L'ÉTAT ACTUEL
A la fin de 1902, les forces du mouvement syndical allemand étaient les suivantes j :
Sociétés
Nombre des
Comparaison
Recettes annuelles
En caisse
membres
avec 1901
(en francs)
Hirch-Duncker.
Synd. chrét 8 .
Synd. indép ts
(chrétiens) .
Sociétés in-
dépendant^
Unions cen-
trales
Sociétés loca-
les
Totaux. .
* Chiffre de cinq sociétés seulement.
** Chiffre de six sociétés seulement.
1. Nous empruntons ici quelques-uns des résultats pour 1903 à l'enquête précise et intelligente que Legien publie chaque année dans le Correspondant de la Commission générale des syndicats allemands (u° du 15 avril 1903). Pour permettre une comparaison plus facile, nous avons transformé les marks eu francs.
Le recensement industriel de 1895 indiquait, un chiffre de 6 millions d'ouvriers en Allemagne ; en calculant d'après ce chiffre (il le faudra encore jusqu'en 1905), c'est environ 16 à 17 0/0 des ouvriers allemands qui sont organisés*
C'est une armée déjà respectable ; mais ses bataillons, on le sait, sont divisés. Les forces respectives importent à connaître.
Parmi les syndicats Hirsch-Duncker, 2 seulement ont une importance : celui des mécaniciens (40.288 membres), celui des ouvriers de fabrique (21.190), qui ont ainsi, à eux deux, les 3/5 de tous les membres. Les autres sociétés sont parfois dérisoires : le syndicat des mineurs, par exemple, compte 501 membres, pour toute l'Allemagne. Enfin, il faut l'avouer, 100.000 membres on 35 ans pour des syndicats bien organisés, pourvus de toutes les assurances, et ayant, de bonne heure, joui d'une paix sans interruption, le résultat est mince. C'est un mouvement sans avenir ; les libéraux, en effet, sont peu nombreux, de moins en moins nombreux dans la classe ouvrière ; et les indifférents, désireux surtout de gros avantages, iront désormais aux Unions centralisées, plus fortes et plus riches. La caisse devient peu brillante. Malgré 6.000 membres nouveaux, les revenus ont été, en 1902, inférieurs aux dépenses de 70.885 fr.
En second lieu, les syndicats chrétiens, ceux du moins qui appartiennent à l'Union générale, ceux qui annonçaient vers 1900 un si beau et si prompt développement, ne s'accroissent plus ; Us diminuent même. Leur Comité central ne se
résigne point à l'avouer ; il môle à ses statistiques les sociétés non adhérentes, ou y comprend des sociétés de caractère non syndical. Les journaux professionnels ont rétabli la vraie statistique. Le mouvement chrétien semble avoir perdu sa vigueur d'élan. Sa plus forte organisation, celle des mineurs westphaliens, dirigée par Brust, et qui paraissait devoir anéantir « la vieille Union », c'est-à-dire l'Union socialiste, ne s'accroît plus que lentement (372 membres en trois mois, janvier-avril 1903), tandis que sa concurrente recrute dans la même période 1.000 membres par mois.
Quant aux syndicats chrétiens non adhérents à l'Union, seule l'introduction nouvelle dans les statistiques de sociétés déjà existantes, mais qui ne renseignaient pas encore sur leur état, fait conclure à'une augmentation. En détail, sauf le syndicat des ouvriers de chemins de fer {Eisenbahnhandwerker) qui compte aujourd'hui 47.151 membres, la plupart ont décru. La voix des pasteurs qui ont prêché si souvent sur le devoir syndical de l'ouvrier chrétien serait-elle moins écoutée ?
A eux tous, ces groupes adverses, chrétiens centralisés ou indépendants, libéraux Hirsch- Duncker et socialistes des Unions locales, ne réunissent qu'un total de 359.000 membres. En face, les 60 Unions centrales avec leurs 733.000 membres, avec une part relative encore supérieure du revenu total annuel de tous les syndicats (13.872.180 francs sur 16.000.559 francs), constituent une masse compacte, soli-
dément organisée, animée d'une même pensée.
A tout dire, de 1901 à 1902, 16 Unions ont perdu des membres, et, d'autre part, 3 Unions nouvelles ont apporté comme adhérents à la Commission générale 1.577 membres. Maiscela ne suffit point à expliquer l'augmentation formidable en temps de crise, de 55.696 membres (8,2 0/0). C'est à leur puissance d'action dans la masse ouvrière allemande, et à leur propagande, qu'il faut attribuer la croissance de ces syndicats. A eux seuls, dans les métiers où ils existent, ils représentent en moyenne 14,42 0/0 de tous les ouvriers (17,29 des hommes; 3,13 des femmes).
Donnons ici quelques détails sur les Unions les plus fortes en 1902 :
Métallurgistes. — 128.842 membres (24,11 0/0 des ouvriers de la profession). Recettes de l'année : 1.959.291 francs (15 fr. 21 de chaque membre). Dépenses: 1.928.853 fr. En caisse:
878.672. Parmi les dépenses principales: grèves, 524.687 fr. Secours de voyage : 169.026 fr. Chômage : 457.542 fr. Assistance à des militants frappes: 82.930 fr.
