ART POÉTIQUE
De la musique avant toute chose,
Et pour cela préfère l’'Impair
Plus vague et plus soluble dans l'air Sans rien en lui qui pèse ou qui pose.
Il faut aussi que tu n’ailles point Choisir tes mots sans quelque méprise ; Rien de plus cher que la chanson grise Où l'Indécis au Précis se joint.
C’est des beaux yeux derrière des voiles, C’est le grand jour tremblant de midi C’est par un ciel d'automne attiédi
Le bleu fouillis des claires étoiles !
Car nous voulons la Nuance encor, Pas la Couleur, rien que la nuance!
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor!
Fuis du plus loin la Pointe assassine, L'esprit cruel et le Rire impur,
Qui font pleurer les yeux de l’Azur, Et tout cet ail de basse cuisine.
Prends l’éloquence et tords-lui son cou!
Tu feras bien, en train d'énergie,
De rendre un peu la Rime assagie ;
Si l’on n’y veille, elle ira jusqu'où ?
Oh ! qui dira les torts de la Rime ?
Quel enfant sourd ou quel nègre fou Nous a forgé ce bijou d’un sou
Qui sonne faux et creux sous la lime ?
De la musique encore et toujours !
Que ton vers soit la chose envolée Qu'on sent qui fuit d’une âme en allée Vers d’autres cieux à d’autres amours.
Que ton vers soit la bonne aventure Éparse au vent crispé du matin,
Et fleurant la menthe et le thym...
Et tout le reste est littérature.
Ainsi, 1° à la poésie imagée Verlaine substituail la poésie infiniment plus subtile de la musique ; 2° aux vers pleins et carrés affectionnés par les parnassiens, les vers de mètre impair aux deux parties. inégales, qui tiennent dans une sorte d'équilibre instable et pour ainsi dire en l’air. De même, il voulait que l’expression gardât quelque chose d’indécis et d’un peu gauche, se bornât à indiquer la nuance sans fixer la couleur. La verve drue, satirique et comique, il la comparait à l’ail de cuisine. Il dénonçait les abus de la rime, s’attaquait à l’éloquence et au vers oratoire, enfin à tout ce qu’il appelait la littérature, c’est-à-dire la rhétorique passée à l’état de seconde nature.
Ce que préconisait Verlaine, c'était, en effet, le retour à ce qui est l'essence même de la poésie: lyrique, à la chanson, mais à la chanson primitive,
encore peu sûre de sa langue, et qui semble, paroles et musique, jaillie directement de l’âme du poète, quand une émotion la fait vibrer. De ces chansons-là, il en avait réussi quelques-unes par un miracle de goût et grâce à une maîtrise spéciale, acquise en toute une vié de recherches secrètes et d'efforts pour traduire les mélodies qui se formaient en lui.
Verlaine avait été un des fondateurs du Parnasse. Il n'avait alors que l'ambition de faire de beaux vers néo-classiques. Il détestait le genre pleurnicheur. Il voulait que l’on composât des vers émus très froidement. Ce fut lui qui proclama, le premier, que le poète, en tant que poète, devait être impassible et marmoréen.
Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo?
avait-il écrit. Il avait donc été un des principaux législateurs du Parnasse, l’homme aux formules les plus farouches de ce groupe.
Mais il s'était trompé sur son tempérament. Il y avait dans sa personne je ne sais quoi de gauche, de naïf. Il se trouva vite dépaysé parmi eux. Et cela se voyait aussi dans ses écrits où, après des vers exquis, s’en glissaient d'un peu déhanchés, s'insinuaient des mots prosaïques, des mots prolétaires, qui avaient l'air un peu endimanché et qui juraient en si belle compagnie! Il y en avait de tellement inattendus qu'ils en devenaient drôles, comme celui que j'ai cité plus haut:
Est-elle en marbre ou non, la Vénus de Milo ?
Aussi ses camarades, tout en le considérant comme un vrai poète, s’habituaient à ne le voir qu'au second rang, parmi les originaux et les repêchés de l'avenir. Au fond, il n'était pas de leur monde. Il le sentit et, les circonstances aidant, s'éloigna de plus en plus. Il s'isola et, soustrait à leur ambiance, il vécut de plus en plus en lui-même et écrivit ce qui lui chantait.
Il avait des façons d'écrire qui-tenaient foncièrement à la facon dont les idées s’arrangeaient dans son- cerveau. De même que chez La Fontaine il y a, dans l'expression, un certain laisser-aller et des détours ou des raccourcis de malin paysan champenois, de même Verlaine ne pouvait s’empècher, en écrivant ses vers, de suivre son petit bonhomme de raisonnement et de muser en cours de route ou de phrase, de changer tout à coup de ton, quitte à se reprendre deux ou trois vers plus loin. Il y avait chez Verlaine un certain entêtement congénital à suivre telles idées jusqu’au baroque, que l'alcoolisme développa encore plus tard, et qu’il devait sûrement à des hérédités paysannes.
Tout cela ne le mettait pas de plain-pied avec les Heredia, les Sully-Prudhomme, les Mendès, ni même les Banville et les Leconte de Lisle, pas plus qu'avec les Coppée. Il ne sentait pas comme eux. La nature lui avait taillé, dans le cœur d’un vieux
chêne de la frontière ardennaise, un énorme front tout cabossé où nichaient mille lubies et plein d’une fine naïveté gauloise. Il était très peuple, au fond, et très vieille France, Verlaine, une âme de la fin du moyen âge.
Des analogies superficielles d'existence le firent comparer à Villon. Il n'en était que l'apparence. Villon fut un escarpe, Verlaine un simple bohème. Villon est un complexe produit du vieux Paris scolastique et gothique, savant et mal éclairé, plein de bouges, où se rencontraient étudiants, lettrés, ribaudes et filous. Et puis Villon est tout de même un poète d’une autre envergure que Verlaine. Et la Ballade des Dames du temps jadis et la Ballade à Notre-Dame sont d’une telle puissance d’évocation et de rêverie, d’un art si délicat, si sûr et si fort, qu'elles se dressent toutes deux, dans la perspective, comme de lointaines, svelles et grandioses cathédrales. C’est le chef-d'œuvre d’un art aboli auquel on ne peut rien comparer. Les petites chansons de Verlaine sont aussi des chefs-d’œuvre, certes, mais qui paraissent si menus, si frêles à côté: la flûte de Marsyas devant la grande Lyre. Qu'est-ce que la mélancolie de Verlaine pleurant sa jeunesse manquée et galvaudée, près de cette fière mélancolie, qui évoque toutes ces beautés, toutes ces grandeurs mortes :
Berthe aux grands pieds, Biétrix, Alix, Haremboure qui tint le Maine...
et qui se demande
Pareillement où est la Royne Qui commanda que Buridan Fut jeté en un sac en Seine ?
C'est le vrai testament de Maître François Villon ; le testament du moyen âge, ce sont les adieux de la poésie à une grande époque mystérieuse et légendaire qui va mourir ; c’est, dans un raccourci lyrique incomparable, le dernier chant, qui en résume la grâce secrète et la grandeur.
Non, Verlaine n’est pas cela, Verlaine n’a pas cette signification. Verlaine, rapproché de Villon, prend l'allure d’un pauvre écolier, d’un garçon d’un talent exquis à côté d’un génie et d’un maître. N’empêche que ses poésies pourraient être du temps de Villon et que, bien que d’un éclat moindre, elles nous enchanteraient encore et ne paraîtraient pas trop des étrangères. Elles pourraient passer très bien pour des poésies d’un contemporain, un peu moins doué que le Maitre, mais belles encore.
Verlaine a donc marqué un retour à la vieille poésie française, à la poésie qui a précédé immédiatement la Renaissance et qui en ressentait les premiers effluves. Il y est revenu instinctivement, en rejetant peu à peu des éléments étrangers à sa nature, en s’efforçant de devenir lui-même et de galoper à sa guise.
C'est un peu par ce côlé vieille France qu'il s'apparente à La Fontaine dans l'allure plaisam-
ment cahotée de certaines phrases en vers, dans les saillies subites et réflexions qu'il trouve le moyen d'y caser, au risque de rompre la ligne rythmique, — mais justement il y tient et n’en veut pas démordre.
Quoi qu'il en soit, l’Art poétique était un véritable manifeste contre le Parnasse. Il arrachaït la poésie à la tyrannie du beau vers et rendait ses droits au rythme. Désormais le vers cessait de s’interposer entre le lecteur et le sentiment pour ne faire en quelque sorte plus qu’un avec le sentiment dont il était l'expression la plus simple et la plus directe. Le vers subsistait, mais plié, assoupli, étiré, réduit, en un mot, au service du sentiment, dont il devait reproduire les moindres nuances par sa docilité, sa plasticité, sa flexibilité, son humilité, son intimité, au lieu de cet orgueil et de cet apparat que lui donnaient les Parnassiens, qui faisaient défiler leurs idées entre la double rangée de ses trompettes.
Voilà où est l'originalité profonde de la réforme verlainienne, mais son art poétique ne dépassait pas la poésie lyrique. Or, la poésie lyrique ne représente qu'une part de la poésie. Aussi bien n’était-il qu’un poèle lyrique, c'est-à-dire un poèle incomplet el qu'on ne peut donc, en aucune façon, mettre sur le pied des grands poètes modernes: Dante, Shakespeare, Milton, Corneille, Racine, La Fontaine, Gœæthe, etc., qui ont construit des monuments grandioses, orgueil de la civilisation, et qui furent aussi
les meilleurs lyriques de leur temps. Il est bon de rappeler, en passant, cette vérité à une époque qui manque si souvent de mesure dans l'admiration comme dans la dépréciation.
