‹ Le symbolisme de Baudelaire à ClaudelChapitre 5 sur 14 · LS · texte numérisé non relu

LS

car il se rendait compte que, là où il n’était pas très beau, il était mauvais, gauche, lourd, presque « provincial ».

Et ceci nous dévoile une particularité de celte poésie, c’est qu’elle est écrite non à la manière des poëtes, mais à la manière et dans le style des grands prosateurs. Les vers de Baudelaire sont étonnamment bien écrits. On en distingue tout de suite la qualité exceptionnelle et le fort etbrillant tissu. C’est taillé dans l’étoffe des grands mystiques et des grands sermonnaires du xvi® siècle. Et cependant quel rythme, quelle cadence, quel bonheur, quelle sûreté, quel éclat dans les rimes !

Je suppose que c'est ce que voulait nous dire Heredia, lorsqu'il entreprenait de nous prouver que Baudelaire n’était pas un vrai poète. Un jour qu'il s'était particulièrement escrimé en sa démonstration et qu'il pensait nous avoir convaincus, je lui dis en souriant : « Et si nous lisions maintenant du Baudelaire ».

Il est, en effet, incontestable que la poésie de Baudelaire n’est qu'une somptueuse prose aux allures liturgiques et étonnamment versifiée ; une prose à la Bossuet, toute brochée d’or et sertie de pierreries, d'une matière qui eût semblé à l'avance trop lourde pour le vers, si, par une sorte de miracle, elle ne se trouvait juste avoir la mesure, les césures, les rimes qu'exige le vers et réunir, de naissance, les avantages de la prose aux sonorités du vers. En d’autres termes ce sont, si l’on veut, des vers de prosateur, mais si bien et si curieusement réussis qu'ils produi-

sent plus d'effet et semblent plus beaux que les meilleurs vers des plus grands poètes.

| Depuis, il y a eu des réussites moindres, mais analogues, et plus d’un prosaleur à tempérament poétique, que ne satisfait pas entièrement la poésie française, s’est efforcé de l’enrichir des qualités de la prose. La prose poétique, ce genre bâtard, était née justement de la difficulté qu'il y avait à rendre certains effets en vers. La poésie avait des fuites dont se tuméfiait la prose, et l’on arrivait à un produit intermédiaire qui n'élait ni vers ni prose, mais se développait aux dépens de l’un et de l’autre.

Nous venons d'examiner quelques-unes des caractéristiques de Baudelaire et d’y reconnaître : 1° une nalure exquise, précocement viciée au moral d'abord, au physique ensuite, d’où, chez lui, la ruine du sentiment compensée par un affinement cérébral extrême ; 2° une grande aristocratie d’âme, qui ne fut pas altérée, mais plutôt aiguisée par le double virus ; 3° une foi chrétienne indéracinable, quoiqu'un peu durcie par un jansénisme probable, d’où une tendance au désespoir et au mauvais mysticisme, celui qui, supprimant l'amour de Dieu, lui substitue la crainte et favorise la familiarité avec l'idée du démon et le satanisme ; 4° la culture passionnée de son hystérie, comme s'il eût voulu en faire littérairement commerce ; 5° un certain histrionisme et cabolinage

néronien, tenant à ce qu’au lieu de rejeter hors de lui, dans des œuvres d'art, dramaliques ou romanesques, les héros qu’il était fait pour créer et qui erraicnt en son imagination, il se complaisait en eux, les mêlait à sa vie etles jouait plus ou moins inconsciemment ; 6° un goût très vif pour les questions de métaphysique et de théologie ; une vie intérieure si absorbante, qu’elle le détournait de regarder au dehors et d’aimer les spectacles de la nature, en qui il dédaignait les réalités pour n’en goûter que les emblèmes, d’où son symbolisme à la fois insünclif et raisonné; 7° un style de grand prosateur en vers.

De ces caractéristiques, les unes résultent de ses qualités natives, de la délicatesse de ses organes nerveux et mentaux, de sa distinction originelle, de sa tendance à la vie intérieure, à la méditation, aurêve; les autres représentent les altérations morbides de sa sensibilité et le précoce déplacement d'équilibre, résultat de la faute: le reste est le produit normal des circonstances.

On nous représente le père de Baudelaire comme un grand bourgeois de Paris, plein de finesse et d’aristocratie, ami de Cabanis et des philosophes du xvi® siècle. Il est assez curieux qu’un tel père ait donné naissance à un fils croyantet mystique ; peutêtre ce père, honnête homme et charmant, contribuat-il, sans le vouloir, par sa largeur d'idées, à perdre l'âme de son fils; peut-être le collège fit-il tout le mal. Ne connaissant rien de la vie intime de cette

famille, j'en suis réduit sur ce point et d’autres à des conjectures. Baudelaire perdit son père d’assez bonne heure et sa mère se remaria au colonel Aupick. Ce second mariage de sa mère fut un désastre moral pour le poète, à qui il semble avoir causé un cruel et universel désenchantement. Elle tomba pour lui de son piédestal. À partir de ce moment, il se sentit seul dans la vie et cessa de croire à beaucoup de choses. Par protestation, sa douleur dut lui faire commettre beaucoup de sottises. Quand, après des années de guerre ouverte ou dissimulée entre eux, un second veuvage lui rendit sa mère, il était trop tard ; Baudelaire, devenu un poèle célèbre, était perdu sans remède ; en tous cas, il n’était plus en son pouvoir ni au pouvoir de personne de changer le cours de sa vie ni de revenir sur l'irréparable. La figure historique du poète était achevée et il était visible, dès lors, que le poids du passé ne lui permettrait pas, malgré sa jeunesse relative, de se relever et de gravir les autres sommets entrevus. C’est à ce sentiment que répond, je crois, le douloureux et obscur sonnet du Guignon, dont j'ai parlé plus haut.

Quoi qu'il en soit, sa mère, en se remariant, lui fit faire ce voyage aux Indes, qui décrocha son âme et acheva de lui révéler son inquiétude éternelle, sa nostalgie des pays lointains, d’où quelque ancêtre inconnu avait dû revenir.

Ah ! ce voyage, c’est toute la lumière et toute la joie des Fleurs du mal! Il en garda surtout l’image du vaisseau qui part et du vaisseau qui aborde en

quelque lointaine Singapoor aux odeurs de musc et de goudron, avec ses allées de cocotiers et de tamaris où passent de beaux esclaves, vivantes statues de bronze. Nuls vers ne partent comme les siens, emportés par un tel irrésistible rythme et par un pareil vent de rêve et de mélancolie. On y entend résonner lescordages, monter les clameurs et les chansons des passagers et des matelots.

Je vois un port rempli de voiles et de mâts Encor tout fatigués par la vague marine.

Pendant que le parfum des verts tamariniers, Qui circule dans l’air et m'’enfle la narine,

Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.

Après ces vers délicieux, admirez celui-ci avec son ample mouvement de vague :

Fortes tresses, soyez la houle qui m’enlève!

J'ai, ailleurs parlé de la ravissante musique des vers de l’Znvitation au voyage :

Mon enfant, ma sœur, Songe à la douceur D’aller là-bas vivre ensemble !..

Mais l’espritsymboliste du poète lui fait appliquer ces rythmes si puissamment nostalgiques à son proche départ de la vie pour les mers funèbres et les îles de la mort. |

Nous nous embarquerons sur la mer des ténèbres Avec le cœur joyeux d’un jeune passager.

O mort, vieux capitaine, il est temps, levons l'ancre. Ce pays nous ennuie, Ô mort! Appareillons !

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons!

