L'ESSOR
En 1895, For affluait dans les banques allemandes ; les industries, de plus en plus concentrées, avaient perfectionné leur technique ; des réserves de forces, eu hommes, en argent, étaient disponibles. Il suffisait d'un léger choc pour les mettre en branle. Ce furent les applications électriques qui le donnèrent. Force motrice, lumière, tramways, dans toutes les villes, les entreprises se multiplièrent, puis les usines de construction ; et à leur service, enfin, la métallurgie, les mines, elles aussi, prospérèrent. Les sociétés par actions appelèrent de nouveau les capitaux : 161 furent fondées en 1895, 182 en 96, 254 en 97, 329 en 98, 364 en 99, 261 en 1900. Grâce à elles, la grande industrie put déployer ses énergies.
Alors, (Irius les masses ouvrières, augmentées el rassemblées, les organisations syndicales grandirent rapidement en nombre et en puissance. Les syndicats Hirsch-Duncker passèrent de 70.000 membres en 1895 à 80.000 en 1897.
El les unions centralisées (socialistes) qui, depuis h ans, oscillaient entre 237.000 membres
*®2) et 246.000 (1894) passèrent de 259.175 en
1895 à 329.230 en 1896, et à 412.359 en 1897. Enfin, des populations ouvrières que l'idée d'émancipation n'avait pas encore secouées éprouvèrent alors matériellement la nécessité de l'organisation professionnelle. Les partis j>olitiques qui les maintenaient dans leur clientèle,, parti chrétien-social et centre catholique, par contre-coup, eux aussi, commencèrent à s'en préoccuper.
C'est, en effet, dans ces années, de 1894 à 1897, que les premiers syndicats chrétiens ont été fondés, et la rapidité de leur développement a étonné.
A la vérité, ils avaient leur origine dans un mouvejnent ancien déjà. A la première période du capitalisme, dans les prolétariats désemparés, les clergés, fatalement, exercent une action. A ce moment, la croyance règne encore que la charité peut adoucir et même guérir le mal social inexpliqué qui se manifeste; et ceux qui prêchent la charité sont entendus. Les aspirations ouvrières, groupées, dirigées, et contenues par eux, viennent alors renforcer les philanthropies confessionnelles. Plus particulièrement, dans cette Allemagne du milieu du xix e siècle, si profondément engagée encore dans la vie médiévale, la vieille tradition persista longtemps, qui plaçait sous le haut patronage des Eglises les associations de mutualité.
I>e là, tout un mouvement de christianisme social, qui commence, dès 1860, avec l'œuvre de
l'évêque de Mayence, Ketteler, contemporain de Lassalle, qui se manifeste en Bavière, en Westphalie, dans la Prusse rhénane, par la fondation de sociétés catholiques ouvrières considérables, et qui, depuis l'initiative de Stocker en 1877, et celle du mineur Fischer en 1882, à Gelsenkirchen, a trouvé une imitation dans le monde luthérien. U Association populaire pour V Allemagne catholique et F Union générale des sociétés ouvrières évangéliques d'Allemagne groupent aujourd'hui encore près de 300.000 ouvriers.
Or, vers 1891-92, les ouvriers de ces sociétés s'aperçurent qu'il ne suffisait point « de réveiller et de développer parmi leurs coreligionnaires le sentiment évangélique » ou catholique pour améliorer leur sort. Ils virent souvent, dans leurs corporations, l'influence exercée par des syndicats de socialistes détestés. La valeur incontestable du groupement professionnel leur fut démontrée.
En 1891, un des chefs des sociétés ouvrières catholiques, le D r Oberdôrffer, pour répondre à ce besoin, proposa de créer dans les sociétés des sections professionnelles {Fachabteilungen); le D r Hitze, un autre chef, en rédigea les statuts, et, en 1894, l'assemblée générale des présidents des sociétés catholiques ouvrières, à Wurtzbourg, les adopta. Les sections avaient pour but l'enseignement professionnel, la connaissance des lois ouvrières, « enfin de faire appel aux patrons, aux autorités, au gouvernement, pour améliorer la condition des travailleurs ». La grève fut même envisagée comme un dernier moyen à employer.
L'idée eut peu de succès ; les sections fondées furent peu nombreuses. Si Ton voulait agir professipnnellement, devait-on par surcroît limiter le groupement aux fidèles d'une certaine Eglise ? Il fallait des sociétés fortes, nombreuses. Mais pouvait-on s'unir à des libéraux sans croyance ? à des socialistes, organisateurs de la lutte de classe ? Non, bien certainement. Il ne restait donc alors que l'union des chrétiens, de ceux qui croyaient en Dieu, à la société actuelle, de ceux qui unanimement haïssaient les sans-patrie. Mais cette union même, les chefs pouvaient-ils la prêcher ?
Ce fut une initiative ouvrière qui décida, et les chefs suivirent. En 1894, en effet, comme six délégués d'un syndicat socialiste avaient prétendu représenter à un congrès international, à Berlin, tous les mineurs du bassin de la Ruhr, un grand mouvement de protestation entraîna unanimement tous les non-socialistes, catholiques ou évangéliques. Le 28 octobre 1894, fut constitué à Essen, sous le nom de Syndicat des mineurs chrétiens de Dortmund y le premier syndicat chrétien. Il eut un caractère nettement professionnel ; il affirma qu'au besoin, il ne reculerait pas devant la grève pour faire aboutir ses revendications, modérées d'ailleurs.
