ÉPREUVE ET PRÉPARATION
Le 11 mai 1878, Hœdel, le 2 juin, Nobiling, deux exaltés, tirèrent sur le vieil Empereur. Bismarck décréta que ces fous étaient des socialistes, et, contre les socialistes, il finit par obtenir d'un Reichstag, spécialement nommé pour cette besogne, des lois d'exception. La police eut mission de bâillonner la presse, de " dissoudre les associations, de supprimer le droit de réunion (21 octobre). Les propagandistes furent expulsés, les grandes villes mises en état de siège. Et la bourgeoisie même se mit de la partie : les industriels firent signer à leurs ouvriers une répudiation des idées subversives, et chassèrent les suspects de l'usine.
Cela seul eût ruiné bien des syndicats : leurs membres les plus actifs, ainsi, leur étaient enlevés, bannis, emprisonnés. Mais la loi permettait mieux : la police avait mission d'interdire les associations de tout genre qui, par des menées social-démocratiques, socialistes ou communistes, cherchaient à bouleverser l'État et la société présente.
Elle ne chôma point : entre le 23 octobre et le 31 décembre 1878, des 25 unions citées par
Geib, 16 furent dissoutes. D'autres prirent peur, se supprimèrent d'elles-mêmes, celle des imprimeurs, par exemple. Qualre seulement semblent avoir vécu jusqu'en 1883.
Durant cette terreur blanche, les syndicats Hirsch-Duncker eux-mêmes furent inquiétés.
Ils avaient eu beau se protéger contre l'envahissement des socialistes, établir, en 1876, la fameuse déclaration par laquelle tout nouveau membre affirmait n'appartenir pas au parti social-démocrate. Maintes fois, leur conseiller eut maille à partir avec les autorités, et ses circulaires commandèrent la prudence. On eût dit que c'était l'effort tout entier d'organisation ouvrière que Bismarck tentait d'étoutler.
Autant eût valu tenter d'anéantir l'industrie capitaliste tout entière.
La formidable machine de la police prussienne a pu réduire, trois ans, de 100.000 les voix socialistes ; elle a pu gêner dix ans la propagande politique. Contre ceux qui avaient besoin de défendre leur pain, elle ne pouvait à peu près rien. Dès 1880, il a suffi que la situation économique devînt un peu meilleure, pour qu'en dépit de tout, la classe ouvrière recommençât sa besogne d'organisation professionnelle.
D'ailleurs, les lois étaient à peine promulguées, les sociétés à peine dissoutes, que les ouvriers tentaient de s'unir à nouveau.
Ce fat d'abord comme abonnés de mêmes journaux, de petites feuilles professionnelles, sans politique, qu'ils se retrouvèrent. Dès la fin de 78, le « Journal professionnel des cordonniers » (dos Schuhmacherfachblatt reparut ; en 1879, la « Nouvelle Gazette des menuisiers » {die Aeue Tischler-Zeitung) et le « Messager des charpentiers » [der Scltiffbauer-Botè) à Hambourg, et le « Syndicaliste » {der Gewerkscliafiler\ journal des ouvriers en tabac, à Leipzig, etc. Ces journaux étaient un moyen d'éveil et d'union : en cas de grève, ils recueillaient des fonds, indiquaient au travail des débouchés.
Habilement même, ils parvinrent à discuter les lois, toutes celles au moins qui intéressaient la classe ouvrière. L'esprit de solidarité était entretenu ; on continuait de rester coude à coude.
Les caisses libres de secours, fondées sur la loi de 76, fournissaient une autre occasion.
Elle ne fut pas négligée. Quelques-unes des caisses centrales de maladie ou de décès fondées par des socialistes avaient été dissoutes ; mais, parce qu'elles étaient, selon la loi même, indépendantes des syndicats, d'autres subsistèrent. Et les propagandistes y poussèrent les ouvriers.
