‹ Le syndicalisme anglaisChapitre 4 sur 10 · LES ORIGINES DU TRADE UNIONISME · texte numérisé non relu

LES ORIGINES DU TRADE UNIONISME

Au moyen-âge, les associations exclusivement composées de salariés ont été éphémères et sans grande consistance. Les associations englobaient généralement les patrons elles ouvriers, ou bien la section ouvrière dépendait étroitement de la corporation. Les ouvriers n’avaient pas a former de groupements distincts, trop peu de distance les séparant de lamaitrise.

L’origine du Trade Unionisme, dans le sens actuel du mot, remonte au xviii® siècle seulement.

On a eu l’étrange idée de rechercher les ori- Sfines des Trade Unions dans les pdiildes d’artisans. Cette opinion fut émise, en 1870, par le professeur Brentano, dans sa brillante étude sur les Origines du Trade Unionisme, Cependant, les ghildes sont des associations de tous points différentes, dans leur forme et dans leurs fonctions ; il ne peut être établi aucun rapport entre elles et les Trade Unions modernes. Le pivot de la ghiide était le maître artisan, propriétaire des instruments de travail et vendant les produits ; il n’y avait donc pas, dans les ghildes, séparaUcn entre les capitalistes et les salariés.

On peut dire, avec plus de justesse, que les T rade Unions sont les héritières de l’idée d’après

laquelle les conditions normales d’existence du travailleur (standard of life) doivent être protégées et non abandonnées aux effets de la libre concurrence.

En réalité, il n’a pas existé d’Unions au XVII® siècle. Nous en donnerons comme preuve que, tandis que les patrons ont adressé, au Parlement, de nombreuses pétitions au cours de ce siècle, les ouvriers n’en ont adressé aucune. Au xviii® siècle, au contraire, les pétitions ouvrières se sont multipliées ; de plus, par une loi de 1799, toute coalition ouvrière fut interdite, ce qui est un excellent témoignage du développement, à cette époque, de l’association syndicale.

Les circonstances principales qui ont amené la constitution des premières Unions sont : l’habitude des ouvriers d’un métier de se réunir dans un même débit de boissons ; les grèves ; les réunions organisées en vue de préparer une pétition à la Chambre des communes ; la création de Sociétés de secours mutuels professionnelles qui, insensiblement, se sont transformées en syndicats. En outre, dans les métiers obligeant les ouvriers à voyager, les dispositions prises pour assurer, de ville en ville, des secours aux voyageurs, ont contribué à la fondation des Unions nationales ou fédérations de métier. ^

Mais, se demandera-t-on, pourquoi ces circonstances ont-elles conduit les ouvriers à fonder des associations permanentes au xviii^ siècfe, plutôt qu’au XVII® ou même au xvi® ? En voici les raisons fondamentales.

C’est au XYiii® siècle que la grande industrie a surgi. Cette révolution économique eut pour conséquence d’enlever aux ouvriers la propriété de leurs instruments de travail et de les condamner ainsi à être des salariés, leur vie durant. La séparation entre la direction des opérations industrielles et le détail de leur exécution, dès lors nettement caractérisée, produisit l’opposition d’intérêts entre patrons et ouvriers ; aussi, est-ce dans les métiers où l’ouvrier put de moins en moins amasser le capital suffisant pour devenir patron que sont]nées les premières Unions.

Un exemple, entre autres, pris dans la corporation des tailleurs, justifie pleinement cette opinion. Pour entreprendre, avec chances de réussite, l’industrie de grand tailleur à Londres, il a fallu disposer de capitaux de plus en plus importants par suite de la cherté des loyers dans les beaux quartiers, des longs crédits, des nombreux ouvriers spécialistes embauchés en temps de presse et débauchés à la morte-saison : il en était déjà ainsi au temps de la reine Anne (1664-1714). Aussi, est-ce parmi les ouvriers tailleurs que l’on retrouve l’une des plus anciennes Unions. A partir de 1720, ils eurent une organisation permanente reliant entre eux leurs quinze à vingt bureaux d’embauchage. Pendant l’année 1720, une plainte fut déposée par les patrons tailleurs contre leurs ouvriers, et une décision du Parlement défendit de donner ou de recevoir des salaires au-dessous d’un taux fixé, en même temps qu’elle interdit toute coalition daiis cette profession.