Verlaine fut non seulement un rénovateur de la poésie lyrique, mais en même temps il dota la littéralure catholique française de poésies d’un sentiment aussi juste que profond et pénétrant. Personne depuis longtemps n'avait su exprimer comme lui le repentir, l'humilité, la foi tendre et confiante, le Joyeux amour de Dieu. Il a vraiment retrouvé quelque chose de l'accent des premiers franciscains ou plus exactement des foules du moyen âge touchées par le souffle franciscain et initiées au doux Evangile de la Pénilence et du Pardon. Il n’y manque que ce tendre délire, ces suaves divagations, cette sorte d'ivresse amoureuse de l’âme éprise de Dieu, qu'on voit dans les canlfques des pauvres d'Assise, ces divins jongleurs et troubadours de l’ascétisme. Mais il a rendu vraiment avec une exquise fraîcheur certaines résonances de l'âme, visitée et touchée par la
la grâce ; il l’a fait avec une adorable gaucherie d’expressions, qui élail suprème effet de l’art, car il ne faut pas s’y tromper, à côlé de trouvailles spontanées, il y a des morceaux dans Sagesse qui lui ont coûté beaucoup d’études et de travail. Plusieurs sont des traductions, des paraphrases, des adaptations de l’Imitation ou de la Liturgie, sans parler du fameux fragment de Dante :
Telles quand des brebis sortent d’un clos. C’est une Puis deux, trois. Le reste est là, les yeux baissés, La tête à terre, et l’air des plus embarrassés, Faisant ce que fait leur chef de file : il s'arrête, Elles s'arrêtent tour à tour, posant leur tête
Sur son dos, simplement et sans savoir pourquoi.
Verlaine, en écrivant Sagesse et plus tard Amour, fut sincère et émouvant, parce qu'il était ému, il n’en faut pas douter.
Mais il faut aussi prendre garde à ne pas aller trop loin. Verlaine a écrit d’admirables vers catholiques, c'est entendu ; il en a écrit aussi parallèlement (tel est même le titre d'un de ses livres postérieurs à Sagesse), et peut-être en même temps, d’autres passablement dévergondés et libertins. Sa conversion a été suivie de lourdes rechutes. L'Enfant prodigue est retourné plusieurs fois à la porcherie et à l’ordure érotique. Et je comprends que éertains catholiques le trouvent compromettant. Cela ne retire rien àla beauté de ses poésies mystiques, mais son catholicisme reste bien souvent sujet à caution. En faire notre grand poète catholique, c’est le présenter au public comme une gloire catholique, un peu comme une sorte de Père de l'Eglise. Un si rare honneur exige d'être acheté d’un peu de sainteté, ou sinon de sainteté, du moins d’une inattaquable dignité de vie. Ce n’est guère le cas, on l’avouera.
Ajoutons que s’il a enrichi la poésie catholique de quelques délicieuses séquences, antiennes et proses rimées, qui, dans leur français, font écho à celles
du latin mystique de la liturgie, il n’est pas le seul poèle catholique de notre temps et qu'en dehors même de sa postérité intellectuelle, en dehors des charmants bafouillages de Péguy, en dehors des Claudel et des Jammes, il y a eu, il y a encore d’admirables poètes catholiques, ne fût-ce que ce robuste et souvent exquis Paul Harel, bien connu des lecteurs du Correspondant, n'est-ce pas, Bremond ? n'est-ce pas, Ageorges ? n'est-ce pas, Maurice Brillant ?
Je dis cela, parce qu'il est nécessaire de le dire, parce qu'il n’est pas juste que les ouvriers de la onzième heure fassent oublier les probes ouvriers qui ont commencé leur tâche au lever du jour; parce qu'il ne faut pas que les catholiques s’habituent à ne recevoir leurs gloires que sur la désignation de leurs adversaires et ne reconnaissent de talent qu’à des convertis.
Les catholiques manquent vraiment trop, dans ce domaine, d’une direction ferme et éclairée. Ils font un peu trop souvent l'effet d’un troupeau ahuri, débandé, qui s’affole, ou de gens qui ont peur d’être en retard et que cette peur même dénonce.
Personne plus que moi n’a tenu à rendre justice aux symbolistes et aux écoles nouvelles. Cela m'était d'autant plus aisé que je débutai dans leurs rangs et participai à leurs efforts et à leurs enthousiastes espoirs. Il y a trente ans que je connais les vers de Verlaine et que je les admire, j'ai aimé tendrement Mallarmé, je continue à considérer Henri de Régnier comme un grand poète, le plus grand de ma généra-
tion, quoi qu'en puissent penser quelques agités ; J'ai été des premiers à goûter Francis Jammes et n'ai pas été le dernier à reconnaître la singulière maîtrise de Claudel. Mais je ne puis perdre mon sang-froid et ma raison; je veux savoir où tout cela nous mène : Je me refuse à souscrire à l’incohérence, je pense à hier et je pense à demain. Je ne veux pas qu'aujourd'hui me les cache. Et je m'’efforce de situer chacun dans la perspective de l’histoire.
Si j'examine le cas de Verlaine, je constate d’abord qu'il ne fut qu'un poète Iyrique. C’est donc comme poète lyrique que je le compare à la série de ses prédécesseurs. Il n’a ni l'étendue de génie de La Fontaine, ni l’art puissant de Villon, mais il est de leur lignée. Il n’a pas le don de l’image, sa langue est nue, « povrelte et ancienne », peu colorée, mais souple et musicale, et il a le don suprême, celui de l'émotion, sans parler d’une verve caustique et d’un humour fort plaisant. Au milieu du Parnasse, il dresse une figure malgré tout un peu indécise. Les plastiques, les coloristes y avaient du reste pris le dessus ; ses vers faisaient penser soil à du Sully- Prudhomme moins soutenu, plus lâché, soit encore à un reflet un peu capricieux de Banville, d’un Banville plus lunatique. On s'était habitué peu à peu à le reléguer parmi les Valade et les Albert Mérat, dont on le distinguait à peine. On lui reconnaissait du talent, un talent assez particulier, mais qui probablement n'avait pas assez de relief pour s'imposer à l’altenbon du grand public. Puis 1l s’élait éloigné,
on avait fini par le perdre un peu de vue, et il avait si mal tourné qu’on aimait autant n’y plus penser. Il avait naufragé dans de tristes histoires, il avait fait de la prison; il avait disparu de longues années. Ce n'élait plus qu’une épave.
A la vérité, 1l aurait fort bien pu en rester là, ne pas percer le brouillard qui cachait son visage el son talent ; car le talent n’est rien, sans l'événement qui le consacre, sans celte espèce de désignation solennelle qui, un beau jour, vous marque au front et fait de vous un prophète.
Tant que le talent n’est pas reconnu publiquement, il n'est qu’une promesse el une espérance souvent illusoires. Mais à dater du jour où une personnalité comme celle de Verlaine est proclamée supérieure, il se produit dans l'opinion un déplacement général des valeurs, une véritable révolution intellectuelle ; l’esthélique change de direction. Ce que l’on considérail comme le principal devient le secondaire, ce qui paraissait l’accessoire devient tout à coup l'essenliel. Toutes les destinées littéraires sont arrêtées, Loutes les cotes révisées.
Dès ce jour, la décadence commença pour le Parnasse. Tel fut l'événement. Il fut considérable et grandit à proportion la figure de Verlaine et la significalion historique de sa poésie.
Ceci se passa vers la fin de l’année 1885. Hugo était
mort depuis quelques mois, et, je l’ai dit, son époque avec lui. Un grand frémissement agissait la jeunesse littéraire, dont une des premières manifestations était la naissance du Chat Noir avec sa fantaisie si joliment railleuse. Un vent d’irrévérence passait.
Ce fut vers ce temps que commença à apparaître dans les cafés du quartier latin, un homme étrange, vêtu d’un éternel macfarlane, qui élargissait encore ses larges épaules, surmontées d’une tête lippue, terminée par l'énorme dôme d’un front proéminent, bosselé, à l'ombre duquel luisaient par instant, audessus d’un nez camard, des yeux un peu bridés de Mongol. Une barbe de chèvre achevait le visage. C'était la tête classique du faune camard ou encore celle si fameuse de Socrate. Le personnage était, à l'apéritif, le plus solide et le plus persévérant des buveurs. Sa physionomie mobile passait de la gaîté silencieuse à une profonde tristesse. Des jurons retentissants sortaient de sa bouche, aussi prompte à exprimer la colère que l’apaisement malicieux. De temps en temps, on le voyait écrire des vers. Il y avait de bonnes raisons pour qu'on ne l’eût pas vu plus tôt. Et d’abord il sortait de prison. Il avait subi deux condamnations, dont l’une, en Belgique, à deux ans d'incarcération. Il n’était, du reste, guère revenu à Paris depuis la Commune, à laquelle il était vaguement suspect d’avoir participé.
On sut bientôt qu'il était poète, qu'il avait été déjà un peu en vue dans les dernières années de l'Empire, qu'il avait écrit un assez joli recueil inti-
tulé les Fêtes galantes, mais ses anciens compagnons du Parnasse n’aimaient guère qu’on leur parlât de ce triste déchu, qui finissait maintenant en poivrot et dont la rencontre pouvait faire penser que la poésie amenait de bien vilaines fréquentations.
