T08 LE SYMBOLISME
C'est des beaux yeux derrière des voiles, C'est le grand jour tremblant de midi. C'est par un ciel d'automne attiédi, Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor.
Pas la Couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance Le rêve au rêve et la flûte au cor !
Fuis du plus loin la Pointe assassine.
L'esprit cruel et le Rire impur.
Qui font pleurer les yeux de l'Azur,, Et tout cet ail de basse cuisine.
Prends l'éloquence et tords-lui son cou ! Tu feras bien, en train d'énergie, De rendre un peu la Rime assagie ; Si l'on n'y veille, elle ira jusqu'où?
Oh ! qui dira les torts de la Rime?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d'un sou Qui sonne faux et creux sous la lime?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d'une âme en allée Vers d'autres cieux à d'autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure Eparse au vent crispé du matin.
Qui va fleurant la menthe et le thym... Et tout le reste est littérature.
Ainsi, 1° à la poésie imagée Verlaine substituait la poésie infiniment plus subtile de laf musique ; 2° aux" vers pleins et carrés affectionnés par les parnassiens, les
vers de mètre impair aux deux parties inégales, qui tiennent dans une sorte d'équilibre instable et pour ainsi dire en l'air. De même, il voulait que l'expression gardât quelque chose d'indécis et d'un peu gauche, se bornât à indiquer la nuance sans fixer la couleur. La verve drue, satirique et comique, il la comparait à l'ail de cuisine. Il dénonçait les abus de la rime, s'attaquait à l'éloquence et au vers oratoire, enfin à tout ce qu'il appelait la littérature, c'est-à-dire la rhétorique passée à l'état de seconde nature.
Ce que préconisait Verlaine, c'était, en effet, le retour à ce qui est l'essence même de la poésie lyrique, à la chanson, mais à la chanson primitive, encore peu sûre de sa langue, et qui semble, paroles et musique, jaillie directement de l'âme du poète, quand une émotion la fait vibrer. De ces chansons-là, il en avait réussi quelques-unes par un miracle de goût et grâce à une maîtrise spéciale, acquise en toute une vie de recherches secrètes et d'efforts pour traduire les mélodies qui se formaient en lui.
Verlaine avait été un des fondateurs du Parnasse. Il n'avait alors que l'ambition de faire de beaux vers néoclassiques. Il détestait le genre pleurnicheur. Il voulait que l'on composât des vers émus très froidement. Ce fut lui qui proclama, le premier, que le poète, en tant que poète, devait être impassible et marmoréen.
Est-elle en marbre ou non, la Vénus de IVIilo?
avait-il écrit. Il avait donc été un des principaux législateurs du Parnasse, l'homme aux formules les plus farouches de ce groupe.
Mais il s'était trompé sur son tempérament. Il y avait dans sa personne je ne sais quoi de gauche, de naïf et d'un peu sauvage qui cadrait mai avec l'aisance spiri
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tuellement aristocratique de ses camarades et leur précoce maîtrise artistique. Il se trouva vite dépaysé parmi eux. Et cela se voj'ait aussi dans ses écrits où, après des vers exquis, s'en glissaient d'un peu déhanchés, s'insinuaient des mots prosaïques, des mots prolétaires, qui avaient l'air un peu endimanché et qui juraient en si belle compagnie. Il y en avait de tellement inattendus qu'ils en devenaient drôles, comme celui que j'ai cité plus haut :
Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo?
Aussi ses camarades, tout en le considérant comme un vrai poète, s'habituaient à ne le voir qu'au second rang, parmi les originaux et les repêchés de l'avenir. Au fond, il n'était pas de leur monde. Il le sentit et, les circonstances aidant, s'éloigna de plus en plus. Il s'isola et, soustrait à leur ambiance, il vécut de plus en plus en lui-même et écrivit ce qui lui chantait.