Quelques-uns enfin, dès ces débuts, aux temps de la pire oppression, furent plus hardis. Sous l'apparence de caisses de secours, ils reconstituèrent leurs unions ; ce furent les imprimeurs d'abord, que leur attitude de neutralité un peu agressive contre les chefs socia-
listes n'avait point suffi à rassurer, et qui s'étaient dissous, pour sauver leurs caisses. Ils fondèrent, dès novembre 78, une société d'assistance ; et comme les autorités saxonnes leur refusaient l'autorisation, ils en établirent le siège à Stuttgart. Les chapeliers, dissous en 79, suivirent prudemment : ils établirent, comme une subdivision de leur Caisse centrale de maladie et de décès, une Société d'assistance, qui .ne fut pas autre chose qu'un syndicat (mai 1880). Avec la même prudence, à la suite d'une grève berlinoise, les sculpteurs d'Allemagne formèrent une société d'assistance, et, malgré les autorités excitées par un syndicat Hirsch-Duncker rival, cette société vécut.
Ainsi parvint à durer, pendant les deux années où les lois socialistes furent appliquées dans leur intégralité brutale, ce qui subsistait encore de l'organisation ouvrière.
Or, en 1880, l'industrie allemande se ranima. Depuis la crise de 1874, elle languissait. A peine une quarantaine de sociétés par actioas étaient-elles fondées chaque année : en 1880, il y en eut soudain 97 avec un capital de 115 millions de francs ; en 1881, 111 avec 249 millions.
Et, toute naturelle, la conséquence suivit :
un mouvement de grèves. Ce furent les menuisiers de Berlin qui menèrent la première un peu importante, au printemps de 80. Dès la fin de
la même année, des sociétés professionnelles, isolément, renaissaient.
Surtout, les circonstances politiques favorisèrent alors une renaissance d'organisation.
Bismarck s'était rendu compte qu'il ne suffisait point d'avoir par la force détaché le peuple des agitateurs qui avaient sa confiance ; le loyalisme ouvrier, qu'il voulait, tardait à naître. A la politique du fouet succéda celle du morceau de sucre ; à la violence, la corruption. Il déclara que, pour guérir les maux sociaux, « il fallait augmenter par des dons réels le bien-être des ouvriers ». De là le fameux message impérial du 17 novembre 1881, par lequel la royauté prussienne reconnaissait aux ouvriers le droit à du travail, quand ils sont valides ; le droit à des soins, quand ils sont malades ; le droit à du pain, quand ils sont infirmes ou vieux. De là encore les lois célèbres d'assurances, assurance-maladie (juin 83), assurance-accidents (juillet 84), assurance-invalidité et vieillesse (juin 89) : œuvre administrative et toute politique, à n'en point douter, à l'origine, mais dont l'action syndicale et la poussée socialiste feront un jour le point de départ d'une révolution.
Mais, dès alors, à cette heure des premières et solennelles déclarations, elles eurent un résultat que l'on ne souhaitait pas : un libre mouvement ouvrier, à la pleine lumière. Il fallait, pour ce coup, quelques initiatives, et elles se produisirent, remarquables.
Ce dont Bismarck avait besoin, c'était au moins d'un semblant de collaboration ouvrière,
dont il eût pu jouer, de tout son art, pour gagner les masses. Le pasteur Stocker, l'ancien prédicateur de la cour, qui avait inauguré en 1877 le mouvement chrétien-social, plus hardi, plus libre surtout que l'homme d'Etat, avait, à coup sur, le même dessein de conciliation lorsqu'il essayait en même temps, vers 1881, de créer dans la classe ouvrière tout un mouvement d'opinion.