Lui-même évitait ses anciens amis. Il venait de publier chez Vanier une plaquette intitulée es Poëtes Maudits, suite de quelques brèves monographies de curieux inconnus, pleins d’un bizarre lyrisme, et parmi lesquels il se rangeaïit sous l’anagramme aisément reconnaissable de « Pauvre Lélian ». Il y avait là comme une évocation shakespearienne du « Poor Yorick » et comme une allusion infiniment mélancolique à une destinée digne des méditations de l’inquiet Hamlet.
On conçoit combien tout ce romanesque était propre à intriguer, puis à passionner une jeunesse ardente et plus portée au rève qu’à l’action.
Bientôt certaines petites pièces de vers circulèrent, où toute la tristesse humaine semblait condensée :
Le ciel est, par-dessus le toit, Si bleu, si calme !
Un arbre, par-dessus le toit, Berce sa palme.
La cloche dans le ciel qu'on voit Doucement tinte, ‘Un oiseau sur l’arbre qu’on voit Chante sa plainte.
Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là Simple et tranquille.
Cette paisible rumeur-là Vient de la ville.
Qu'’as-tu fait, Ô toi que voilà, Pleurant sans cesse,
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà, De ta jeunesse ?
On se murmurait encore les deux vers fameux :
Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville!
On savait par cœur la plainte de Gaspard Hau-
ser :
Qui vouliez-vous qui résistât à celle poésie si
Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles, Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé malin.
A vingt ans un trouble nouveau, Sous le nom d’amoureuses flammes, M'a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m'ont pas trouvé beau.
Bien que sans patrie et sans roi, Et très brave, ne l'étant guère, J'ai voulu mourir à la guerre :
La mort n’a pas voulu de moi.
Suis-je né trop tôt ou trop tard ? Qu'est-ce que je fais en ce monde?
O vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard!
al
> Last tn at tt te
neuve, si humaine, si simplement poignante ? Et quels étaient les misérables qui, connaissant un poète capable de tels accents, avaient soigneusement tenu son œuvre sous le boiïsseau? Ah ! on allait leur secouer leurs alexandrins de fer-blanc, à ces pontifes du Parnasse si altiers et si dédaigneux du pauvre monde !
Et ce même Verlaine semblait réunir en lui les deux extrémités de l’âme humaine : nul depuis le moyen âge n'avait comme lui chanté l’Eucharistie, Jésus et la Vierge Marie. C'était un converti, ce qui ne l’empêchait pas de donner avec entrain dans la plupart des péchés capitaux et de mélanger, de la façon la plus savoureuse, la plus pittoresque, les larmes de la pénitence à celles de l’ivrognerie ; bref, l’homme complet, doublé d’un grand artiste, étoffé d’une forte culture et d’un savoir étendu. Avec cela d’une fantaisie qui éclatait en boutades les plus spirituelles du monde.
On se répétait ses mots, on se racontait ses impayables aventures.
À quelqu'un qui lui conseillait de brosser un peu plus souvent ses vêtements, il avait répondu : Je ne suis pas mon domestique ».
Les poètes belges lui avaient préparé une série de conférences en Belgique. Toutle public le plus choisi s'y était donné rendez-vous et attendait l’arrivée du grand homme. Cependant l’heure passait et Verlaine n’arrivait toujours pas. Qu'avait-1l bien pu devenir? Les organisateurs inquiets s’interrogeaient. L'un dit :
« Il doit être dans quelque café. » On part à sa recherche et on ne tarde pas à le découvrir dans un estaminet voisin. On se plaint de son inexactitude, on lui remontre que le public l'attend. Il répond : « Je me suis bien présenté à la porte de la salle, à l'heure dite, mais on m'a refusé l'entrée. »
On se récitait son sonnet à Coppée où il représentait le poète des « humbles » reposant
sur le sein de Lemerre Comme au sein d'Abraham les justes d'autrefois,
et où, comparant sa misère aux délices dont jouissait son ami, il ajoulait :
Moi, ma gloire n’est qu’une humble absinthe éphémère, Prise en catimini, de peur des trahisons, Et si je n’en bois pas plus, c’est pour des raisons.
Tout cela ravissait la jeunesse et parlait aux imaginations romanesques. Enfin on était en présence d'un poète, qui élait une nature, une figure d’un relhief inoubliable, et non d'un correct et habile versificateur bourgeois. |
Telle était la légende. La réalité était plus simple et plus triste.
Le père de Verlaine avait été capitaine d'artillerie ; son fils naquit à Metz, le 27 janvier 1844, au hasard de la vie de garnison. Les parents étaient originai-
res des provinces du Nord: le père, Wallon français, la mère des environs d'Arras. Ils possédaient une assez gentille fortune, compromise en partie par de malheureuses spéculations, mais s’élevant encore, à la mort du père, à dix ou douze mille livres de rente. Paul reçut, à l'institution Landry et au lycée Bonaparte, aujourd’hui Condorcet, une solide éducation classique. Presque au sortir du collège, il entra comme expéditionnaire à l’hôtel de ville et commença une carrière de bureaucrate poète, qui promettait d'être la plus tranquille et la plus heureuse du monde. Il fut, je l’ai dit plus haut, avec Coppée, Mendès, Heredia, X. de Ricard, Villiers de l’Isle- Adam, Mallarmé, Ed. Lepelletier, Mérat, Valade, un des fondateurs du Parnasse. Dès son premier recueil de vers les Poèmes saturniens, il affirma une assez vigoureuse personnalité poétique. Ce titre prouvait qu’il atlachait déjà de l'importance à l’astrologie, se croyant né sous le signe de Saturne aux malignes influences.
Tout alla cependant assez bien pour lui jusqu'aux approches de la guerre de 1870. Mème il lui arriva à lui, qui se pensait si laid et si peu aimable, de faire un mariage d'amour. Il épousa la demi-sœur du compositeur Charles de Sivry, mademoiselle Mauté de Fleurville. Il pouvait apparaître à une jeune fille intelligente comme un assez brillant parti. Vite pourtant se manifesla la tare par où allait être rongée sa destinée: Paul Verlaine buvait; son excellente mère avait dissimulé le mal, mais il lui arrivait
fréquemment de rentrer ivre. Le mariage ne l’avait pas changé. Lui-mème sentait la gravité de son cas, il avait de profonds repentirs, mais devant la tentation, il était sans forces. Ce sentiment le rendait tantôt désolé, tantôt violent. Tous ses vices, plutôt cérébraux et imaginatifs, se développaient d’une façon effrayante sous le fouet de l’alcool et révélaient ce qu'il y avait en lui d’anormal, ce qu'annonçaient déjà cette tête étrange, disproportionnée et douloureusement inquiétante, ce front lrop vaste pour n'avoir pas des cachettes où hospitaliser mille bizarrerles.
Dès les premiers jours du mariage, il y eut des scènes telles que madame Paul Verlaine et Ia famille Mauté envisageaient ‘déjà les moyens de le rompre. Tout de suite le malheureux fut jugé et irrévocablement condamné par sa femme, qui ne s'était pas mariée pour soigner un malade, parfois répugnantet dangereux, mais pour mener l’agréable existence d’une petite bourgeoise mondaine, tenir salon littéraire et briller aux côtés d’un mari respecté et célèbre. Elle conclut qu’il y avait eu maldonne et que cela ne pouvait continuer ainsi. Seulement :ïl fallait patienter, mener adroitement les choses, car il y avait un enfant et il fallait que Verlaine mît assez de torts de son côté, pour être condamné à fournir une pension à sa femme. Évidemment, cette femme, qui profita de la loi du divorce pour se remarier du vivant du premier mari, n’appartenait pas à notre sociélé chrétienne. Verlaine, trompé par les apparen-
ces, ne manqua pas de se donner aulant de torts qu'il en fallait. Et d’abord il eut celui de rester au service de la Commune et de ne pas obéir à l’ordre de M. Thiers, enjoignant à tous les employés de la Ville et de l'État de quitter Paris révolté et de se rendre à Versailles. Quelle considération le détermina à agir ainsi? Il est assez difficile de le savoir. Fut-ce une sympathie secrète pour le mouvement révolutionnaire ? Céda-t-il à l'entraînement de certaines amitiés et camaraderies ? Ou plus simplement n'y eut-t-il que de l’apathie dans son cas et, hésitant entre deux tendances, choisit-il celle qui lui coûtait immédiatement le moindre effort, qui était de rester où il était ? Je suis porté à croire qu'il y eut à sa fatale attitude les trois raisons réunies, mais que son incurable négligence native fut le poids qui fit pencher la balance.
Toutefois, son rôle dans la Commune ayant été nul, personne ne songeait à l’inquiéter. Néanmoins, après la répression de 1871, il n'osa plus retourner à son bureau et renonça à son emploi. Il en résulta non seulement qu’il perdit cette petite source de revenus, mais qu'il profita de sa liberté reconquise pour s’adonner à son vice favori. Il s’habitua de plus en plus à passer ses journées et une partie de ses nuits au café. Plus il se sentait coupable, plus il cherchait à s’étourdir et à noyer ses remords dans la boisson.
