PANDION
Sans retour ? En as-tu vraiment la certitude ? Est-il vraiment tué, le germe que je crains ? Du serpent ancestral, tout le long de mes reins Ne sens-je pas monter l’antique inquiétude ?
Dans ma tête peu sûre et mon cœur désolé,
En nous, autour de nous, je sens tout si fragile! Je ne sais par quel air trop dévorant brûlé,
Le marbre ici devient pareil à de l'argile.
Sournoise, la nature enlace ces piliers.
De ses agressions j'ai peine à me défendre, Les corniches du toit même semblent attendre Des oiseaux douloureux et des nids singuliers Et sous le bois doré des pliantes solives,
Dont je prévois l'écroulement plein de fracas,
Les Légendes aux doigts cruels et délicats Brodent hâtivement déjà leurs fleurs naïves.
Il me faut esquiver leurs pinceaux insistants. D'un carmin désuet leur malice me farde
Et véritablement, si je n’y prenais garde,
Elles me vêtiraient d’habits couleur du Temps, Car chacune de ces indiscrètes intruses, Ouvrière formée à l’école des Muses,
S’attache obstinément aux familles des Rois,
Et dans nos vieux palais, déjà hantés du Songe, Fait entrer en secret le Meurtre et le Mensonge, Tandis que, dans la nuit, galopent les Effrois. Hélas ! sentimentaux réduits et misérables,
On nous appellera les gens des vieilles Fables, Car je sais nos destins bien près d’être achevés. Les générations qui prendront notre place
Ne retrouvant de nous qu'une indistincte trace, Nos temps leur paraîtront moins vécus que rêvés.
hi
J'arrête ici cette longue citation. Elle aidera à comprendre, je l'espère, le tour d’esprit par lequel nous nous rattachons tous plus ou moins au symbolisme.
Nous ne modifions pas les données des légendes ; elles ont poussé en nous des racines trop profondes, elles sont trop mêlées à notre vie intérieure; ellesne sont plus grecques, elles sont nôtres; elles ne font plus partie de la mythologie grecque, mais de la mythologie de notre âme, dans l'atmosphère et les paysages de laquelle elles se sont déroulées. Dans notre âme, il ya une Athènes, une Thèbes, une Thrace primitives, des archipels et des mers où courent de hardis Argonautes. Tout y vit d’une vie présente. Ce
sont les mêmes contes, les mêmes histoires, mais vécus dans une sensibilité spéciale, au pays de notre imagination, à l’aube-du passé de notre monde intérieur, en des cosmogonies dont le sens nous est personnel et se relie à toute notre pensée.
La fréquentation des opéras de Wagner fit naître, à la même époque, chez quelques poètes, l’idée d’une sorte d’orchestration litléraire du poème, c’est-à-dire qu'ils se demandèrent s’il n’y aurait pas moyen d’envelopper le texte principal d’un accompagnement plus purement musical, d'une escorte de mots parallèles choisis surtout pour leurs sonorilés et leur richesse de songeries, pour leurs allusions à des choses en apparence étrangères au sujet et lointaines, mais exprimant tout de même des correspondances mystérieuses de ce sujet avec d’autres sujets plus vagues et plus généraux, en d’autres termes de baignerile thème dans un milieu mélodique et philosophique qui le pénétrerait et le prolongerait sans l’absorber.
De tous temps, cela avait un peu existé ; de tous temps, les poètes s’élaient préoccupés de créer l’atmosphère de leur œuvre en introduisant ça et là des mois suggestifs dont la signification et l’étrangeté débordaient leur sujet. On ne pouvait pas aller beaucoup au delà, il y a à tous les efforts des limites naturelles. Les dépasser menait au fouillis verbal, à la confusion, à la submersion du sens sous les mots, à la nuit désespérée d’une noyade générale où, comme dans Virgile,
Apparent rari nantes.
Çà et là de certains textes symbolistes, rédigés ainsi sur un double plan, émergent une tête, un bras convulsifs, furtivement éclairés et que recouvrent vite des ténèbres, auxquelles on finit par ne plus s’intéresser. Ce n’est plus du symbolisme, c'est de l’art cubiste.
Il n’en est pas moins vrai que l’idée d'orchestration littéraire est juste. Elle l’est en particulier pour le poème dramatique, où le chœur joue le rôle de l'orchestre. Le chœur enveloppe la pièce de considérations étrangères, mais parallèles au sujet,
On ne retrouve que ce qui est éternel. Notre théâtre poétique, qui n’usait pas du chœur, manquait de quelque chose. Et c'est le sentiment obscur du malaise créé par son absence qui s’est traduit par l'expression de ce desideratum de l'orchestration du poème.
Une des grandes innovations de l'Ecole symboliste, ce fut le vers libre, Ni Verlaine, ni Mallarmé surtout ne l'avaient réellement pratiqué. Verlaine seul avait fait assez largement usage des vers de 9, 11 et 13 syllabes, qu’il recommandait pour leur légèreté aérienne :
De la musique avant toute chose, Et pour cela préfère l’impair Plus vague et plus soluble dans l’air..
disait-il ajoutant l’exemple au précepte.
Vers le même temps, le puriste José-Maria de Heredia modifiait la définition de l’alexandrin: « Ce n’est pas, comme on le croit, disait-il, un vers de 12 syllabes, c’est le vers-type. Il a pour mesure l’intervalle moyen d’une respiration à l'autre. Son
rythme réglé sur des nombres pleins el parfaits donne entière satisfaction à l'oreille et à l'esprit ».
J’ajouterai que le chiffre de 12 syllabes n’est qu’une conception approximative et grossière, qui ne lient pas compte de la durée relative de la valeur des syllabes. En réalité, l’alexandrin est un composé irrégulier de spondées, d'iambes et de dactyles. Ce sont les iambes et les dactyles qui lui donnent parfois tant de grâce et de légèreté.
L'ancienne définition portait que l’alexandrin était un vers de 12 syllabes, coupé après Ja 6° par une césure, qui le divisait en deux parties égales. A cette définition, Heredia en fit substituer une autre par l’Académie qui, après la démonstration du poète, reconnut que l’hémistiche n’était pas une césure, mais un accent fort sur la 6e syllabe. Ce fut la libération.
Déjà les parnassiens pratiquaient assez couramment l’alexandrin ternaire avec double césure à la 4 et à la 8° syllabe. Exemple ce vers de CI. Pope-
lin :
Endormez-vous — dans le velours — de votre mante.
Les symbolistes s’aperçurent vite que cette coupe n’était pas la seule harmonieuse, et Jean Moréas put écrire exquisement:
Sous vos longues chevelures, petites fées,
qui était bien un ternaire, mais rendu plus aérien par
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