Or, un jour que Bismarck avait souhaité d'apprendre de la bouche d'ouvriers leurs plaintes et leurs vœux, le doreur berlinois Ewald accepta l'invitation. En mars 82, il convoqua les bureaux des sociétés professionnelles de Berlin ; un comité fut nommé, de 7 membres, dont, habilement, 2 chrétiens-sociaux. Et, pour discuter l'adresse au chancelier, lès réunions se multiplièrent, confuses, enthousiastes souvent, où, après les chrétiens-sociaux, quelques vieux chefs socialistes, Hasenclever etFrôhme, parlèrent. L'idylle dura quelques mois, jusqu'au début de 83, lorsque le projet stôckerien de syndicats obligatoires vint en discussion. Les ouvriers se sentaient peu de goût pour l'enregimentement par les livrets. Et ils le dirent dans des assemblées nouvelles, où Stocker finalement fut hué, où Ewald loua Lassalle, le seul ami des travailleurs. La police alors intervint : Ewald fut condamné.
Mais des résultats étaient acquis. Le gouvernement ne pouvait plus désormais si audacieusement confondre socialisme et syndicalisme.
De plus, les sociétés professionnelles s'étaient
augmentées : au premier appel d'Ewald, elles avaient répondu 18, à Berlin même ; maintenant, au milieu de 1883, elles étaient 50. L'élan était donné ; le mouvement se poursuivit.
Dans cette renaissance, des tendances diverses se manifestèrent. C'est que les moyens étaient variés, dont la classe ouvrière pouvait faire usage pour se grouper à nouveau; c'est aussi qu'une oppression de cinq années n'avait point suffi pour effacer les divergences, pour uniformiser les conceptions diverses de l'action syndicale. Enfin, d'une manière générale, entre les intérêts immédiats et les convictions politiques, forcément, ceux qui souffrent hésitent. Et -c'était, selon les cas, l'intérêt ou la conviction qu'une organisation pouvait mieux servir.
Et d'abord, par l'effet de quelques articles de loi, le développement des caisses de secours devint énorme. La loi d'assurance-maladie d?e 1883 les respectait et libérait leurs membres de l'obligation (§ 75). Comme, à la différence des caisses obligatoires établies par la loi, elles avaient le droit de s'administrer elles-mêmes, sans intervention des autorités, comme elles fournissaient des secours en argent et n'imposaient pas un médecin désigné, comme elles s'étaient de plus organisées nationalement, assurant ainsi en tous lieux la continuation du secours, les ouvriers adhérèrent en masse. À un .eongrès de ces caisses (pour la plupart socia-
listes), à Géra, en 188G, 419.159 membres furent représentés, dont 249.741 appartenaient à 27 caisses centrales. Celle des menuisiers comp^ tait à elle sébile 72.000 membres, celle des métallurgistes 32.842. Mais le mouvement profita aussi aux syndicats Hirsch-Duncker, que les poursuites contre les socialistes, par ellesmêmes, avaient peu accrus. Ils bornaient alors leur activité aux institutions de secours. Outre leurs caisses de maladie, ils établissaient un à un, depuis 79, l'assistance en cas de chômage. Tout cela pouvait attirer: de 1878 à 1885, ils passèrent de 16.500 membres à 51.000.
Mais, si ces caisses offraient des avantages immédiats et certains, si elles contribuaient à grouper, elles ne satisfaisaient que bien insuffisamment tous ceux qui gardaient de l'action syndicale une idée plus complète et plus exacte. Pour verser aux caisses de secours de fortes cotisations, il fallait des salaires convenables ; pour les obtenir, il fallait des grèves, et des grèves heureuses ; pour les grèves heureuses, des sociétés de lutte étaient nécessaires. Mais qu'était-ce que la grève, sinon un combat* de classe ? Et si, après les lois des socialistes, le Code allemand, par son droit de coalition, reconnaissait encore comme un droit de légitime défense, la police autoriserait-elle de s'armer à l'avance pour de tels combats ?
