L'ÉCOLE SYMBOLISTE ET SES DOCTRINES
M. Haraucourt partait récemment en guerre contre l'école symboliste, dans laquelle il voyait une inspiration antinationale. Je ne puis me résoudre à partager ses fureurs, ni à condamner un mouvement littéraire auquel ma jeunesse doit tant de purs espoirs et de nobles rêves. Dieu ! que le monde était beau vers 1891, lorsqu'apparurent ces chevaliers du songe, Henri de Régnier et Francis Vielé-Grifîin, tels Gauvain et Lancelot du Lac « rouge encore du baiser de la Reine ! » On ne savait rien de ces nouveaux chanteurs, si ce n'est qu'à leurs noms aux syllabes élégantes, métalliques et glacées se mêlaient des titres de poèmes aux résonances profondes et des vers pleins de mystérieux échos. Au pied de la montagne Sainte Geneviève, un fils de Théocrite et de Bion, Jean Moréas d'Athènes, aux yeux de faucon, aux lèvres saignantes, aux fines mains de demoiselle, tête et corps nerveux de condottiere à la haute stature, et pareil à son compatriote le poète Marulle, qui suivit Charles VIII au delà des monts et fut pleuré par l'Arioste, Jean Moréas, comme un Grec du temps de Louis XI, venait s'entretenir dans les tavernes et tripots du Quartier latin avec l'ombre de Villon, qu'on croyait ressuscité sous la tête socratique de Paul Vtrlaine. Parfois, un autre prince de la jeunesse.
Maurice Barrés, svelte, inquiétant et énigmatique, souriait à leur conversation.
Au pied de l'autre montagne parisienne, tout en haut de la rue de Rome, le plus beau des joueurs de songes, Mallarmé, réunissait chaque soirée du mardi, tous ces chevaliers et tous ces harpeurs et lui-même, comme s'il eût tenu la grande harpe, pendant que tous se taisaient pour récouter, il commençait une si belle chanson que Tristan en eût oubHé, chaque fois, pour l'entendre, jusqu'à la voix et jusqu'au regard de la blonde Iseult.
J'ignore, écrivait dernièrement Henry Bidou, quelle est la plus récente mode au pays des poètes. Il y a une vingtaine d'années, on était d'accord à tenir le vers une chose en soi vivante par la vertu*des syllabes ; c'était une sorte d'être, dont le cœur battait d'un mouvement r^^thmé comme le cœur humain. Cet être avait cent visages ; tantôt il était fluide et doux et presque incertain et confondu dans l'air, tantôt il était dru et fort ; mais toujours une puissance mystérieuse, une cohésion intérieure lui conféraient un nouveau pouvoir ; fait de mots plus sonores et plus purs, il les embellissait encore ; il avait le je ne sais quoi de surnaturel et figurait le messager d'un pa^-s inconnu. Car l'art est nécessairement une magie et tout ce qui n'est pas plus fort que la vie n'est pas de l'art. Un paysage immense tient dans un vers de Mallarmé ; un monde enchanté surgit d'une seule petite odelette d'Henri de Régnier ; et il y a des vers de Moréas si purs que tout semble s'apaiser autour d'eux.
Voilà une page vraiment exquise. C'était sur ce ton, avec ce choix de mots purs et discrètement sonores, avec ces mêmes images que nous parlait l'enchanteur. J'y reconnais son tour d'esprit et la forme brillante de ses idées, qui entraient en nous comme des apparitioi « coiffées d'un chapeau de clarté ». M. Henry Bidou, évoquant nos sentiments d'alors, a évoqué Mallarmé il même qu'il n'a peut-être jamais connu.