S LE SYMBOLISME
Quoi de tout cet éclat pas même le lambeau S'attarde, il est minuit, à l'ombre qui nous fête. Excepté qu'un trésor présomptueux de tête Verse son caressé nonchaloir sans flambeau,
La tienne, si toujours le délice ! la tienne
Oui seule qui du ciel évanoui retienne
Un peu de puéril triomphe en t'en coiffant
Avec clarté quand sur les coussins tu la poses Comme un casque guerrier d'impératrice enfant, Dont pour te figurer, il tomberait des roses.
Ce sonnet n'a pas de titre. En l'étudiant attentivement, on voit que le sujet en est Antoine et Cléopâtre. Cela a paru si clair au poète qu'il a jugé superflu de l'énoncer.
Antoine a fui la bataille, qui n'était pour lui qu'un beau suicide. Il la revoit en esprit et la peint en quelques touches, à la manière des peintres impressionnistes et S3mibolistes : « Tison de gloire, sang par écume, or, tempête. » Il ne peut s'empêcher de rire, en pensant que peut-être on s'apprête, le croyant mort, à tendre de pourpre royale son tombeau absent.
A présent il est minuit, rien de tout cet éclat ne subsiste dans l'ombre où sont cachés les deux amants ; une seule chose brille dans cette ombre, conune un trésor lumineux, c'est une tête de femme qui verse son nonchaloir et appelle les caresses.
Quelle tête?... La tienne, dit-il à Cléopâtre, la tienne qui m'est toujours un tel délice, la tienne qui, seule du ciel évanoui retienne
Un peu de puéril triomphe en t'en coiffant Avec clarté...
!MaUarmé qui compare plus loin cette tête à un casque guerrier d'impératrice enfant, dont il tomberait des
roses peut donc employer l'expression : « En t'en coiffant avec clarté », ajoutant ainsi qu'elle répand de la clarté dans les ténèbres.
Cette tête de Cléopâtre, apparue dans l'ombre, voluptueusement et nonchalamment à Antoine qui la contemple posée sur des coussins, comme un casque guerrier d'impératrice enfant, dont il tomberait des roses, quel délicieux et inoubliable tableau elle forme, et comme tout un drame grandiose s'y vient résumer en deux tercets !
Mais c'est un plaisir qu'il faut gagner par un travail assez ardu. Une difïiculté de ce style vient de l'abus de latinismes, tels que l'ablatif absolu :
Victorieusement fui le suicide beau,
qu'il faut traduire : le beau suicide (qu'était la bataille) (ayant été) fui (par moi) victorieusement, etc.
Je pense que ces explications suffiront. Elles étaient nécessaires au moins pour les non initiés.
Mallarmé se sentait d'autant plus libre d'écrire ainsi qu'il n'était pas retenu par le succès et par l'espoir du gain. Il n'avait pas à se soucier d'un public, puisqu'il n'en avait pas ou n'en croyait pas avoir. Mauvaise condition, tout de même, pùisqu'écrire ne peut avoir de raison d'être que de transmettre aux hommes sa pensée, c'est-àdire la leur rendre visible et impressionnante ! Écrire, c'est se réaliser dans des œuvres qui tiennent votre place et continuent votre action, en votre absence et après votre mort, cette définitive absence. L'écrit qui ne va à personne, qui ne touche personne, est inexistant. Il commence à exister le jour où il s'illumine pour un autre esprit. Écrire, c'est établir la communication entre l'intérieur et l'extérieur. Mais n'être compris de personne c'est ne pas sortir de soi, ce n'est pas écrire, c'est rêver qu'on écrit. Il nous est arrivé à tous, dans notre sommeil
de rêver que nous écrivions des choses merveilleuses et de ne plus retrouver, au réveil, qu'un assemblage de mots incohérents.
Quand on écrit pour soi seulement, on court le risque d'assembler des mots qui n'aient de sens pour personne autre que soi, qui n'aient même pas de sens pour soi, si l'on a oublié ce que l'on a voulu dire. Il faut donc à l'écrivain le contrôle de quelque lecteur.
Mallarmé était bien lu quelquefois de ses confrères, mais ceux-ci, qui le considéraient comme un aimable original et un inoffensif excentrique, à qui ils reconnaissaient certes du talent et de l'esprit, se seraient fait scrupule de le contrarier dans ce qu'ils considéraient comme une manie d'homme charmant et qui ne pouvait tirer à conséquence.