Les ouvriers imaginèrent l'organisation flottante (lose Organisation). Dans beaucoup de villes, lors d'une grève, une assemblée générale de la corporation était convoquée : elle votait la
grève, et nommait une commission pour la diriger. A la différence d'un syndicat, c'était une union temporaire, durant juste autant que la grève. Parfois, cependant, pour des affaires à régler, pour de l'argent qui restait, des commissions demeurèrent en fonctions, encore après la lutte. D'où ridée toute naturelle de commissions permanentes, dont des assemblées générales renouvelaient le mandat, pour des buts précis. De ville à ville, en de certaines occasions, les commissions pouvaient même s'entendre. Enfin, Kessler, un architecte, étudia tout un plan d'organisation, fondé sur ces usages.
Ce fut là, pour ainsi dire, la forme nouvelle sous laquelle reparut le vieil esprit localiste, et les circonstances politiques lui donnèrent alors une force remarquable. Le parti socialiste étant désorganisé par le pouvoir, ses propagandistes exilés ou emprisonnés, ses réunions interdites, les syndicats, seuls à demi tolérés par le gouvernement, apparurent comme des groupements propres à répandre l'idée socialiste, et, parmi les syndicats, surtout ces organisations flottantes, sans caisse fixe, sans union permanente avec d'autres, capables d'entreprendre le combat politique, vraies guérillas des luttes sociales. A Berlin, en Saxe, dans les grands centres socialistes, ces organisations se multiplièrent et même se groupèrent par l'entremise des hommes de confiance. Les syndicats devenaient vraiment, comme l'avait voulu Schweitzer en 18G8, l'école socialiste des masses ouvrières.
Rien de plus instructif, en effet, qu'une lutte de salaires bien conduite, bien interprétée; et c'est pourquoi Liebknecht, en 1884, prêcha à tous les ouvriers l'adhésion aux syndicats, et aux syndicats la neutralité.
Mais pour mener la lutte ainsi, pour tenter d'influer sur la législation, bref, pour agir politiquement, il fallait renoncer aux bénéfices immédiats d'une organisation, aux institutions d'assurances, aux avantages d'une caisse fixe en cas de grève ; or, les sociétés politiques n'avaient point, on s'en souvient, le droit de se fédérer. Quelques-uns ne se résignaient qu'avec peine à l'action dispersée; malgré les déceptions passées, malgré la difficulté énorme de tonder, sous le régime d'alors, une Union naionale, bien armée pour les grèves et pour l'assistance, encore une fois, avec la certitude que c'était là le vrai moyen, ils se remirent à l'œuvre.
Sous des formes diverses, les imprimeurs, les charpentiers, les sculpteurs, en fait, avaient déjà leurs Unions nationales. Mais elles vivaient d'une vie réduite, dans l'ombre.
En 1883, pour la première fois, sous le couvert de mômeries moyen-àgeuses, bannières, musique militaire, Hock à l'empereur, le charpentier Marzian, agitateur connu, réussit à constituer une Union de son métier. Sa position était fausse : les adhérents à l'Union étaient surtout des socialistes ; la ferme intention de Marzian d'écarter toule agitation, d'éviter les grèves, de se consacrer aux «devoirspratiques»,
déçut les espérances secrètes, amena des querelles et la démission du fondateur.
Hardiment, alors, quelqu'un osa plus: à la suite d'une grève à Stuttgart, sans déguiser son but, un propagandiste connu, un socialiste déclaré, Kloss, fonda une Union véritable, pour la grève et pour l'assistance : celle des menuisiers, à la Noël de 83. Il fit céder aux groupes locaux une grande indépendance ; mais pour toute coalition, ce fut l'Union qui eut l'autorité, et sa caisse les charges. Des statistiques du marché de travail, des secours de voyage, des bureaux de placement, bref, tous les instruments de la lutte syndicale devaient être, en outre, créés par elle.
Malgré des embarras de toutes sortes, par l'énergie de Kloss qui tint bon, l'Union parvint à vivre. Et ce fut un bel exemple, ce vaste syndicat, audacieusement établi, sans crainte des lois sur les socialistes, sans souci des conditions imposées par les lois d'association, et toléré cependant par la police wurtembergeoise. À ceux qui lui disaient leurs craintes, Kloss répondait que, légafement, il était fort : le droit de coalition était inattaquable, et, par suite, l'Union fondée sur lui. Kloss avait raison :
c'était là le point faible. Le gouvernement impérial ne pouvait pas à tout propos proclamer sa sollicitude pour les ouvriers, et en même temps supprimer leur droit vital. Il le tenta cependant, en 1886.