A ces élans éperdus, à ce souffle du large, qui le sollicitent et l’emportent parfois brusquement, s’oppose le plus souvent le génie maladif et casanier du poète, né à Paris, rue Hautefeuille, car ce n’est pas une des moindres caractéristiques de Charles Baudelaire que d’être né bourgeois de Paris, ce qui l’apparente avec Boileau, Voltaire, Beaumarchais et ce qui explique beaucoup de choses.

Il a grandi et vécu loin de la nature et des champs. Son âme s’est peuplée au spectacle des rues et des passants de Paris, de ses pierres monumentales, de ses cimetières, de ses hôpitaux, de ses casernes, de son fleuve et de son ciel.

Les deux mains au menton, du haut de sa mansarde, comme il a su voir

Les tuyaux, les clochers, ces mâts de la cité, Et les grands ciels qui font rêver d’éternité.…. L'étoile dans l’azur, la lampe à la fenêtre, Les fleuves de charbon monter au firmament Et la lune verser son pâle enchantement.… L'aurore grelottante en robe rose et verte S’avançant lentement sur la Seine déserte !

Et quelle évocation dans les deux vers qui suivent :

La diane chantait dans la cour des casernes

Et le vent du matin soufflait sur les lanternes ! Quel sobre et étonnant don descriptif !

Baudelaire presse les choses sous les mots et les transporte toutes vivantes dans ses vers. Il leur communique l'éclat fiévreux qu’elles avaient pour ses sens aiguisés par la maladie, pour ses yeux passionnés et exacts jusqu’en leur délire.

Ce ne sont plus des mots, ce sont les choses ellesmêmes, et Baudelaire serait un de nos plus parfaits réalistes si, par un don effarant, il n’arrivait à ensorceler ces mêmes mots et ces réalités, à leur faire rayonner de l'épouvante et du mystère. C'est le Virgile de la peur, du spleen et du dégoût.

De la rue Hautefeuille, il avait dû voir souvent passer les enterrements, et, depuis lors, il ne cessait d'en défiler dans sa mémoire morne et sa pensée. Et de longs corbillards sans tambour ni musique Défilent lentement dans mon âme. L’Espoir,

Vaincu, pleure, et l’Angoisse, atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Que dites-vous aussi de cette vision des fièvres,

Qui, le long des grands murs de l’hospice blafard, Comme des exilés, s’en vont à pas traînard Cherchant le soleil rare et remuant les lèvres?

Sous chacune de ses images il y a l'empreinte d’un souvenir particulier. Baudelaire n’a pas besoin

75 CITARLES BAUDELAIRE

des images des livres; il s’en est fait d’autres avec tout ce qui a heurté sa fine sensibilité enfantine et surpris son attention et sa curiosité. Sa poésie est faite du contraste entre la noblesse désespérée du sentiment et de la pensée et la brutalilé canaiïlle du symbole, dont il use pour les exprimer. Ses images ne sont ni géorgiques, ni pastorales ; elles ne comportent, au lieu de silhouettes de laboureurs ou de bergers, que des gestes d'ouvriers, d'artisans, d’ivrognes, de filles, d'apaches. C'est le Virgile du carrefour et, en vérilé, depuis Virgile, il n’a été écrit dans aucune langue des vers plus beaux et plus virgiliens. Et la pire offense qu’on ait faite au génie de Baudelaire a été de croire qu'on pouvait l'imiter. Cette imitation n'a tenté que des âmes triviales et si basses qu’elles ne se sont mêmes pas aperçues de la distance infinie qui les séparait de cet aristocrale souve:ain.

Seuls, Paul Verlaine et Mallarmé se sont partagé, en pieux disciples, quelques-unes de ses plumes d'archange noir. Et il leur a suffi, à chacun, de s’en parer arlistement, pour faire figure à leur tour dé grands poèles. Toute la poésie symboliste et décadente est sortie de lui.

Brunetière, en l'attaquant, n’a pas évité quelque ridicule. Brunetière manquait essentiellement du sens critique et n’était qu’un adroit dialecticien et un sophiste passionné; il raisonnait de poésie en géomètre et mesurait l’art avec une chaîne d’arpenteur, mais il avait le goût des constructions car-

rées, ce qui est déjà quelque chose, et son passage dans la critique n’eût-il servi qu’à nous rappeler que la littérature n’est pas seulement une quéstion d'écriture, mais une question monumentale, il aurait tout de même bien mérité de notre gratitude. Cependant il ne voyait les idées que d’équerre. L'art dramalique était représenté à ses yeux par Paul Hervieu et la poésie par Heredia. Ces deux hommes lui semblaient les deux guides les plus sûrs dans la voie du retour aux grandes règles classiques, ou plutôt il croyait que le classicisme s’était incarné de nos jours dans ces deux têtes représentatives, qui lui paraissaient les mieux faites de toute la génération. C'est sans doute après une conversation avec Heredia qu’il crut de son devoir d’en finir avec Baudelaire. Il s’avisa pour cela de classer les poètes en visuels, en auditifs, en tactiles et en olfactifs et c’est dans cette dernière catégorie qu'il rangea Baudelaire, à cause de son goût prédominant pour les parfums, ce qui lui parut un signe d’animalité plus que de spiritualité ; une poésie qui sc réclamait du sens de l’odorat lui sembla méprisable….

La vérité, c'est qu'il n'y a pas de proportion entre Baudelaire et les autres. Et si Baudelaire s’est proclamé lui-même un poèle de décadence, il l’est certes, mais avec une supériorité écrasante sur Leconte de Lisle, Banville, Gautier, qui, eux aussi, sont à d’autres points de vue des poètes de décadence, des continualeurs de Stace, de Martial, de Lucain, de Sénèque, de Claudien, d’Ausone.

Mais qui ne sent qu'il y a autre chose dans Baudelaire et que ce poète est d’une autre famille intellectuelle et aristocratique ? Qui ne sent que son livre est de ceux qui apportent un témoignage essentiel sur la civilisation au milieu de laquelle ils sont nés et qu’il en est peu, au cours des âges, qui aient atteint une pareille signification et soient plus irremplaçables!

Quel ton grave et d’outre-tombe, quel lyrisme, reproduisant la majesté de certaines antiennes liturgiques, quels accents de détresse, quels appels vers Dieu, suivis de quelles ironies démoniaques! C’est comme les fragments d’une dispute solennelle entre les Anges, les Démons et l'Homme, d’un nouveau livre de Job, dont manqueraïent les feuillets consolants et vraiment divins. C’est un chant mystique incomparable sur la désolation d'une âme noble envahie par le péché, l'esprit du mal et la mort.

Baudelaire, avec un sens classique rare, sait boucler une poésie et, l’achevant en forme d’apologue, en fait un petit poème complet.

De ces petits poèmes il y a un grand nombre dans le recueil des Fleurs du mal. Beaucoup ont la forme du sonnet.

Mais les sonnets de Baudelaire offrent cette perfection de faire oublier qu'ils sont des sonnets et semblent la forme idéale de ces petits poèmes qu’on. ne peut concevoir écrits autrement, tant ils donnent une impression d’éternilé et de plénitude. En d’autres termes, l’emploi du sonnet est si naturel à Baudelaire qu'il apparaît commandé par le sujet.

Heredia, Gautier, Banville furent surtout d’exquis lettrés et de merveilleux artisans de vers, des poètes humanistes. Leur ambition fut de prendre räâng à la suite des Catulle, des Tibulle, des Properce et de nous en donner l'équivalent en français, pour notre plus grande joie.