A ce moment pénétra chez lui le personnage diabolique qui devait l’arracher pour toujours à la vie régulière et le jeter hors du chemin de la raison. Il
était en correspondance depuis quelque temps avec un poèle inconnu, mais plein d’un singulier génie. qui lui écrivait de Charleville et qui l’intriguait fort. Ce poète était un enfant de seize ans, Arthur Rimbaud. Le voici, maintenant, qui arrivait avec l’invasion allemande, ayant cheminé entre les lignes des armées ; il arrivait comme un dernier fléau, comme une force mise en marche par l’ébranlement de la guerre, se croyant appelé par des voix, comme Jeanne d'Arc. C'était une âme de glace et de feu, un illuminé volontaire, un visionnaire à froid, un gamin, qui était allé au fond de tous les vices, qui savait tous les sarcasmes et qui, ayant épuisé de bonne heure tous les péchés de l'esprit, avait des lucidités effrayantes. Il allait devant lui, cherchant une proie. Au physique, un long et pâle adolescent imberbe, l'allure d’un échappé de maison de correction. Violent, brutal, cynique, implacable à lui-même et aux autres, vivant son rêve mobile en dehors du temps, haïssant toutes les contraintes sociales, ne respectant rien ni en lui-même ni chez les autres, il devait vite oublier la poésie, dont il avait fait jaillir d’étonnantes élincelles, courir l'Afrique, se faire négrier, s'improviser marchand, ingénieur, planteur, diplomale en Abyssinie et finir à trente ans d’un vulgaire accident, à l'hôpital de Marseille.
Voici ce que Rimbaud écrivait sur lui-même :
. J'ai de mes ancêtres gaulois l’œil bleu blanc, la cervelle étroite et la maladresse dans la lutte. Je trouve
mon habillement aussi barbare que le leur, Mais je ne beurre pas ma chevelure,
Les Gaulois étaient les écorcheurs de bêtes, les brûleurs d’herbes les plus ineptes de leur temps.
D’eux, j'ai: l’idolâtrie et l’amour du sacrilège, — oh! tous les vices, colère, luxure, — surtout mensonge et paresse.
J'ai horreur de tous les métiers. La main à plume vaut la main à charrue...
. Sans me servir pour rien de mon corps, et plus oisif qu’un crapaud, j'ai vécu partout.
… Il m'est bien évident que j’ai toujours été race inférieure.
.. Encore tout enfant, j'admirais le forçat intraitable sur qui se referme toujours le bagne, je flairais sa fatalité dans les villes. Il avait plus de force qu’un saint, plus de bon sens qu’un voyageur...
Sur les routes, par des nuits d'hiver, sans gîte, sans habits, sans pain, une voix étreignait mon cœur gelé : « Faiblesse ou force : te voilà, c’est la force. Tu ne sais ni où tu vas, ni pourquoi tu vas ; entre partout, réponds à tout. On ne te tuera pas plus que si tu étais cada- Nre».
Telles étaient les idées avec lesquelles s'était mis en route ce brillant rhétoricien, devenu, par sa seule volonté, un chemineau sinistre, uniquement dans le dessein d’essayer sur le monde les forces du mal, pour contenter son impulsivité et occuper le vide de son âme.
À seize ans, il avait écrit, pour s’en débarrasser sans doute et n’en avoir plus le tourment, des pièces de vers d’une extraordinaire maîtrise, à côté d’autres qui élaient simplement extravagantes, mais il ne
croyait à rien, pas même à la poésie. La vie lui apparaissait comme un rébus, dont il ne pénétrait pas le sens. Il remplissait son rébus, voilà tout, préoccupé de ce que tout cela pouvait bien signifier. Il se disait qu’il devait y avoir une clef, il cherchait la clef, il cherchait « la formule ».
En attendant, voici de lui un petit chef-d'œuvre de réalisme et d'émotion : Les Effarés !
Noirs dans la neige et dans la brume, Au grand soupirail qui s’allume, Leurs culs en rond,
A genoux, cinq petits, — misère !
Regardent le boulanger faire Le lourd pain blond.
Ils voient le fort bras blanc qui tourne La pâte grise et qui l’enfourne Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire.
Le boulanger au gras sourire Grogne un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge Au souffle du soupirail rouge Chaud comme un sein.
Quand, pour quelque médianoche Façonné comme une brioche, On sort le pain,
Quand sous les poutres enfumées Chantent les croûtes parfumées Et les grillons,
Que ce trou chaud souffle la vie, Ils ont leur âme si ravie Sous leurs haïillons,
Ils se ressentent si bien vivre Les pauvres Jésus pleins de givre, Qu'ils sont là tous,
Collant leurs pelits museaux roses Au treillage, grognant des choses Entre les trous,
Tout bêtes, faisant leurs prières Et repliés vers ces lumières Du ciel rouvert,
Si fort, qu’ils crèvent leur culotte Et que leur chemise tremblote Au vent d'hiver.
Avoir écrit de pareils vers, avec des centaines d’autres, — quelques-uns purs et brillants comme de FPAndré Chénier, — et les avoir publiés à seize ans; avoir clos cette œuvre extraordinaire à dix-neuf ans et passé à d’autres distractions, cela constituait véritablement un phénomène.
Et s’il écrivait ainsi, on devine, quand il lui plaisait de parler, ce qui devait jaillir d’éclairs de génie de cette tête volcanique à l’imagination sans frein et quel effet Rimbaud, ce logicien de l’incohérence, dut produire sur l'imagination naïve et ardente de Verlaine, ce grand primitif extérieurement façonné à la moderne, mais docile aux impressions comme un
moujik de Tolstoï, du Tolstoï de la Puissance des Ténèbres. Rimbaud apparut à Verlaine tel qu’un jeune et irrésistible démon. L'impulsivité neuve et sauvage du gamin rencontrant l'impulsivité sommeillante et molle de Verlaine, il n’y avait pas à douter du résultat: Verlaine serait emporté et désorbité à jamais par cet être cométaire.
Verlaine, je l'ai dit plus haut, était au fond un anormal, non qu'il y ait lieu, je pense, de croire chez lui aux mœurs exceptionnelles que lui prêtait la légende. Lepelletier, qui le connaissait bien, proteste à ce sujet. En disant anormal, je veux simplement indiquer qu'il était peu fait pour la vie de famille, qu'il lui arriva, au contraire, fort bien de s’accommoder de la vie en communauté avec des religieux, des prêtres, à plus forte raison avec des camarades, surtout des jeunes gens, pour qui il éprouva souvent de ces amitiés exaltées, un peu romanesques, comme en fait naître parfois la vie de collège. En général, ce genre d'amitié ne survit pas à l'adolescence. Verlaine, à cet égard, en resta, toute sa vie, à l'enfance. On peut dire qu'il y eutchez lui, sur ce point, comme un arrêt de développement physiologique ou mental.
Il s'éprit, se toqua de Rimbaud, au point de ne plus pouvoir se passer de sa compagnie, et quand il lui fallut choisir entre sa femme et Rimbaud, il n'hésila pas à déserter le domicile conjugal, pour courir les aventures avec ce terrible garnement. Ils partirent tous les deux pour Londres, oùils vécurent
ensemble de longs mois. Et cependant Verlaine aimait profondément sa femme, il la regrelta jusqu’à la fin, il ne cessa d'espérer qu’elle consentirait à reprendre la vie commune, il ne put se résigner à l'avoir perdue pour toujours; il ne parvint jamais à comprendre qu'avec un pareil coup de tête il avait fait de l’irrévocable.
Quelques mois après, las de la tyrannie de Rimbaud, il se résolut, dans l'espoir d’une réconciliation avec sa femme, à rompre avec celui-ci. Il eut recours à son procédé ordinaire, il s’enfuit et abandonna le jeune homme, qu'il laissa sans un sou.
Arrivé en Belgique, il apprit que tout était fini entre sa femme et lui. Ainsi il avait inutilement perdu son ami. Dans sa détresse, il le rappela auprès de lui. Mais Rimbaud n'avait pas pardonné. Une explication violente s’ensuivit. Verlaine, à bout de nerfs et sous l'influence de l’alcool autant que de la colère, poursuivit jusque dans la rue, avec un revolver, Rimbaud qu'il blessa à la main.
L'affaire alla devant les tribunaux belges, auprès desquels affluèrent les plus mauvais renseignements et qui, mal impressionnés surtout par la réputation d’ancien communard pesant sur l’inculpé, furent impitoyables et le condamnèrent à deux ans de prison cellulaire.
Il fut un prisonnier modèle ; là il eut tout le loisir de repasser les erreurs de sa vie et de se repentir. Les souvenirs de sa première communion lui revinrent ; il se confessa, pleura amèrement ses fautes et
tendit vers Dieu et la Vierge Marie ses bras suppliants d'enfant prodigue, acceptant, sans murmure, sa peine en expiation. Ce fut alors qu’il composa son plus beau livre : Sagesse, qui est aussi l’un des plus beaux livres de vers chrétiens qui aient été écrits dans notre langue. Après sa libération, un autre livre continua Sagesse. Ce fut Amour.
Pendant quelques années il entreprit louablement de se refaire une existence et de persévérer dans sa voie de converti. Il fut quelque temps professeur dans une institution libre à Rethel. Là, il vivait avec des ecclésiastiques et se trouvait très heureux en leur compagnie.
Bientôt son inquiétude le reprit; il rêva d’agriculture :
O fortunatos nimium sua si bona norint agricolæ !
Il acheta une ferme et, ainsi qu’il fallait s'y attendre, aux champs, il retrouva le cabaret et son état devint pire que le premier. Il acheva à peu près de ruiner sa pauvre mère, qui finit par avoir peur de ses violences d’alcoolique et se sépara de lui. Il la menaça ou même la frappa et fut condamné, de ce chef, à un mois de prison.
Cest à la suite de ce dernier avatar qu'il revint à Paris, en juillet 1885; et qu'il y connut avec la gloire les dernières déchéances.