Vers la fin de 1885, en effet, il se produisit comme un soubresaut dans le développement économique. C'est la caractéristique de ces années qui vont de 1880 à 1890 : une stagnation industrielle, avec, ça et là, quelques élans de prospérité, sans lendemain. Cette fois, les grèves qui éclatèrent, longues, obstinées, énergiquement conduites, démontrèrent les progrès de l'organisation et de l'esprit syndical tout à la fois. Une conscience aiguë de classe dénonçait les influences socialistes ; et la police estimait à plus de 100.000 les ouvriers organisés dans les syndicats de cette tendance. Les grèves parurent une menace pour la société.
Alors le Poméranien Puttkamer, que Bismarck avait appelé des cultes à l'intérieur, traça à la police ses devoirs (décrets du 11 avril 86). Il lui indiqua comment on pouvait distinguer la grève économique et la grève révolutionnaire, la grève autorisée et la grève socialiste. Et celle-là devait être sur le champ punie, dès qu'on avait acquis la conviction qu'elle était telle. La méthode n'était pas nouvelle: les juges de Louis-Philippe distinguaient ainsi jadis les grèves républicaines et les grèves ordinaires. Mais du moins, les Français d'alors n'avaient point en parole le droit de se coaliser.
On eût mieux fait de dire ici qu'on le supprimait : dans la plupart des grèves, des socialistes agissaient, et les expressions étaient vives contre la classe capitaliste. Mais le décret n'arrêta rien ; il se peut même qu'il ait eu du bon : la police prit à son compte l'échec fatal de quelques grèves.
En tout cas, ce fut un temps insupportable de chicanes, de procès, de taquineries décourageantes. Ce fut l'époque où Ton exploita contre les syndicats tous les paragraphes des lois d'association; contre les grandes unions, ceux des sociétés politiques ; contre les unions locales, ceux des sociétés pour l'assurance. Les caisses de secours elles-mêmes n'échappèrent point à la persécution. Comme leur concurrence était redoutable pour les caisses obligatoires, celles-ci, se fondant sur l'ambiguïté d'un paragraphe de la loi de 83, entreprirent contre elles une campagne de procès, où la magistrature souvent, de 1887 à 1890, leur donna raison.
C'étaient là des mesures peu propres à rallier les ouvriers. D'élection en élection, les voix socialistes augmentaient : en 1884, 550.000 ; en 1887, 763.000; en 1890, 1.427.000. Toutes les entraves exaspéraient l'esprit de solidarité^ En 1889, lorsqu'un nouveau temps de prospérité survint, une fois encore, brusquement, des grèves éclatèrent de toutes parts.
Une surtout eut un énorme retentissement :
celle des mineurs. Dans cette corporation, restée religieuse profondément, soumise par un vieux système de caisses de secours (Knappschaften) à une sorte de tutelle des patrons et de l'Etat, la grève eut l'extension immense, la formidable rapidité des primitifs entraînements des populations opprimées. Les « politiciens » n'y étaient pour rien; des revendications purement professionnelles, une élévation de salaire de 15 à 25 0/0, et le calcul du jour au jour des
huit heures de travail, en furent la cause. Au 14 mai, 100.000 mineurs étaient en grève en Westphalie ; et dans les autres bassins, dans celui de la Saare, en Saxe, en Silésie, les camarades quittaient individuellement le travail par milliers. l
Ce fut le jeune empereur, Guillaume II, qui arrêta la grève : sur le conseil de Hinzpeter, son ancien précepteur, il reçut des délégués ouvriers ; il leur dit sa haine des social-démocrates, mais sa volonté aussi de faire rendre justice à chacun. Il obtint des patrons quelques concessions, et le travail reprit. Les mineurs westphaliens remercièrent l'empereur, et fondèrent une Union où les idées socialistes bientôt régnèrent.
