‹ Le symbolisme de Baudelaire à ClaudelChapitre 9 sur 14 · Au Mercure de France · texte numérisé non relu

Au Mercure de France

les œuvres des autres poètes ne sont que les affluents. Voilà qui apparaît très évident à qui se place dans la perspective.

Trois grands coryphées, Baudelaire, Mallarmé Verlaine, préparent, annoncent, définissent les possibilités du symbolisme. Mais aucun d’eux ne représente le symbolisme dans sa puissance et sa victoire, dans son déroulement ample et tranquille sans mélange d’autres influences.

Baudelaire traduit une sensibilité exaspérée, ultramoderne dans la langue des sermonnaires et des mystiques du dix-septième siècle. C’est un damné de la liturgie, un démoniaque qui drape ses tourments et ses blasphèmes dans la pourpre et la pompe des grandes hymnes. C’est un luciférien, sous la mitre et la chape, qui conduit l'office et lui imprime un accent grandiose et désespéré. C’est un démon avec l’âme d’un moine et d’un ascète, enfermé en luimême comme en une cellule d’anachorète, enfermé seul avec ses vieux péchés et ne connaissant qu'eux, et ne voyant le monde qu'à travers eux, comme s'ils étaient la seule réalité, dont les autres choses ne seraient que les emblèmes. Le monde, à ses yeux, n’est qu'une allégorie dont il s'efforce de saisir le sens pour l'appliquer à sa vieintérieure. Evidemment, Baudelaire est symboliste, mais son symbolisme n’est que du christianisme désaxé, exacerbé. Aussi la langue chrétienne lui suffit-elle. Il n’a pas besoin d’une autre langue spéciale, il se borne à la pratiquer dans toute sa splendeur.

Mallarmé pousse un peu plus loin l'expérience. Lui est le métaphysicien de la beauté. Il en cherche les lois secrètes, il arrache aux mots des aveux imprévus, des significations implicites, il les interroge pour y surprendre ce que l'humanité y a déposé d'elle-même à son insu, il les oblige à tout dire ou du moins à trahir leur hermétlisme, à se recouvrir du mystère qui nous enveloppe, à reprendre leur valeur cabalistique, à redevenir nocturnes et inquiétants. Sa conversation nous ouvre mille horizons insoupçonnés et magnifiques, et nous introduit dans le domaine étoilé du sphinx. Il fait surgir un dieu derrière chaque apparence. Aux correspondances de Baudelaire, il ajoute l’analogie et ses révélations. Il nous réapprend à penser plus subtilement et avec plus de densité.

Il explore les champs du symbole, mais sans en prendre possession. Le recueil de ses poèmes tiendrait dans une plaquette. La nature de ses recherches est infiniment suggestive et profonde. C’est le sphinx sur la route de Thèbes. Il pose des énigmes et dévore ceux qui ne les devinent pas. Mais arrive avec la torche le grand adolescent, arrive Henri de Régnier pareil aux héros de ses songes; l'émouvante confrontation a lieu, brève et impérieuse. Le jeune maître désigné entre dans son royaume et reprend les clefs de la ville. Le sphinx n’est plus qu’un haut emblème sur l’avenue qui y conduit.

La poésie de Mallarmé, si merveilleuse qu’elle fût, ne pouvait conduire qu’à lui-même. C'était le laby-

rinthe avec le vorace minotaure. Quiconque y entrait devait succomber infailliblement. On ne fait pas une littérature ainsi, où personne n'ose passer. La poésie de Mallarmé, c'était le château du magicien, pur et solitaire sur la colline, mais qui aurait pu endormir pour cent ans et plus notre génie, ou l’égarer dans son dédale.

Ou bien le symbolisme allait tourner court et s'arrêter net, n’intéressant que quelques esprits curieux, ou bien, débordant Baudelaire et Mallarmé, il allait descendre comme un fleuve et devenir une grande littérature, la littérature d’une époque. Il faut, pour entraîner un siècle tout entier et pour opérer une révolulion victorieuse en poésie, d’autres gens que les hommes d’un seul livre. Il ne faut pas être que soi-même, il faut être la voix qui rallie et enivre tout un peuple, il faut être Lamartine, ou Hugo, ou Ronsard.

Sans Henri de Régnier, le symbolisme eût certainement avorlé. Baudelaire n’eût point conquis la place éminente que nous lui reconnaissons tous. Mallarmé fût resté une énigme. Les Valéry et les Vielé-Griffin, s'ils eussent persisté dans leur voie, ne seraient point sortis des petites écoles et des petits cénacles. Claudel et Francis Jammes fussent demeurés en marge, Maeterlinck n’eût point osé tout ce qu’il a osé, et Verhaeren n'aurait pas écrit ses plus vivants, ses plus sauvages poèmes.