Les transformations qui se sont produites dans l’industrie de la laine, dès le commencement du xviii® siècle, ont eu des conséquences analogues. A la suite des plaintes des filateurs, une loi, votée par le Parlement en 1718, interdit les coalitions et la réglementation du travail par les Unions qui venaient de se constituer; malgré la loi, d’ailleurs, de nouvelles coalitions se produisirent. Dans cette industrie, les hostilités, qui se sont produites surtout dans l’ouest de l’Angleterre, ne cessèrent qu’au commencement du XIX® siècle, par l’emploi de tisseurs femmes dans les manufactures de laine.

Ce qui prouve, d’une façon évidente, l’existence d’un rapport rigoureux entre la naissance du Trade Unionisme et ce fait que l’ouvrier cessait d’être propriétaire de l’outillage, c’est le rapide développement syndical qui suivit l’établissement des manufactures.

En un mot, l’agglomération des ouvriers a singulièrement facilité l’association, sans en être cependant la cause initiale. La division de plus en plus accentuée des producteurs en patrons et en ouvriers, ou, suivant Pénergique expression de M. Webb, le divorce entre le capital et le travail, telle est la cause principale, réelle et vérifiée, qui a donné naissance au Trade Unionisme. On peut même affirmer qu’il se serait produit sans l’établissement des manufactures et des usines à vapeur.

Le Trade Unionisme n’a pas, comme on pourrait le croire, pris naissance parmi les travailleurs des villes, mais bien parmi les ouvriers

de Findustrie de la laine, dans Foiiest de FAngdeterre, et parmi les tisserands du centre. Le mouvement s’est ensuite accentué, à la fin du XVIII® siècle, à mesure que le gouvernement s’est refusé à réglementer, par des lois, le§ conditions du travail, du salaire et de l’apprentissage. Et plus le gouvernement se pénétrait des théories nouvelles sur la liberté du travail et de Findustrie, plus les ouvriers fondaient des Unions, tant pour réclamer le maintien des anciennes lois que pour se protéger eux-mêmes contre les effets de la libre concurrence.

La dernière loi de protection fut votée par la Chambre le 6 novemlDre 1756; elle édicta que le salaire des tisseurs de drap serait déterminé par la magistrature. Cette loi ne devait s’appliquer que pendant un an environ. En efiet, une véritable révolution s’opérait à la même époque dans les idées admises à la Chambre des communes, en matière économique, et, dès 1757, elle adoptait la théorie du laisser faire. Cette année 1757 marque la transition entre les vieilles et les nouvelles théories économiques; cependant, ce n’est que vers la fin du xviii® siècle que la Chambre fut définitivement gagnée à la nouvelle théorie de la liberté du travail et des contrats.

Le Parlement n'était certes ni impartial, ni désintéressé dans son attitude envers les ouvriers; il faut cependant reconnaître que la transformation du régime industriel rendait les anciennes lois protectrices autant irrationnelles qu'inefficaces. Les ouvriers firent donc fausse

route dans leur lutte contre les machines et dans leur demande de réglementation de l’apprentissage par la loi. Ce n’est d'ailleurs que plus tard, au xix® siècle, qu’on a trouvé l’expédient des lois sur les conditions du travail dans les manufactures (factory législation). Aussi, la campagne engagée par les ouvriers, au commencement du XIX® siècle, pour obtenir le renforcement des anciennes lois, aboutit-elle, en 1814, à la suppression totale de la réglementation, tombée depuis longtemps en désuétude.

LA LUTTE POUR l’existenge (1799-1825)

11 faut reconnaître, tout d’abord, que la période antérieure à 1824 n'est pas, malgré l'opinion courante — opinion qui s’appuie d’ailleurs sur des faits exacts — une période de répression absolue du mouvement unioniste. Certaines Unions étaient reconnues ou plutôt tolérées; d’autres n’étaient inquiétées que de temps à autre. L’attitude du Gouvernement envers les Unions devint rigoureuse après le vote des lois sévères de 1799-1800 qui, en interdisant formellement toute coalition, ont caractérisé le nouvel esprit. Jusque-là, les coalitions n’étaient considérées comme illégales qu’en ce sens qu’elles tendaient à peser sur le contrat de travail; les

coalitions visant à obtenir le concours et l’appui du Parlement étaient licites, bien qiron ait pu les considérer comme des conspirations.