Il était de fait que la brutalité ni les taquineries n'avaient eu raison de l'effort ouvrier. Une politique nouvelle était nécessaire. Déjà, du vivant de Frédéric III, Herrfurth avait remplacé Puttkamer et s'était montré tolérant pour les syndicats. Par le décret de février, Guillaume II formula ce que devait être l'œuvre nouvelle de l'Etat : le développement des assurances, de la protection ouvrière, à laquelle Bismarck naguère posait des limites étroites, « le droit des ouvriers à une égalité légale ». En mars 90, la loi des socialistes ne fat pas renouvelée. Le temps d'épreuve était passé.
Après douze ans, quels étaient les résultats de la tentative bismarckienne ?
Le parti qu'il voulait briser s'était accru, et par la lutte il avait acquis de la cohésion, de l'esprit de sacrifice. Les syndicats, qu'il avait anéantis comme des foyers de révolution, s'étaient reformés, plus nombreux, et avec une science des lois, une habileté procédurière, propres à déjouer toutes les grosses ruses de la police. Les ouvriers organisés dans les syndicats socialistes étaient 50.000 en 78, 350.000 en 90. Et 41 feuilles syndicales avec 201.000 abonnés remplaçaient les 14 journaux interdits en 78.
En regard des socialistes, les Hirsch-Duncker^ eux aussi, s'étaient accrus. De 16.500 membres en 1878, ils étaient passés, en 1891, à 63.000. Mais, en fait, si l'on songeait que leurs œuvres d'assistance étaient toutes instituées, et si Ton réfléchissait à la paix sans interruption dont ils avaient joui pendant ces douze années d'insécurité pour tous autres, le résultat était médiocre.
Au moins démontrait-il ce que Bismarck enfin avait obtenu : l'union désormais indissoluble, dans la majorité des consciences ouvrières, de Fidée socialiste et de tout effort. Ce que Bismarck avait réalisé, c'était la vieille pensée schweitzérienne de 1868. Par la persécution, l'action politique et l'action syndicale, en 1890, se trouvaient étroitement unies, confondues môme.
Or, cette confusion n'était point sans danger pour le développement de l'action syndicale.
Pendant la durée des lois d'exception, en effet, c'étaient les syndicats qui étaient devenus le moyen essentiel de propagande et de groupement. Sous le prétexte de législation ouvrière, ils parvenaient à s'occuper des affaires politiques.
En 1890, il devint donc de nouveau permis à des socialistes d'avoir une vie politique, de former des sociétés. Mais, aux termes des lois sur les associations, ces sociétés politiques ne pouvaient point s'unir entre elles, se fédérer.
Or, pour les besoins économiques, pour les secours de grève, pour des institutions d'assistance, l'union était indispensable entre les diverses sociétés. Et alors ce fut le problème, un problème d'organisation : fallait-il former de vastes unions et renoncer à l'action politique, ou demeurer isolés, ne communiquer, comme le parti même, que par des hommes de confiance, et renoncer aux bénéfices certains de l'Union centrale?
Sur cette question, la vieille opposition repa» rut, celle des localistes et des centralistes : les uns voulant continuer la propagande socialiste ; les autres, socialistes aussi convaincus, membres aussi dévoués du parti politique, cherchant uniquement dans les syndicats les moyens de développer la puissance économique, la force de résistance {Wider stands fàhigkeit) du prolétariat. C'est l'honneur de la classe ouvrière allemande, que, de York aux membres actuels de la Commission générale, dans toutes les circons-
tances, des militants se soient trouvés, qui aient toujours gardé de l'œuvre syndicale et de ses rapports avec Faction politique une conception nette et juste.