Et cela même n’est pas peu de chose. Il est bien qu'il y ait des poètes pour maintenir le passé vivant parmi nous et perpétuer la trame de Ia civilisation. Ceux-là furent des poètes latins antiques. Baudelaire est un grand poëèle des temps modernes, des temps chrétiens, de la famille médiévale des Dante et des Shakespeare.

Comme Dante et Shakespeare, il ne rêvait pourtant que d’être un homme de leltres, un homme qui s'élevät à la poésie par la profondeur de sa méditaion et l’acharnement de son travail. Il fut terriblement sincère, car il ne voülail pas se tromper, et sentant qu’il n’écrivait pas ce qu'il voulait et que l'expression chez lui, pour être bonne, devait dépasser le sujet, il s’accusa -ingénument d'artifice et de rhélorique. Il se crut empathique, parce que, parti de sujets pleins de banalité, il traduisait à ce propos les sentiments profonds de son âme superbe, et que, croyant parler de Jeanne Duval, il parlait en réalité des misères éternelles de l'âme en proie aux démons.

Ayant vile reconnu son incapacité de faire de la poésie avec des sentiments vulgaires, il rechercha les molifs d’où il savait que lui viendraient les plus beaux vers. Il a donc subi simplement la loi de sa

ti

nature et ne fut rhéteur et artificiel que dans la mesure stricte où des nécessités internes le lui imposaient.

Il donne vraiment l'impression d’avoir été fait poète comme il le dit lui-même dans une pièce un peu juvénile,

par un décret des puissances suprèmes.

Et son livre, comme je l'ai déjà dit, avait une deslinée si marquée que les poésies qui en ont été retranchées par ordre du tribunal n’y peuvent plus rentrer sans en rompre la majestueuse harmonie et que tout ce qu'il a fait après n’en est plus digne.

C’est le livre du péché, c’est le livre de l’homme de péché. Il a des lueurs et des reflets d’Apocalypse. Envisagé suivant les idées d’une certaine mystique, il pourrait passer pour un livre de la fin des temps. En tout cas, il est d’une telle qualité qu'on ne saurait le confondre avec nul autre livre.

Il y a vingt-cinq ans de cela, vers la mi-septembre 1898, j'étais à Piazzola en Vénétie, lorsque les journaux m'apprirent sa mort brusque et que je ne le verrais plus. Mon cœur fut chaviré à cette nouvelle et je pleurai longuement, silencieusement, amèrement. Je note ces larmes qui montèrent et jaillirent de mon cœur inconnu et le grand déchirement que je ressentis, car je vis ainsi combien tendrement et profondément je l'avais aimé, presque à mon insu. Je ne fus pas le seul dans ce cas. Tous ses amis épars furent frappés de même. Dix-huit seulement, me dit-on, purent assister à ses funérailles à Valvins, où il passait ses étés dans une maison de pêcheurs, au bord de la Seine, et l’accompagnèrent jusqu'au petit cimetière, par une tiède journée de fin d'été. Le cortège, grossi de paysans, longea le

fleuve, où était amarrée sa barque désormais solitaire et dont les rames ne devait plus rythmer ses nobles pensées et ses hauts rêves. Sur l’autre rive, la forêt de Fontainebleau se cuivrait de ces « cymbales de l’automne » dont quelques jours auparavant il signalait mélancoliquement à Paul Valéry le premier coup, annonçant la grande symphonie colorée qui allait commencer, sans songer que ce premier coup de cymbales annonçait son départ pour l’Eternité.

Au cimetière, son ami Henry Roujon, le leltré qui dirigeait alors les Beaux-Arts, voulut prononcer quelques paroles de souvenir et d'adieu, mais sa voix s'étouffa tout de suite dans un sanglot et tous les assistants se mirent à pleurer.

C'est que la perte était irréparable et que le charme de l’homme qu’on venait de mettre au tombeau avait été tel que jamais un autre homme ne l'avait peut-être égalé ni ne l’égalerait jamais sans doute. En tous cas, au cours de ma vie, je n'ai vu, el ceux qui l’ont'connu n’ont vu ni n’espèrent voir personne qui en approche.

Quiconque avait été admis, ne fût-ce qu'une fois, à l’un de ses inoubliables mardis ne pouvait plus le nier, car c'était l'évidence.

D'où provenait ce charme ? D'abord d’une distinction et d’une supériorité d’esprit incomparables.

Sa politesse était exquise ; la plus délicate bonté souriait dans ses beaux yeux à la fois tendres, spirituels et tristes et qui lui donnaient, lorsqu'il parlait,

l'air d’un archange exilé et malheureux, qui n’aurait

LE SYMBOLISME ù 82

pu devenir un démon, parce qu'il était incapable de haine, ni remonter au ciel, parce qu'il était incapable de repentir; au reste soumis à son sort, respectueux de l'arrêt suprême, pensant à Dieu et n’en parlant jamais, mais continuant à se jouer dans ses anciennes pensées d’archange, bref, un de ces séraphins en pleurs qu’il nous a représentés lui-même,

Révant, l’archet aux doigts, dans le calme des fleurs Vaporeuses, tirant de mourantes violes De blancs sanglots glissants sur l’azur des corolles.

Et n'allez pas croire là-dessus qu'il fût homme à prendre des attitudes: la fierté de son aristocratie native le lui eût interdit. Non, l’aisance la plus gracieuse, le plus parfait naturel présidaient à tous ses gestes, mais il avait la tenue et portait partout l'allure d’un homme de bonne compagnie et du meilleur ton. Sans fortune et ayant la bohème en horreur, il avait pris ses diplômes de professeur d’anglais pour se mettre une bonne fois en règle avec les lois de la société dans laquelle il vivait. Cela lui avait donné le droit de faire du reste de son temps l’emploi qu'il lui plaisait. Son logis de la rue de Rome était des plus modestes, mais meublé avec goût et choix. Anx murs de la salle à manger où nous nous réunissions, des peintures de Manet, de Berthe Morizot, de Claude Monet, un admirable portrait du poète, au crayon, par Whistler. La salle à manger tenait lieu de salon de réception. La chambre contiguë se complétait d’un petit boudoir.

Mallarmé aimait les mobiliers de style empire. Il en appréciait la commodité solide et l'élégance sévère, appropriées aux besoins d’une époque où les hommes s’habillent de drap noir et non de soies brochées et de dentelles. Autant qu’il m'en souvienne cependant, il me semble que sa table ronde était plutôt Louis XVI et que les sièges cannés étaient de forme ancien régime.

D'un côté était une banquette, où étaient assis certains familiers, qui avaient l’air de privilégiés.

— Combien de temps de présence, Monsieur Mallarmé, demanda un jour plaisamment Jean de Mitty, estimez-vous qu’il faille pour avoir droit à la banquelte ?

Mallarmé ne put que sourire à cette interpellation. Les habitués de la banquette n'étaient pas des hommes de lettres. Il est vrai que nous l’étions encore si peu nous-mêmes, et qu'on ne lisait guère nos noms dans les journaux et les revues. On pouvait facilement s’y tromper. Il y avait là force gens célèbres, qui allaient remplir le siècle et le monde de leur réputation et de leur influence, maïs qui, à commencer par le maître du logis, passaient dans le public pour de grossiers fumistes.

C'était le temps où un journaliste de mes compatriotes disait de moi: « Il a un Henri de Régnier dans le plafond, c’est pourquoi il est Mallarmé pour la lutte ». Nous avions la ferveur et l’enthousiasme, mais aussi l'obscurité d’une petite Eglise naissante. Comment j'étais venu là ?