Ainsi, la question de croyance passait au second plan. Les deux confessions n'allaient plus chercher dans les unions syndicales un moyen de propagande. Elles voulaient « étouffer les vieilles querelles ». Elles n'avaient plus
qu'un même but : préserver les ouvriers de la propagande socialiste, les garder sous leur tutelle. Comme une action professionnelle, purement ouvrière, sans direction extérieure, eût conduit peut-être à un rapprochement avec les socialistes, les deux clergés entreprenaient ensemble de conduire le mouvement. La formule a été souvent répétée dans les brochures ou les congrès -, « le mot chrétien signifie anti-socialiste ».
Les deux partis avaient vu juste, et il était temps. Tel était le besoin d'organisation que l'exemple, à peine donné, fut immédiatement suivi. En 1894, à Trêves, les ouvriers de chemins de fer, en 1895, les briquetiers de Lippe, en 1896, les ouvriers en textiles de Bavière, en 1897, les mineurs et métallurgistes de Bonn, les ouvriers en textiles d'Aix-la-Chapelle fondèrent des syndicats chrétiens. Tous proclamèrent leur fidélité à l'empereur et à l'Empire, leur opposition au socialisme, leurs intentions conciliantes.
Ce fut en vain, pour le moins en ce qui touche les patrons. Des grèves comme celle des mineurs de Piesberg, en 1898, démontrèrent leur répugnance à traiter avec leurs ouvriers, fussent-ils chrétiens.
Socialistes ou chrétiens, en effet, peu importait aux entrepreneurs. Mais, dans ces années de grandes affaires, l'accroissement nouveau
des organisations ouvrières les inquiétait, les irritait.
Déjà, lors de la publication du message de février 1890, Bueck, un représentant des industriels, avait déclaré que les patrons allemands ne traiteraient jamais d'égal à égal avec des délégués d'organisations ouvrières. Alfred Krupp, au même temps, proclamait qu'il serait maître dans son usine, comme un « seigneur sur sa terre ».
Or, dans les années de prospérité, les ententes pour la vente, les cartels, les trusts, si nombreux en Allemagne, Tinrent renforcer cet esprit d'autoritarisme tout patriarcal. Aux organisations ouvrières, des organisations patronales s'opposèrent, organisations d'autant plus fortes que la concurrence contraignait souvent d'y adhérer tous les producteurs d'une même industrie. L'idée de profiter de cette puissance nouvelle pour mater la classe ouvrière, se présenta naturellement à l'esprit des outranciers {S char fmâcher). La menace des lock-out systématiques pesa sur le prolétariat allemand.
Ce qu'il y eut de grave, c'est qu'en 1897, par l'influence d'un gros industriel, le baron von Stumm, ces idées devinrent en faveur en haut lieu. C'était en effet le temps où la production allemande commençait à inquiéter l'Angleterre et l'Amérique. L'orgueil germanique se vit maître du monde. Le rêve impérialiste hanta le cerveau de l'empereur. La plus-value capitaliste importa au patriotisme ; les ouvriers grévistes devinrent des traîtres à la cause nationale. L'in-
dustrie anglaise, déclarait Stumm, souffre du trade-unionisme ; l'industrie allemande n'est forte que par la discipline qui y règne encore. Pour la grandeur allemande, il faut que, dans l'armée ouvrière, la discipline soit maintenue.
Les syndicats subirent un dernier assaut.
Le 17 juin 1897, Guillaume II déclara qu'il fallait étouffer toute tentative de bouleversement, punir de la peine la plus sévère l'ouvrier qui empêchait de travailler son collègue voulant travailler. Le 6 septembre, même discours: l'empereur annonce qu'il protégera le travail national, que la loi solennellement promise pour la liberté de ceux qui veulent travailler sera bientôt proposée ; et cette loi enverra à la maison de réclusion (Zuchthaus) « quiconque empêchera un ouvrier allemand d'accomplir son travail ».
Le 11 décembre, une circulaire confidentielle du comte Posadowsky consulta à ce sujet les gouvernements confédérés. En janvier 98, le Vorwœrts publia cette circulaire, donna l'alarme. Une vive discussion s'engagea alors au Reichstag entre Stumm et les représentants politiques du mouvement syndical des trois directions :
Legien et von Elm, Rœsicke, le libéral, Lieber et Hitze, du centre. Et lé Reichstag se montra sympathique à l'effort ouvrier.
En même temps, toutes les organisations syndicales, de toutes leurs forces, protestaient. La Commission générale entreprenait dans toute l'Allemagne une agitation énorme. Plus de trois millions et demi de feuilles volantes furent
répandues dans tout le pays. Elle multipliait les meetings. Elle adressait au Reichstag un long mémoire sur le droit de grève.
Le gouvernement cependant s'obstina, présenta son projet de loi. Le Reichstag ne lui fit même pas l'honneur de le renvoyer à une commission (20 novembre 99).
Cette ibis, on en resta là.
Une révélation ultérieure a démontré quel combat de classe fut engagé alors : le comte Posadowsky, secrétaire d'Etat de l'intérieur, avait sollicité et reçu de Y Union centrale des Industriels allemands, célèbre comme étant l'union de tous les outranciers, 15.000 francs pour soutenir le projet de loi.
Depuis lors, les syndicats n'ont plus été directement inquiétés. Leur condition juridique, il est vrai, est restée précaire; depuis 1895, tous les efforts de leurs amis ou représentants, pour leur faire reconnaître la personnalité civile par simple inscription, ont régulièrement échoué contre l'opposition du gouvernement prussien. Même d'après le Gode civil de 1900, comme le tribunal chargé de tenir le registre des inscriptions, par lesquelles les associations obtiennent la personnalité civile, peut opposer son veto, si une association poursuit un but social ou politique, — les syndicats sont encore à la merci des autorités.
