‹ Le symbolisme de Baudelaire à Claudel (volume 3)Chapitre 10 sur 12 · L ECOLE SYMBOLISTE ET SES DOCTRINES. I · texte numérisé non relu

L ECOLE SYMBOLISTE ET SES DOCTRINES. I

Cet amour du beau vers en soi n'est cependant pas ce qui caractérisa spécialement ma génération, qui fut celle . des s^Tnbolistes. La recherche du beau vers fut plutôt le fait des Parnassiens. Nous demandions aux vers la clef d'or qui nous ouvrirait les portes du rêve. Le symbolisme, ce fut surtout l'entrée du rêve dans la littérature, ce fut le retournement du regard du dehors au dedans, la contemplation du reflet des choses en nous comme en une eau endormie, notre oreille tendue à des musiques singulières qui montaient de nous et dont les rythmes différaient étrangement des rythmes accoutumés des Parnassiens, lesquels, si bien scandés, nous semblaient réglés comme des marches militaires.

L'époque n'était pas gaie. L'action y était prosaïque et l'immonde et plat naturalisme avait achevé de nous en dégoûter.

Le Parnasse avait bien fourni quelques grands poètes : Leconte de l'Isle, Théodore de Banville, Heredia, Sully- Prudhomme, mais ces orfèvres ne nous avaient rien laissé à faire. Leurs disciples ne semblaient plus exécuter que leurs pastiches.

Il y avait bien, çà et là, quelques petits courants qui paraissaient se former. Des poètes naturistes et géorgiques, des paysans la plupart, Paul Harel, François Fabié, GabrielVicaire, appliquaient, sans s'être concertés, la perfection parnassienne à des visions rustiques, animées parfois d'un sentiment et d'un rayon virgiliens et s'élevaient, sans bruit, jusqu'à la grande poésie.

Maurice Rollinat chantait les Névroses et donnait un instant le frisson à Paris, Jean Richepin entonnait sa truculente Chanson des gueux. A l'enseigne gothique du Chat Noir, où tant de spirituelles fantaisies prenaient leur vol nocturne, Charles Cros interrompait ses géniales recherches scientifiques et enfermait dans son Coffret de Santal, à côté de verroteries sans vakur, deux petits

poèmes ciselés en tercets d'une mélancolie exquisement rêveuse et d'une grâce immortelle. Rollinat et Gros étaient des précurseurs et des annonciateurs. Néamnoins,ily avait dans leur cas une manifestation d'histrionisme qui ne pouvait qu'être antipathique à la génération qui se levait.

Le symbolisme fut, en effet, une violente réaction contre tout ce qui l'avait précédé, une réaction pleine de colère contre tout ce à quoi la génération nouvelle se sentait impuissante et particulièrement contre le cabotinage personnel.

S'il n'y avait eu qu'une réaction, elle eût été passagère. Le symbolisme dura, parce qu'il tenait à des causes profondes, parce qu'il était la conséquence du désastre de 1870, la littérature et la poésie qui devaient germer de la défaite. Il s'est produit, en 1886, quinze ans après, comme le romantisme avait suivi de quinze ans la révolution et l'épopée impériale. Romantisme et symbolisme ont été deux réactions aristocratiques, l'une, représentante d'une faction victorieuse ; l'autre, représentante d'un groupe vaincu.

Tous les lettrés dont la formation intellectuelle était antérieure à la guerre persévérèrent dans l'esprit qui avait précédé la guerre et achevèrent leur œuvre dans le sens où ils l'avaient commencée. Mais nous, notre esprit ne s'ouvrit à la connaissance que pour apprendre que nous étions vaincus. De la République, que nous n'avions pas vue si belle soûs l'Empire et en qui nos prédécesseurs pouvaient chérir un rêve de leur jeunesse, nous n'avions rien à tirer. Elle nous apparaissait dans sa prose et son terre à terre quotidien. Ses victoires électorales étaient presque toujours remportées contre nous. Elle appelait progrès l'abaissement de notre idéal. Elle portait en elle le vice originel d'être née dans la défaite, d'être le gouvernement d'une France humiliée et à peu près résignée.