De 1890. à 1896, au milieu d'une crise économique, en dépit d'hostilités graves, ils firent triompher leur idée. Et l'avenir dû-syndicalisme allemand fut décidé.
A peine, en effet, les syndicats se sentirentils plus libres, que quelques-uns songèrent à rassembler leurs forces dans une organisation centrale. Le 16 novembre 1890, à Berlin, une conférence de 77 présidents et secrétaires de syndicats établit à Hambourg une commission générale qui devait convoquer un Congrès, préparer un plan d'organisation centrale et, en attendant, défendre le droit de coalition, soutenir dans leurs résistances les organisations isolées , répandre dans les métiers les plus pauvres et les- contrées les plus arriérées l'habitude de l'organisation. Une cotisation, mal payée, de 1 pfennig (1 centime 1/4) par trimestre et par membre, ne pouvait lui permettre de remplir complètement ces devoirs immenses :
pour soutenir une grève des ouvriers en tabac de Hambourg, elle dut même recourir à un emprunt de 131.687 fr.
Le 14 mars 1892, se tint, à Halberstadt, le premier Congrès des syndicats d'Allemagne.
208 délégués y assistaient, représentant 303.519 ouvriers. Kloss, le fondateur de l'Union des menuisiers, et Legien, un tourneur de Hambourg, présidaient.
C'est là que la querelle éclata, quand la commission soumit son plan d'organisation.
Elle proposait le groupement des syndicats isolés dans des Unions de métiers, débranches {Branchenorganisationen), comme le plus propre à la propagande et à l'action syndicale. Et, comme quelques centralistes allaient plus loin, réclamaient, pour économiser des frais d'administration, de vastes Unions d'industries (Industrieverbandë), Legien leur répondait que, dans l'état présent de l'industrie, avec les différences énormes existant entre les branches, cette organisation par brandies était la seule possible. Opposants irréductibles, les localistes, dénonçant l'esprit de corps des grandes Unions, et proclamant l'impuissance économique du prolétariat, s'opposaient à toute centralisation gênant l'action politique. Après des discussions vives, ce fut, par 148 voix contre 37 et 11 abstentions, une résolution des ouvriers du bois qui fut votée : c'était à la centralisation par branches que le Congrès se ralliait, mais il recommandait, dans les industries où c'était possible, de former des cartels entre les diverses branches. Dans cette organisation, les sociétés locales ne sont plus que des intermédiaires : la direction des grèves, des institutions d'assurance, appartient à l'Union centrale, qui est le vrai syndicat.
Le Congrès invita les sociétés locales à s'affilier aux Unions centralisées. Celles-ci protestèrent et se retirèrent, créant ainsi une scission dans le mouvement syndical socialiste. Mais elles n'étaient qu'une petite minorité.
La Commission générale fut maintenue. Mais elle n'eut plus à soutenir les grèves. Elle resta chargée: 1° de la propagande pour l'organisation des ouvriers; 2° de réunir les statistiques nécessaires à Faction syndicale; 3° d'établir des statistiques sur les grèves; 4° de publier un journal (qui fut le Correspondant de la Commission générale des Syndicats d'Allemagne) ; 5 a des relations internationales.
Sous la direction de Legien, élu président à l'unanimité, elle se mit à l'œuvre, péniblement. Les circonstances économiques étaient défavorables : l'élan industriel de 1889, encore une fois, n'avait point duré. Jusqu T en 1895, ce fut un temps de dépression, d'activité médiocre.
Les Unions, entravées par le fort chômage, persécutées souvent encore par la police, vivant toujours dans la même insécurité juridique — Hirsch, en effet, n'avait point réussi à leur faire donner la personnalité civile (1892-93), — gênées enfin par leslocalistes dans leur propagande, payaient mal les cotisations, répondaient mal aux statistiques, mais se montraient d'autant plus exigeantes. L'agitation, entreprise dans la Prusse orientale, semblait sans succès. I>e 1891 à 1893, par suite des pertes subies par les syndicats des mineurs, le mouvement syndical parut même être en décroissance : en 1891,. il y avait dans les Unions centrales 277.659 mem- 1 bres, en 1892, 237.094, en 1893, 223.530.