Il avait des façons d'écrire qui tenaient foncièrement à la façon dont les idées s'arrangeaient dans son cerv^eau. De même que chez La Fontaine il y a, dans l'expression, un certain laisser-aller et des détours ou des raccourcis de malin paysan champenois, de même Verlaine ne pouvait s'empêcher, en écrivant ses vers, de suivre son petit bonhomme de raisonnement et de muser en cours de route ou de phrase, de changer tout à coup de ton, quitte à se reprendre deux ou trois vers plus loin. Il y avait chez Verlaine un certain entêtement congénital à suivre telles idées jusqu'au baroque, que l'alcoolisme développa encore plus tard, et qu'il devait sûrement à des hérédités paysannes.
Tout cela ne le mettait pas de plain-pied avec les Heredia, les Sully-Prudhomme, les Mendès, ni même les Banville et les Leconte de Lisle, pas plus qu'avec les Coppée.
Il ne sentait pas comme eux. La nature lui avait taillé, dans le cœur d'un vieux chêne de la frontière ardennaise, un énorme front tout cabossé où nichaient mille lubies et plein d'une fine naïveté gauloise. Il était très peuple, au fond, et très vieille France, A^erlaine, une âme de la fin du moyen âge.
Des analogies superficielles d'existence le firent comparer à Villon. Il n'en était que l'apparence. Villon fut un escarpe, Verlaine un simple bohème. Villon est un complexe produit du vieux Paris scolastique et gothique, savant et mal éclairé, plein de bouges, où se rencontraient étudiants, lettrés, nbaudes et filous. Et puis Villon est tout de même un poète d'une autre envergure que Verlaine. Et la Ballade des Dames du temps jadis et la Ballade à Notre-Dame sont d'une telle puissance d'évocation et de rêverie, d'un art si délicat, si sûr et si fort, qu'elles se dressent toutes deux, dans la perspective, comme de lointaines, sveltes et grandioses cathédrales. C'est le chef-d'œuvre d'un art aboli auquel on ne peut rien comparer. Les petites chansons de Verlaine sont aussi des chefs-d'œuvre, certes, mais qui paraissent si menus, si frêles à côté : la flûte de Marsyas devant la grande Lyre. Qu'est-ce que la mélancolie de Verlaine pleurant sa jeunesse manquée et galvaudée, près de cette fière mélancolie, qui évoque toutes ces beautés, toutes ces grandeurs mortes :
Berthe aux grands pieds, Biétrix, Alix, Haremboure qui tint le Maine...
et qui se demande
Pareillement où est la Royne Qui commanda que Buridan Fut jeté en ung sac en Seine?
C'est le vrai testament de Maître François Villon ; le testament du moyen âge, ce sont les adieux de la poésie à une grande époque mj^stérieuse et légendaire qui va mourir ; c'est, dans un raccourci lyrique incomparable, le dernier chant, qui en résume la grâce secrète et la grandeur.
Non, Verlaine n'est pas cela, Verlaine n'a pas cette signification. Verlaine, rapproché de Villon, prend l'allure d'un pauvre écolier, d'un garçon d'un talent exquis à côté d'un génie et d'un maître. N'empêche que ses poésies pourraient être du temps de Villon et que, bien que d'un éclat moindre, elles nous enchanteraient encore et ne paraîtraient pas trop des étrangères. Elles pourraient passer très bien pour des poésies d'un contemporain, un peu moins doué que le Maître, mais belles encore.
Verlaine a donc marqué un retour à la vieille poésie française, à la poésie qui a précédé immédiatement la Renaissance et qui en ressentait les premiers effluves. Il y est revenu instinctivement, en rejetant peu à peu des éléments étrangers à sa nature, en s'eiïorçant de devenir lui-même et de galoper à sa guise.
C'est un peu par ce côté vieille France qu'il s'apparent à La Fontaine dans l'allure plaisamment cahotée de certaines phrases en vers, dans les saillies subites et réflexions qu'il trouve le moyen d'y caser, au risque de rompre la ligne r}i:hmique, — mais justement il y tient et n'en veut pas démordre.