Mes premières années de jeunesse avaient élé charmantes. J'avais été lié de la plus délicate amitié avec des familles de noblesse provinciale, où les jeunes filles étaient ravissantes, où les femmes et les hommes ressemblaient à de délicieux portraits, monde doucement romanesque et pur, dans Je ton d'Octave Feuillet.

« Aimons ce que jamais on ne verra deux fois ». C'est ce que j'avais fait de toute mon âme, mais cela m'avait rendu difficile et j'avais pris en horreur

les gens médiocres et communs.

Quelques années plus tard, je rédigeais à Grenoble une petite revue, où j'écrivais à peu près tout ce que je voulais. J'y fis la rencontre du Stendhalien Jean de Mitty. Ce Roumain, — fils d’une Française, qu'on disait prince en son pays, et qui était un mélange de grand bohème et de dandy, rasé comme Baudelaire, avec un masque de César aux yeux bleus, moqueurs et durs, au profil altier, impertinent, désinvolte et fuyant, redouté de tous, à la fois admiré et un peu inquiétant, âme de Slave au regard latin, au style latin, combinaison de primitif, d’oriental et d’aristocrate de décadence, exquis spirituel, inattendu, — est un de ceux qui ont donné le plus de charme et d'élégance à la vie littéraire et parisienne vers 1900 et qui en firent une fleur si capiteuse. Il était né et composé pour vivre en ces brèves années, dont on peut répéter ce que Talleyrand disait des années qui précédèrent la Révolution : « Quiconque ne les a pas connues n'a pas connu la douceur de vivre ». Mitty,

qui se lia tout de suite avec moi de la plus joyeuse et de la plus inaltérable amitié, me fit comprendre à quel monde j'allais avoir affaire, et soupçonner combien l'art était difficile. Naturellement ses préférences allaient à la littérature d'avant-garde, aux symbolistes. Je savais déjà par cœur Verlaine et, pour faire montre d'une audace dont je me savais d'avance le plus grand gré à moi-même, j'écrivis un article enthousiaste sur Mallarmé. Je dépassais mon guide et mon initiatéur. Cette satisfaction me suffisait comme récompense. J'avais si peu escomptlé d’autres résultats que j'avais signé l’article d’un pseudonyme. Grande fut ma surprise, débordante fut ma joie, lorsque cinq ou six jours après je reçus une lettre de remerciements de Mallarmé, un de ces petits billets si ingénieusement tournés, où 1l excellait. Je courus à la recherche de Mitty et, l’ayant découvert :

— À genoux, lui criai-je, voici une lettre de Mallarmé !

— À genoux me répondit-il, voici une lettre de Barrès!

C’est que Barrès el Mallarmé étaient vraiment les chefs magnifiques de notre génération et ils le sont restés. Ils représentaient pour nous une attente merveilleuse et qu’ils n’ont pas déçue.

Barrès, à ses débuts, avait d’ailleurs beaucoup fréquenté Mallarmé. Et cette fréquentation avait sûrement contribué à augmenter chez lui ce respect religieux des hautes lettres, cette élévation de pen-

sée et de style, celte émotion cérébrale qui étaient déjà en lui et qui ont communiqué à ses écrits, autant qu’à sa personne, je ne sais quel frisson à la Pascal et ont fait de lui un Chateaubriand plus moderne, plus aigu, plus bref, plus fiévreux.

J’arrivai à Paris trois semaines après avoir reçu la lettre de Mallarmé. J'y venais pour servir de secrétaire de rédaction à un journal de coupe et de modes fondé par mes amis Guerre. Mais Mallarmé lui-même avait fait ses débuts littéraires dans un journal de modes. En dehors de lui, je ne connaissais guère à Paris que des rédacteurs et dessinateurs au Chari-. vari, dont la conversation d’habitués de café, terre à lerre, toute en grosses calembredaines et en épais calembours, tournait pour moi au cauchemar:et me semblait une affreuse dérision, après la vie gentiment romanesque et littéraire que j'avais jusque-là menée et que le service militaire lui-même n'avait ni défleurie, ni tout à fait submergée. J'aspirais éperdument à retrouver des gens qui me rendissent cette bienheureuse atmosphère de rève et de pensée, sans laquelle j'étouffais et ne pouvais vivre. Peu m’importaient les privations matérielles, les repas incertains, les chambres inconfortables ; peu m'importait le nécessaire, pourvu que j'eusse le superflu auquel je ne me suis jamais résigné à renoncer. Je lui faisais la plus large part et ce n’est qu'une fois assuré du superflu, que je m'occupais du nécessaire. Mais il me fallait les belles amitiés, les grands enthousiasmes, les nobles pensées.

En franchissant le seuil de Mallarmé, j'eus la brusque émotion d'entrer dans l'assemblée des dieux. Il y avait là, pieusement rangés autour du maître, les yeux tournés vers lui, comme dans un tableau de Raphaël, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, Pierre Louys, Ferdinand Hérold, André Gide, Stuart Merrill, Albert Mockel, Paul Valéry, Camille Mauclair, que j'y devais retrouver fidèles à peu près chaque mardi, de 9 heures du soir à minuit: ces gens n'étaient pas encore très familiers au grand public, mais pour moi ils étaient au moins aussi célèbres qu'ils ont pu le devenir depuis. J'avais lu leurs noms et leurs essais dans les petites revues et surtout au Mercure, je connaissais les titres de leurs œuvres, dont j'avais admiré déjà quelquesunes. J'étais devant eux dans l’état d'esprit d’un chrétien de la primitive Eglise, à qui l’on aurait montré saint Paul, saint Luc, et les Evangélistes et l’auteur d’Hermas et celui des Philosophumena, et à qui l’on auraït vanté les Silyves de Stace ou les Argonautiques de Valerius Flaccus. À mes yeux, tout ce qui n’était pas le Symbolisme était périmé et à jamais dépassé, et j'avais en face de moi, dans toute leur jeunesse puissante et dans tout leur rayonnement, les organisateurs de la civilisation nouvelle et quelques-uns de ses représentants les plus qualifiés.

Ils me firent, du reste, presque tous grande impression par la gravité aimable de leur tenue, l’aristocratie de leurs manières, l'éclat respectueusement fiévreux de leurs regards. Tous ces hommes, que le

public se représentait encore comme hirsutes et braillant grotesquement des vers incompréhensibles, respiraient au contraire la plus haute distinction. Polis, réservés, attentifs, distraitement et finement hautains, ils formaient vraiment une réunion de choix.

Au milieu d'eux, en face de moi, gracieusement silencieuses et tendrement admiratives, Me Mallarmé et Me Geneviève, toutes deux grandes, la première, pâle, brune, l'air un peu fané, fatigué, vieilli, avec des yeux violets et de l’ombre sur son visage et ses vêtements; l’autre, svelte et blonde, jolie et chastement hardie, les mains jointes sur ses genoux, dans une attitude d’adoration intérieure, qui, sans qu'elle y pensât, formait tableau. M"° Mallarmé était d’origine anglaise. On eût dit que les brises humides de la mer, le brouillard et les fumées de Londres, le sel de ses larmes aussi peut-être avaient pénétré ses vêtements et son corps et qu'il avait longuement bruiné au-dedans d'elle. On raconte qu’elle disait à M®° de Banville : « Vous avez de la chance, vous, d’être Française. Vous pouvez apprécier les vers de votre mari. Moi, je ne comprends rien à ceux du mien ».