Tandis que le parti politique s'accroissait encore en 1893 de 359.000 voix, on pouvait se demander si le mouvement syndical avait vrai-
ment quelque avenir en Allemagne. Bebel ne le croyait point en 1893 : au Congrès de Cologne, il tenta de démontrer l'impuissance de ces sociétés, en face d'un Krupp ou d'un Stumm, <et combien la législation, les assurances, par •exemple, réduisaient leur champ d'action, en comparaison de celui des Trade-Unions anglaises.
Surtout, une question préoccupait les militants. Depuis rétablissement de la Commission générale, ce n'était plus seulement dans le vaste ensemble du parti socialiste que les efforts syndicalistes trouvaient leur unité. La Commission générale les avait groupés : dans le parti même, elle avait formé une organisation nouvelle, autonome. Et, si, sans doute, il ne s'agissait point d'une action syndicaliste révolutionnaire opposée an parlementarisme, si les « Jeunes », qui, vers 1891, ont développé ces idées, ne trouvèrent jamais un appui solide dans les grandes Unions, du moins, ce dualisme de direction, un Comité de parti, une Commission des syndicats, compliqué bientôt de divergences et dç querelles personnelles entre Legien et Auer, forcément inquiétait. C'est que tout l'esprit socialiste allemand tient dans ce seul mot : organisation.
Au Congrès de Cologne, la querelle éclata.
Des ouvriers qui avaient délégué à un congrès d'économistes bourgeois furent accusés par Bebel de prendre le chemin de Canossa. Le parti affirma pourtant sa sympathie pour les syndicats ; mais la Commission fut discréditée.
De là, un mouvement de désaffection, de défiance dans le monde syndical lui-même. Et à toutes occasions, des attaques rudes. Il fallait en finir une bonne fois.
Ce fut l'œuvre laborieuse du Congrès de Berlin, le 4 mai 1896. 139 délégués y assistèrent, représentant 271.141 membres. Par la bouche de Legien, la Commission se défendit ; elle laissa tomber les vieilles querelles, ramena au point ce que l'on disait de ses plans ténébreux, expliqua les difficultés de son travail. Ses ennemis allèrent jusqu'à demander la suppression de cet organe coûteux d'administration, et son remplacement par un simple correspondant. Pendant six séances, la lutte fut chaude. A la fin, une commission fut nommée, dont l'imprimeur Dœblin fut le rapporteur, et sa résolution, à quelques détails près, fut adoptée. La Commission subsista. On lui réduisit sa finance, de 5 pf. à 3 par membre et par trimestre. On lui refusa la constitution d'un fonds de grève. A côté d'elle, un comité fut établi, composé de délégués des bureaux des Unions, et qu'elle dut tenir au courant de ses travaux.
Elle vivait pourtant. Et son existence prouvait précisément que la grande majorité des syndicats socialistes étaient décidés à poursuivre, à côté et en dehors de l'action politique, la besogne qui leur était propre : celle de défendre et de développer, dans la société présente, la force du prolétariat.
Ils le pouvaient désormais. Leur organisation
se trouvait assurée, et elle allait être acceptée par tous, unanimement. Surtout, après» ces années d'épreuve et de préparation intérieure, ils avaient des hommes. Un personnel syndical s'était constitué, des esprits pratiques et sûrs, des hommes d'affaires, ceux du prolétariat, joignant à l'habileté financière ou procédurière un dévouement obstiné et de vigoureux espoirs.
Entre- tant d'autres, citons Legien, le président de la Commission générale, von Elm, de Hambourg, Martin Segitz de Nuremberg, Timm, aujourd'hui à Munich, Dœblin, le typographe, Otto Hué, le mineur, combattants de la première heure.
Quand l'industrie allemande, soudain, prit son essor, les syndicats étaient prêts.