Quant à Verlaine, sa gloire commence Émétite ment à la mort de Hugo, parce qu'il fit alors la seule

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‘poésie qui ne dût rien à Hugo: sa poésie étant celle de Villon, celle des poètes d'avant la Renaissance, la poésie naturelle et simplement chrélienne. Oh! certes, je n'ignore pas tout ce qu'il y a de science technique et d’information universelle dans la poésie de Verlaine, cachée sous son apparente naïveté! Il y avait déjà un métier prodigieux dans la poésie de Villon. Et celui de Verlaine n’est pas moindre. Il lui a fallu un tempérament unique, pour opérer un pareil rétablissement et du parnasse de Lemerre remonter, sans rien fausser à ses vers ni rien casser, Jusqu'à la poésie du quinzième siècle. Il y a là un véritable miracle d'adresse, de légèreté de main et ‘de précision.

Mais encore une fois, retourner en arrière, en decà de Ronsard, se dépouiller de tout l'apport de l'humanisme, revenir à la raison pure et au sentiment simple, en exilant l'imagination, cela pouvait, à la rigueur et pendant quelque temps paraître suffisant et même délicieusement reposant. Il n’en est pas moins vrai que c'était appauvrir singulièrement les ressources de la poésie et restreindre son champ d'action. Une poésie qui exclut l’imagination ne peut que languir et périr. Par opposition, par contraste, cela peut réussir un moment, mais cela ne peut durer. Verlaine s’est assuré par là un original chapitre dans l’histoire de notre littérature, dont il a rompu l'uniformité; mais on n'arrête pas la marche de la civilisation, on ne peut pas faire ou’elle ne continue à rouler dans ses flots les paillettes d’or qu’elle a recueil-

lies en route. On peut ajouter à la richesse d’une civilisation, mais on ne peut rien lui ôter. Notre poésie moderne est condamnée à continuer toute la poésie et à l’enrichir.

Verlaine n'avait donc pas apporté la solution complète du problème. Et il est certain qu'après lui il nous fallait encore une poésie non seulement senlimentale, musicale, artistique, mais imagée et comportant comme auparavant l’ode, les chants épiques, l'épigramme et le drame, une poésie homérique, virgilienne, pindarique que Verlaine seul ne pouvait nous fournir. Notre poésie ne pouvait se contenter de Rutebeuf, de Charles d'Orléans, de Villon et de Clément Marot. Or, c'était dans ce cercle étroit que nous renfermait Verlaine. Cela ne pouvait durer.

Ainsi Baudelaire, Mallarmé, Verlaine ne conduisaient chacun qu’à des impasses. Aucun d’eux n’était arrivé à faire école. Avec tout leur génie, les deux premiers n'avaient pu écrire un second livre ni trouver d’issue au delà. Chez tous les trois, on remarquait un travail infini, désespéré, pour construire leurs vers ou leurs strophes. Il leur manquait l’abondance qui lorsqu'elle s'allie à la distinction, s'appelle la puissance.

Or rappelons-nous, au contraire, à partir des Poèmes Anciens et Romanesques, cet immense départ de chants épiques et lyriques, qui ne cessaient de grandir et qui, pendant plus de dix ans, se succédèrent sans lasser notre première admiration. Tout sur

celte prodigieuse Armada chantait, les matelots, les mâts et les cordages, et toules les sirènes de la mer accouraient, et toutes les étoiles du ciel semblaient s’accrocher aux mâtures et suivre le mouvement triomphal de cette flotte inconnue.

Je les ai relus, ces jours-ci, après trente ans, ces poèmes, qui nous avaient tous emportés si loin avec eux, jadis, dans le monde du rêveet qui nous avaient fait frémir de tant de fierté et d'espérance. Je les ai relus, ces premiers poèmes d'Henri de Régnier et ils m'ont paru plus beaux encore que je ne le croyais. Et j'ai rougi de mon long silence. Eh! quoi, nous avons un tel poète et on a l'air de ne pas le savoir ! Et on en est à se demander ce qu’il y a de nouveau...