Quoi qu'il en soit, l'Art poétique était un véritable manifeste contre le Parnasse. Il arrachait la poésie à la tyrannie du beau vers et rendait ses droits au rythme. Désormais le vers cessait de s'interposer entre le lecteur et le sentiment pour ne faire en quelque sorte plus qu'un avec le sentiment dont il était l'expression la plus simple et la plus directe. Le vers subsistait, mais plié, assoupli.
étiré, réduit, en un mot, au ser\'ice du sentiment, dont il devait reproduire les moindres nuances par sa docilité, sa plasticité, sa flexibilité, son humilité, son intimité, au lieu de cet orgueil et de cet apparat que lui donnaient les Parnassiens, qui faisaient défiler leurs idées entre la double rangée de ses trompettes.
Voilà où est l'originalité profonde de la réforme verlainienne, mais son art poétique ne dépassait pas la poésie tyrique. Or, la poésie lyrique ne représente qu'une part de la poésie. Aussi bien n'était-il qu'un poète lyrique, c'est-à-dire un poète incomplet et qu'on ne peut donc, en aucune façon, mettre sur le pied des grands poètes mxodemes : Dante, Shakespeare, Milton, Corneille, Racine, La Fontaine, Gœthe, etc., qui ont construit des monuments grandioses, orgueil de la civilisation, et qui furent aussi les meilleurs lyriques de leur temps. Il est bon de rappeler, en passant, cette vérité à une époque qui manque si souvent de mesure dans l'admiration comme dans la dépréciation.
Verlaine fut non seulement un rénovateur de la poésie lyrique, mais en même temps il dota la littérature catholique française de poésies d'un sentiment aussi juste que profond et pénétrant. Personne depuis longtemps n'avait su exprimer comme lui le repentir, l' humilité, la foi tendre et confiante, le joyeux amour de Dieu. Il a vraiment retrouvé quelque chose de l'accent des premiers franciscains ou plus exactement des foules du moyen âge touchées par le souffle franciscain et initiées au doux Evangile de la Pénitence et du Pardon. Il n'y manque que ce tendre délire, ces suaves divagations, cette sorte d'ivresse amoureuse de l'âme éprise de Dieu, qu'on voit dans les cantiques des pauvres d'Assise, ces divins jongleurs et troubadours de l'ascétisme. Mais il a rendu vraiment avec une exquise fraîcheur certaines résonances de l'àme, visitée et touchée par la grâce ;
il l'a fait avec une adorable gaucherie d'expressions, qui était un suprême effet de Tart, car il ne faut pas s'y tromper, à côté de trouvailles spontanées, il y a des morceaux dans Sagesse qui lui ont coûté beaucoup d'études et de travail. Plusieurs sont des traductions, des paraphrases, des adaptations de l'Imitation ou de la Liturgie, sans parler du fameux fragment de Dante :
Telles, quand des brebis sortent d'un clos. C'est une Puis deux, puis trois. Le reste est là, les ^'■eux baissés, La tête à terre, et l'air des plus embarrassés, Faisant ce que fait leur chef de file : il s'arrête. Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi.
Verlaine, en écrivant Sagesse et plus tard Amour, fut sincère et émouvant, parce qu'il était ému, il n'en faut pas douter.
Mais il faut aussi prendre garde à ne pas aller trop loin. Verlaine a écrit d'admirables vers catholiques, c'est entendu ; il en a écrit aussi parallèlement (tel est même le titre d'un de ses livres postérieurs à Sagesse), et peut-être en même temps, d'autres passablement dévergondés et libertins. Sa conversion a été suivie de lourdes rechutes. L'Enfant prodigue est retourné plusieurs fois à la porcherie et à l'ordure erotique. Et j< comprends que certains catholiques le trouvent com promettant. Cela ne retire rien à la beauté de ses poésie! mystiques, mais son catholicisme reste bien souvem sujet à caution. En faire notre grand poète catholique c'est le présenter au public comme une gloire catholique un peu comme une sorte de Père de l'Eglise. Un si rar< honneur exige d'être acheté d'un peu de sainteté, oi sinon de sainteté, du moins d'une inattaquable dignit( de vie. Ce n'est guère le cas, on l'avouera.