Mais, et c'est là l'intérêt de leur histoire la plus récente, par leur nombre encore accru, par le développement de leurs œuvres d'assurances, par la part qu'il prennent, de plus en plus
grande, aux applications et au développement de la législation sociale, ils sont devenus, dans les dernières années, un des organes essentiels de la production industrielle allemande. Un gouvernement despotique pourra leur refuser longtemps encore la personnalité juridique ; il pourra contrarier leur propagande ; il ne pourra plus tenter de les anéantir, sans désorganiser du même coup la production allemande, bien plus, sans désorganiser ses propres services.
Il nous reste à décrire comment cette puissance inouïe a été acquise.
Elle est due, en première ligne, à l'accroissement continu des organisations syndicales.
Si les sociétés Hirsch-Duncker, organisations vieillotes et figées, ne réagissent plus que faiblement à toutes les secousses de la vie politique ou industrielle (86.000 membres en 1899, 91.000 en 1900), les jeunes organisations chrétiennes et les vigoureuses Unions socialistes ont accompli, dans les dernières années, des progrès comparables à ceux des Unions anglaises après 1850. Au temps de leur premier congrès, à Mayence, en 1899, les syndicats chrétiens se comptaient 23 avec 102,590 membres. En 1900, ils se disaient 161.517. Et d'autre part, les Unions socialistes passaient de 493.742 en 1898, à 580.473 en 1899, et à 680.427 en 1900.
En môme temps, les divers groupes ache-
vaient leur organisation. Ceux qui n'en étaient pas pourvus se donnaient cette forme centralisée dont les Unions socialistes avaient déjà démontré l'efficacité. A Mayence, en 1899, F Union des syndicats chrétiens fonda un Comité central, chargé des mêmes fonctions que la Commission générale : propagande, statistique, journal et représentation des intérêts communs. Et les localistes eux-mêmes établissaient en 1897 une commission d'affaires, tenaient des congrès, fondaient une Union en 1901. Enfin, en 1899 et en 1902, à Francfort et à Stuttgart, les deux congrès des syndicats adhérant à la Commission générale définissaient les fonctions respectives des Unions et des cartels, c'est-àdire des groupements locaux, correspondant à peu près à nos bourses du travail.
Isolément, les syndicats développaient leur richesse, leur vigueur intime. Jusqu'aux dernières années, le préjugé régnait encore que les cotisations devaient être minimes pour qu'on pût grouper de très nombreux membres. On oubliait seulement qu'il fallait aussi les retenir, et on ne le pouvait pas si on ne leur assurait des avantages sensibles, c'est-à-dire sans de grandes ressources. Peu à peu les cotisations furent votées de plus en plus hautes : en 1891, parmi les Unions centralisées, sur 36, 14 levaient une cotisation hebdomadaire inférieure à 18 centimes (15 pf.), 20 une cotisation inférieure à 25 centimes. En 1902, sur 60 unions, une seulement lève une cotisation inférieure à 18 cent., 6 une cotisation inférieure à 25.
Et c'est aussi une preuve manifeste de la vitalité croissante des syndicats, que l'établissement de fonctionnaires spéciaux, secrétaires d'Unions, secrétaires de cartels, secrétaires ouvriers, trésoriers, dont le travail de plus en plus étendu, et de plus en plus apprécié, appelle une rétribution de plus en plus haute. Les congrès des Unions centralisées en 1899 et en 1902 se sont préoccupés de leur condition. Le congrès de Francfort a chargé la Commission générale de travailler à des institutions de mutualité, permettant aux syndicats d'assurer à leurs fonctionnaires le paiement d'une pension de retraite. Le congrès de Stuttgart a décidé la création d'une caisse de secours aujourd'hui constituée.
Grâce à ce développement des organisations, à cet accroissement des ressources, les syndicats ont pu, dans les dernières années, commencer d'accomplir leur tâche dans toute sa plénitude.
Et d'abord, à l'expérience, cette tâche a été mieux comprise.
Qu'ils reconnaissent l'existence de la lutte de classe, et qu'ils eh fassent délibérément le principe même de leur action, comme les syndicats socialistes, — qu'ils la nient, comme les syndicats Hirsch-Duncker, — ou qu'en la reconnaissant, ils rêvent de l'adoucir, comme les chrétiens, — tous ils se proposent aujourd'hui comme but d'améliorer matériellement et mo-
raieraient le sort de l'ouvrier dans la société actuelle, en exerçant une action sur les conditions du travail. De meilleures conditions de travail, un salaire plus haut, une journée plus courte, voilà, pour tous, le but immédiat; un prolétariat vigoureux, instruit et riche, — les socialistes ajoutent : pour les luttes futures d'émancipation, — voilà, pour tous aussi, le but dernier.
Mais comment atteindre à ces résultats ?
Hirsch a dit : Par l'entente avec les patrons. • — Mais, sans, principes communs de droit, répliquent les socialistes, une entente est-elle possible ? Et peut-il exister un régime de droit, véritablement commun, qui ne conduise tout droit à la suppression du salariat ? Dans le régime du salariat, la guerre est en permanence ; et elle n'aboutit jamais qu'à des transactions éphémères. Les Hirsch-Duncker et les chrétiens, eux aussi, ont dû faire la guerre. Quant aux socialistes, c'est pour la bien faire qu'ils ont, dès l'origine, fondé des syndicats.
