MALLARMÉ ET LES SYMBOLISTES
Jusque vers 1886, les milieux littéraires n'attachaient donc qu'une importance assez médiocre à Mallarmé et à Verlaine, considérés chacun dans leur genre comme deux enfants perdus du Parnasse : l'un, alcoolique et effarant bohème, l'autre, amateur exquis, chercheur de quintessence et dont l'art trop compliqué et trop sibyllin dénonçait une secrète impuissance : deux poetae minores en marge de la littérature et dont les excentricités faisaient sourire indulgemment, tout leur étant permis, puisqu'en somme ils avaient renoncé à toute prise sur le public ; deux originaux, deux outranciers, comme chaque époque en compte, bref, les exceptions qui confirment la règle.
Victor Hugo venait de mourir et on ne s'était pas encore aperçu que son siècle était mort avec lui. La réaction commença tout de suite.
Des réunions tumultueuses de jeunes gens se tinrent au Quartier Latin, qui décidèrent que cela ne pouvait plus durer ainsi, qu'on était saturé de la fausse perfection parnassienne, qui permettait au premier sot venu d'écrire de beaux vers et ne laissait aucun avantage à l'homme de talent, au contraire, car l'homme de talent, par son originalité m^ême, se trouvait en quelque sorte handicapé, pour me servir de l'expression à la mode, et répugnait à se servir d'une méthode par laquelle les vers se faisaient beaux tout seuls, mais, restant impersonnels, présentaient l'idée sous un jour toujours pareil. Avec la recette parnassienne on faisait aisément de beaux vers sur n'importe quoi, mais autrement qu'on ne l'aurait
voulu. C'était peut-être mieux, mais ce n'était pas çî Il y avait de quoi enrager. En réalité, le beau vers faisaij faillite et conduisait à une impasse. C'est donc qu' n'était pas la poésie, comme on l'avait cru, c'est doi que la poésie était autre chose, à quoi le beau vers contini] faisait obstacle.
Voilà ce que sentaient confusément les jeunes poète de 1886. Ils prirent en horreur leurs aînés, qui avaiei imprudemment fermé la porte derrière eux et se croyaieni assurés d'avoir enhn dit le dernier mot en poésie. Oi aurait beau faire après eux, pensaient les Parnassiens on ne pourrait faire mieux qu'eux et par conséquent 01 en serait réduit à les continuer et à les imiter. Prétentioi inacceptable et dont l'énormité eût dû leur ouvrir le yeux !
Toutes les fois qu'on en vient à une formule d'art tell< qu'un imbécile a des chances de l'emporter sur un homm^ intelligent, il n'y a plus de doute, on est arrivé à ui impasse dont il faut sortir au plus tôt, dût-on tout casseï
Les génies bienfaisants sont ceux qui ouvrent la voie ceux qui les suivent, les génies malfaisants sont ceux q\ la ferment.
Ce fut, paraît-il, un passage d'un roman de Huysmai qui révéla aux jeunes poètes la personnalité littéraire de Mallarmé.
Ceux-ci eurent la curiosité de connaître ce poète loii tain dont les vers avaient l'attrait d'énigmes.
Ils trouvèrent un homme, dont la causerie enchante resse leur ouvrit un monde inconnu de pensées et d^ rêves et près de qui les conversations les plus brillante des hommes célèbres paraissaient fades et médiocres Quiconque venait l'entendre, s'en allait en se disant « Jamais personne n'a encore parlé comme cet homme.
C'était si beau, ce qu'il disait, qu'on retenait sa respij ration pour l'écouter et qu'on ne savait plus rien qu'adi
rer. Sa parole l'enveloppait d'une atmosphère à peine réelle, formait une symphonie autour de sa personne petite, mais si fine, illuminait son doux regard et ses yeux.
Ce n'était pas de l'admiration qu'inspirait Mallarmé aux jeunes poètes d'alors, c'était la ferveur la plus tendre, c'était le don de soi, c'était presque de l'amour. En sa présence, comme nous avions vite oublié toutes nos misères, comme la vie se transfigurait, mais quelle nostalgie aussi; s'il nous eût fallu nous éloigner et nous replonger dans l'univers médiocre !