La pauvre femme n’était pas la seule et beaucoup de Français très cultivés se trouvaient alors dans le même cas. |

Quant à Mie Mallarmé, je ne puis résister au plaisir de citer ces lignes qu'Henri de Régnier vient de consacrer au souvenir d’une promenade en forêt de

Fontainebleau et où il l'évoque si délicieusement : « Que le petit cheval aux oreilles d’andrinople trotlait donc gaîment sur les routes sonores ! Que Me Geneviève était donc gracieuse, les rênes en ses mains fermes, et avec quelle charmante tendresse son regard se tournait vers son père ! Comme elle écoutait ses paroles admirées! Comme elle souriait à ce qu'elles savaient montrer d’amusante fantaisie, de gaieté malicieuse !.. Ah! oui, elle était belle cette profonde et vaste forêt, mais le souvenir qui m'en est resté est moins celui de ses splendeurs végétales que l'impression de l’enchantement d’une journée entière passée avec le cher enchanteur de ma jeunesse, avec l’homme unique que fut, pour ceux qui l'ont connu et aimé, le maître de Valvins ».

Régnier nous dit un peu plus loin que Mallarmé élait un peu agacé de sa réputation de causeur. C'est qu’en effet il y avait si loin d’une causerie mondaine à ces entretiens si purs, si hauts et sisereins, dont il nous gralifiait, chaque mardi, pendant trois heures! Et d’abord il n’y avait pas échange de propos, c'était plutôt un cours de philosophie et d'esthétique, ou plutôt c'était par des vues de poésie et d'esthétique qu'il nous soulevait avec lui et nous introduisait au cœur des plus grands problèmes. Tout pour lui se réduisait à la poésie et il avait coutume de dire que l'Univers était fait pour aboutir à un beau livre. Il avait, à un degré incroyable et unique, le don de saisir partout l’analogie et il s’en servait merveilleusement pour dégager entre les choses les rapports

les plus mystérieux et les plus séduisants. Un livre, par sa forme, lui faisait penser à un coffret où l’on enferme des choses précieuses ; la voile de son petit bateau à la page blanche sur quoi l’on écrit; le chapeau haut de forme lui semblait plaisamment une colonne de ténèbres, le commencement de cette colonne atmosphérique qui pèse sur chacun de nous. Ainsi tantôt il s’amusait ou nous amusait de ces rapprochements ingénieux, tantôt il y trouvait matière aux plus profondes, aux plus neuves pensées. Par là, il renouvelait toutes les images, et les images, étant l'instrument même du langage, il renouvelait l’aspect des choses et l'aspect des idées; il créait une nouvelle algèbre et une nouvelle arithmétique du raisonnement et en jouait incomparablement. ; Cela tenait à une faculté d’attention et de concentration d'esprit extraordinaire, à une ténacité du regard intellectuel qui ne se lassait pas d'interroger l'objet comme s’il le voyait pour la première fois, à un besoin de tout vérifier par lui-même, de tout repenser, de tout redéfinir. Ce n’est pas autrement qu'on devient un grand penseur, mais sa méthode, qui venait de sa forme d’esprit, y introduisait, je ne sais quelle hardiesse chimérique, quelle ardeur de songerie, quel air de magie dont nous étions ravis. Les choses les plus obscures s’illuminaient, les mots toujours précis s’irradiaient de lueurs soudaines autant que mystérieuses, révélaient des propriétés et des sens inattendus, changeaient de densité et s’allu-

maient comme des étoiles. Son vocabulaire d’images, il l'avait composé avec les menus objets familiers dont il avait à la fois meublé sa maison, sa vie et son esprit; quelque sphinx de verre, la psyché, la pendule de Saxe « qui retarde et sonne treize heures », la tenture de soie « où la chimère s’exténue », la mandore « au creux néant musicien », la vitre, la simple vitre même dont le paysage, qu'on voit à travers, fait un vitrail; sa pipe dont la fumée lui fait revivre le brouillard de Londres, la traversée de la Manche autrefois, en compagnie de sa jeune femme, l'isolement dans la ville étrangère, les premières détresses. C’est avec ces choses d’humble luxe, mais finement choisies, lentement réunies, que cet aristocrate s'était constitué son château, son palais d’oubli, comme avec un simple coquillage on a de quoi vivre tout le bruit et toutes les aventures de la Mer. « Tous les songes de l’eau qui sommeille », toute l'histoire d'Hérodiade et de Salomé, tous les plus beaux fantômes «ærraient autour de son miroir.

Eau froide par l’ennui dans son cadre gelée.

Ilne nous aurait pas autant charmés sans doute, si aux grandes lueurs qu'il projetait à chaque instant sur le mystère des choses ne se fût mêlé un accent de tendre et fière mélancolie, je ne sais quelle grâce romanesque, quelle sensibilité légèrement meurtrie.

Mallarmé n'était sûrement pas chrétien au sens strict du mot, et je ne lui ai jamais entendu proférer

le nom de Dieu, mais il était tout frémissant de la plus haute spiritualité. « Il est impossible, disait-il, qu'à l’égard de l'absolu nous soyons les Messieurs qu'ordinairement nous paraissons ».

Il entendait par là que l’homme, quand il entrait dans sa nature vérilable et supérieure, était un être d'essence divine, fait pour se jouer dans le monde des pensées célestes. Il y avait 1à comme un obscur souvenir du verset biblique : « J'étais avec toi, dès le commencement, lorsque tu créais les mondes; je me jouais dans tes sentiers ». Toujours le sentiment de son origine princière et d’avoir élé jadis, libre et splendide, archange adolescent, parmi les Principautés, les Trônes et les Dominations, admis aux Conseils de la Sagesse, aux jours de la Création.

Toute la vie avait, à ses yeux, un sens autre que le sens littéral et apparent, et toutes les choses n'étaient que des emblèmes. La Vérité n'était, ne pouvait être que poésie.

Avec cela un goût minutieux du précis, de l’exact, du défini, qui le préservait du vague et de l’abstraction.

Ainsi il jouait de la parole comme un grand musicien fait chanter son âme et son rêve sur le violoncelle, comme un Liszt jouait du piano. Ce n’était pas de l’éloquence, c'était la musique d’une âme incomparable, c'était, sur le mode le plus discret et le plus familier, mais aussi le plus élégant, un chant pareil à une incantalion, qui nous aurait paru venir de nous-mêmes, si nous n'avions vu remuer ses lè-

mm PRIE

yres, si nous n'avions entendu ce son délicieux, si nous n’avions vu, dans ses yeux inspirés, passer ses beaux songes, si nous n'avions senli l’intérieur frémissement de ses mains nerveuses, qui se bornaient au geste d’un index levé, l’auréole grise de ses cheveux courts et la grâce de ce front si finement modelé, que nous distinguions immobile contre le mur comme l'instrument de ces mémorables résonances.

Nous étions le plus souvent une dizaine d’auditeurs. Me Mallarmé remarqua un jour que nous n'avions jamais dépassé le nombre de quatorze, qui représentait du reste l’extrème limite de ce que la salle à manger pouvait contenir de personnes, même après qu'elle el sa fille s'étaient retirées dans leurs chambres, ce qu'elles faisaient, chaque fois, vers dix heures.

Mallarmé, qui était de petite taille, s’adossait le plus souvent contre le poêle de faïence de la cheminée, auquel il s’accoudait de temps en temps pour tirer une bouffée de sa petite pipe de bruyère.

D'autres fois, tout en continuant sa causerie, il venait bourrer cette pipe dans un pot de grès, qui était sur la lable, à la disposition des visiteurs. Plusieurs d’entre eux fumaient en effet, en sorte qu'au bout d’un moment le maître du logis élait enveloppé d’un épais nuage, comme dans les portraits de Carrière. Il fallait ouvrir une ou deux fois les fenêtres, surtout pendant l’été.