Certes, les citoyens raisonnables, les cerveaux d'écono-

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mistes pouvaient s'accommoder d'un tel état de choses et même y trouver des avantages. Mais les poètes? Les poètes, nés pour rendre les grands sentiments, pour amplifier les gloires, pour soulever les enthousiasmes, sont l'expression même de la vie collective de leur patrie. Celle-ci ne nous apportant plus de suffisants motifs d'espoir DU de fierté, nous nous étions repliés dans la vie intérieure et nous avions cherché dans le rêve une compensation aux tristesses publiques, ou plutôt nous avions partagé notre vie entre le rêve et l'âpre jeu de nos facultés critiques. Tous ceux qui se sont frottés à nous s'y sont piqués. Nous fûmes d'une génération très intelligente et qui, le sachant, se montra fort dédaigneuse, mettant entre elle et les autres la distance de son froid sourire.

Il est vrai qu'un symboliste qui fait tant que d'être sot l'est deux fois, car le symbolisme par lui-même n'est déjà pas toujours si raisonnable.

Ce fut vers 1886 que parut le manifeste où les jeunes poètes annonçaient leur intention d'opérer une révolution en poésie. Et comme quelqu'un, peut-être, avait qualifié de poésie de décadence leurs premiers essais, ils avaient vivement relevé le reproche et adopté, comme un programme, le mot dont on avait cru les flétrir. C'était cela. Ils étaient, ils voulaient réellement être des décadents. Si l'épithète leur plut, c'est sans doute qu'ils songeaient aux beaux vers de Paul Verlaine :

Je suis l'Empire à la fin de la Décadence Qui regarde passer les grands barbares blancs En composant des acrostiches indolents...

Ce petit tableau si grandiose et si mélancolique de la fin de Rome avait dû être inspiré au poète par le souvenir des Prussiens envahissant la France élégante et affaiblie. C'est une grande tristesse qui essaie de se rendre suppor-

table à elle-même en se transformant en vision d'art. Nos

jeunes décadents s'introduisirent dedans et trouvèrent que de composer des hémistiches indolents, en regardant passer les barbares, était une assez bonne pose dans laquelle ils auraient assez aimé d'être peints pour la postérité. La plupart d'entre eux étaient encore des écoliers qui s'échauffaient la tête au Quartier latin, et j'en soupçonne même quelques-uns, comme René Ghil et Anatole Baju, d'avoir été de simples primaires. N'importe ! Il y avait là quelque chose, un premier indice d'un mouvement d'idées sérieux. Ces jeunes hommes ne reconnaissaient plus leur manière de sentir dans les livres des parnassiens et des naturalistes, et s'ils reniaient le dieu Hugo, ils vomissaient Coppée. Ils étaient exaspérés de la clarté d'une langue qui finissait par tout mettre sous le même jour trop cru, des grâx:es stéréotypées d'une prosodie qui cédait àtouscomme une courtisane. Ils aspiraient à l'ombre, au mystère, à l'obscurité ; ils rêvaient d'une autre prosodie, plus gauche, mais plus ingénue. Ils voulaient des vers qui ne gardassent des anciens vers que l'âme subtile et délicatement sonore, des vers quasi-immatériels et qui ressemblassent à des incantations magiques, une sorte de musique abstraite, ne s'adressant plus à l'oreille mais à l'esprit directement, et capable de remuer, par de simples allusions, tout un monde d'émotions et de pensées.

Une pareille conception était peut-être bien une conception de décadence, puisque les grands poètes s'adressent à la nation tout entière, et que les œuvres qu'ils rêvaient d'écrire ne pourraient être comprises et goûtées que d'un très petit nombre d'initiés. Décadencé^rou début d'une littérature nouvelle, d'une littérature de surhommes (car si le mot n'existait pas encore, l'idée était dans l'air), peu importait : ils se contentèrent du nom de décadents, en attendant mieux.

