non, mais de quelle grâce simiesque. C'était — l'estrade basse, une cravate blanche, le bariolement des jupes accompagnantes — vous seule debout, battant la mesure en moulinets fantasques. Et puis les manches rejetées en arrière, le violon à l'épaule et en avant, — vous si Babiole, si Angola — le beau Danube bleu. Et des coups de tête,
et le kakochnik sur l'oreille, et le deuil de vos sourcils violemment enkoholés zébrant en zig-zag la blancheur laiteuse de votre teint de blonde. Ainsi, cependant que bourdonnait la foule sagement goguenarde devant votre bizarrerie, vous, si fumiste — dirait mon éminent confrère, M. Francisque Sarcey, — vous dont le chignon de soleil éteignait les peintures discrètes aux murs, princesse, vous me fûtes, un instant de gloire, le presque symbole de ceux-là qui — sincèrement, ah ! sincèrement — parmi les rires gras de cette brasserie de tous-les-jours, se jouent éperdûment de rutilantes valses en étoiles, en fusées, en cascades, à cause des polychromies de leur âme — vous savez, ces gens vagues : des poètes. »
Il me faut maintenant faire un aveu : la description du local oiî le cacao Van Ilouten répandait ses parfums savoureux est une réclame payée ! C'est l'unique fois qu'il m'arriva de mettre ma plume au service d'un commerçant. Et voyez le cynisme : je ne le regrette pas, car le cacao était excellent, le local très réellement agréable et les serveuses charmantes.
Donc nous errions, un poète de mes amis et moi, parmi les galeries de l'Exposition. Nous étions fort démunis d'argent, ne possédant, à nous deux, qu'une belle pièce de quarante sous. Cette pénurie nous rendait fort mélancoliques ; et nous nous demandions comment faire pour nous offrir un dîner dans ce res-
taurant hongrois dont les ragoûts nous avaient flatté le palais quelques jours auparavant.
Devant le cacao, je dis à mon ami : « Entrons en prendre chacun une tasse. Gela coûte vingt-quatre sous. Il nous en restera seize pour les cas imprévus, »
Ainsi fut fait. Nous dégustions, avec la lenteur réfléchie de gens qui ne pourraient pas réitérer, le liquide brûlant et crémeux, quand une idée triomphale me vînt.
« Tu vois, dis-je à mon ami, cet homme grave, qui, d'un regard froid de ses yeux bleu-faïence, veille aux bonnes mœurs. A la façon dont il se croise les bras, debout contre l'horloge, je devine que c'est un personnage d'importance qui joue un grand rôle dans les destinées du cacao... Eh bien, je vais l'aborder et lui proposer, contre une somme raisonnable, l'insertion d'une réclame dans la Vogue. »
Mon ami marqua de l'incrédulité quant à la réussite de mon projet. Mais quelque chose me disait que je convaincrais le dignitaire du cacao. Je me levai, le pris à part et déployai l'éloquence la plus insidieuse pour lui inculquer qu'il était opportun de faire vanter son produit par un poète, dans une revue symboliste, La proposition l'étonna d'abord. Il risqua quelques objections, réfutées aussitôt. Enfin, il se laissa persuader, tira de sa poche un billet de cent francs qu'il me remit et, comme je lui off"rais un reçu, il me déclara gracieusement que, composant lui-même des vers
néerlandais, à ses moments de loisir, il se ferait un scrupule de montrer de la méfiance à un confrère.
Ah ! le billet de banque ne dura pas longtemps ! Nous dévorâmes force paprikis au restaurant hongrois ; nous bûmes des boissons fabuleuses dans des cristaux exotiques ; nous couvrîmes d'or les danseuses du kampong javanais ; nous vérifiâmes, moyennant quelques sequins, les appas des aimées de la rue du Caire... Bref, quand nous sortnnes de l'Exposition, nous possédions, comme à notre entrée, juste une belle pièce de quarante sous.
Pour en revenir à la Vogue, je dois mentionner ici que malgré notre bonne entente foncière, elle suscita parmi nous quelques querelles sur des points de détail. L'une des plus vives eut lieu à propos de la place qu'occuperait chacun dans le corps de la revue et, par conséquent, sur les sommaires. Kahn, qui ambitionnait le rang de chef d'école, avait stipulé qu'il serait toujours en tête. Vielé-Griffin, qui nous donna, dans le numéro de juillet, soa délicieux poème : la Ronde de la Marguerite, lui contestait âprement cette prérogative. Il voulait que chacun occupât la vedette à tour de rôle. Nous nous étions réunis pour débattre cette grave question ; et personne ne consentant à céder, je vis le moment où le symbolisme allait se désagréger faute d'un modus viveiidl ménageant tous les amourspropres.
Au surplus je n'ai jamais pu me passionner pour ces rivalités. Car du moment qu'un poème est bon, je ne vois pas en quoi il perdrait de sa valeur pour être publié, par exemple, à la page 20 du recueil et non point en première page.
Je fis donc un petit discours de conciliation. Je commençais par déclarer que, pour moi, je me mettais en dehors du litige, étant décidé à reléguer toujours mes poèmes à la fin du fascicule. J'objectai ensuite à Kalin qu'il avait tort de se poser en magister puisque le propre même de notre mouvement c'était l'individualisme le plus irréductible. Enfin je proposai de tirer au sort, à chaque numéro, l'emplacement des articles et des poèmes envoyés. Cet expédient fut accepté, non sans quelques récriminations. Et le débat se termina sur une phrase de Kahn qui nous plongea tous dans une vive hilarité : « Vous autres, jeunes Aryens, nous dit-il, vous n'avez pas le sens de la discipline. »
Lui-même ne souffrait nullement qu'on le régentât. En outre, il ne comptait pas un nombre d'années bien considérable. Mais certaine phrase d'un article d'Aurélien Scholl où il était traité de « Vieux Maître » lui avait fait monter des fumées d'orgueil au cerveau.
Hélas, il n'y eut pas heu d'appliquer le système du tirage au sort. Trois numéros avaient paru : juillet, août et septembre. J'apportais à l'imprimerie la copie du numéro d'octobre quand je trouvai la porte fermée.
46 LE SÏMBOLISME
Je m'enquis auprès de la concierge. Cette Cibot m'apprit, sans ménagements, une catastrophe. Arcturus, trop préoccupé des gambades que les esprits exécutaient dans son atmosphère astrale, pour vaquer à ses intérêts matériels, venait d'être mis en faillite. Et les tarots lui certifiant qu'il trouverait un trésor, pour payer ses créanciers, dans une hypogée de Memphis, il était parti pour l'Egypte... Adieu la Vogue !... Elle a ressuscité une seconde fois sous les auspices de Tristan Klingsor et de Henri Degron, en 1899. Elle est remorte l'an dernier. Peut-être connaîtra-t-elle un nouvel avatar...
Telle qu'elle fut, sous Kahn et sous Retté, elle constitue un très précieux document, car elle contenait des poèmes et des articles où les théories du symbolisme étaient développées et appliquées dans toute leur rigueur.
Avis aux chercheurs : il en circule, de par le monde, tout au plus 5o exemplaires.