Il y vécut encore onze ans, célèbre, admiré, fêté, misérable, escorté de poètes, d'étudiants et d’horribles ribaudes. Il mourut chez une de ces dernières,
Eugénie Krantz. Au moment où il venait d’expirer, un Anglais demanda à acheter, en souvenir du grand poète, le dernier porte-plume dont il se fût servi et le paya un louis. |
Aussitôt la Krantz courut en acheter une grosse, avec l'espoir de les vendre aux amateurs, chacun comme le dernier. J'ignore si la spéculation eut le succès qu'elle en escomptait.
Les funérailles du poète furent imposantes. Des discours y furent prononcés par Barrès, Mallarmé, Moréas, Coppée, Mendès ; chacun d’eux essaya de fixer la signification de ce grand nom etde cette œuvre.
La même question se pose aujourd’hui. Il n’est pas douteux que la place de Verlaine ne soit très grande dans la poésie contemporaine, dans la poésie lyrique de ces trente dernières années, à laquelle il a presque exclusivement donné le ton. Tout ce qui n’est pas verlainien procède des anciennes écoles. Il y a solidarité totale entre la poésie à la mode et Ia poésie de Verlaine. Si l’une venait à subir une éclipse, ce serait le signal d’un changement profond dans les idées et le prélude de l'effondrement de l’autre. Toute une génération, celle qui domine actuellement, a donc le plus grand intérêt à veiller au culte et à la gloire de Verlaine. La plupart de ceux qui ont trente ans aujourd'hui en ont reçu l'empreinte indélébile ; ils ne changeront pas aisément le pli de leur esprit. La poétique de Verlaine se confond presque avec le rythme de leur respiration et le battement de leur
cœur. Elle leur est devenue une secondenature, bien plus encore qu’à leurs aînés, qui, eux, s'ils furent séduits par l’homme, en qui ils trouvaient réalisées certaines de leurs aspirations, avaient cependant eu d’autres maîtres.
La caractéristique de cette poésie a été surtout la note plaintive et mélancolique :
Ecoutez la chanson bien douce Qui ne pleure que pour vous plaire...
L'intimité, l’accablement de l'âme, la rêverie, le renoncement, une certaine inertie. Elle a donné d’admirables formules pour la vie simple et résignée, telles que celle-ci :
La vie humble aux travaux ennuyeux et faciles Est une œuvre de choix qui veut beaucoup d'amour,
Elle convenait à des gens dont l’horizon s'était subitement rétréci et à qui, les grandes ambitions patrioliques étant subitement interdites, il ne restait plus qu’à se replier sur eux-mêmes.
Ce fut la poésie de la défaite, ce qui n'empêche pas Verlaine d’avoir été jusqu’au bout inébranlable dans son amour pour la France, ainsi qu’en témoignent, entre autres, les vers qu'il adressa à Metz, sous le titre impropre d’Ode à Metz, et dont voici quelques-uns :
O Metz, mon berceau fatidique.
Patience encor, bonne ville, On pense à toi, va, sois tranquille.
On pense à toi, rien ne se perd Ici, des hauts pensers de gloire, Et des revanches de l’histoire, Et des sautes de la victoire, Médite à l'ombre de Fabert,
Patiente, ma bonne ville, Nous serons mille contre mille, Non plus un contre cent bientôt !
Il y a là une émotion familière et filiale qui exclut implicitement le titre d’Ode, ce titre comportant un agencement spécial, une pompe cérémonielle, c’està-dire ce que Verlaine appelait de la littérature. Mais l’ode, c’est de la littérature à déploiement de pompe et à grand apparat. Qui dit, en effet, hymne, ode, cantate dit quelque chose de rituel, de savant, de traditionnel, d'extérieur et non d’intime et de naïf. L'ode relève essentiellement de la littérature.
Il est permis de se demander si la poésie verlainienne survivra longtemps à la victoire, si elle suffira à alimenter des âmes que la nécessité même va tourner vers l’action et qui auront repris tout le sentiment de leur force.
Ce n’est guère vraisemblable. Je crois que, dans quinze ans, nous verrons se lever des générations viriles, rieuses, aux yeux clairs et qu'intéresseront plutôt les fortes et belles constructions à la française, idéales images de leur activité méthodique. Je crois qu'elles trouveront à cette poésie, si admirée aujourd’hui encore, une odeur de moisissure et de cave. Elles réclameront plus d’air, plus de lumière, plus
de gaîté, plus de santé. Elles se lasseront de cette poésie de prison et de ces fleurs d'hôpital, de cette poésie de dégénérés supérieurs, de cette sensibilité exaspérée d'intellectuels malades et d’éternels velléitaires.
Et l’éclipse durera jusqu’aux jours où la Iassitude et la tristesse reviendront. Verlaine ressucitera-t-il alors et jusqu’à quel point sa poésie, devenue archaïque par son imprécision même, plaira-t-elle encore ? C'est difficile à prévoir. .
Il y a un tel danger à sortir de la grande voie romaine de littérature traditionnelle et monumentale, faite vraiment pour les peuples bien plus que pour les individus !
Il semble pourtant qu'il en restera assez pour maintenir autour du nom de Verlaine une immortalité de second plan et une belle place dans les Anthologies.
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M. Haraucourt partait récemment en guerre contre l’école symboliste, dans laquelle il voyait une inspiration antinationale. Je ne puis me résoudre à partager ses fureurs, ni à condamner un mouvement littéraire auquel ma jeunesse doit tant de purs espoirs et de nobles rêves. Dieu ! que le monde était beau vers 1891, lorsqu’apparurent ces chevaliers du
songe, Henri de Régnier et Francis Vielé-Griffin,
tels Gauvain et Lancelot du Lac « rouge encore du baiser de la Reine ! » On ne savait rien de ces nouveaux chanteurs, si ce n’est qu’à leurs noms aux syllabes élégantes, métalliques et glacées se mêlaient des titres de poèmes aux résonances profondes et des vers pleins de mystérieux échos. Au pied de la montagne Sainte Geneviève, un fils de Théocrite et de Bion, Jean Moréas d'Athènes, aux yeux de faucon,
aux lèvres saignantes, aux fines mains de demoiselle, tête et corps nerveux de condotliere à la haute stature, et pareil à son compatriote le poète Marulle, qui suivit Charles VIII au delà des monts et fut pleuré par l’Arioste, Jean Moréas, comme un Grec du temps de Louis XI, venait s’entretenir dans les travernes et tripots du Quartier latin avec l'ombre de Villon, qu'on croyait ressuscité sous la tête socratique de Paul Verlaine. Parfois, un autre prince de la jeunesse, Maurice Barrès, svelte, inquiétant et énigmatique, souriait à leur conversation.
Au pied de l’autre montagne parisienne, tout en haut de la rue de Rome, le plus beau des joueurs de songes, Mallarmé, réunissait chaque soirée du mardi, tous ces chevaliers et tous ces harpeurs et lui-même, comme s'il eût tenu la grande harpe, pendant que tous se taisaient pour l'écouter, il commençait une si belle chanson que Tristan en eût oublié, chaque fois, pour l'entendre, jusqu’à la voix et jusqu’au regard de la blonde Iseult.
J'ignore, écrivait dernièrement Henry Bidou, quelle est la plus récente mode au pays des poètes. Il y a une vingtaine d'années, on était d'accord à tenir le vers une chose en soi vivante par la vertu des syllabes ; c'était une sorte d’être, dont le cœur battait d’un mouvement rythmé comme le cœur humain. Cet être avait cent visages ; tantôt il était fluide et doux et presque incertain et confondu dans l’air tantôt il était dru et fort ; mais toujours une puissance mystérieuse, une cohésion intérieure lui conféraient un nouveau pouvoir; fait de mots plus sonores et plus purs, il les embellissait
encore ; il avait le je ne sais quoi de surnaturel et figurait le messager d’un pays inconnu. Car l’art est nécessairement une magie et tout ce qui n’est pas plus fort que la vie n’est pas de l’art. Un paysage immense tient dans un vers de Mallarmé; un monde enchanté surgit d’une seule petite odelette d'Henri de Régnier ; et il y a des vers de Moréas si purs que tout semble s’apaiser autour d'eux.
Voilà une page vraiment exquise. C’était sur ce ton, avec ce choix de mots purs et discrètement sonores, avec ces mêmes images que nous parlait l’enchanteur. J'y reconnais son tour d'esprit et la forme brillante de ses idées, qui entraïent en nous comme des apparitions « coiffées d’un chapeau de clarté. » M. Henri Bidou, en évoquant nos sentiments d’alors, a évoqué Mallarmé lui-même qu'il n’a peut-être jamais connu.
Cet amour du beau vers en soi n’est cependant pas ce qui caractérisa spécialement ma génération, qui fut celle des symbolistes. La recherche du beau vers fut plutôt le fait des Parnassiens. Nous demandions aux vers la clef d'or qui nous ouvrirait les portes du rève. Le symbolisme, ce fut surtout l'entrée du rêve dans la littérature, ce fut le retournement du regard du dehors au dedans, la contemplation du reflet des choses en nous comme en une eau endormie, notre oreille tendue à des musiques singulières qui monaient de nouset dont les rythmes ne ressemblaient guère aux rythmes accoutumés des Parnassiens, lesquels, si bien scandés, nous semblaient réglés comme des marches militaires.
L'époque n'était pas gaie. L'action y était prosaïque et l'immonde et plat naturalisme avait achevé de nous en dégoûter.
Le Parnasse avait bien fourni quelques grands poètes : Leconte de l’Isle, Théodore de Banville, Heredia, Sully-Prudhomme, mais ces orfèvres ne nous avaient rien laissé à faire. Leurs disciples ne semblaient plus exécuter que leurs pastiches.