En réalité, ce que j'écris ici aujourd’hui, je le proclamais déjà il y a trente ans, non seulement en un article de la Quinzaine, que j'avais oublié et que m'a rappelé le grand poète grec Palamas, mais en d’autres articles et conférences. À ce moment, je décidai Régnier à écrire quelque pages pour cette même revue la Quinzaine, que venait de fonder notre ami Paul Harel. Et le grand poëèle, en encaissant les quelques pauvres cent francs dont elles lui furent payées, nous avoua que c'était le premier argent que sa plume lui eût rapporté. C’est un souvenir dont Harel et moi sommes également fiers. Et j'évoque avec non moins de plaisir cet autre souvenir d’une conférence au | Théâtre Mondain, à laquelle le premier cortège du Bœuf-Gras fit une concurrence si désastreuse pour la

recette |

Est-ce déjà l'effet de l’âge ? H me semble bien que l’époque qui vit naître à la gloire Régnier. Barrès, Maeterlinck, Verhaeren, Moréas, Maurras, sans parler de ce que nous-même, et d’autres avec nous, avons tenté au théâtre, ne le cède en grandeur et en signification à aucune autre, et que nous ne voyons aujourd’hui rien de comparable,

Mais il me faut continuer ma démonstration.

J'ai dit que Victor Hugo c'était le romantisme C'est lui en effet qui en a fourni la langue poétique. C'est lui qui a maintenu son siècle, de 1830 à 1885, dans l'esprit romantique et qui lui a fait produire cette déviation énorme. Les autres grands poètes de l’époque avaient presque tous, à leur insu, des tendances classiques. Tels Vigny, Musset, Gautier, Banville, Leconte de l'Isle lui-même, Heredia, Sully- Prudhomme. Mais tous, bon gré mal gré, furent noyés dans son rayonnement et nous apparaissent couverts de ses reflets. Et Baudelaire, le seul qui ait réussi à se faire une physionomie à part, Baudelaire, l'homme du dix-septième siècle par la langue et par toute sa formation intellectuelle, n’y échappe pas entièrement. Seul Verlaine réussit à se dégager, parce que sa vraie chanson monta dans le ciel après Ja mort du Titan. |

Or ce que Hugo a été pour le romantisme, Régnier l’a été pour le symbolisme. C’est lui qui en a fourni et.

fixé la langue, c'est lui qui en a déployé magistralement tout le génie et somplueusement déroulé la neuve magnificence. C’est bien le mot qui convient. De ce que contenait de possibilités poétiques, lentement, sourdement accumulées, le travail latent d’une pensée orientée par Baudelaire, Mallarmé, Verlaine, Villiers de l’Isle-Adam, Rimbaud, Corbière, Tellier et tant d’autres, Régnier a été le génie magnifique qui l’a répandu avec une royale profusion et qui en a augmenté prodigieusement le trésor.

Devant l’inondation commençante, Moréas, qui avait voutu rester le chef de la jeune Ecole poétique, se hâta de s’en retirer, et pour garder sa physionomie propre, il fonda l'Ecole Romane, laquelle ne fut qu'un abri etne put rien endiguer. Cependant, il faut le reconnaitre, les poètes d'aujourd'hui paraissent se réclamer en majorité de l'Ecole Romane. Et chose bien curieuse, on dirait que les sympathies de Régnier lui-même vont plutôt à cette école qu’à la sienne et que volontiers il y rattacherait ses derniers poèmes. Voilà qui vaudrait la peine d’être étudié.

Nulle part autant que chez Régnier la dualité de l'être humain n’a été accentuée. Il y a en lui deux hommes nettement distincts : un poète, incroyablement idéaliste et pur, acoquiné à un libertin intellectuel de la plus franche venue; le libertin qui, du reste, a beaucoup de race et de style, se trouve logé. par je ne sais quelle étrange aventure, dans la personne d’un des plus honnêtes hommes et des plus corrects que je connaisse.

Et puisque j'aborde ce sujet, il va sans dire que le Régnier des romans n'est point, tant s’en faut, recommandable à tous les lecteurs. Ce Régnierlà est aussi un grand écrivain, surtout si l’on considère la langue dont il se sert et qui est comparable à celle de Candide ou de l'Ingénu. Néanmoins celle littérature n’augmente pas sensiblement notre trésor de civilisation, tandis que les poèmes d'Henri de Régnier, nul autre que lui ne les pouvait faire aussi beaux et rien, dans toute notre poésie n'avait encore rendu un tel son ni agrandi pareillement notre horizon littéraire. Ils nous sont une acquisition incomparable.