Dans ces conditions, il est aisé de comprendre que Mallarmé soit apparu à plusieurs de ma génération comme un très grand poète. Il était le plus grand de tous, puisque son esprit était visiblement le plus beau. De quelque façon qu'il écrivît, cette façon était la bonne, puisqu'il était supérieur à tous par la qualité de sa pensée. Ainsi pensaient ses disciples. Et jusqu'à un certain point, ils avaient raison. Tout homme historiquement est égal à la foi qu'il a déterminée, au rayonnement qu'il a dégagé.
On commence toujours à juger l'œuvre d'après l'homme qui l'a faite. Et c'est le plus intelligent qui finit par l'emporter. Il est impossible, en effet, qu'un sot soit un grand poète ; ce serait trop contre nature. Il n'y a que les naïfs et les illettrés pour croire au génie poétique chez les pauvres d'esprit. Cette opinion ne résiste pas à l'épreuve.
La gloire que Mallarmé n'espérait plus, entra chez lui comme un flot de lumière. Toute une jeunesse brillante se mit à l'acclamer prince de la poésie. C'était une révolution inouïe, qui secouait sur leurs piédestaux les idoles triomphantes de la veille.
Quelle revanche inattendue ! Pour la première fois Mallarmé, se sentant admiré à un degré qu'il n'eût pas Dsé espérer, reprit confiance en lui-même. Ce fut un tardif ït éclatant épanouissement de son esprit. La poésie n'en profita guère. Au contraire, il fut poussé plus avant
encore dans la voie où il était entré et dont il n'aurait pu sortir, du reste, sans brûler tout ce qu'il avait adoré. Ce n'est pas à cinquante ans qu'on recommence sa vie ; < on ne peut plus que développer ce qu'elle contenait. ' Mais ses grands ^dons poétiques avaient trouvé une autre issue. Il les appliqua à la critique — « le genre, par excellence, dont la prose relève » — a-t-il dit lui-même. En effet, tout ce qui n'est pas la fiction pure ou le vers, c'est-à-dire la poésie, tout ce qui comporte analyse, classement, synthèse, qu'on lui donne les noms particuliers de philosophie, de sciences, d'histoire, ressortit, plus ou moins, à la critique. J'ajouterai que ce qui distingua les poètes grecs et ce qui distingue les meilleurs poètes français, c'est la présence en eux de cet esprit délié et averti, de cette raison toujours en éveil £t qui contrôle l'imagination. Nos grands poètes eurent presque tous l'esprit critique très développé. Ils l'appliquèrent à la construction de leurs œuvres. Mallarmé, lui, n'ayant pratiqué qu'une poésie élémentaire, puisqu'elle n'avait pas dépassé le vers, l'esprit critique inemployé chez lui tourna à l'esprit spéculatif. Les questions de philosophie de l'art et de la poésie le passionnèrent. Il les étudia en poète et en penseur et trouva pour les éclairer de splendides images. Longtemps il y avait réfléchi pour son plaisir solitaire, mais lorsqu'il se vit entouré de disciples avides de l'entendre (i), il céda à l'invitation du destin et chaque mardi, de neuf heures à minuit, pendant plusieurs années, il donna ses extraordinaires entretiens, qui furent au fond un incomparable cours de philosophie esthétique ou plus exactement de philosophie de la
(i) Citons parmi les habitués des mardis : Heori de Régnier, Laurent Tailhade, Vielé-Grifân, F. Hérold, Fontainas, Pierre Louys, O. Mir^ beau ; le peintre "WTiistler, Jean de Mitty, Ad. Retté ; on y rencontrait aussi le poète George Moore, le peintre Gauguin, A. Mithouard, R. Narsv. etc.
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poésie. On ne saur9.it assez regretter qu'il ne se soit pas trouvé quelque sténographe pour les recueillir ou au moins- quelqu'un de nous pour prendre des notes, car la perte est irréparable. Certes, il en a rédigé ultérieurement une partie et les a publiés sous le titre de Divagations, mais ils y figurent à l'état abrégé et sous le jour un peu trop singulier qu'y jettent ses façons d'écrire. Tels quels, ils nous peuvent aider à fixer quelques traits de son enseignement et de sa doctrine.
Je vais essayer d'en indiquer les principaux, en m'aidant de son texte, dont je m'efforcerai de garder les contours essentiels, toutes les fois que je le croirai possible, sans trop nuire à la clarté de la phrase.
Mallarmé n'était certainement pas un croyant, au sens strict et chrétien du mot ; sa modeste tombe à Valvins, avec l'urne emblématique, d'où s'échappent des feuilles de chêne en fer forgé, si émouvante dans la lumière, en témoigne suffisamment. Il en était de même de la plupart des intellectuels de sa génération, qui, presque tous, avaient bu à la source délicieuse de la pensée de Renan comme à l'eau du Léthé.