Ajoutons que s'il a enrichi la poésie catholique d<
quelques délicieuses séquences, antiennes et proses rimées, qui, dans leur français, font écho à celles du latin mystique de la liturgie, il n'est pas le seul poète catholique de notre temps et qu'en dehors même de sa postérité intellectuelle, en dehors des charmants bafouillages de Péguy, en dehors des Claudel et des Jammes, il y a eu, il y a encore d'admirables poètes catholiques, ne fût-ce que ce robuste et souvent exquis Paul Harel, bien connu des lecteurs du Correspondantj n'est-ce pas, Bremond? n'est-ce pas, Ageorges? n'est-ce pas, Maurice Brillant? Je dis cela, parce qu'il est nécessaire de le dire, parce qu'il n'est pas juste que les ouvriers de la onzième heure fassent oublier les probes ouvriers qui ont commencé leur tâche au lever du jour ; parce qu'il ne faut pas que les catholiques s'habituent à ne recevoir leurs gloires que sur la désignation de leurs adversaires et ne reconnaissent de talent qu'à des convertis.
Les catholiques manquent vraiment trop, dans ce domaine, d'une direction ferme et éclairée. Ils font un peu trop souvent l'effet d'un troupeau ahuri, débandé, qui s'affole, ou de gens qui ont peur d'être en retard et que cette peur même dénonce.
Personne plus que moi n'a tenu à rendre justice aux symbolistes et aux écoles nouvelles. Cela m'était d'autant plus aisé que je débutai dans leurs rangs et participait à leurs efforts et à leurs enthousiastes espoirs. Il y a trente ans que je connais les vers de Verlaine et qae je les admire, j'ai aimé tendrement Mallarmé, je continue à considérer Henri de Régnier comme un grand poète, le plus grand de ma génération, quoi qu'en puissent penser quelques agités; j'ai été des premiers à goûter Francis Jammes et n'ai pas été le dernier à reconnaître la singulière maîtrise de Claudel. Mais je ne puis perdre mon sang-froid et m» raison ; je veux savoir où tout cela nous mène; je me refuse à souscrire à l'incohérence, je pense
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à hier et je pense à demain. Je ne veux pas qu'aujourd'hui me les cache. Et je m'efforce de situer chacun dans la perspective de l'histoire.
Si j'examine le cas de Verlaine, je constate d'abord qu'il ne fut qu'un poète lyrique. C'est donc comme poète lyrique que je le compare à la série de ses prédécesseurs. Il n'a ni l'étendue de génie de La Fontaine, ni l'art puissant de Villon, mais il est de leur lignée. Il n'a pas le don de l'image, sa langue est nue, « povrette et ancienne », peu colorée, mais souple et musicale, et il a le don suprême, celui de l'émotion, sans parler d'une verve caustique et d'un humour fort plaisant. Au milieu du Parnasse, il dresse une figure malgré tout un peu indécise. Les plastiques, les coloristes y avaient du reste pris le dessus; ses vers faisaient penser soit à du Sully-Prudhomme moins soutenu, plus lâché, soit encore à un reflet un peu capricieux de Banville, d'un Banville plus lunatique. On s'était habitué peu à peu à le reléguer parmi les Valade et les Albert Mérat, dont on le distinguait à. peine. On lui reconnaissait du talent, un talent assez particulier, mais qui probablement n'avait pas assez de relief pour s'imposer à l'attention du grand public. Puis ii s'était éloigné, on avait fini par le perdre un peu de vue, et i. avait si mal tourné qu'on aimait autant n'y plus penser, Il avait naufragé dans de tristes histoires, il avait fai de la prison ; il avait disparu de longues années. Ce n'étai" plus qu'une épave.