Tout cela empêchait la mise en scène, tout cela maintenait un naturel exquis. Je suis persuadé que

Mallarmé devait préparer un peu ses causeries, — ou plutôt ce que nous entendions, c'était sa propre conversalion avec lui-même, c'était son éternelle méditation et toutes les pensées qui roulaient tout le jour comme de beaux nuages dans son âme charmante. Il était arrivé à penser tout haut devant nous, à trouver dans la présence silencieuse, confiante, admiralive, aimante de son auditoire le lieu où sa pensée se sublimisait le mieux et s’exprimait dans toute sa perfection. C’est notre éternel regret, à tous, de n’avoir pu cacher un phonographe enregistreur, pour recueillir tous ces propos, qui, transcrits fidèlement, eussent formé quelque chose d’unique el qui sont à peu près à jamais perdus. Chacun de nous sentait l’inutilité de les résumer, car tout y élait nuancé et on ne pouvait pas séparer les mots des choses.

« Cet homme est un nouveau Socrate », disaient quelques-uns. À moi il me semblait qu’il était encore autre chose de plus singulier, de plus secret, de plus émouvant.

Je viens de dire qu’il devait préparer ses causeries. Et pourtant il arrivait que le sujet traité fût épuisé. Alors quelque familier, qui le connaissait bien, le faisait repartir en lui posant une question : « Monsieur Mallarmé, que pensez-vous de l'Exposition universelle, qui se prépare? » ou sur tout autre sujet d'actualité. Il réfléchissait une seconde, déblayait le sujet de ses banalités, puis très vile, s’élevant de terre et s’enfonçant dans les hauteurs,

comme un grand oiseau planeur, il retrouvait, pour exprimer les vues les plus originales et les plus profondes, cette phrase si sûre, qui dans la pureté de son cristal laissait voir la course vive et lumineuse, la montée et la descente de mots, qui étaient des idées.

Tel fut Mallarmé. C’est dans ces causeries du mardi que son délicieux et magnifique génie atteignit sa pleine réalisation. Il fut un être oral.

Henri de Régnier, qui avait dès lors publié la plupart de ses plus beaux poèmes, Henri de Régnier, qu'il aimait comme son disciple préféré et dont l'œuvre, égale aux plus hautes, lui inspirait une paternelle fierté, Henri de Régnier, pour qui il parlait surtout, nous le sentions bien, qui ne manqua, à ma connaissance, jamais un seul mardi, et qui polarisait cette conversation, a écrit très justement : « Ce que Mallarmé en mourant laissait inachevé, c'était toute son œuvre, cette œuvre qui avait été celle de sa vie, et dont rien n’a été conservé, si elle a jamais été autre chose qu'une prodigieuse rêverie et une magnifique chimère. »

Mallarmé publia en 1896, sous le ütre de Divagations, ce qu'il considérait comme l'essentiel de ses entretiens des dernières années, ceux auquels précisément j'eus le bonheur d'assister. Et il y a là, évidemment, des choses de toute beauté, pour qui sait les lire, mais c’est très loin de ce que nous avons entendu. Lorsque cet homme parlait, son style atteignait la limite de la perfection ; lorsqu'il

écrivait, il la dépassait. Sa pensée jaillissait de son âme à ses lèvres, toute formée, toute splendide, définitive, mais, devant le papier blanc, qui, de son propre aveu, lui donna toujours de l’angoisse, elle ne sortait plus que goutte à goutte. Un autre travail intervenait où son souci maladif du fini et du rare le faisait s’acharner au détail, inventer à la phrase de subtiles et neuves articulations, mille jeux savants, des raccourcis incroyables, des malices derrière chaque mot, d’ingénieuses soudures, tout un labyrinthe, où la pensée s’égare et ne retrouve plus d'issue. Evidemment, quand c’est réussi, c’est extrêmement joli, amusant et même profond, mais cela change la perspective de la pensée et même cela la dénature. C’est de l’art chinois ou japonais.

Il y a, dans toute œuvre d'art, un point de perfection, qu'il ne faut pas dépasser, sous peine de la détruire. Ce point de perfection était atteint, quand Mallarmé parlait. C’est à ce moment qu'il eût fallu saisir l’œuvre et la transcrire. Mais dès qu'il tenait une plume, il devenait un autre homme et l’idée se compliquait diaboliquement.

Balzac, dans le Chef-d'œuvre inconnu, a deviné et décrit cette maladie du style, qui arrive à détruire une œuvre, primitivement belle.

Cette maladie, dont Mallarmé n'offre pas le seul cas littéraire de sa génération, puisqu'on peut citer, sur un plan très inférieur, le cas d’Ernest Prarond et celui d'Edouard Callon, est une maladie des littératures vieillies, surmenées, surchauffées, traitées

en serre. Ce fut la maladie qui, dès Tacite et Perse, s’attaqua à la littérature latine, à laquelle elle était du reste presque congénitale, car la littérature latine était originellement artificielle et trop artiste. La littérature grecque n’en souffrit que dans la période alexandrine, avec Lycophron. Ce mal commence le jour où l’on distingue entre le style et la pensée, où après avoir pensé, on se livre à un traval d'art supplémentaire pour mieux habiller son idée ou la dégager plus svelte et plüs légère. La peur de répéter ce qui a été déjà dit et de manquer d'originalité, un souci presque religieux d’aboulir à un texte éternel, la crainte de paraître trop naïf ou trop ignorant à certains lecteurs en sont la cause la plus apparente. Mais la vérilable cause est plus profonde. Tantôt le poèle se trompe au départ sur la véritable nature de son génie et, sur la foi de quelques essais réussis, s'engage dans une voie pour lui sans issue ; tantôt, et c’est là spécialement le cas de Mallarmé, tel que nous l’avons vu, le poète n’a pas réussi à penser, la plume en main. Il ne sait pas se dicter à lui-même ce qu'il a conçu; il ne se souvient plus de ce qu'il avait trouvé dans sa méditation ; il se crispe, se contracte, s’'embarrasse, trébuche dans ses incidentes et se voit obligé de tout refaire et de reconstruire ses phrases dans un ordre nouveau qui lui donne un mal extraordinaire. Le scrupule le saisit, 1l est mécontent. Au scrupule succède une sorte de terreur et de désespoir, qui

l’éloigne de plus en plus de sa table de travail. Il y

revient cependant et peu à peu, en de longs jours, grâce à quelque ingénieuse trouvaille, il parvient à boucler toutes les mailles de son poème à la fois résistant, élégant en son aspect bizarre et fragile. Parfois un vers immortel y éclate, adroitement et solidement inséré dans le déconcertant et fantasque réseau d’une phrase poétique où toutes les ressources de la syntaxe latine sontutilisées malicieusement pour narguer et affoler le naïf lecteur français, qui ne sait par quel bout le prendre.

Les plus célèbres poésies de Mallarmé sont de sa première jeunesse. La plupart remontent à sa dixseptième année. Elles produisirent tout de suite grand effet et semblèrent annoncer un poète du premier rang. Mallarmé avait choisi pour modèle Baudelaire, mais à travers la strophe magistrale dont il s’efforçait de reproduire l'allure liturgique, son âme jeune et aristocralique chantait une chanson neuve, suavement et fièrement mélancolique, où riait la mer bleue, au lieu de la mer d'encre, où

des galères d’or belles, comme des cygnes, passaient Dans un grand nonchaloir chargé de souvenir.

L'imitation de Baudelaire est visible dans ces vers :

Fuir! là-bas fuir ! je sens que les oiseaux sont ivres D'être parmi l’écume inconnue et les cieux!