Tous ceux qui y avaient trempé leurs lèvres et mangé des fruits du lotus en oubliaient le ciel pour toujours, ayant contracté la faculté de peupler le vide de leur âme avec des mots beaux comme des songes et dont rien ne pouvait les détromper.
Bien que je n'aie jamais entendu Mallanné nous parler de Renan, l'influence de celui-ci sur la pensée du poète n'est pas douteuse. A l'article Dieu il m'apparaît qu'il n'y avait rien de précis dans l'esprit du poète, rien qu'un grand espace vide et indéterminé, le royaume incertain de la Mort, dont il ne s'occupait pas.
Comment combinait-il cela avec le sens le plus spiritualiste de la vie? Je l'ignore.
La conception que ses contemporains se faisaient de la vie lui semblait le plus grossier contre-sens. La vie, à ses yeux, était toute chuchotante et mystérieuse. Et il menait celle d'un dieu.
Il est impossible, disait-il, — et c'était là sa pensée fonda-' mentale, • — que vis-à-vis de l'absolu, nous soyons les messieurs qu'ordinairement nous paraissons.
L'homme est divin, pris à sa source et il est enveloppé de choses divines ; mais par une certaine bassesse de pensée et parce qu'il y a de la matière en lui, il s'est forgé une demeure matérielle et s'y est fait une existence bornée, aux éléments de laquelle il a tout rapporté.
La vie divine est uniquement poésie. Ce n'est que dans la poésie que l'homme se remet à parler, pour me servir de l'expression de Baudelaire, « sa douce langue natale ». La poésie est fiction, c'est-à-dire création. Il ne s'agit pas pour l'honune de comprendre l'incompréhensible, mais d'accomplir, en créant, sa fonction de dieu.
La poésie étant aux yeux de Mallarmé l'acte religieux par excellence, celui où l'homme se rétablit dans sa noble nature originelle exige une sorte d'état de grâce surnaturel. Il note pourtant qu'elle n'est pas extérieure à la vie : « Elle tient au sol... à la poudre que tout demeure. Elle est la divine transposition qui va du fait à l'idéal. »
Contrairement à l'opinion décadente, il estimait que la grande poésie était faite pour la fouie et comportait la participation d'une assemblée avec un cérémonial, dont le but était de libérer l'individu de ses basses et vulgaires préoccupations et de le ramener à la notion idéale de son type.
Le concert, les danses esthétiques, le spectacle, l'office
religieux lui semblaient comporter les principaux éléments qu'exige la poésie.
Il reconnaissait dans la musique, et c'est ce qui le ramenait chaque dimanche au concert, l'élément intérieur de la poésie mais à l'état spontané et presque irritant par son insaisissabilité.
Convaincu que tout dans l'univers était susceptible d'être énoncé et fait pour aboutir à un livre, il ne voyait à travers la sublimité obscure de certains morceaux que l'ébauche de quelqu'undes poèmes immanents à l'humanité.
Nous en sommes précisément à rechercher un art d'achever la transposition de la symphonie dans le livre et de reprendre ainsi notre bien — ajoutait-il — car ce n'est pas de sonorités élémentaires par les cuivres, les cordes, les bois, mais de la parole intellectuelle à son apogée que doit résulter (en tant que l'ensemble des rapports existant en tout) la musique.
En disant que la musique est l'ensemble des rapports existant en tout, Mallarmé voulait surtout parler du rythme qui est la loi harmonieuse du mouvement, qu'il s'agisse de sons, de lignes, de couleurs ou même de pensées. C'est parce qu'une statue est exécutée dans un rythme juste, que jusque dans l'immobilité du marbre elle exprime le mouvement, par exemple, la Victoire de Samothrace ou les bas-reliefs de Rude.
La musique est l'âme de la danse, en sorte qu'on a l'impression que, « si l'orchestre cessait un instant de déverser ses flots d'harmonie, la danseuse aussitôt s'arrêterait et demeurerait statue ».
La danseuse, aidée de la musique, crée à mesure son changeant décor, elle est dans le spectacle une image intérieure qui se multiplie autour d'elle dans les autres images du ballet.
Elle n'est plus une femme, mais un emblème, une métaphore.