A la vérité, il aurait fort bien pu en rester là, ne p percer le brouillard qui cachait son visage et son talent car le talent n'est rien, sans l'événement qui le consacre sans cette espèce de désignation solennelle qui, un bea jour, vous marque au front et fait de vous un prophète;
Tant que le talent n'est pas reconnu publiquemen il n'est qu'une promesse et une espérance souvent illusoires. Mais à dater du jour où une personnalité comme
PAUL VERLAINE. Il/
celle de Verlaine est proclamée supérieure, il se produit dans ropinion un déplacement général des valeurs, une véritable révolution intellectuelle ; l'esthétique change de direction. Ce que Ton considérait comme le principal devient le secondaire, ce qui paraissait l'accessoire devient tout à coup Tessentiel. Toutes les destinées littéraires sont arrêtées, toutes les cotes révisées.
Dès ce jour, la décadence commença pour le Pâmasse. Tel fut l'événement. Il fut considérable et grandit à proportion la figure de Verlaine et la signihcation historique de sa poésie.
Ceci se passa vers la fin de Tannée 1885. Hugo était mort depuis quelques mois, et, je l'ai dit, son époque avec lui. Un grand frémissement agissait la jeunesse littétéraire, dont une des premières manifestations était la naissance du Chat Noir avec sa fantaisie si joliment railleuse. Un vent d'irrévérence passait.
Ce fut vers ce temps que commença à apparaître dans les cafés du quartier latin, un homme étrange, vêtu d'un étemel macfarlane, qui élargissait encore ses larges épaules, surmontées d'ime tête lippue, terminée par l'énorme dôm.e d'un front proéminent, bosselé, à l'ombre duquel luisaient par instant, au-dessus d'un nez camard, des 3'eux un peu bridés de Mongol. Une barbe de chèvre achevait le visage. C'était la tête classique du faune camard ou encore celle si fameuse de Socrate. Le personnage était, à l'apéritif, le plus solide et le plus persévérant des buveurs. Sa physionomie mobile passait de la gaîté silencieuse à une profonde tristesse. Des jurons retentissants sortaient de sa bouche, aussi prompte à exprimer la colère que l'apaisement malicieux. De temps en temps, on le voyait écrire des vers. Il y avait de bonnes raisons pour qu'on ne l'eût pas vu plus tôt. Et d'abord
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il sortait de prison. Il avait subi deux condamnations, dont l'une, en Belgique, à deux ans d'incarcération. Il n'était, du reste, guère revenu à Paris depuis la Commune, à laquelle il était vaguement suspect d'avoir participé.
On sut bientôt qu'il était poète, qu'il avait été déjà un peu en vue dans les dernières années^ de l'Empire, qu'il avait écrit un assez joli recueil intitulé les Fêtes galantes, mais ses anciens compagnons du Parnasse n'aimaient guère qu'on leur parlât de ce triste déchu, qui finissait maintenant en poivrot et dont la rencontre pouvait faire penser que la poésie amenait de bien vilaines fréquentations.
Lui-même évitait ses anciens amis. Il venait de publier chez Vanier une plaquette intitulée les Poètes Maudits, suite de quelques brèves monographies de curieux inconnus, pleins d'un bizarre lyrisme, et parmi lesquels il se rangeait sous l'anagramme aisément reconnaissable de « Pauvre Lélian ï>. Il y avait là comme une évocation shakespearienne du « Poor Yorick » et comme une allusion infiniment mélancolique à une destinée digne des méditations de l'inquiet Hamlet.
On conçoit combien tout ce romanesque était propre à intriguer, puis à passionner une jeunesse, ardente et plus portée au rêve qu'à l'action.
Bientôt certaines petites pièces de vers circulèrent, où toute la tristesse humaine semblait condensée :
Le ciel est, par-dessus le toit.
Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme.
La cloche dans le ciel qu'on voit
Doucement tinte.
Un oiseau sur l'aibre qu'on voit
Chante sa plainte.
PAUL VERLAINE. IIQ
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là
Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là
Vient de la ville.
Qu'as- tu fait, ô toi que voilà.
Pleurant sans cesse.
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà.
De ta jeunesse?
On se mumiiirait encore les deux vers fameux :
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville !
On savait par cœur la plainte de Gaspard Hauser :
Je suis venu, calme orphelin, Riche de mes seuls yeux tranquilles, \'ers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé maUn.