Maçons. — 82.223 membres (34,65 0/0). Recettes : 1.930.737 fr. (23 fr. 48 de chaque membre). Dépenses : 1.651.547 fr. En caisse :
1.636.381 fr. Frais de grèves: 604.882 fr. (et en outre 10.625 fr. pour les grèves d'autres métiers). Secours de voyage: 20.558 fr. Besoins pressants ou décès : 39.643 fr. Point de secours le chômage.
Menuisiers. — 70.390 membres (22,56 0/0).
Recettes: 1.221.798 fr. (17 fr. 35 par membre). Dépenses: 995.171 fr. En caisse: 1.004.718 fr. Frais de grèves : 153.355 fr. Voyage: 45.713 fr. Chômage : 194.321 fr.
Mineurs. — 41.894 (11,19 0/0 seulement, 40,500 appartenant au syndicat chrétien). Recettes: 415.377 fr. (9,91 par membre). Dépenses: 295.493 fr. En caisse : 186.821 fr. Frais de grèves : 32 fr. 50: mais 14.375 fr. pour d'autres professions. Secours en cas pressants : 27.331 fr.
C'est le journal surtout qui coûte: 90.745 fr., et la propagande.
Ouvriers en textiles. — 38.178 membres (6,38 0/0 seulement, à cause du grand nombre de femmes non organisées et des sociétés chrétiennes concurrentes). Recettes : 488.431 fr. (12 fr. 78 par membre). Dépenses: 509.572 fr. En caisse: 91.955 fr. Grèves: 235.652 fr. Secours aux militants frappés : 30,100 fr. Secours de maladie : 46.236 fr.
Ouvriers de farrique. — 33.640 membres (9,51 0/0). Recettes: 308.038 fr. (9,16 par membre). Dépenses : 213.811 fr. Encaisse: 218.133 francs. Grèves : 17.183 fr. Secours en cas de nécessité : 16.133 fr.
Les imprimeurs enfin, l'Union la plus riche et la plus puissante, dans son métier propre, 33.369 membres, représentant, avec les imprimeurs d'Alsace-Lorraine et l'Union des aides d'imprimerie, 79,38 0/0 de tous les ouvriers de la corporation. Ses recettes montèrent en 1902 à 2.262.963 fr. (67 fr. 81 par membre). Ses d '
penses, à 2.238.813. Son encaisse était de 4.781.231 fr. Frais de grèves: 17.968 fr. Secours de route: 383.757 fr. Secours de chômage:
738.300 fr. Secours de maladie: 672.656 fr. ; d'invalidité: 182.225 fr. ; pour besoin pressant et funérailles: 61.558 fr.
Telles sont les principales des grandes Unions adhérentes à la Commission générale, celles au moins qui présentent les effectifs les plus nombreux. D'autres, comptant moins de membres, et souvent moins riches, exercent cependant dans leurs métiers respectifs une influence au moins égale parle nombre de leurs membres, en face des non-organisés. Les plus considérables sont à ce point de vue, après les imprimeurs, qui groupent 79,38 0/0 de tous les ouvriers de la corporation, les sculpteurs, qui groupent 65,30 0/0; les chaudronniers, 54,10; les gantiers, 48,53; les verriers, 44,32 ; les paveurs, 43,20 ; les lithographes, 42,20 ; les ouvriers des ports, 39,41 ; les tapissiers, 38,04 ; les ouvriers des chantiers et arsenaux, 36,61 ; les potiers, 36,46; les ouvriers des entreprises communales, 35,16; les maçons, 34,65; les stuccateurs, 33,85; les brasseurs, 31,16; les graveurs et ciseleurs, 26,84.
C'est, dans 27 métiers, plus de 20 0/0 des ouvriers qui sont organisés; dans 15, plus de 30 0/0. Et il est d'une expérience syndicale incontestable qu'un groupe comprenant 20 0/0 des ouvriers d'un métier, * constitue effectivement la représentation ouvrière de ce métier.
Nous avons décrit les méthodes d'action de
- ôâ -
ces syndicats de tendance socialiste ; le tableau des pages 94-95 résume ces chiffres matériellement, leur œuvre et leur histoire. Que Ton ajoute encore l'influence exercée par les journaux des Unions (ils ont tiré, en 1902, à 816.420 exemplaires), — la régularité de leur administration, si on la compare surtout à celle des syndicats chrétiens, — la valeur scientifique des enquêtes et des statistiques entreprises par la Commission générale, — et l'on pourra comprendre le rôle prépondérant que .ce groupement exerce dans le syndicalisme allemand.
11 n'en reste pas moins qu'une division existe, que 359.000 ouvriers organisés vivent en dehors de ce groupe, et tous ceux qui veulent en Allemagne une puissante vie syndicale, sont d'accord pour le déplorer. Depuis 1868, toute cette histoire l'a prouvé, c'est seulement par la concentration des forces ouvrières qu'on peut faire œuvre efficace.
Aussi, depuis quelques années, la question de l'Union ou de la fusion préoccupe-t-elle les différents groupes.
Dans leurs congrès successifs, à Francfort, en 1900 ; à Crefeld, en 1901 ; à Munich, en 1902, les syndicats chrétiens l'ont posée ; et, malgré les protestations de leurs directeurs religieux, malgré les mandements des évêques prussiens et de l'archevêque de Fribourg, qui les dénonçaient déjà comme des écoles de so-