Quoi qu’il en soit, la défense expresse de se coaliser pour déterminer ou modifier les conditions du travail, faite aux ouvriers par les lois de 1799-1800, était d'autant plus injuste que la loi n'intervenait plus directement dans ces questions et que, dès lors, les ouvriers étaient manifestement en état d’infériorité vis-à-vis des patrons.

Cette législation, si injustement répressive, fut en partie motivée par la terreur qu'inspirait la Révolution française aux gouvernants anglais. Ils regardaient comme un danger terrible et un véritable crime toute association de travailleurs ; leurs craintes étaient si grandes que cette législation fut considérée par eux — ainsi que Francis Place l’a rapporté — (c comme une mesure absolument nécessaire pour prévenir des exigences ruineuses des ouvriers, qui, si elles n’étaient réprimées, détruiraient entièrement l’industrie, les manufactures, le commerce et l’agriculture de la nation ». En résumé, de véritables persécutions et de criantes injustices furent commises pendant cette période. Cependant, un certain nombre d’ouvriers purent échapper aux poursuites, par suite de l’organisation très défectueuse de la police anglaise, à cette époque, et lorsque les patrons ne se plaignaient pas à l’autorité.

Cette période troublée a pourtant produit, iians plusieurs professions, quelques bons ré-

sultats. Ala suite de nombreuses réunions entre les maîtres imprimeurs de Londres et leurs ouvriers typographes et pressiers, un tarif, élaboré par une commission mixte, fut signé par les deux parties en 1805. Les tonneliers de Londres avaient, en 1813^ une organisation reconnue ; pendant cette année, un tarif des salaires fut établi par les représentants des patrons et des ouvriers, tarif qui fut révisé en 1816 et en 1819, sans que les ouvriers aient été poursuivis pour ces faits. Les fabricants de brosses, de Londres, ont établi, après entente entre patrons et ouvriers, un tarif des salaires, en 1805; ce tarif existe encore. On voit dans les procès-verbaux de rUnion des charpentiers de Preston que, de 1807 à 1824, non seulement cette Union fonctionnait régulièrement, mais encore qu’elle entretenait des correspondances suivies avec plusieurs sociétés de charpentiers du Lancashire ; dans les comptes de dépenses de cette Union, aucune somme ne figure pour couvrir les frais de poursuites contre ^es administrateurs. Lors des discussions qui s’élevèrent, en 1815, entre les imprimeurs sur calicot et leurs patrons, aucune poursuite ne fut exercée, quoique leurs rapports fussent très tendus.

Mais cette période est aussi marquée par de nombreuses persécutions contre les unionistes et particulièrement contre les administrateurs des Unions ; ces poursuites aboutissaient toujours à des condamnations d’une sévérité hors de toute proportion. Durant cette époque, un

grand nombre d’Ünions de divers métiers se dissimulaient de leur mieux derrière des sociétés de secours mutuels professionnelles. [On sait que le même fait s’est produit en France, notamment parmi les typographes et les chapeliers].

De 1800 à 1824, les clubs et sociétés d’ouvriers de métiers et d’artisans furent l’âme du mouvement unioniste ; en raison de leur discipline, de leur amour-propre professionnel et de leurs coutumes séculaires, ces travailleurs eurent moins à souifrir des lois répressives. Au contraire, les ouvriers de l’industrie textile — dont l’étal intellectuel et la condition sociale étaient de beaucoup inférieurs à ceux des ouvriers de métiers — subirent bien plus durement les effets de la législation existante.