Il écrivit donc sans contrôle, j'ajouterai même et probablement sans espoir.
Il rêvait d'une Hérodiade dont il n'écrivit qu'un commencement de prologue et s'arrêta là, faute probablement de pouvoir continuer sur le ton qu'il avait souhaité
En revanche, il parvdnt à écrire toute son églogue d l'Après-midi d'un faune, une centaine de vers. C'est uri \àsion de Théocrite traduite par un autre Lycophron e: vers imités des anciens oracles. Dans ce curieux poème qui n'est guère accessible qu'aux initiés, il s'agit d'un fauh qui poursuit à travers un jardin de roses et de vignd des nymphes ou plutôt des formes de nymphes petit-êtt imaginaires. Çà et là, à la lueur furtive d'Un joli ver? nous croyons entrevoir avec le faune leurs images chaf mantes, \âte évanouies et disparues derrière les entre lacs épineux et fleuris d'autres vers volontaireme embroussaiUés.
Cette poésie, évidemment, restera comme un curietu témoignage d'une époque de décadence raffinée et comm un problème littéraire à déchiffrer. De tels textes appelle
ront des scoliastes, qui ne manqueront pas de surgir.
Le mot texte évoquait, du reste^pour Mallarmé quelque chose de savant et de difficile. A quoi bon se donner la peine d'écrire, si ce n'est pour fixer du mystère? Et les lettres noires qui, sur le papier blanc, s'unissent les unes aux autres en bizarres petites mailles serrées, n'invitentelles pas à les considérer comme un réseau magique où emprisonner de l'insaisissable?
Mallarmé, devant la page blanche sur quoi il faut écrire, retrouvait toute son angoisse d'écolier. Il en avait une sorte de vertige. Ses pensées, à cette vue, se crispaient et se cabraient, les mots se refusaient à faire le saut dans cet abîme. Et lui-même, intimidé parle risque qu'il courait et la responsabilité qu'il prenait, n'osait plus les ranger comme ils étaient dans sa pensée claire et brillante. Alors, recommençait pour lui un autre travail, celui d'écrire. Chacun de ces mots, une fois écrit, devenait un centre d'attraction pour les autres et changeait leur courbe. Ah ! ce n'était pas une petite affaire !...
Beaucoup d'écrivains lui ressemblent un peu sur ce point, victimes qu'ils sont d'une espèce de paralysie partielle, comm.e il s'en produit, toutes les fois qu'il faut extérioriser sa pensée dans des conditions spéciales, telle, celle dont on est saisi lorsqu'il faut, pour la première fois, parler du haut d'une tribune au public.
Quand Mallarmé avait supprimé tous les mots qu'il ne jugeait pas indispensables, quand, après de longues et minutieuses recherches, il avait trouvé leur place aux autres, quand dans le corps d'une phrase il avait fait entrer la phrase suivante, par un travail de superposition assez semblable à celui des palimpsestes, il pouvait se dire avec satisfaction que cette fois c'était véritablement un texte. Il entendait qu'on se donnât au moins autant de peine pour le lire qu'il s'en était donné pour l'écrire.
Et comme il voyait dans cet art d'écrire la manifestation suprême de l'intelligence, il y rapportait tout. C'est ainsi qu'à propos d'un ecclésiastique surpris par lui se roulant innocemment dans l'herbe, au Bois de Boulogne, un jour de printemps, il en fait cette spirituelle application :
L'influence du souffle vernal doucement dilatant les immuables textes inscrits en sa chair, lui aussi, enhardi de ce trouble agréable à sa stérile pensée, était venu reconnaître par un contact avec la nature, immédiat, net, violent, positif, dénué de toute curiosité intellectuelle, le bien-être général, et candidement, loin des obédiences, de la contrainte de son occupation, des canons, des interdits, des censures, il se roulait, dans la béatitude de sa simplicité naïve, plus heureux qu'un âne.