Le scénario ne fut qu'un prétexte oublié. C'est un autre drame qu'inconsciemment joue la danseuse, un drame tout primitif, tout édénien, de rêve, de pensée et d'amour, une succession de métamorphoses de l'enfant oiseau, ou de l'oiseau enfant, puisque la danse est un vol.
Avec des attitudes pures et changeantes tout ce qui à sa vue se passe dans l'esprit du spectateur, « elle l'écrit comme un signe qu'elle est ».
La scène est la majestueuse ouverture sur le mystère, dont on est au monde pour admirer la grandeur, ccrivait-il.
Mallarmé demandait donc au théâtre une portée philosophique et religieuse et n'avait qu'un mépris sans bornes pour toutes les représentations dramatiques qui n'avaient pas ce haut caractère.
Après un coup d'œil, regagne le chemin qui t'amena dans la cité médiocre, fais-toi reverser par le train dans quelque coin (où tu pourras retrouver ton rêve) ou bien reste (où tu es), aussi bien nulle part ne seras-tu plus loin qu'ici.
Conscients d'être là pour regarder, on dirait que les plus impatients ont envahi les planches, où ils se comportent, comme ils feraient partout. Saluant, causant entre eux des riens dont est faite leur existence et sous la lumière trop crue des becs de gaz, voilà que se produisent dans les attitudes ordinaires de l'adultère ou du vol, les imprudents acteurs de ce banal sacrilège. -
Au contraire :
L'intention de la tragédie française ne fut pas de ranimer l'antiquité, mais de produire en un milieu nul ou à peu près les grandes poses humaines et comme notre plastique morale.
Hamlet lui paraît la pièce par excellence :
Hamlet extériorise sur les planches le personnage d'une tragédie intime et occulte : « L'adolescent évanoui de nous
aux commencements de la vie et qni hantera les esprits hauts et pensifs par le deuil qu'il se plaît à porter, je le reconnais qui se débat sous le mal d'apparaître. >>
[Mais avance le Seigneur latent qui ne peut devenir, juvénile ombre de tous, et ainsi tenant du mythe...
Qui erre autour d'un t\^e exceptionnel comme Hamlet, n'est que lui, Hamlet. Polonius n'est qu'une figure comme découpée dans l'usure d'une tapisserie pareille à celle où il lui faut rentrer pour mourir. Son cadavre léger de bouffon falot, n'implique, laissé à mi-cours de la pièce, pas d'autre importance que n'en donne l'exclamation brève et hagarde : « Un rat ! »
Je ne connais rien, en critique, de plus fort ni de plus définitif que ces courtes réflexions, qu'il est si difficile de rendre accessibles au public, parce que tout commentaire y ferait l'effet d'un corps étranger, la pensée et la forme n'y faisant qu'un.
C'est sur l'office catholique, prototype, à ses yeux, du poème total, qu'il a écrit les choses les plus saisissantes. Je continue à citer, non pas toujours le texte même, — car les lecteurs non initiés seraient peut-être rebutés par l'obscurité apparente de la forme — mais un texte aussi approché que possible du véritable.
Dans cette église se donne un mystère. Jusqu'à quel point y est-on spectateur ou acteur? J'ai le sentiment dans ce sanctuaire d'un agencement dramatique exact, comme jamais ne le montra aucune séance théâtrale. La nef avec un peuple d'assistants ou plutôt d'élus : quiconque y peut de la source la plus humble du gosier, jeter aux voûtes le répons en latin incompris mais exultant, participe de la subhmité se reployant vers le choeur, car tel est le miracle de chanter qu'on se projette à la hauteur où va le cri. Le prêtre, là, n'a pas qualité d'acteur, il officie, désigne et recule la présence mythique avec qui on vient se confondre, au lieu de l'obstruer du même intermédiaire que le comédien qui arrête la pensée à son encombrant personnage. Enfin l'orgue, relégué
aux portes, exprime le dehors, un balbutiement de ténèbres énorme, l'approfondissant ainsi de l'univers entier et causajit aux hôtes une plénitude de fierté et de sécurité.
Telle est la mise en scène de la religion d'état, que nul cadre ne dépasse encore. Invitation directe à l'essence du type (ici le Christ), puis invisibilité de celui-ci, enfin élargissement du lieu par vibrations jusqu'à l'infini.
Il était impossible, conclut-il, que dans une religion, encore qu'à l'abandon depuis, la race n'ait pas mis son secret intime d'elle-même ignoré.