Ils marquent le quatrième renouvellement de la poésie, depuis le début du dix-neuvième siècle. Les trois autres chefs de chœur sont André Chénier, Lamartine et Victor Hugo. Ce sont ceux qui ont créé et délimité les trois grandes sections entre lesquelles se parlage la poésie moderne. Chacun de ces hommes a fait triompher sa langue spéciale et prédominer le rythme plus ou moins ample de son lyrisme.

Il m'est arrivé souvent d'exprimer mon regret qu'un Victor Hugo, pour développer sa personnalité, en ait fait avorter d’autres, — comme celle de Vigny, par exemple, — qui nous eussent donné des œuvres plus hautes et préférables. Le fait n’en existe pas moins. Ni Vigny ni Musset, ni Baudelaire, ni Banville n'ont pu soutenir la lutte contre le géant qui a pu donner à la fois le meilleur et le pire.

Eh ! bien, Régnier a pu renouveler encore plus profondément que ces trois hommes et le rythme et la langue de la poésie, dont il a fait une chose éminemment neuve, et vivante, et entraînante. Il n’était pas seul certes, mais les trois autres non plus. Seulement il était le plus fort de ses compagnons et lui seul, absorbant les autres dans son rayonnement, il s’est trouvé de taille à imposer une réforme si extraordinaire et dont l'issue pouvait paraître si douteuse. Il assura au pas de charge la victoire du symbolisme, tellement que tout ce qui se dressait contre lui fut couché à terre et réduit à l’impuissance pour vingt ans, et il entra dans la citadelle avec ses dieux. Désormais qui ne jurait pas par Baudelaire, Verlaine et Mallarmé, ne trouvait plus d’abri et était frappé d’excommunication majeure. Alors s’organisa la terreur symboliste, dont beaucoup de nos contemporains ne sont pas encore revenus et tremblent toujours. De cette terreur il ne fut pas responsable, et même il eut à en souffrir. Ce furent ses compagnons qui exploitèrent sa victoire et essayèrent d'en capter les fruits. On le relégua à l’Académie, on cessa de s'occuper de lui, on se servit de lui comme d’un piédestal pour hisser d’autres renommées. Combien en avons-nous vu depuis surgir, de ces grands hommes !

Est-ce à dire que Régnier doive balancer ou surpasser la gloire de Victor Hugo? Je ne le crois pas. Victor Hugo a eu plus de gloire, et ce ne fut pas tout à fail sans raisons. Il ÿ a, chez Hugo, une

puissance d'absorption qui, chez Régnier, ne s'étend guère au delà du symbolisme. Et si le symbolisme a réellement pénétré notre littérature et opéré une réelle déviation, son essence aristocratique l’a empèché de s’insinuer jusqu'aux moelles de la nation.

Mais Ronsard, en son temps, n’a pas été plus populaire que Régnier, et sa réforme n'a pas été moins aristocratique. Ceci même explique l’éclipse profonde qui enveloppa pendant deux siècles sa renommée. [1 n'en est pas moins vrai que Ronsard est le véritable père de la grande poésie française, el que son rôle a été le plus important et le plus décisif de tous, et que sa grandeur est maintenant fondée pour jamais.

Si Victor Hugo n'avait pas existé, rien d’essentiel ne manquerait ni à notre littérature, ni à la littérature du dix-neuvième siècle, car avec Chénier, Lamartine, Vigny, Musset, Baudelaire et plusieurs autres, 1l y avait de quoi faire un grand siècle et pas très différent de ce qu’il a été, attendu que Hugo s’est inspiré de tous et particulièrement de Chénier et de Vigny. Nous savons par les poèmes de ce dernier ce qu'il était capable de faire et qu'il ne doit rien à Victor Hugo.

Mais supposez Régnier absent. Il y aurait eu très probablement un mouvement symboliste, mais qui: ne serait pas sorti des cénacles'et dont on ne parlerait plus depuis longtemps. Je ne vois guère que Vielé-Griffin, qui eût su ce qu’il voulait et où ïil fallait aller; mais si délicieux que soit ce poète,

dont je sais toute la valeur et la part qu'il a eue au mouvement, 11 ne m'apparaît pas qu'il eût l’envergure suffisante. Vielé-Griffin, condisciple de Régnier, a pu, a dû avoir une réelle influence sur celui-ci. Sans lui nous n’aurions peut-être pas eu le même Régnier, mais ce que Régnier a pu, Griffin ne le pouvait pas seul. La vraie gloire de Griffin est intimement attachée à celle de Régnier. Elle en est une annexe et une explication. Griffin, excellent esprit très bien meublé, vrai poète, mais aux racines profondément anglaises, a dû, de bonne heure attirer l'amitié de Régnier par tout ce que révélait sa personne intérieure de l'âme secrète et profonde de la poésie anglaise, dont il était un vivant commentaire. Et, en retour, Griffin au contact de Régnier, a dû prendre une conscience plus nette et plus vive de ses propres possibilités. Ils ont pu être, l’un pour l’autre, celui dont la rencontre détermine la destinée.