Il est clair que Mallarmé n'avait pas d'ambitions, ni de vanités. Il lui suffisait d'imposer à ses confrères du Parnasse le respect de sa valeur qu'il sentait réelle et profonde et si ceux-ci étaient tentés de sourire de son extrême infécondité, il savait se relever à leurs yeux par le charme de sa politesse et la grâce inquiétante de ses propos. Il continua à s'occuper de poésie, un peu en amateur, pour sa joie et son instruction personnelles, en homme qu'intéressaient seules les recherches les plus subtiles, en curieux et en savant, qui s'efforce de pénétrer les lois les plus secrètes du langage et de la versification ainsi que celles du plaisir esthétique. Et cela l'amena à de profondes réflexions sur l'esprit de l'homme, sur la façon dont cet esprit entre en contact avec l'essence intime des choses, sur la nature de la poésie qui est rêve et fiction, puis mythe et symbole, à travers quoi l'invisible communique \ avec le visible.
Ainsi, par une loi d'équilibre, la poésie dont son âme était secrètement soulevée, ne trouvant pas une issue suffisante dans l'étroit canal où l'erreur de son siècle
la poussait et l'enfermait, la poésie, dis-je, contrariée en lui dans son cours, refluait à son cerveau, se répandait abondamment dans ses propos et rayonnait sur ses constructions de philosophie esthétique.
Mais au fond, en dépit des dons les plus rares, il n'avait pas réussi ; il avait fait de beaux vers d'une couleur assez nouvelle, et écrit trois ou quatre poèmes en prose vraiment délicieux, mais le tout eût tenu aisément en vingt pages, et c'était là toute sa récolte de vingt années.
On n'acquiert pas la renommée avec cela et voilà qu'il était à bout de souffle. A quoi bon écrire encore d'autres proses et d'autres vers qui ne pouvaient être meilleurs? Il lui fallait chercher autre chose, qui n'eût pas encore été fait. Mais quoi?
Et s'il ne trouvait rien, comment donner au moins le change sur sa stérilité?
C'est probablement ce découragement poignant, qu'il avait voulu exprimer dans sa belle poésie : l'Azur:
De l'éternel azur la sereine ironie Accable, belle indolemment comme les fleurs, Le poète impuissant, qui maudit son génie A travers un désert stérile de douleurs
Fuyant, les yeux fermés, je le Sens qui regarde Avec l'intensité d'un remords atterrant Mon âme vide. Où fuir? Et quelle nuit hagarde Jeter, lambeaux, jeter sur ce mépris navrant?
Brouillards, montez ! versez vos cendres monotones Avec de longs haillons de brumes dans les cieux Que noiera le marais livide des automnes Et bâtissez un grand plafond silencieux !
Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse
En t'en venant la vase et les pâles roseaux,
Cher Ennui, pour boucher d'une main jamais lasse
Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.
94 LE SYl^îBOLISME.
Le ciel est mort. Vers toi, j'accours, donne, ô Matière,
L'oubli de l'Idéal cruel et du Péché
A ce mart^T qui vient partager la litière
Où le bétail heureux des hommes est couché.
Car j'y veux, puisqu'enfin ma cervelle vidée Comme le pot de fard, gisant au pied du mur, ]S''a plus l'art d'attifer la sanglotante idée, Lugubrement bâiller vers un trépas obscur !...
Où fuir? Voilà la question qu'on sent qu'il se posait. Il y revenait dans Brise marine :
La chair est triste, hélas ! et j'ai lu tous les livres, Fuir, là-bas fuir !
J'ai lu tous les livres signifiait : Tout a été écrit, quoi bon?
J'ai pris longtemps ces admirables vers pour de la"! superbe rhétorique. Mais il suffit de réfléchir à la situation) morale du poète qui, se sachant très grand, se voyait, sans en percevoir la raison, frappé d'impuissance, pour^ comprendre à quel point ils étaient douloureusement; sincères.
Où fuir? Comment cacher à ses confrères et au public une telle misère? II ne vit d'asile que dans ce styje obscur vers lequel il tendait déjà instinctivement.
Ne pouvant suivre les poètes du Parnasse, qu'il n'admirait que modérément, du reste, il imagina ce moyen de leur fausser compagnie. Et sans doute fut-il partielle-' ment sincère.
Il avait raison. Dans la voie où la poésie se trouvait engagée, il n'y avait plus rien à faire. L'heure était venue de la grande crise poétique, à laquelle nous avons assisté depuis trente ans et qui n'est pas terminée.