Il y avait bien, ça et là, quelques petits courants qui paraissaient se former. Des poètes naturistes et géorgiques, des paysans la plupart, Paul Harel, François Fabié, Gabriel Vicaire, appliquaient, sans s'être concertés, la perfection parnassienne à des visions rustiques, animées parfois d’un sentiment et d’un rayon virgiliens et s’élevaient, sans bruit, jusqu’à la grande poésie.
Maurice Rollinat chantait les Névroses et donnait un instant le frisson à Paris, Jean Richepin entonnait sa truculente Chanson des gueux. À l’enseigne gothique du Chat Noir, où tant de spirituelles fantaisies prenaient leur vol nocturne, Charles Cros interrompait ses géniales recherches scientifiques et enfermait dans son Coffret de Santal, à côté de verroteries sans valeur, deux petits poèmes ciselés en tercets d’une mélancolie exquisement rêveuse et d’une grâce immortelle. Rollinat et Cros étaient des précurseurs et des annonciateurs. Néanmoins, il y avait dans leur cas une manifestation d’histrionisme qui ne pouvait qu'être antipathique à la génération qui se levait.
Le symbolisme fut, en effet, une violente réaction contre tout ce qui l’avait précédé, une réaction pleine de colère contre tout ce à quoi la génération nouvelle se sentait impuissante et particulièrement contre le cabotinage personnel.
S'il n'y avait eu qu’une réaction, elle eût été passagère. Le symbolisme dura, parce qu’il tenait à des causes profondes, parce qu’il était la conséquence du désastre de 1870, la littérature et la poésie qui devaient germer de la défaite. Il s’est produit, en 1886, quinze ans après, comme le romantisme avait suivi de quinze ans la révolution et l’épopée impériale. Romantisme et symbolisme ont été deux réactions aristocratiques, l’une représentante d’une faction victorieuse ; l'autre, représentante d’un groupe vaincu.
Tous les lettrés dont la formation intellectuelle était antérieure à la guerre persévèrent dans l'esprit qui avait précédé la guerre et achevèrent leur œuvre dans le sens où ils l'avaient commencée. Mais nous, notre esprit ne s'ouvrit à la connaissance que pour apprendre que nous étions vaincus. De la République, que nous n’avions pas vue si belle sous l'Empire et en qui nos prédécesseurs pouvaient chérir un rêve de leur jeunesse, nous n'avions rien à tirer. Elle nous apparaissait dans sa prose et son terre à terre quotidien. Ses victoires électorales étaient presque toujours remportées contre nous. Elle appelait progrès l’abaissement de no-
tre idéal. Elle portait en elle le vice originel d’être
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née dans la défaite, d’être le gouvernement d’une France humiliée et à peu près résignée.
Certes, les citoyens raisonnables, les cerveaux d'économiste pouvaient s’accommoder d’un tel état de choses et même y trouver des avantages. Mais les poèles ? Les poètes, nés pour rendre les grands sentiments, pour amplifier les gloires, pour soulever les enthousiasmes, sont l'expression même de la vie collective de leur patrie. Celle-ci ne nous apportant plus de suffisants motifs d'espoir ou de fierté, nous nous étions repliés dans la vie intérieure et nous avions cherché dans le rêve une compensation aux tristesses publiques, ou plutôt nous avions partagé notre vie entre le rêve et l’âpre jeu de nos facultés critiques. Tous ceux qui se sont frottés à nous s’y sont piqués. Nous fûmes d’une génération très intelligente et qui, le sachant, se montra fort dédaigneuse, mettant entre elle et les autres la distance de son froïd sourire.
Il est vrai qu’un symboliste qui fait tant que d'être sot l’est deux fois, car le symbolisme par luimême n'est déjà pas toujours si raisonnable.
Ce fut vers 1886 que parut le manifeste où les jeunes poèles annonçÇaient leur intention d’opérer une révolution en poésie. Etcomme quelqu'un, peut-être, avait qualifié de poésie de décadence leurs premiers essais, ils avaient vivement relevé le reproche et adopté, comme un programme, le mot dont on avait cru les flétrir. C'était cela. Is étaient, ils voulaient
réellement être des décadents. Si l’épithète leur plut, c'est sans doute qu’ils songeaient aux beaux vers de Paul Verlaine :
Je suis l’Empire à la fin de la Décadence Qui regarde passer les grands barbares blancs En composant des acrostiches indolents…
Ce petit tableau si grandiose et si mélancolique de la fin de Rome avait dû ètre inspiré au poète par le souvenir des Prussiens envahissant la France élégante et affaiblie. C'est une grande tristesse qui essaie de se rendre supportable à elle-même en se transformant en vision d’art. Nos jeunes décadents s'introduisirent dedans et trouvèrent que de composer des hémistiches indolents, en regardant passer les barbares, étaitune assez bonne pose dans laquelle ils auraient assez aimé d’être peints pour la postérité. La plupart d’entre eux étaient encore des écoliers qui s’échauffaient la tête au Quartier latin, et j’en soupconne même quelques-uns, comme René Ghil et Anatole Baju, d’avoir été de simples primaires. N’importe ! 1] y avait là quelque chose, un premier indice d'un mouvement d’idées sérieux. Ces jeunes hommes ne reconnaissaient plus leur manière de sentir dans les livres des parnassiens et des naturalistes, et s’ils reniaient le dieu Hugo, ils vomissaient Coppée. 1ls étaient exaspérés de la clarté d’une langue qui finissait par tout mettre sous le même jour trop cru, des grâces stéréotypées d'une prosodie qui cédait à tous comme une courtisane. Ils aspiraient à l’ombre, au
mystère, à l'obscurité; ils rêvaient d'une autre prosodie, plus gauche, mais plus ingénue. Ils voulaient des vers qui ne gardassent des anciens vers que l'âme subtile et délicatement sonore ; des vers quasiimmatériels et qui ressemblassent à des incantations magiques, une sorte de musique abstraite, ne s’adressant plus à l'oreille mais à l’esprit directement, et capable de remuer, par de simples allusions, tout un monde d'émotions et de pensées.
Une pareille conception était peut-être bien une conception de décadence, puisque les grands poètes s'adressent à la nation tout entière, et que les œuvres qu'ils rêvaient d'écrire ne pourraient être comprises et goûtées que d’un très petit nombre d’iniliés. Décadence ou début d'une littérature nouvelle, d’une littérature de surhommes (car si le motn'existait pas encore, l’idée était dans l'air), peu importait: ils se contentèrent du nom de décadents, en attendant mieux.
À y bien réfléchir, ce mouvement, dont on commença par se divertir, était assez extraordinaire. Qu'un groupe d'hommes se fût levé, que les formules de la génération précédente ne satisfaisaient plus, cela se comprend ; mais que ce même groupe eût vu clair si vite dans ses idées, au point d'en formuler ainsi l'énoncé, cela ne s'explique que parce que lle programme était, en fait, déjà réalisé en grande partie par deux poètes de la génération précédente : Paul Verlaine et Stéphane Mallarmé.
Le premier procédait visiblement de Banville, dont
la grâce fluide et spirituelle devait le séduire, mais il en différait par d’amusants caprices d’alcoolique, incapable de suivre trop longtemps la même idée et cédant à toutes les lubies. Paul Verlaine, à qui aucun secret de son art n’élait caché el qui se savait les dons les plus merveilleux, ne se prenait cependant pas au sérieux. Il disait lui-même être né sous une maligne influence. En réalité, il était mené par tous les vices. Il était pour ces vices d’une faiblesse de mère; nul n’en pensait et n’en disait plus de mal, mais je crois qu’il n'eût pas fait bon tenter de les lui retirer ; il les eût défendus comme une mère défend ses pelits. Ils étaient sa famille, une famille qui le désespérait, qui l'avait conduit en prison et nombre de fois à l’hôpital, mais ils étaient si charmants et si forts! Il n’y avait pas moyen de leur résister. Une minute, il en pleurait ; la minute d'après, il ne pouvait s'empêcher d’en rire. Pourtant ils lui avaient tout pris, son bonheur, ses biens, son honneur. Res- Lait son talent, mais à quoi bon ? Il en serait de son talent comme du reste, il n’en ferait rien. Il adorait les lettres, il adorait les vers, il adorait d’y rêver et d'en parler. En toute sorte de vers il n’y avait pas de connaisseur plus pénétrant ni plus fin. Rien nelui en échappait. Il les voyait jusqu'à l'âme. Mais rien ne l’étonnait non plus. Et il n’y attachait pas plus de prix qu'il ne fallait. 11 en commençait de beaux quand ça lui disait, puis intervenait le démon de la contradiction et de l’absurde, il gribouillait n’importe quoi pour finir, et avec la fermeté de Sgana-
relle il déclarait à ceux qui voulaient le croire que c'était parfait ainsi, tout joyeux de mystifier le monde et de penser qu'il en allait tirer « quelques argents » de son éditeur Vanier, avec qui il avait d’interminables discussions sur la valeur marchande de ses produits. Il se faisait l'effet alors d’être devenu un important négociant.