Rien, ni les vieux jardins, reflétés par les yeux, Ne retiendra ce cœur qui dans la mer se trempe, O nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe

Sur le vide papier que sa blancheur défend

Et ni la jeune femme allaitant son enfant,

Je partirai ! Steamer, balançant ta mâture,

Lève l’ancre pour une exotique nature.

Mais, à mon cœur, entends le chant des matelots !

On retrouve également le large rythme des Fleurs du Mal, mais avec une puissance moindre, dans ces strophes magnifiques :

Brouillards, montez, versez vos cendres monotones, Avec de longs haillons de brumes vers les cieux Que noiera le marais livide des automnes

Et bâtissez un grand plafond silencieux !

Et toi, sors des étangs léthéens et ramasse,

En t’en venant, la vase et les pâles roseaux,

Cher Ennui, pour boucher d’une main jamais lasse

Les grands trous bleus que font méchamment les oiseaux.

Le mouvement est le même et cependant l'effet est différent. On y sent le bruit d’une autre âme, le clapotis d’une rame qui s’attarde derrière le vaisseau farouche, dont une main de pierre manie les avirons.

O mort, vieux capitaine, il est temps levons l’ancre. Ce pays nous ennuie. O mort, appareillons,

Si le cieletla mer sont noirs comme de l’encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons.

Tandis que Baudelaire s'enfonce tragique dans la nuit, Mallarmé croit encore à l'appel suprême des

mouchoirs qu’on agite pour se dire adieu. Il revoit, sur la rive et dans la maison, «la jeune femme allaitant son enfant ».

Baudelaire avait écrit des poèmes en prose, qui ne sont que des descriptions de cauchemars.

Rien, au contraire, n'est plus délicieusement émouvant ni plus parfait que les poèmes en prose, qu'à son imitation composa Mallarmé :

L'orgue de Barbarie:

Depuis que Maria m'a quitté, pour aller vers une autre étoile, Orion. Altaïr, ou toi, verte Vénus...

Frisson d'hiver et surtout, cet incomparable et tendre chef-d'œuvre de /a Pipe :

Hier, j'ai trouvé ma pipe en rêvant une longue soirée de travail, de beau travail d'hiver.

Pourtant, dès ses premières poésies d’où s’élancent des vers de la plus élégante et de la plus jolie venue, il en laisse tomber quelques-uns assez prosaïques et vulgaires, comme ceux-ci :

Et le vomissement impur de la Bétise Me force à me boucher le nez devant l’azur.

On comprend que, se comparant à l'acteur qui se farde, il dise :

… J'y veux, puisqu’enfin ma cervelle, vidée Comme le pot de fard gisant au pied d’un mur, N'a plus l’art d’attifer la sanglotante idée, Lugubrement bâiller vers un trépas obscur.

Dès ce moment, le sentiment de son impuissance littéraire l’oppresse et l’atterre. Il songe à fuir.

Il est l’homme qui n’a presque rencontré que de faux beaux sujets, c’est-à-dire que des sujets qui ne convenaient pas entièrement à son tempérament, et qui a désespéré d’en tirer tout ce qu’il rêvait.

De plus, après avoir produit, encore adolescent, cette gerbe de très belles pièces et s'être fait connaïtre et remarquer dans le jeune groupe des Parnassiens, Mallarmé s’éloigna de Paris et des milieux littéraires pendant de longues années, où d’abord il fit ses études d'anglais, puis alla professer à Tournon et à Avignon. Le bénéfice de ses brillants débuts poétiques fut ainsi perdu, l'oubli se fit sur son nom. On le considéra comme un homme qui avait renoncé. Quand il pensa rentrer en scène, 1l était trop tard, l’équipe dont il faisait partie avait couru sans lui. Il n’était plus dans le mouvement. Non seulement les Coppée, les Heredia, les Mendès, les Sully Prudhomme s'étaient éloignés de plus en plus du baudelairisme, mais Mallarmé lui-même, plongé dans la poésie anglaise moderne et attiré par mille curiosités nouvelles, s’écartait de plus en plus des idées du groupe en faveur. L’hiatus, entre eux, s'élargissait. De plus en plus, il devenait un solitaire, il faisait figure de raté. Il avait perdu contact avec la vie publique, et, n’ayant pas de lecteurs, pas d’admirateurs, n'étant renseigné par personne, ne sentant pas le vent, n'ayant pas de débouché pour ses œuvres, n'ayant pas l'espoir de percer, il

ne culliva plus les vers que pour son amusement personnel. On n'est guère tenté de produire, quand on sait qu'on n'inléressera personne, qu’on n’est pas à la page, et que tout ce qu’on fera ne sera écouté que par politesse ou charité pure. D'autre part, Mallarmé, qui n'était plus entraîné, écrivait de plus en plus malaisément et le travail lui coûtait et l’effrayait davantage. Il préférait rèver de livres'merveilleux, se flatter de réalisations impossibles. Les jours et les années s'écoulaient. De loin en loin, s’achevaient un sonnet, des vers pour l'éventail de sa fille, sur un ruban, sur une dentelle, ou pour un envoi de bonbons à des amis, des riens, qui lui coûtaient un travail, une application infinis, pour que, si le fond était banal, la forme au moins se distinguât de tout ce qu'on faisait. Il se'posait les plus subtils problèmes de syntaxe, il essayait des associations inédites de mots, il s'efforçait de rendre les moindres palpitations de l'âme, de saisir au vol du rêve les plus indécis fantômes ; il s’enfonçait de plus en plus dans le labyrinthe de son cerveau compliqué; il se fabriquait des logogriphes et des énigmes ; il devenait son propre Minotaure. Pour faire tenir plus de chose en moins de mots, il arrivait à des raccourcis stupéfiants. Il superposait plusieurs images, qu'il réduisait en une seule, comme lorsqu'il s'adresse à Cléopâtre, dans son admirable sonnet, où, parlant de la tête de celle-ci, il écrit:

La tienne si toujours le délice! la tienne, Oui seule qui du jour évanoui retienne Un peu de puéril triomphe en t'en coiffant

Avec clarté quand sur les coussins tu la poses, Comme un casque guerrier d’impératrice enfant Dont, pour te figurer, il tomberait des roses,

Je n’ai pas besoin de faire remarquer la hardiesse du raccourei: « se coiffer de sa tête », qu'il compare à un casque guerrier d'impératrice enfant, d’où tomberaient des roses, pour exprimer la fraicheur de ce visage. Mais ces six vers ne sont qu'une série de raccourcis, d'images qui se superposent et se substituent les unes aux autres.

Qu'on se rappelle aussi le sonnet du Cygne, pris dans les glaces de l'étang; qu’on en examine à la loupe le merveilleux travail, et qu’on essaie d’en ramener la construction à la construction ordinaire. C'est impossible, tant ce hardi et subtil travail est fait de main d’ouvrier et de magicien. C’est une véritable diablerie. Et quand on entreprend de lexpliquer, on a l’air d’un sot.

Mallarmé avait rêvé d’un drame sur Æérodiade, dont il n’a écrit qu'un commencement de prologue, qui étincelle d’inoubliables vers :

Je m’apparus en toi comme une ombre lointaine,

de ces vers qui me faisaient lui dire : « Je vous aime pour les mêmes raisons qui me font aimer Racine. »

Le plus important poème qu'il ait achevé est son églogue de ? Après-midi d’un Faune. C’est un entrelacs presque inextricable et pourtant bien séduisant, à qui ne se laisse pas aveugler par eux, de jeux

d’ombres violettes et de lumière. On y voit aussi peu clair que lorsqu'on a trop regardé le soleil en face et 1l faut un bon moment pour se remettre et s’y débrouiller.

