ART ET CRITIQUE
Art et Critique, revue hebdomadaire fondée, comme je l'ai dit plus haut, par M. Jean Jullien, occupait, dans l'étroite et sombre rue des Cannettes, un local bas
de plafond, où toutes les pièces, jusqu'au bureau du directeur, se noyaient d'humides ténèbres. Cet état des lieux n'avait, d'ailleurs, rien de symbolique, car on y prônait, au contraire, une large et claire esthétique.
La revue pariit à peu près au même moment que la Vogue. Mais l'esprit en était tout différent : on y combattait surtout pour le triomphe du réalisme au théâtre. On développait les théories appliquées par les dramaturges de chez Antoine. On rompait des lances contre les Sarcey, les Vitu, les Fouquier et autres chevaliers du vaudeville à quiproquos et du drame à ficelles, genre Sardou, Le maître contemporain dont on se réclamait, c'était l'auteur de la Parisienne et des Corbeaux : Henri Becque. Jean Jullien exposait ses idées avec cette robuste franchise qui lui a valu la déférence des personnes sincères. Il préparait en même temps son beau drame, la Mer, joué par la suite à l'Odéon et disparu de l'affiche après cinquante représentations. Le public l'avait applaudi ; mais les critiques mentionnés ci-dessus, mus par des rancunes et des intérêts qu'il vaut mieux ne pas qualifier, exigèrent du directeur qu'il le leur sacrifiât.
C'est aussi dans AtH et Critique que Paul Masson, plus connu sous le nom de Lemice-Terrieux, commença cette revue des gaffes de la presse qui fâcha tant de journalistes.
Nous fûmes mis en relatioû|avec Jean Jullien d'une
façon assez singulière. Henri Gauthier- Villars, autrement dit Willy, avait publié, dans Art et Critique, un article sur Joies, le volume de vers de Francis Vielé- Grifïin. Quelques railleries qu'il risqua piquèrent au vif notre irascible collaborateur. De là, cette notule de la Vogue : a La plaisanterie un peu lourde qu'un critique de la revue de M. Jullien a cru devoir faire en reprochant à M. Vielé-Griffin l'abus, dans son livre Joies, d\i Aerbe éperler, sous la forme ichtyologique éperlant, prouve, une fois de plus qu'on ne ht pas, ce participe ne se trouvant même pas une fois dans le volume. »
Là-dessus, Jean Jullien m'écrivit, en ma qualité de secrétaire de la rédaction, une lettre mi-courroucée, mi-aimable où il me mandait qnArt et Critique n'était point sa revue, mais un recueil où quiconque avait le droit de soutenir ses opinions, même quand elles s'opposaient au réalisme. Il terminait en nous offrant de collaborer.
Fort touché de ce procédé, j'allai le voir. Il me reçut à merveille ; et, de ce jour, commença entre nous une amitié qui dure encore et dont je suis fier car je tiens l'auteur du Maître et de la Poigne, non seulement pour un dramaturge remarquable, mais encore pour un beau caractère.
Sur ces entrefaites, la Vogue disparut, comme je viens de le rapporter. Art et Critique accepta de servir nos vingt-sept abonnés et nous y donnâmes, depuis, d'assez nombreux^articles. Gustave iKahn y critiqua la Thaïs
de M. Anatole France. Sous le pseudonyme d'Alaric ïhomes, Vielé-Griffin exposa la façon dont il comprenait le symbolisme et, dans un article plutôt pointu, démontra que M. Rollinat, auteur des Névroses et de Dans les Brandes, méritait, à tous égards, de susciter, comme il le fit, l'admiration d'Albert Wolff. Pour ma part, je publiai divers comptes-rendus de livres et, entre autres, le premier article qui ait été écrit en France sur Maurice Maeterlinck, à propos de la Princesse Maleine. Cet article était très élogieux et fort étendu. Si je le rappelle ici, c'est parce qu'il précéda, de plus d'un an, le coup de pistolet tiré dans le Figaro par M. Octave Mirbeau.