Mais justement il arriva que ces incohérences insouciantes, ce mélange de mystification et de sincérité, l’imprévu de sa fantaisie, ces rythmes baroques, ces vers boiteux, soupirants et comme blessés, qui étaient comme des pèlerins revenus du fond du passé et de son âme rêveuse et enfantine, il arriva, dis-je, que tout cela, sorti de ce poète retors etingénument sournois, conslilua à son insu une poésie nouvelle, une poésie vraiment humaine. La brièveté, quin’avait été souvent chez lui que paresse, aboutissait à la sobriété dans l'émotion. Le poèle n’appuyait pas, ne développait pas. Ce n’était qu'un trait, en passant, mais d'autant plus sûr et plus profond. Après tant de maîtrise, tant de pompe et tant de majesté, la petite chanson humble et brisée donnait une telle impression de fraicheur et de pureté qu’elle fit un instant oublier tout le reste. Paul Verlaine assurément ne l'avait pas fait exprès, et il dut être le premier ébahi de son succès, qu'il devait juger n'avoir pas mérité. Il avait cru se jouer de la nature, et c'était la nature qui avait joué de lui.
Tout autre avait été Stéphane Mallarmé. Grand poète, — je n’hésile pas à lui donner ce nom à cause
de la qualité de son esprit, — doublé d’un grand spéculatif, il appartenait comme son contemporain Sully-Prudhomme, à la famille des poètes philosophes, avec cette différence que Sully-Prudhomme, plus bourgeois, était plus occupé des mystères du sentiment, et que Mallarmé, plus aristocrate, était plus intéressé par le mystère des idées. Tous deux traduisaient leurs conceptions en splendides et neuves images, Sully-Prud'homme en de petits poèmes, Mallarmé dans ses inoubliables causeries. Les vers de Mallarmé lui servaient, non à développer ses vues, mais à les appliquer. Il les composait, comme tous les poètes, pour donner une forme définitive à des impressions fugitives. Seulement, il avait horreur de Ja banalité et du déjà dit, et il s’efforçait de suggérer plus que de décrire. Ayant remarqué que certains mots, placés d’une certaine façon, avaient un pouvoir singulier d’évocation et faisaient rêver de choses très éloignées de l’objet dépeint, il substituait peu à peu au langage très direct un langage détourné et tout d’allusions mystérieuses. Il évoluait rapidement du langage analytique à une sorte de style synthétique, ne détestant pas les sens superposés. En d’autres termes, il poursuivait la chimère de faire passer le cerveau humain d’une forme d'expression simple et primitive à une forme raccourcie et supérieure, où ne subsisteraient plus que les mots essentiels et lourds d’un sens éternel. Sa tentative ne visait à rien moins qu'à doter l'humanité d’une cérébralité nouvelle et, le style étant un instrument d’analyse, de transfor-
,mer cet instrument et de le perfectionner au point de nous rendre sensibles de nouveaux et mystérieux rapports entre les choses, entre les idées.
Reste à savoir si, au lieu de perfectionner le style, il ne le dissolvait pas et ne le ramenait pas à ses éléments primitifs. C'est assez probable. Il y a lieu de croire, en effet, que l’homme primitif a commencé par traduire tumultueusement ses impressions, donnant le pas aux plus vives, el que ce n’est qu’à la longue et pour se faire entendre de ses semblables qu'il a peu à peu découvert le langage logique et mis un ordre constant dans l’expression de ses idées, rejetant sur l'adjectif et sur le verbe les innombrables nuances et reflets qui lui avaient d’abord paru le principal parce que le plus immédiatement senti, tandis qu'il dut lui falloir du temps, beaucoup de temps pour s’apercevoir que ces nuances et ces reflets n'étaient que les jeux furtifs et changeants de la pensée agissante. Il est vrai que cette méthode idéologique du langage, à laquelle l'humanité doit sans doute d'immenses progrès, a peut-être rétréci l'âme humaine et refoulé dans une ombre épaisse l'immense domaine de l'inconscient. C’est dans ce fond obscur que plonge l'imagination du poète, ce scaphandrier du mystère, c’est de là qu’il rapporte de temps en temps des choses qui font rêver, qui font pleurer, sans qu’on sache pourquoi. Il y a des harmonies, des rythmes, qui semblent sortir d'une harpe inconnue, des rapprochements inopinés de mots, qui donnent le grand frisson. Ce n’est qu’un éclair et
out rentre aussitôt dans le sommeil et dans la nuit.
Hélas ! Mallarmé, par ses vers, ne nous en a pas beaucoup fait sortir plus souvent que les autres. Ses essais et ses recherches n’ont donc pas abouti. Les unset les autres appartiennent à ce cycle qui a donné naissance à la philosophie de Bergson. N'importe, ce penseur hermétique, ce lointain et souriant poète, dont le front avait élé heurté du caducée, était de la race des dieux.
Quoi qu'il en soit, ce fut un vrai « poète décadent ». Son cas n'est pas unique. Il s’est reproduit plusieurs fois, à la fin des grandes périodes littéraires, avec Lycophron à Alexandrie, avec Perse à Rome. J'ai connu deux aulres poèles, qui versèrent spontanément dans la même obscurité, Callon et Ernest Prarond, pour avoir voulu faire entrer, comme lui, trop de nuances dans leurs vers et avoir usé de trop de raccourcis. Ils’agit donc là d'une maladie qui atteint les littératures vieillies.
Mallarmé fut le modèle immédiat des premiers décadents, mais tandis que chez ce maître l'obscurité résullait d’une répugnance croissante à employer le langage direct et d’une sorte de coquetterie de la pensée qui voulait resler un peu sphynge el princesse lointaine, elle devint pour ses disciples la loi même du style et, quand il leur arrivait d être clairs, ce ne pouvait être que par inadvertance ou maladresse. Le public n’y perdit pas grand’chose, car leur pensée élait prétentieuse, puérile, tirée par les cheveux, ce qui ne saurait étonner chez de si jeunes hommes qui
en élaient encore à confondre la pensée, ce fruit tardif et un peu âcre de l’âme, avec les raisonnements de l’école. Mallarmé ne les décourageait pas et s’intéressait même à leur travail, qui consistait à réunir bizarrement des mots inattendus, mais sonores et pompeux, d’où pouvait sortir quelque réussite fortuite.
Les choses pourtant n’en demeurèrent pas là. Il n'y avait pas que des naïfs et des sots à prendre part à ce mouvement, et lel quel il était dirigé dans le seul sens où il y eût quelque changement à espérer. Tous les jeunes poètes d’alors se rendaient compte obscurément que ce qu'ils avaient à dire différait profondément de ce que les Parnassiens avaient dit avant eux. Ceux-ci en éprouvaient un étonnement sincère, Car ils étaient bien persuadés d’avoir réalisé, à force de soins, toute la perfection possible en poésie et d’avoir suivi les voies raisonnables et traditionnelles. En réalité, ils avaient été objectifs et descripfs. Il n’avait pu leur entrer dans l'esprit qu’on pût voir les choses autrement qu'eux, qui avaient de bons yeux et qui étaient artistes. Or les nouveaux venus, qui étaient des rêveurs, avaient peu regardé au de-
hors et beaucoup en dedans d'eux-mêmes. C’élaient des sensitifs, des chimériques, des subjectifs.
Philosophiquement, et en dépit qu'ils en eussent, les Parnassiens avaient été des posilivistes. La nouvelle génération, au contraire, avait trouvé juste sur son chemin la philosophie de Kant, dont la conclusion essentielle, conforme en somme à peu près à celle de Descartes, était qu'il n’y avait de réalités certaines que nos idées el par conséquent aussi nos songes. Nous ne connaissons en effet le monde extérieur que par l’image qu'il laisse en nous et par les réaclions de notre sensibilité. De Ià à admettre que tout n’est peut être qu'un rêve, il n’y a pas loin et l'intervalle a été plus d’une fois franchi.
Je ne veux pas dire qu’il y eût beaucoup de poètes à douter sincèrement de la réalilé du monde objectif, d'autant qu'en général, ce sont gens assez gaillards, pleins de toutes les sortes d’appétit el parmi lesquels se recrutent les faux poitrinaires et les malades qui n'en finissent plus de vivre. Le sens des réalités est très développé chez les poèles, mais ils ont une faculté de dédoublement, qui leur permet de penser d'une façon et de vivre d’une autre. Ce sont de bons et charmants garçons, en qui habite un dieu impérieux sous les ordres duquel ils filent doux. Peu imporle ce que, dans sa jugeotte, rumine Sancho Pança, c'est don Quichotte qui décide pour deux.
Les décadents s'étant ralliés au subjectivisme, auquel les avaient préparés leurs habitudes d'esprit, ne regardaient plus les choses qu’à travers le miroir
déformateur qu'était leur âme rêveuse. Et comme, d'autre part, ils étaient en même temps très raisonneurs, ils en vinrent assez vite à ne plus voir dans les choses ainsi réfléchies et immatérialisées en eux que des emblèmes et des symboles. Eux-mêmes ne se virent plus comme des personnalités distinctes, mais comme un monde, aussi et plus peuplé que le monde extérieur. Chacun de leurs rêves, de leurs désirs, de leurs espoirs, chacune de leurs pensées devint une personne qui eut ses aventures et son roman. Ils ne disaient plus ma maison, mais la maison de mon rêve, de mes souvenirs, de mes regrets, de mon espoir, de mes pensées. Parfois à ce rêve ou à cette pensée ils donnaient un nom propre, un nom glorieux. Ils disaient, par exemple : Le roi Agamemnon, mon rêve, ou bien Lohengrin, Parsifal, Lancelot, Tristan, Tannhauser, car c'était le moment où régnait Wagner à qui ils empruntèrent sa mythologie et le fatras de ses décors.