A vingt ans un trouble nouveau.
Sous le nom d'amoureuses flammes.
M'a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m'ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi.
Et très brave, ne l'étant guère, J'ai voulu mourir à la guerre :
La mort n'a pas voulu de moi.
Suis-je né trop tôt ou trop tard?
Qu'est-ce que je fais en ce monde?
O vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !
Qui vouliez-vous qui résistât à cette poésie si neuve, si humaine, si simplement poignante? Et quels étaient
les misérables qui, connaissant un poète capable de tel accents, avaient soigneusement tenu son œuvre sous le boisseau? Ah ! on allait leur secouer leur alexandrins de fer-blanc, à ces pontifes dii Pâmasse si altiers et si dédaigneux du pauvre monde !
Et ce même Verlaine semblait réunir en lui les deux extrémités de l'âme humaine : nul depuis le moyen âge n'avait comme lui chanté l'Eucharistie, Jésus et la Vierge Marie. C'était un converti, ce qui ne l'empêchait pas de donner avec entrain dans la plupart des péchés capitaux et de mélanger, de la façon la plus savoureuse, la plus pittoresque, les larmes de la pénitence à celles de l'ivrognerie ; bref, l'homme complet, doublé d'un grand artiste, étoffé d'une forte culture et d'un savoir étendu. Avec cela d'une fantaisie qui éclatait en boutades les plus spirituelles du monde.
On se répétait ses mots, on se raccntait ses impayables aventures.
A quelqu'un qui lui conseillait de brosser un peu plus souvent ses vêtements, il avait répondu : « Je ne suis pas mon domestique. »
Les poètes belges lui avaient' préparé une série de conférences en Belgique. Tout le public le plus choisi s'y était donné rendez-vous et attendait l'arrivée du grand homme. Cependant l'heure passait et Verlaine n'amvait toujours pas. Qu'avait-il bien pu devenir? Les organisateurs inquiets s'interrogeaient. L'un dit : « Il doit être dans quelque café. » On part à sa recherche et on ne tarde pas à le découvrir dans un estaminet voisin. On se plaint de son inexactitude, on lui remontre que le public l'attend. Il répond : « Je me suis bien présenté à la porte de la salle, à l'heure dite, mais on m'a refusé l'entrée. >>
On se récitait son sonnet à Coppée où il représentait le poète des << humbles » reposant
sur le sein de Lemerre Comme au sein d'Abraham les justes d'autrefois,
et où, comparant sa misère aux délices dont jouissait son ami, il ajoutait :
Moi, ma gloire n'est qu'une humble absinthe éphémère.
Prise en catimini, de peur des trahisons.
Et si je n'en bois pas plus, c'est pour des raisons.
Tout cela ravissait la jeunesse et parlait aux imaginations romanesques. Enfin on était en présence d'un poète, qui était une nature, une figure d'un relief inoubliable, et non d'un correct et habile versificateur bourgeois.
Telle était la légende. La réalité était plus simple et plus triste.
Le père de Verlaine avait été capitaine d'artillerie ; son fils naquit à Metz, le 27 janvier 1844, au hasard de la vie de garnison. Les parents étaient originaires des provinces du Nord : le père, Wallon français, la mère, des environs d'Arras. Ils possédaient une assez gentille fortune, compromise en partie par de malheureuses spéculations, mais s'élevant encore, à la mort du père, à dix ou douze mille livres de rente. Paul reçut, à l'institution Landry et au tycée Bonaparte, aujourd'hui Condorcet, une solide éducation classique. Presque au sortir du collège, il entra comme expéditionnaire à l'hôtel de ville et commença une carrière de bureaucrate poète, qui promettait d'être la plus tranquille et la plus heureuse du monde. Il fut, je l'ai dit plus haut, avec Coppée, Mendès, Heredia, X. de Ricard, Villiers de ITsle- Adam, Mallarmé, Ed. Lepelletier, Mérat, Valade, un des fondateurs du Parnasse. Dès son premier recueil de vers,