Ainsi musique, danses esthétiques, spectacle, lui paraissent chacun contenir les éléments épars du poème racique, vers lequel doit tendre la poésie nationale ou occidentale moderne et qui serait, pour traduire le secret idéal des peuples, ce que fut jadis l'office chrétien.
J'arrête ici les citations. Aussi bien suffisent-eUes. On n'en saurait méconnaître l'originalité et la profondeur. Ces considérations abondaient, radieuses,' dans les inoubliables causeries du maître. Nul poète ne mérita donc autant que lui ce titre de maître, si facilement prodigué, lui qui non seulement nous ouvrit la porte des songes, mais illumina pour nous les avenues du mystère. Nous l'écoutions parler, pendant des heures, comme nous aurions écouté le plus grand des artistes jouer du piano ou du violoncelle.
Et peu d'hommes auront été aussi tendrement aimés que lui et plus désolément pleures !
Lorsque m 'arriva par les journaux la nouvelle de sa mort, j'étais chez des amis en Italie. J'eus la sensation déchirante que tout le charme de ma jeunesse était envolé et que plus jamais je ne retrouverais, sur mon chemin, un homme pareil à celui par qui mes premières
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années de vie littéraire avaient été un pur enchantement.
Quelques jours avant sa mort, à Valvins, se promenant avec Paul Valéry, il lui montra des feuilles jaunies aux arbres de la forêt de Fontainebleau : « Le 'premier coup des cymbales de l'automne », lui dit-il avec une douce mélancolie. C'était le premier coup des cymbales qui annonçaient son départ pour l'Eternité.
Ils étaient une vingtaine d'amis, qui, le long du fleuve d'or où sa petite barque immobile attendait en vain ce beau rameur de rêve, accompagnèrent son corps au petit cimetière de Valvins. Au bord de la tombe, Roujon voulut lui dire, au nom de tous, quelques mots d'adieu ; les sanglots lui coupèrent la voix et tous ne surent plus que pleurer.
La place d'un homme dans Thistoire se détermin moins encore par sa valeur propre que par la signifie tion que cet homme a prise à un moment donné et p l'influence qu'il a eue. Si cette influence a abouti à pro voquer un événement considérable, si elle a marqué ui changement d'orientation profond et décisif, il n'y plus à épiloguer, on se trouve en présence d'une person^ nalité élue et désignée par le Destin. J'emploie ici le mo1 Destin préférablement à celui de Providence, qui ten^ drait à faire croire à une interv^ention divine, spéciale ei directe, alors qu'il ne s'agit sans doute, en l'occurrence que d'une résultante naturelle, quoique impressionnante^ de l'enchaînement des choses et du jeu des lois éter nelles.
Ôr, il n'est pas douteux que la révélation de la poésie de Verlaine produisit, dans le domaine esthétique, ui phénomène analogue à ce qu'en chimie on appelle ui précipité. Certes, d'autres poètes cherchaient dans la même voie que lui ; il y avait, avant Verlaine, des élé ments épars de poésie verlainienne, mais à dose insufïi santé, et le précipité ne se produisait pas. Brusquement le mélange se fit, la lumière éclata. Une poésie nouvell ou qu'on croyait nouvelle tinta comme le grelot magiqu de Tristan ; la pendule du temps s'arrêta, le Bois Sacn
OÙ habitent les Muses parut pris d'enchantement et tous les poètes connus ou en voie de notoriété furent, sans rien comprendre à ce qui se passait, brusquement dépossédés, discrédités et moralement ruinés. Beaucoup ne purent s'en relever. Ce fut une révolution, un krach soudain des valeurs littéraires les plus cotées, comparable au krach financier contemporain de l'Union générale. En tout cas, les destinées littéraires commencées, qui ne furent pas entièrement brisées, virent leur développement irrévocablement compromis et leur place prise par de nouveaux venus. Une génération fut aux trois quarts évincée et sacrifiée.
On dirait que la nature a de soudains caprices, des heures d'énervement, où elle jette au feu tous ses brouillons, toutes ses esquisses, se ravise et recommence sur de nouveaux plans.
Ce changement coïncida à peu près avec la mort de Victor Hugo, comme si le vieux grand poète avait emporté avec lui tout son siècle, y compris la dernière génération formée et éclose à son ombre.
A époque nouvelle, nouvelle poétique. Relisons celle, bien connue, que formula Verlaine, à la prière de ses premiers disciples :