Il était donc exagéré de dire, ainsi que M. Mirbeau n'y manqua pas, que « nul homme n'était plus inconnu que Maeterlinck. »
Il y avait peut-être aussi quelque exagération à prétendre que (( M. Maurice Maeterlinck nous a donné l'œuvre la plus géniale de ce temps, la plus extraordinaire et la plus naïve aussi, comparable et supérieure en beauté à ce qu'il y a de plus beau dans Shakespeare. »
Mais M. Mirbeau n'a jamais eu le sens de la mesure. Sans quoi, il aurait réfléchi avant d'écraser Maeterlinck sous un éloge de ce poids. Il aurait relu son Shakespeare, il aurait vérifié que celui-ci contient toute l'humanité et il se serait gardé de lui égaler un poète, admirable à coup sûr et que nul ne goûte plus que moi, mais
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dont l'œuvre n'a tout de même point l'envergure de celle du surhomme qui écrivit Hamiet et la Tempête. — Gela n'empêche d'ailleurs pas M.Mirbeau d'avoir beaucoup de talent. Ses romans contiennent, parmi des ordures inutiles, de fort belles pages ; sa pièce : les Affaires sont les affaires est émouvante. Enfin il réussit, à maintes reprises, à mettre en lumière, malgré la malveillance ahurie des directeurs de journaux, des artistes ignorés ou méconnus. C'est pourquoi il faut lui pardonner son admiration pour les poésies grisâtres et visqueuses de feu Rodenbach, ses hyperboles puériles, ses allures de capitaine Fracasse et le désordre de son esthétique...
Ce fut dans les bureaux d'Art et Critique que je fis la connaissance du peintre Maurice Denis. Il avait publié, sous un pseudonyme, des notes d'art dans cette revue ; et il y apporta une série de dessins inspirés par le livre de Verlaine : Sagesse. Ces dessins étaient fort curieux. On y trouvait déjà le christianisme pâlot, sinueux et volontairement archaïque dont M. Denis s'est fait depuis une spécialité. L'artiste désirait fort connaître Verlaine. Je le menai chez le poète qui habitait, à cette époque, une sombre maison de la rue de Vaugirard^ située près de l'Odéon. Verlaine fut assez content d'avoir motivé des illustrations à ses vers. Mais il me parut bien que l'art, en volutes maladives, de M. Denis ne lui plaisait pas énormément ; en effet, il ne trouva que ce compliment à lui faire : « Voici un paysage
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qui ressemble tout à fait aux environs d'Arras. » Or, M. Denis avait mis quantité d'intentions symboliques dans les moindres lignes de ses dessins ; mais il s'était gardée comme d'un sacrilège, de travailler d'après nature.
Cependant Art et Critique ne tarda pas à languir et des symptômes irrécusables nous annoncèrent sa mort prochaine. Si désintéressés, si dévoués à l'art que soient des écrivains, il leur est impossible de faire durer un recueil contre lequel se liguent des journalistes d'autant plus écoutés qu'ils sont moins compréhensifs et la défiance routinière du public. Ce n'est qu'à force de publications, entassées les unes sur les autres, qu'on arrive à imposer des formules nouvelles. Art et Critique disparut donc. Heureusement trois recueils se fondaient qui furent enfin viables et qui, après avoir subi des transformations plus ou moins judicieuses, existent encore : la Plume, dirigée par Léon Deschamps et où Jean JuUien prit la critique dramatique, le Mercure de France édifié sur les ruines de la Pléiade par Alfred Vallette, Louis Dumur, Rémy de Gourmont, Edouard Dubus, Albert Aurier et quelques autres ; ensuite V Ermitage dirigé par Henri Mazel, Adolphe Retté, René Boylesve qui ne s'était pas encore résigné à dépouiller son nom patronymique de Tardivaux.
Je reviendrai sur ces trois revues car elles eurent une influence décisive sur l'avenir du symbolisme.