Sans Régnier, nous aurions eu un mouvement mallarméen pur; nous aurions eu, d’un côté, René Ghil, de l’autre, Paul Valéry et Jean Royère. Nous aurions eu l’école de Verlaine et l’école de Moréas ; puis l'école de Griffin escorté d’Hérold ; sans compter les écoles déjà existantes et plus ou moins dépendantes du Parnasse. Tout se serait borné à une rumeur de ruche en travail. Des œuvres élégantes et belles seraient sorties, mais dont aucune n'aurait donné l'impression de saisissement, d'émerveillement qu'ont donnée celles de Régnier. Avouons que c'était tout de même autre chose.

Pour retrouver une impression pareille, il faut au moins remonter jusqu'aux Méditations ou jusqu’à la découverte des Zdylles de Chénier. Et je ne sais pas si les poèmes de Régnier n’apportaient pas à Ja poésie un enrichissement plus grand encore que les Méditations et les Zdylles. Je dirai plus. Prenez n'importe quel recueil de Hugo, que ce soient les Contemplations où même la Légende des siècles, aucun sûrement ne produisit, en son Lemps, l'effet de surprise et d'admiration, que produisirent les poèmes de Régnier. Si Hugo l'emporte sur Régnier, c'est par la masse de ses œuvres et par les aspects successifs qu'y montra son génie, tandis que l’œuvre de Régnier est une, quoique comportant un développement d’au moins six volumes, un tel déploiement étant nécessaire à l’ampleur de ce rythme et de cette pensée.

En deçà du dix-neuvième siècle, il faut remonter jusqu'à Ronsard, pour en avoir l'équivalent, en tous cas jusqu'à Malherbe. En effet, si Ronsard a donné le ton à la grande poésie française, Malherbe a fixé la langue poétique du dix-septième siècle, la langue qu'écrivirent Corneille et Racine. La Fontaine s’en fit une plus composite avec celle de Marot, de Mathurin Régnier, dans laquelle celle de Ronsard s’entrecroisa artistement. Corneille, Racine, Molière, La Fontaine constituent le plus riche trésor de notre littérature et en font une littérature souveraine. Mais le grand branle ne vient pas d’eux, la vague lyrique qui les soulève est partie de Ronsard, et il faut venir

jusqu’à Chénier, à Lamartine, à Hugo, enfin à Henri de Régnier, pour que de nouvelles grandes vagues se forment.

C'est proprement dans ce sens qu'il faut entendre que Régnier est un des cinq ou six grands poètes de notre liltérature, je veux dire un des cinq ou six qui ont renouvelé le rythme et la langue des vers et soufflé leur âme dans la poésie. Et certes, j'entends bien que Régnier ne fut pas seul, pas plus du reste que Ronsard et que Hugo. Chacun de ces trois hommes représente un mouvement, une force collective ; mais pour que ce mouvement et cette force acquissent l’amplitude nécessaire et amenassent un événement de la portée du Romantisme ou du Symbolisme, qui changèrent toute l'orientation spirituelle, il fallut qu’ils fussent conduits par un homme d’une envergure vraiment exceptionnelle. Voilà ce que je voulais établir, voilà ce qu'il m’a paru utile et juste de proclamer, car, depuis de longues années, on a fait le silence autour de Régnier, un silence respectueux, je le reconnais, mais qui ressemblait aussi à une tentalive pour organiser de l'oubli. Presque tout le monde convient qu’il n’a pas la situation qu'il mérite ; tout le monde sent bien qu'il y a là quelque chose de très grand, mais qu’on ne définit pas. Il flotte encore autour de lui je ne sais quelle incertitude, comme s’il ne s’agissait que d’un grand poète d'académie.

Or il s’agit de bien autre chose. Il s’agit, si nous nous nous plaçons au point de vue dela poésie pure,

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d'un des plus grands, des plus hauts, des plus profonds poètes qui aient jamais existé, et dont les vers, autant, plus même parfois que ceux de Racine et de La Fontaine, vont éveiller dans nos âmes les plus mystérieux et les plus longs échos. Quiconque le lit se place au cœur même de la grande poésie.