Mais, méthodique et réglée, la guerre est toujours la guerre, entre classes comme entre nations. Qu'il n'y ait donc désormais que les guerres indispensables, puisqu'en matière sociale, au moins, il en est encore de telles.
Pour cette limitation des grèves, il faut des syndicats puissants, capables d'obtenir, par le simple fait de leurs forces, des conventions avantageuses, capables de les mettre en vigueur.
En fait, au cours des dernières années, les syn-
dicats ont pu souvent, par une simple entente, faire une économie de grèves. Et surtout, des conventions de tarifs entre syndicats ouvriers et syndicats patronaux ont commencé d'être conclues.
Dès 1873, les imprimeurs, puissants déjà, avaient conclu la première, et durant 18 ans elle fut en vigueur. En 1891, lors d'un renouvellement, les patrons refusant la journée de neuf heures, une grève éclata, qui ruina la fédération. Comme elle s'était reconstituée, et fortement, en 1896, elle obtint un nouveau traité, la liant pour cinq ans, elle et le syndicat patronal, et accordant la réduction d'une demi-heure de travail, avec une augmentation de 62 centimes 1/2 (50 pf.) par semaine.
Le syndicat des imprimeurs adhérait à la Commission générale. Une question grave se posa. N'avait-il pas méconnu, en établissant le tarif, de concert avec les patrons, les conditions mêmes de la lutte de classe ? Quelques-uns, parmi les typographes, accusèrent le comité de professer comme Hirsch l'harmonie des intérêts; Gasch, rédacteur du journal de l'Union, fonda un syndicat rival.
La question fut portée devant le congrès des syndicats socialistes en 1899. Dœblin, le président de l'Union, exposa que la lutte ne vaut pas pour la lutte même, et qu'il ne s'agit pas pour les organisations ouvrières d'aiguiser artificiellement les antagonismes de classes, mais d'obtenir desrésultats pratiques. Le congrès, presque unanime, considéra que par les conven-
lions de tarifs les patrons reconnaissaient l'égalité de droit des ouvriers dans la fixation des conditions de travail, et qu'il fallait chercher à établir de telles conventions partout où des organisations patronales fortes en assuraient Inexécution. L'Union des maçons, en 1899, a suivi l'exemple des imprimeurs, et plusieurs autres depuis.
Les syndicats ont accepté cette tactique nouvelle, mieux adaptée à leur force croissante, et propre à rendre plus efficace leur action directe.
Longtemps, pour une grande partie des syndicats allemands, pour les syndicats socialistes surtout, cette action directe par la grève ou par la pression exercée sur les patrons, a été presque la seule. A peine se trouvait-elle soutenue par quelques institutions indispensables à l'œuvre de combat, comme le journal professionnel et l'assistance aux militants poursuivis par la justice. Les syndicats, sans cesse à la merci de la police, tracassés comme institutions d'assurances, dès qu'ils avaient quelques sous dans leurs caisses, ne pouvaient guère songer à accumuler les capitaux nécessaires pour des œuvres d'assistance. Surtout, l'efficacité de ces œuvres pour l'action syndicale n'apparaissait point clairement. Et les syndicats Hirsch-Duncker qui, dès l'origine, les avaient pratiquées, n'en avaient fait, effectivement, que de pures institutions de mutualité.
Mais, dans les dernières années surtout, les syndicats se sont avisés que ces œuvres bien conduites pouvaient exercer une action certaine sur le marché du travail. Les secours pour le voyage, l'assistance en cas de chômage et le placement des membres ont été reconnus comme des armes propres à soutenir et à compléter la lutte directe. Dans beaucoup d'Unions, la résistance à leur établissement a été vive : créer ces secours, en effet, n'était-ce point se soumettre complètement aux conditions de la société présente, abandonner toute lutte, faire comme les libéraux : remédier çà et là aux misères individuelles ? N'était-ce point à l'Etat qu'il appartenait d'assurer du travail et de garantir contre le besoin le peuple ouvrier ? Les syndicats n'avaient point à se transformer en so ciétés de secours mutuels pour décharger l'État de ses devoirs.
A ceux qui, au congrès de Berlin, en 1896, présentaient ces arguments, d'autres, comme Segilz, répliquaient qu'un syndicat n'était fort que s'il avait un effectif nombreux et stable, que les œuvres d'assurances seules pouvaient retenir les membres, et ils démontraient que, par les secours de voyage et de chômage, on pouvait agir favorablement sur les conditions de salaire et de travail. Le viaticum dégageait le marché, permettait aux forces les plus mobiles d'aller chercher ailleurs un emploi ; le se^ cours au chômeur lui permettait d'attendre, sans contribuer, par ses offres désespérées, à l'avilissement des salaires. Le congrès approuva
ces dernières idées : il conseilla aux Unions d'établir, des qu'elles le pourraient, l'assistance contre le chômage.
Le conseil a été suivi. En 1877, il n'y avait encore que 14 Unions donnant des secours aux sans-travail ; en 1901, il y en avait 21 ; en 1902, 26. La même année, sur 60, 41 de ces organisations accordaient à leurs membres des secours de voyage. Dans les syndicats chrétiens, ces institutions utiles sont encore sans grande importance. Les Hirsch-Duncker les possèdent tous, depuis 1895.
C'est à ce service qu'il faut rattacher, dans l'organisation syndicale, les auberges ouvrières. Ouvertes à tous, aux non-syndiqués comme aux syndiqués (pour permettre aux seconds de gagner les premiers), elles assurent à l'ouvrier arrivant dans une grande ville des conditions de vie convenables et modiques. Elles sont tantôt des entreprises privées, contrôlées par le cartel, tantôt la propriété du cartel lui-même.