Ainsi l’école décadente se transforma bientôt en l’école symboliste. On en aurait pu trouver d’admirables applications antérieures dans les beaux et troublants poèmes d'Edgar Poe, que venait de traduire Mallarmé, et aussi dans Baudelaire :
Sois sage, Ô ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille.
ou encore :
Et de longs corbillards, sans tambour ni musique, Défilent lentement dans mon âme. L’Espoir Vaincu pleure et l’Angoisse atroce, despotique, Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir !
Les immortelles Chimères de Gérard de Nerval étaient aussi des sonnets symbolistes avant la lettre. Le symbolisme se ratttachait donc, à travers Mallarmé et Verlaine, à tout un courant de poésie hélérodoxe, à Baudelaire, Villiers de l’Isle-Adam, Gérard de Nerval, Edgard Poe, puis à des oubliés comme l’auteur des Chants de Maldolor, le comte de Lautréamont ou encore à Aloysius Bertrand et à son Gaspard de la Nuit. L'influence des poètes anglais modernes y était également très marquée, ce qui s'explique d'autant mieux que plusieurs des poètes symbolistes étaient d’origine anglaise ou américaine — tels Vielé-Griffin et Stuart Merrill.
La diminution du sentiment patriotique, conséquence de la diminution de la France, rendait notre littérature extrèmement perméable aux influences de la pensée étrangère, si bien que le symbolisme apparaît comme un mouvement littéraire cosmopolite de langue française. Au Grec Moréas, à Vielé-Griffin et Merrill, Anglo-Américains, vinrent se joindre bientôt les Belges Maeterlinck, Verhaeren, Van Lerberghe et finalement l'Italien d'Annunzio. Seule l'influence allemande directe ne semble pas s’y être exercée. C’est plutôt le contraire qui se produisit, la jeune école symboliste allemande procédant de la nôtre et en étant, pour ainsi dire, une filiale.
Quoi qu'il en soit, il y avait, dans ce retournement de l'objectif du dehors au dedans, une sérieuse chance de renouveler la poésie ou plutôt d’en garantir le champ, à la condition toutefois de ne pas abuser du
procédé, mais de l’associer à l’ancien mode. Le premier écueil sur lequel ne manquèrent pas de se jeter la plupart des nouveaux venus était l’allégorie, la pire sorte d’allégorie, celle qu’on ajuste péniblement à des considérations critiques, à des vues de psychologie, à des théorèmes métaphysiques. Nombreux, hélas! furent, les malheureux, qui avec une patience inlassable de bureaucrates, s’appliquèrent à traduire, en ces prétentieux et difficiles rébus, des idées bonnes tout au plus à remplir un médiocre article de journal. Quelques-uns, comme Vielé-Griffin qui, entre parenthèses, eut parfois d’exquises et brèves trouvailles, s’attaquèrent à de beaux sujets: Sapho, Atalante, par exemple, dont ils entreprirent de dégager le sens éternel, laborieusement, en formant le tissu de leurs poèmes non avec les rêveries que le sujet aurait dû leur suggérer, mais avec des gloses de professeurs de philosophie, subtilement traduites dans le nouveau jargon. Cela donne l'impression d’un chant d'Homère, où quelque obscur Lycophron aurait substitué au texte les commentaires de Zoïle ou d’Aristarque versifiés en style baroque. On est désolé de voir tant de talent et tant d’ingéniosité dépensés à contre-sens.
C’est que le symbolisme tyrannisa vile ses adeptes qui, croyant avoir trouvé la formule de la littérature à venir, s’y cramponnèrent comme à leur gloire et, n’osant reviser leur Credo, n’en voulurent rien examiner, de peur d’avoir à en renier quelque chose et à convenir, au fond de leur cœur, que la plus
grande part de leur œuvre, dont ils étaient si fiers, avait été bâtie sur une erreur de jeunesse.
Et pourtant il y avait quelque chose à faire et que j'ai essayé moi-même. Lorsque les Parnassiens, comme Banville, abordaïient un mythe, ils s’efforçaient de le reconstituer à la manière grecque, de le rendre aussi grec que possible, en s'inspirant de la sculpture et des dessins des vases grecs, se servant d’une phraséologie convenue. Nous, au contraire en qui ces légendes mystérieuses ont repris une vie nouvelle, nous les voyons avec des yeux plus familiers, nous en aimons les personnages, en compagnie desquels nous avons souvent rêvé. Ils ont dépouillé pour nous la raideur de leurs formes plastiques. Nous ne les voyons plus à travers les imaginations des autres. Nous en sommes hantés nous-mêmes.
Tous nos lecteurs connaissent la mélancolique et tragique aventure des deux filles de Pandion, roi d'Athènes, Procné, qui fut changée en hirondelle, Philomèle en rossignol, tandis que le féroce Térée, leur mari et amant thrace, était métamorphosé en huppe, acharnée à leur poursuite: Je voulais ramasser dans un seul et émouvant tableau tout ce drame, représenter l’arrivée terrifiée des fugitives, venant demander refuge à leur vieux père. De loin, à travers la campagne, on les voit s'avancer si rapides qu’il semble qu'elles ne touchent plus au sol de leurs pieds. A peine les a-t-on aperçues, que déjà elles s’engouffrent dans le palais et se blottissent palpitantes, sans souffle et sans voix, contre les murs,
suppliant qu'on les cache. Avec des mots entrecoupés, elles racontent les terribles choses qui se sont passées. Alors, comme un épervier, entre et veut se jeter sur elles Térée, fou de fureur. Les gardes du palais, qui forment le chœur, le retiennent. Altercations violentes. Reproches sanglants. Puis la fureur devient plus forte que l'obstacle et précipite Térée sur ces victimes, mais la peur leur a donné des ailes. Elles s’enlèvent jusqu'aux fenêtres. Dans le tumulte de la salle, l'œil les perd de vue, ne perçoit que leurs formes rapetissées, la fenêtre s'ouvre, elles s’envolent l’une sous les lambris du toit, l’autre dans le bosquet voisin, tandis que Térée, transformé aussi, en les poursuivant, n’est plus reconnaissable qu’à l’aigrette de son casque, que la brise agite encore sur sa menue et fière tête de faucon. Le crépuscule achève de s'éteindre, et tandis que Procné commence son nid, Philomèle, dans le bois voisin, chante sa chanson de rossignol.
Mais autant l’action doit être émouvante et rapide, dessinée à grands traits, autant il faut que l’atmosphère fantastique en soit préparée. Pandion, sans nouvelles de ses filles, s'inquiète, et le chœur, lui rappelant son grand aïeul Cécrops, le roi serpent, ne fait que le troubler davantage. Il se voit vieux, inconsistant non moins que le décor et l’univers qui l'entourent et qu'il sent guettés et rongés ainsi que lui par les-forces de la nature, du temps et de la légende. Il n’est qu’un roi de fable, un roi de rêve et comme tel voué à de mystérieux chagrins, et cepen-
mo
dant il est plus réel, en son existence chimérique, que tant de morts oubliés et sans nom, puisqu'il vit et vivra à jamais peut-être dans les mémoires, représentant de choses, d'émotions et d'idées aussi importantes qu'a pu l'être l’action de tel conquérant fameux.
LE CHOEUR (composé de gardes du palais).
O Pandion, pourquoi, triste et silencieux, T'efforces-tu de nous dissimuler tes larmes ? Douterais-tu du cœur de tes compagnons d'armes? Ou sur ta bouche amère arrêtant les aveux,
Est-ce ta dignité qui t'oblige à te taire ?
Et notre dévouement serait-il indiscret ?
Qui de tes serviteurs cependant oserait
Se comparer jamais à toi, Fils de la Terre ?
Car nous savons ta race auguste et quel divin
Et formidable aïeul te fut ce fatidique
Roi Cécrops, à la fois homme et serpent, qui vint, En des temps oubliés, pacifier l’Attique.
D'où venait-il ? Je sais qu'il était étranger,
J'ai souvent sur sa forme hybride interrogé
Des gens que je savais avoir pu le connaître ; Tout ce qu’il m’a semblé comprendre de son être, C'est que, sauf par la tête et par l’entendement, Le serpent dominait en lui sinistrement
Ou plutôt, dans sa forme encor mal définie,
Il mêlait par un trouble alliage de sangs L'homme au cœur maladif, la bête aux reins puissants, Ni vraiment homme, ni vraiment serpent, Génie. Aussi ne pouvait-on plus oublier ses yeux,
Des yeux fascinateurs et pensifs de reptile
Qui, même dans la lutte et même furieux,
Sait rester à la fois effrayant et tranquille,
5 “y rte UE PRÉ RENE EESTI DEN ÉE PR MENÉS ET nn meene ne "PEINE 163 LE SUBJECTIVISME SYMBOLISTE
S’apprêtant à former avec son ennemi,
Vers qui, sûr de sa force et sans hâte, il s’avance Et que son lourd regard aura presque endormi,
Le vase monstrueux dont il paraîtra l’anse.
Ils luisaient, ces grands yeux, comme deux lampes d’or, Dont sa double pensée illuminait ses veilles, Quand, rappelant à lui ses songes, leur essor
De sa double nature évoquait les merveilles, Ressuscitant les grands siècles évanouis,
Où l’homme, surgissant tout à coup de la bête
Et sur le monde ouvrant ses regards éblouis, Dressa comme un royal diadème sa tête
Si pesante déjà d’ennuis et de désir!
Sans doute dernier-né de ces Titans de l’ombre, Grandioses essais de la race à venir,
Du haut de ses pensers comme d’une tour sombre, Il voyait s'éloigner sans haine et sans amour
Sur l'horizon des temps toujours plus diaphane Des monstres fraternels l’informe caravane,
Qui dans l'humanité s’enfonçait sans retour.