Je ne sais si ceux qui se flattent de comprendre tout Mallarmé ne se vantent pas un peu. Tout de même, on arrive à la longue à l'entendre, et c’est souvent très délicieux. En tous cas, nombre de vers s'en sont détachés et vivent dans toutes les mémoires. Qui n'a retenu le superbe, l’inoubliable

Tel qu’en lui-même enfin l'Eternité le change!

Toute l’œuvre poélique de Mallarmé Uent dans une mince plaquette. Son hermétisme qui semblait devoir la condamner en fait un livre sacré ! C’est le coffret aux énigmes et aux songes; c’est le livre sibyllin dont l'humanité sans doute restera hantée. Assez de vers dorés en ont fui, qui nous y ramèneront toujours. Quelquefois on s'étonne qu'il y tienne si peu de choses et si futiles. Mais il y a là un pouvoir de suggestion, qui tient du prodige. Bien misérables aussi étaient les sujets qui souvent inspiraient Baudelaire, mais il y a dans certains vers un divin mystère, une vertu magique qui vous grisent el qui transfigurent tout.

Cependant la vérité m'oblige à dire que, si un rythme magnifique soulève le sonnet du Cygne, je trouve dans celui de Cléopâtre des vers d’une valeur douteuse comme ceux-ci :

Excepté qu’un trésor présomptueux de tête Verse son caressé nonchaloir sans flambeau.

Il me semble que cela n’est que de là peu près, qu’on pourrait rendre de cinquante autres façons, ni meilleures, ni pires.

La gloire de Mallarmé reposerait donc sur une œuvre partiellement splendide, partiellement contestable, si elle ne se complétait d’un grand témoignage. L'homme réunissait en lui tous les charmes. Il futle plus beau, le plus aimable, le plus séduisant, le plus grand, le plus divin que nous ayons connu. De l'avoir fréquenté, de l’avoir entendu, une ivresse intérieure nous reste et, dans la brume dorée où se perd notre jeunesse, l’immortel magicien, le harpiste de lui-même se dresse toujours comme le plus cher et le plus vivant des souvenirs.

Les premiers mardis de Mallarmé remontent, je crois, à 1878, mais ils ne réunirent d’abord que des camarades de lettres, des Parnassiens, qui cependant commencèrent à subir la séduction de cet homme, mais sans s’y abandonner entièrement. On le regardait comme un esprit délicat et original, qui avait mal tourné. Et en fait il appartenait à la génération du Parnasse. Il avait la même forme de tête, le même front pur que Sully-Prudhomme et que Heredia, mais avec je ne sais quoi de plus affiné et un regard qui venait de plus loin et qui plongeait au-delà. Au fond c'était le Parnassien pervers, il élait le mauvais destin du Parnasse et l’image in-

quiétante de son avenir. Il en avait le visage comme le sphinx devait avoir la ressemblance d’OEdipe, comme son malheur ressemble à l’homme.

En ce temps-là, Mallarmé ne devait pas ètre encore tout à fait lui-même. Il ne le devint que lorsqu'en face d'une grande jeunesse, il eut reconnu ses propres possibilités et lorsque, vraiment libre et sûr de rencontrer le grand écho, il s’abandonna à l'ange, au démon ou au dieu qui avait revêtu sa forme, et commença sa chanson.

Je n'ai cité que quelques-uns des habitués. Tous les symbolistes en furent : Maeterlinck, Verhaeren, Moréas, Laurent Taïlhade, le troublant et spirituel peintre américain, « démon, précieux, mondain » qu'était le sarcastique Whistler, et aussi Paul Fort, cette merveilleuse alouette gauloise, qui, mêlant l’âme de Shakespeare à l’âme de La Fontaine, a réveillé toute la poésie endormie de la vieille France. Il y avait Fontainas, il y avait Dujardin. Il y eut le noble Elémir Bourges, il y eut Gauguin, le peintre d'Haïti, Octave Mirbeau, les Nathanson, José-Maria de Heredia, etc.

Tous nous avons gardé au front la marque de sa baguette

et nos luths constellés Portent le soleil noir de sa Mélancolie.

Et pourtant le Symbolisme est tout autre chose que le Mallarmisme, ainsi que je crois l’avoir montré dans mon article sur Henri de Régnier. Mallarmé

avait exagéré les difficultés du vers. Les symbolistes l’ont brisé, en créant le vers libre, en laissant couler en eux toutes les sources d’une inspiration renouvelée et qui venait de partout, mais surtout de l’'Humanisme.

Aujourd'hui que l'Ecole Symboliste a à peu près donné ce qu’elle devait donner, quelques-uns éprouvent le besoin de recommencer l’aventure et de refaire le Mallarmisme.

Mais ni le haut et subtil Paul Valéry, ni le noble et pur Jean Royère ne sont tout à fait Mallarmé. Leurs poèmes, obscurs et brillants comme les siens, profonds parfois, peuvent égaler ceux du Maître. Mais, quant à l’homme qu'il fut, aucun vivant ne le ressuscitera en lui, et je ne crois pas qu'une autre créature de poussière se lève jamais avec des yeux comme les siens et puisse recommencer « ce que jamais on ne verra deux fois ».

La place d’un homme dans l'histoire se détermine moins encore par sa valeur propre que par la signification que cet homme a prise à un moment donné et par l'influence qu’il a eue. Si cette influence a abouti à provoquer un événement considérable, si elle a marqué un changement d’orientation profond et décisif, il n’y a plus à épiloguer, on se trouve en présence d’une personnalité élue et désignée par le Destin. J’emploie 1ci le mot Destin préférablement à celui de Providence, qui tendrait à faire croire à une intervention divine, spéciale et directe, alors qu'il ne s’agit sans doute, en l'occurrence, que d’une résullante naturelle, quoique impressionnante, de l’enchaînement des choses et du jeu des lois éternelles.

Or, il n’est pas douteux que la révélation de la

poésie de Verlaine produisit, dans le domaine esthétique, un phénomène analogue à ce qu'en chimie on appelle un précipité. Certes, d’autres poètes cherchaient dans la même voie que lui; il y avait, avant Verlaine, des éléments épars de poésie verlainienne, mais à dose insuffisante, et le précipité ne se produisait pas. Brusquement, le mélange se fit, la lumière éclata. Une poésie nouvelle ou qu'on croyait nouvelle tinta comme le grelot magique de Tristan; la pendule du temps s’arrêla, le Bois Sacré où habitent les Muses parut pris d'enchantement et tous les poètes connus ou en voie de notoriété furent, sans rien comprendre à ce qui se passait, brusquement dépossédés, discrédités et moralement ruinés. Beaucoup ne purent s’en relever. Ce fut une révolution, un krach soudain des valeurs littéraires les plus cotées, comparable au krach financier contemporain de l’Union générale. En tout cas, les destinées littéraires commencées, qui ne furent pas entièrement brisées, virent leur développement irrévocablement compromis et leur place prise par de nouveaux venus. Une génération fut aux trois quarts évincée et sacrifiée,

On dirait que la nature a de soudains caprices, des heures d’énervement, où elle jette au feu tous ses brouillons, toutes ses esquisses, se ravise et recommence sur de nouveaux plans.

Ce changement coïncida à peu près avec la mort de Victor Hugo, comme si le vieux grand poète avait emporté avec lui tout son siècle, y compris la

dernière génération formée et éclose à son ombre.

A époqué nouvelle, nouvelle poétique. Relisons celle, bien connue, que formula Verlaine, à la prière de ses premiers disciples :

Page 1