Là, en effet, les organisations locales entrent en scène. Si c'est à l'Union centrale, munie de fortes ressources, qu'il appartient de fournir les secours de chômage et de voyage, ou encore d'établir dans chaque corporation la statistique générale du marché de travail, il faut que quotidiennement, pour le placement, pour les rapports avec les autorités, pour toutes les circonstances locales, intéressant plus ou moins la défense du salaire, le syndicat de l'endroit intervienne. Mais, seul, le petit groupe de 100 ou 200 membres qu'une Union de métier comptera
dans une ville moyenne aura-t-il le pouvoir d'accomplir cette tâche de jour en jour plus complexe ?
Rapidement, les syndicats d'une même ville ont senti le besoin de s'unir afin de rendre à leurs membres tous les services attendus. Dans ses statuts-types, Hirsch avait décidé que des unions locales [Ortsverbande) seraient fondées, auxquelles les syndicats d'une même ville seraient contraints d'adhérer. En 1892, cette obligation a été supprimée, mais les unions locales ont continué de se développer. Elles étaient 128 en 1902.
Mais ce sont surtout les cartels des syndicats socialistes qui, par le développement même de la vie des Unions centrales, ont pris dans les dernières années une remarquable extension.
365 cartels, comprenant 4.742 organisations, avec 614.722 membres, ont répondu en 1902 à l'enquête annuelle de la Commission générale. Or, parmi ces cartels, 103 ont établi un bureau de renseignements, 77 possèdent une salle de réunion, 29 une auberge centrale, 160 une auberge chez un restaurateur soumis à leur contrôle ; 19 possèdent déjà leur maison des syndicats, où tous les services spéciaux, bureaux des diverses Unions, auberges, restaurants, salles pour assemblées et pour fêtes, bibliothèques, salles de lecture, se trouvent rassemblés.
En 1900, le prolétariat berlinois a inauguré la sienne, un vaste et solide palais ouvrier, dont la façade de briques rouges est venue
mettre un peu de joie dans les grisailles mono* tones du faubourg de l'Est 1 .
Ainsi se complète peu à peu cet ensemble systématique d'institutions qui servent aux ouvriers à défendre leur salaire.
Mais, par une logique naturelle, l'aide de plus en plus certaine apportée aux travailleurs par les institutions diverses les incite de plus en plus à recourir au syndicat, pour tous les embarras de la vie quotidienne. Si l'ouvrier ne vit que de son salaire, et si c'est le syndicat qui le lui garantit, comment ne ferait-il pas appel à son organisation, dès que, sous une forme ou une autre, sa force de travail se trouvera menacée ?
De là l'extension continue de l'action syndicale. La salubrité de l'atelier, les mesures de protection contre les accidents, l'assistance en cas de maladie et en cas d'invalidité, les questions même d'habitation, d'enseignement professionnel, ont appelé fatalement l'attention des sociétés.
Mais ici elles se sont heurtées à une action d'une autre sorte: celle de l'Etat.
Depuis l'initiative toute politique du prince de Bismarck, en 1881, la législation ouvrière, en dépit de ses intentions mêmes, s'est déve-
1. Nous donnons entête de cette étude une reproduction de l'excellente photographie qu'en a publiée le Vorwa'Hs.
loppée. Les lacunes des premières institutions d'assurances ont été comblées par des novelles successives. La protection ouvrière est en voie d'être établie ; les femmes et les enfants sont de mieux en mieux défendus. L'Allemagne s'est vantée déjà d'être le pays par excellence de la politique sociale.
Or, cette action gouvernementale a, dès l'abord, contrarié le développement des syndicats. On Ta souvent répété : si les syndicats allemands n'ont pas pris le développement des Unions anglaises, c'est que la concurrence de l'Etat les a empêchés de créer de puissantes caisses de secours. Les syndicats Hirsch-Dun-, cker qui, dès 1869, avaient établi une caisse centrale contre l'invalidité, ont été obligés de la liquider, après l'établissement de l'assurance impériale, en 1889. Et la plus forte de leurs unions, celle des mécaniciens, qui en avait institué une autre, a dû la supprimer aussi en 1893. De même, parmi les socialistes, seuls les imprimeurs distribuent aujourd'hui des secours un peu importants en cas d'invalidité. Quant aux secours de maladie, la novelle de 1892 ayant laissé subsister les caisses libres, les syndicats Hirsch-Duncker ont groupé les leurs dans une Union, et sont parvenus à les maintenir. En 1900, ils distribuaient 1.061.625 fr. Dans les syndicats socialistes, le développement nouveau des œuvres d'assistance a semblé stimuler quelque peu l'institution de ces secours : en 1901, 10 unions, en 1902, 18 en distribuaient; et, pendant cette dernière année, ils montèrent
à 992.347 fr. Mais, à le bien considérer, tout cela ne peut être qu'un faible appoint, un supplément de secours. La concurrence avec l'Etat était vraiment impossible ; pour aider leurs membres, l'effort des syndicats devait porter ailleurs. Et c'est alors qu'ils ont fait preuve d'une merveilleuse souplesse.
La législation sociale allemande est anti-démocratique, essentiellement. Patrons, propriétaires, administrateurs, bureaucrates, tous ont une part à l'application des mesures en faveur des ouvriers. Seuls, les ouvriers n'en ont point, ou dérisoire. La conséquence, c'est que ces lois qu'on prétend faire dans leur intérêt ne sont pas toujours appliquées, ou sont appliquées contre eux. Il suffit pour cela d'une forte organisation de la classe patronale, de la complicité des autorités. Les deux se rencontrent, en Allemagne plus qu'ailleurs.