Il me reste à essayer de définir le caractère de cetle poésie.

Régnier a loyalement réédité ses premiers poèmes. Et certes ce sont de beaux vers, où s'atteste une précoce maturité intellectuelle. Mais ce n’est pas encore « du Régnier ». Pourtant, ils nous apportent de précieux renseignements, ils nous font assister au travail de pensée par lequel il devint assez vite lui- . même.

Quelques pièces ont trait à un amour de la vingtième année et à la désillusion qui s’ensuivit, désillusion sans apostrophe à la Musset, sans cris romantiques, sans appels à la mort et au néant. Régnier a horreur d’être dupe et d’être ridicule, et rien ne lui paraît plus ridicule que de se plaindre. fl est de ceux qui ne livrent d'eux-mêmes que ce qu’ils veulent. Désormais, il ne demandera à la vie et à l'amour que ce qu'ils lui paraissent pouvoir donner. Il ne concevra plus que l'amour païen. Il est aidé, dirait-on, dans cette transformation par l'esprit libertin de

ri

quelque ancêtre, viveur effronté et paillard rabelaisien, qui est en lui et avec lequel il fait ménage. Le poète le laisse dire et faire le diable à quatre dans le coin de sa cervelle où il l’a rélégué. Néanmoins une cohabitation si étroite ne laisse pas que d’agir à la longue sur le génie de qui la consent.

Le Régnier du dix-huitième siècle a bien de l’esprit et c’est dans une belle langue qu’il raconte ses fredaines. C’est un franc athée, mais d’un classicisme endurci. Insensiblement, il fait partager ses goûts littéraires au poèle, qui en arrive parfois à douter presque de son symbolisme et semble prendre en aversion sa propre influence. Le cas est infiniment curieux.

Le vieux libertin et le jeune poète ont chacun leur appartement séparé, mais ils se voient. L'ancêtre respecte le génie du jeune homme, mais le jeune défère parfois à l'expérience du vieux et un même souci aristocratique les unit. Dans cette fière demeure, qu'est l'intelligence d'Henri Régnier, le poète habite le donjon, le libertin reçoit au rez-de-chaussée, où le poète descend quand il y a des visiteurs, et maintent la conversation au niveau requis.

Le premier sentiment qui s'imposa à Régnier, ce fut celui de cette dualité. Il fut cause de son précoce repliement sur lui-même. Longtemps l'ancêtre évita de se faire remarquer, mais Régnier sentit en lui une présence mystérieuse, un hôte inconnu et chercha qui ce pouvait être. Et puis, de ces deux hommes, lequel était véritablement l’ancètre ? Etait-

ce le chevalier aux griffons et aux chimères, revenu de la Croisade et de plus loin que la Croisade, de la Grèce des Argonautes, d'Hélène, d'Omphale et de Thésée? Elait-ce au contraire l’élégant libertin et l’athée ?

Au début le poète chevaleresque s’apparut seul à lui-même. Quant à l'hôte, qui ne s'était pas encore nommé, ni. produit, qui était-ce ? Telle fut la queslion qu'il dut se poser.

Puisqu'il fallait trouver l'identité de cet autre « moi », Régnier en aperçut tout de suite un, exactement pareil à lui-même, un moi qu'il avait été, qu'il n’était plus et qui pourtant restait étrangement vivant, si vivant que le moi actuel en gardait encore presque tous les traits et s’y croyait voir lui-même comme dans un miroir. Cet autre moi, c’était le passé. Et voici qu'à l’examiner plus attentivement, Régnier s'apercevait que ce passé n’était pas un, qu'il y avait autant de « moi » passés que de moments écoulés, que la vie n'était qu’une série presque infinie d’existences momentanées, qui s'étaient traduites par des sensations, des sentiments ou des pensées. Passé et pensée devenaient synonymes. Chaque pensée élait un être à part, une personne à part, un univers à part. Quant au présent, à peine entrevu, il n’était déjà plus ou s'était métamorphosé en un autre aussi insaisissable. La vie tout entière ne saisissait jamais que du passé, n'étreignait que des ombres. Elle élait vraiment faite, selon la belle expression du Prospero de Shakespeare, de la même

substance que nos songes. Elle n'était que songes et pensées. C'était là la seule réalité, qui n’était que ce que nous l'avions songée.

Telle fut la philosophie de Régnier. Voici une superbe pièce où 1l en a exprimé le premier élément :

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