A y bien réfléchir, ce mouvement, dont on commença

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par se divertir, était assez extraordinaire. Qu'un groupe d'hommes se fût levé, que les formules de la génération précédente ne satisfaisaient plus, cela se comprend ; mais que ce même groupent vu clair si vite dans ses idées, au point d'en formuler ainsi l'énoncé, cela ne s'explique que parce que le programme était, en fait, déjà réalisé en grande partie par deuxpoètes de la génération précédente : Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé.

Le premier procédait visiblement de Banville, dont la grâce fluide et spirituelle devait le séduire, mais il en différait par d'amusants caprices d'alcoolique, incapable de suivre trop longtemps la même idée et cédant à toutes les lubies. Paul Verlaine, à qui aucun secret de son art n'était caché et qui se savait les dons les plus merveilleux, ne se prenait cependant pas au sérieux. Il disait lui-même être né sous une maligne influence. En réalité, il était mené par tous les vices. Il était pour ces vices d'une faiblesse de mère ; nul n'en pensait et n'en disait plus de mal, mais je crois qu'il n'eût pas fait bon tenter de les lui retirer; il les eût défendus comme une mère défend ses petits. Ils étaient sa famille, une famille qui le désespérait, qui l'avait conduit en prison et nombre de fois à l'hôpital, mais ils étaient si charmants et si forts ! Il n'y avait pas moyen de leur résister. Une m.inute, il en pleurait ; la minute d'après, il ne pouvait s'empêcher d'en rire. Pourtant ils lui avaient, tout pris, son bonheur, ses biens, son honneur. Restait son talent, mais à quoi bon? Il en serait de son talent comme du reste, il n'en ferait rien. Il adorait les lettres, il adorait les vers, il adorait d'y rêver et d'en parler. En toute sorte de vers il n'y avait pas de connaisseur plus pénétrant ni plus fin. Rien ne lui en échappait. Il les voyait jusqu'à l'âme. Mais rien ne l'étonnait non plus. Et il n'y attachait pas plus de prix qu'il ne fallait. Il en commençait de beaux quand ça lui disait, puis intervenait le démon de la contradiction et de l'absurde, il gribouiUlait n'im-

porte quoi pour finir, et avec la fermeté de Sganarelle il déclarait à ceux qui voulaient le croire que c'était parfait ainsi, tout joyeux de mystifier le monde et de penser qu'il en allait tirer « quelques argents » de son éditeur Vanier, ^ avec qui il avait d'interminables discussions sur la valeur marchande de ses produits. Il se faisait l'effet alors d'être devenu un important négociant.

!\Iais justement il arriva que ces incohérences insouciantes, ce mélange de mystification et de sincérité, l'impréMi de sa fantaisie, ces rythmes baroques, ces vers boiteux, soupirants et comme blessés, qui étaient comme des pèlerins revenus du fond du passé et de son âme rêveuse et enfantine, il arriva, dis-je, que tout cela, sorti de ce poète retors et ingénument sournois, constitua à son insu une poésie nouvelle, une poésie vraiment humaine. La brièveté, qui n'avait été souvent chez lui que paresse, aboutissait à la sobriété dans l'émottOTi. Le poète n'appuyait pas, ne développait pas. Ce n'était qu'un trait, en passant, mais d'autant plus sûr et plus profond. Après tant de maîtrise, tant de pompe et tant de majesté, la petite chanson humble et brisée donnait une telle impression de fraîcheur et de pureté qu'elle fit un instant oublier tout le reste. Paul Verlaine assurément ne l'avait pas fait exprès, et il dut être le premier ébahi de son succès, qa'il devait juger n'avoir pas mérité. Il avait cru se jouer de la nature, et c'était la nature qui avait joué de lui.

Tout autre avait été Stéphane Mallarmé. Grand poète, — je n'hésite pas à lui donner ce nom à cause de la qualité de son esprit, — doublé d'un grand spéculatif, il appartenait, comme son contemporain Sully-Pnidhomme, à la famille des poètes philosophes, avec cette différence que SuUy-Prudhomme, plus bourgeois, était plus occupé des m3'stères du sentiment, et que Mallarmé, plus aristocrate, était plus intéressé par le mystère des idées. Tous deux traduisaient leurs conceptions en splendides et neuves

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