En face de telles institutions, les ouvriers, à l'heure où ils sont encore faiblement organisés, n'ont qu'une ressource : ils s'abstiennent, autant qu'ils le peuvent du moins. Ils renoncent aux bénéfices que la loi peut leur offrir ; ils se dérobent à son application.
C'est l'attitude qu'ont eue, souvent, à l'origine, les syndicalistes allemands. Et, si la conscience de l'opposition des classes les incita parfois à la prendre, il faut reconnaître qu'elle fut bien souvent imposée par les faits. Des inspecteurs de fabrique ont été créés en 1878, puis plus nombreux en 91 ; mais si les inspecteurs, dans leurs compte-rendus annuels, pren-
rtent visiblement le parti des patrons ? si des espions dénoncent les ouvriers qui se plaignent?
— Des bureaux de placement ont été établis par les communes depuis 1893 ; mais si les communes les font administrer par des employés hostiles ! si l'Etat y cherche le moyen de tuer les bureaux de placement et d'empêcher les grèves ?
— Laloi d'assurance-accident promet à l'ouvrier devenu incapable deux tiers de son salaire ; mais si la mutuelle patronale, par une habileté juridique, lui dérobe cette indemnité ? — Les déclarations intransigeantes alors se comprennent, et aussi les résolutions radicales, comme celles du congrès de Berlin, qui détournait les syndicats de tous les bureaux de placement dont l'administration ne leur serait pas confiée exclusivement.
Maijs un temps vint, celui précisément de la vigoureuse croissance des sociétés, où quelques initiatives heureuses leur démontrèrent l'influence qu'elles pouvaient exercer. Dans l'Allemagne du Sud, dans le duché de Bade et le Wurtemberg, les inspecteurs du travail s'étaient mis en rapport avec les ouvriers ; dans le grand-duché de Weimar, leur homme de confiance avait été accepté par le gouvernement comme conseiller de l'inspecteur; ailleurs, on avait établi des commissions de plaintes. Et de même, en ce qui concerne les bureaux de placement, dans plusieurs Etats de l'Allemagne du Sud, les bureaux mixtes, administrés par les patrons et les ouvriers, avaient satisfait aussi ^s derniers.
Peu à peu, sollicités par ces premières espé- . riences, les syndicats sont sortis de leur abstention. Devenus conscients de leur force, convaincus qu'une collaboration activé à l'application des lois ne diminuerait point leur vigueur de lutte, ils n'ont pas craint de se mêler à toute l'œuvre de l'Etat. Ils se sont rendu compte que seuls ils pouvaient assurera l'ouvrier désemparé tous les bénéfices qu'une législation fallacieuse permettait trop souvent de leur dérober, après les leur avoir promis. Et, pas à pas, ce sont toutes les institutions du socialisme conservateur qu'ils ont commencé 'd'emporter.
En dépit des préjugés anciens (haine de l'État chez les libéraux, défiance chez les socialistes), en dépit de l'ignorance souvent reconnue des inspecteurs, de l'insuffisance du service entier, organisé par chaque Etat et non par une loi d'Empire, en dépit de l'hostilité du gouvernement de Berlin, les syndicats ont tenté de participer de plus en plus à l'inspection des fabriques. Conformément aux décisions de Francfort (1899), les cartels (socialistes) ont fondé des commissions chargées de transmettre les plaintes, sans que l'ouvrier ait à redouter de représailles patronales. 131 commissions existaient en 1902. Les Unions centralisées, les groupes locaux, les secrétariats se sont efforcés d'entretenir de constantes relations avec les inspecteurs, et les ont aidés dans leurs enquêtes.
Puis, revenant sur la décision de Berlin (1896), le même congrès de Francfort, âpre
avoir rappelé qu'en principe le placement des ouvriers appartient de droit à leurs organisations, reconnut, d'après l'expérience, qu'il pouvait être avantageux pour les ouvriers syndiqués de certaines professions de prendre part à l'administration des bureaux de placement municipaux. Et il régla les conditions auxquelles cette collaboration pouvait avoir lieu.
Bientôt, c'est, à son tour, tout le système des assurances ouvrières qui est envahi par l'action syndicale. Les assurances, en effet, constituent des moyens propres à protéger et à développer la force du prolétariat : or, c'est le devoir des syndicats, conforme à leur rôle essentiel, de . mettre en œuvre tous ces moyens ; et, soutenus par cette idée, ils se sont mis au travail.
Dans l'administration des assurances, quelques places subordonnées ont été réservées aux représentants ouvriers. Il ne faut pas qu'ils les lâchent; il faut qu'ils y installent, pour les occuper, des camarades compétents, des membres des syndicats, experts en lois ouvrières, ardents à défendre les droits prolétariens. Les syndicats neutres (socialistes) à Francfort en 1899, les syndicats chrétiens à Crefeld en 1901, ont décidé d'introduire le plus possible de leurs membres dans les offices d'assurances. De 1899 à 1901, par des brochures, par des circulaires, la Commission générale a dirigé les élections des assistants ouvriers aux bureaux de pension, aux tribunaux arbitraux et à l'Office impérial. A toutes les instances, les droits des ouvriers seront désormais défendus.
Mais toutes ces lois sont compliquées ; leur jurisprudence est énorme ; et les fissures sont innombrables par où les maigres sonimes, dues aux prolétaires, retournent brusquement à la caisse patronale ou à celle de l'Etat. Infirmes et découragés, sans protection contre les sollicitations ou les conseils de tel ou tel, incapables de payer un avocat un peu sérieux, que pourront faire ces créanciers ? Si, sur l'attestation d'un médecin à ses gages, une mutuelle patronale ne lui accorde qu'une indemnité dérisoire, comment dolic l'ouvrier, victime d'un accident, ira-t-il, d'instance en instance, jusqu'à l'Office impérial jugeant en dernier ressort ? Gomment constituer un dossier ? Comment s'assurer d'un représentant pour soutenir sa cause à Berlin ?
C'est pour répondre à ces besoins que les secrétariats ouvriers ont été imaginés et fondés par les syndicats socialistes. Le premier fut celui de Nuremberg, en 1894. Il se proposait de donner des renseignements oraux en matière de prudhommie, en matière d'assurances, de protection ouvrière, d'inspection du travail. Et surtout, à la différence des bureaux particuliers ou des rédacteurs de journaux, qui déjà remplissaient ce rôle, lorsque des pièces écrites étaient nécessaires, le secrétaire les rédigeait. Il assumait la conduite systématique des procès ouvriers. — L'institution eut un très grand succès. Dès 1895-96, le chiffre des consultations s'élevait à 8.411. En 1897, un nouveau secrétariat était fondé à Stuttgart ; en 1898, 5 autres ; puis 9 en 1899 ; 11 en 1900 ; 6 en 1901 ; et 5 en
1902. On en compte aujourd'hui 32, quatre n'ayant pas réussi à vivre ; c'est une lourde charge, en effet, pour les cartels qui les fondent. Dans la dernière année, en 1902, 195.679 personnes sont venues chercher des consultations auprès de 41 secrétaires (3 à Nuremberg, 3 à Hambourg, 2 à Munich, à Francfort, etc.)
Tout dernièrement, le congrès de Stuttgart a complété cette œuvre. Les secrétaires ouvriers pouvaient bien sputenir les causes de leurs clients devant les tribunaux locaux d'arbitrage, mais, à Berlin, devant l'Office impérial d'assurances, c'était impraticable. Sur la proposition des secrétaires ouvriers de Munich, les syndicats ont décidé de fonder un secrétariat ouvrier central, chargé de rédiger les recours des travailleurs syndiqués près de l'Office impérial, et d'y défendre leurs causes. Depuis le 1 er avril 1903, il est entré en fonctions. II aura, de plus, à diriger les élections des représentants ouvriers. 18.750 francs ont été votés pour ses frais annuels.
Ainsi, dans toute la hiérarchie de leurs administrations, les assurances impériales se trouvent lentement envahies par les organisations ouvrières. Un jour, sans doute, elles se renouvelleront; et l'arbre gigantesque, aux rameaux multiples et secs, que les statisticiens allemands se plaisent à représenter, cette fois, enfin, portera ses fruits.
De toutes les institutions sociales, il n'en est point qui semble rester en dehors de l'action syndicale. Pour faire donner aux conseils de
prudhommes (Gewerbegerichte) tous les avantages qu'on en peut tirer, la Commission générale a aidé les efforts d'organisation des juges ouvriers. Et il n'est point jusqu'à ces corporations nouvelles, ces Innungen, établies par une Joi d'esprit réactionnaire en 1897, qui ne servent de moyen d'action à la classe ouvrière organisée. En 1902, pour unifier la résistance contre un projet de « clause de grève » qui, dans les adjudications, eût diminué l'efficacité des coalitions, la Commission générale s'est mise en rapport direct avec les comités ouvriers (Gesellenausschùsse) des chambres d'artisans. Même dans ce domaine, si peu conforme aux conditions modernes du travail, l'action des organisations ouvrières s'est glissée.
La conséquence, c'est que, par cette pratique de plus en plus étendue, les insuffisances et les vices des lois ont été mieux connus, plus vivement ressentis. Et le désir de les améliorer est naturellement devenu plus vif.
Pour la transformation de l'inspection des fabriques, pour la réforme du système d'assurances, pour le développement dans ces institutions de la part administrative des ouvriers, les syndicats ont multiplié les pétitions au Reichstag ou aux diverses assemblées. En mars 1903, c'était un public de syndiqués qui menaient les débats dans cet imposant Congrès des Caisses de maladie, que la nouvelle d'un projet de loi un peu inquiétant avait brusquement suscité. Par la précision de leurs demandes et la compétence de leurs représentants,
les syndicats exercent dès aujourd'hui une influence dans l'élaboration même des lois sociales.
Par cette œuvre immense, des changements profonds se sont accomplis dans la condition même des syndicats.
D'abord, en ce qui concerne leurs rapports avec les partis politiques. On a dit et répété que les syndicats se dégageaient de plus en plus de la vie politique, pour ne poursuivre absolument que leur action économique. Cela est faux, parce qu'impossible. Dans les conditions mêmes où ils se développent, les syndicats allemands sont contraints de rester en rapports constants avec les partis politiques; par eux seuls, en effet, ils peuvent obtenir les réformes législatives dont ils ont besoin. Mais, tandis qu'à l'origine les syndicats se trouvèrent étroitement subordonnés aux partis politiques, ce sont aujourd'hui les partis politiques qui subissent de plus en plus l'influence des syndicats. C'est là, au moins dans les esprits, une -révolution profonde. « Si les membres des Unions centralisées, a souvent déclaré Legien, appartiennent au parti social-démocrate, c'est que ce parti seul soutient énergiquement leurs revendications ». — « Quand il y en aura un autre, ajoutait-il à Francfort, nous serons tout disposés à entrer en relations avec lui. » Etcela, assurément, peut être de conséquence grave pour la tactique des partis. Si, à son congrès de
Munich, en 19J02, par exemple, la Social-Démocratie a senti le besoin de formuler enfin un programme net sur la question des assurances, n'est-ce point précisément à cause de la pression syndicale ? Et rappelons, d'autre part, qu'aux élections dernières de juin 1903, parmi les 81 députés social-démocrates, un grand nombre sont des chefs connus du mouvement syndical. Ce fut le Correspondant de la Commission générale qui, dès le 4 juillet, énonça le programme de « politique ouvrière » [Arbeiterpolitik) que le parti aurait à suivre.
Mais ce n'est point seulement cette puissance indirecte que le développement de leur effort a value aux syndicats. Dès maintenant, ils en ont recueilli d'autres profits, de plus certains encore.
Ils ont, en effet, retrouvé, par leur intervention constante dans l'application des lois, la force de propagande et la cohésion dont les assurances impériales les avaient d'abord privés. Les secrétariats, par exemple, ont donné gratuitement leurs consultations aux non-syndiqués comme aux syndiqués ; et souvent les premiers ont été gagnés à leur tour à l'organisation. Quant à la cohésion, à la stabilité des effectifs, à défaut des institutions de secours, elles sont assurées désormais par les multiples services que le syndicat rend à ses membres.
De 1900 à 1902, l'industrie allemande a fléchi ; l'enthousiasme d'entreprise avait entraîné trop loin les producteurs ; brusquement, une crise s'est produite. Or, pendant cette crise, où les
organisations ouvrières ont eu à supporter de lourdes charges, elles n'ont plus perdu, comme il arrivait jadis dans les années qui vont de 1870 à 1880, puis de 1880 à 1890, une grosse partie de leurs effectifs. Malgré les charges énormes que l'assurance contre le chômage imposait à certaines, malgré la stricte obligation, pour rester au nombre des membres, de payer les cotisations avec exactitude, — après un léger fléchissement vers 1901, — les syndicats ont recommencé leur progrès.
Enfin et surtout, par cette œuvre des dernières années, ilaont conquis, dans l'Empire, une situation toute nouvelle. Bon gré mal gré, à mesure que la législation sociale développe ses services complexes, le gouvernement doit recourir à leur collaboration. S'il veut que ses inspecteurs le renseignent exactement sur l'application des lois, il faut qu'il tolère leurs relations avec les ouvriers. S'il reconnaît la nécessité d'une statistique exacte du marché de travail, il doit se mettre en relation avec les grandes Unions qui la dressent pour leurs métiers. Lorsqu'en 1903 la section de statistique ouvrière de l'Office impérial de statistique a été chargée de cette besogne, elle a dû entrer en relations avec la Commission générale. Et de même, si le gouvernement se décide un jour à établir cette assurance contre le chômage que la récente crise a démontrée de plus en plus indispensable, il ne le pourra pas non plus sans l'aide des syndicats. Bien plus, il existe aujourd'hui, pour l'application même des lois, des
organes que l'initiative ouvrière a seule établis, et que le gouvernement, à son tour, doit protéger et souvent soutenir sous peine de diminuer ou de détruire son propre travail de protection sociale. Le secrétariat ouvrier de Beuthen, en Silésie, ayant été considéré par les autorités de cette ville comme une entreprise industrielle et condamné pour avoir négligé de faire la déclaration, à trois reprises le ministre de l'Intérieur a rétabli au Rekhstag le véritable caractère de cette institution. Et ce n'est point, enfin, un fait de minime importance que la présence aux débats du congrès de Stuttgart, en 1902, de deux représentants des, ministres de l'Intérieur, celui de l'Empire et celui du Wurtemberg.
Le comte Posadowsky peut distinguer, s'il le veut, entre l'action pacifique et l'action de combat des syndicats, entre leur collaboration aux <euvres législatives et la défense directe des salaires. Les organisations ouvrières, elles, n'ont pas distingué. C'est pour la même œuvre, unique et si nettement définie, de protection et d'accroissement de la force prolétarienne, qu'elles ont mené des grèves, qu'elles ont conclu des tarifs, ou qu'elles ont participé aux oeuvres de politique sociale. C'est par la même action méthodique et obstinée, c'est avec la même vigueur de solidarité et de dévouement, qu'elles ont conquis de plus hauts salaires, et -qu'elles se. sont imposées à un Empire réactionnaire et despotique.
Et c'est ainsi, en dernier lieu, que les syndicalistes allemands ont donné un grand exemple.
Parce qu'ils avaient conçu leur tâche avec exactitude, parce qu'ils l'avaient délimitée avec précision, ils n'ont pas craint de recueillir, dans toute la vie sociale, tout ce qui pouvait les servir. Du jour où leurs organisations ont été cohérentes et fortes, ils n'ont pas hésité : confiants en la vigueur de l'esprit syndical, de cet esprit d'ambition et de lutte qui les soutenait, ils n'ont pas craint de se mêler à toute la besogne d'un socialisme d'Etat autoritaire et bureaucratique. Et par cet acte de confiance, de confiance en leurs propres forces, ils ont pu faire toute leur tâche ; et leurs espérances et leurs désirs, loin de s'être affaiblis, se sont trouvés renforcés.
Plus que par leur acharnement à recommencer sans cesse l'œuvre d'organisation sans cesse contrariée, entravée, plus que par leur lutte entêtée contre la haine patronale ou l'oppression de l'État, c'est par cette pratique audacieuse et sage que les syndicats allemands méritent ^'admiration.