Malgré cette différence entre les diverses classes de travailleurs, les persécutions dont ils furent l’objet, à des degrés inégaux, fortifiaient leurs sentiments d’union et de solidarité, qui se traduisaient, entre les ouvriers des métiers les plus divers, par des secours en argent lors des grèves et des poursuites. Ces envois d’argent semblaient presque des crimes aux classes patronales et gouvernementales; ce qui, d’ailleurs, n’empêcha pas les patrons de se réunir et de s’entendre ouvertement, en 1816, pour imposer des réductions de salaire à de nombreuses catégories d’ouvriers, notamment aux typographes, tonneliers, cordonniers, charpentiers, etc. La situation économique, il est vrai, avait été très troublée par les longues

guerres de Tépoque. Ces rédactions de salaire furent excessives au point de provoquer des protestations jusque parmi les patrons. Le Parlement mit le comble à la mesure en adoptant, en 1819, une série de six lois qui, en fait, supprimèrent les réunions publiques, permirent aux magistrats de faire des perquisitions et soumirent les publications des Unions à un droit de timbre écrasant.

L’ensemble de ces circonstances produisit, en 1820, une profonde agitation politique, dont les tendances révolutionnaires visaient à bouleverser l’ordre social et à transformer le Parlement beaucoup plus qu’à abroger les lois sur les coalitions.

C’est alors qu’entrèrent en scène les hommes qui devaient obtenir l’émancipation partielle des Trade Unions, par la loi de 1824.

Francis Place, patron tailleur, disciple de Bentham, abandonna les affaires en 1818 pour se consacrer aux questions sociales. Il était individualiste et partisan de la liberté d’association. Il se rendit rapidement compte que’ la loi ne devait pas plus intervenir dans la répression des coalitions et des associations qu’elle ne le pouvait dans la réglementation des salaires. Au début de sa courageuse et persévérante campagne en faveur de la liberté d’association, Place obtint peu de succès, même parmi les ouvriers; ceux-ci étaient convaincus que

toute mesure qui ne transformerait pas le Gouvernement lui-même serait inefficace et illusoire. Mais, peu à peu, il gagna des sympathies clans le prolétariat, par son intervention dans les conflits et les grèves. Ses deux principaux disciples furent Mac Culloch et Joseph Hume, député radical.

En 1822, Place ayant jugé le moment opportun d’agir sur lé Parlement, Hume déposa un projet de loi abrogeant toutes les lois sur les coalitions. Après avoir employé deux années à vaincre les résistances du Parlement, en môme temps c[u’ils développaient leur action et leur influence sur les travailleurs, ils obtinrent, en février 1824, la nomination d’une commission parlementaire ayant pour mission de faire une enquête sur les émigrations d’artisans, les exportations de machines et les coalitious, trois choses défendues par la loi. En réalité, sous l’influence de plus en plus prépondérante de Hume et de Place, cette commission s’occupa surtout des lois sur les coalitions et de leurs résultats.

Comme conclusions de son enquête, la commission émit une série de résolutions en faveur de la liberté de coalition et d’émigration. Conformément à l’opinion de la commission, le Parlement adopta sans débat, en 1824, une loi abrogeant les lois répressives sur les coalitions et donnant la liberté d’association.

La loi était à peine promulguée qu’une agitation intense bouleversa les centres industriels. Des conflits et des grèves éclatèrent de toutes

parts ; les patrons durent consentir à de nombreuses augmentations de salaire. Malgré les conseils de Place et de Hume, qui engageaient les ouvriers à plus de modération, afin d’éviter toute réaction contre la nouvelle loi, les ouvriers abusèrent de la liberté qui venait de leur être donnée.

Les craintes des deux grands leaders ne tardèrent pas à se réaliser. Dès l’ouverture de la session de 1825, le Parlement, vivement ému par les pétitions et les protestations des patrons — dont quelques-uns^ comme les manufacturiers de Glasgow, avaient décidé la fermeture générale de leurs ateliers — le Parlement nomma immédiatement une commission chargée de faire une enquête sur les efl'ets de la nouvelle loi. Cette commission fut intentionnellement composée de députés plutôt hostiles aux Unions ; seul. Hume y représentait les partisans de la loi de 1824.

Néanmoins, les conclusions delà commission d’enquête ont été favorables au mouvement unioniste; la loi de 1825, qui en fut le résultat prévu, a été en somme satisfaisante. En effet, cette^loi, tout en interdisant les coalitions en général, fît exception pour les coalitions motivées par des questions de salaire et d’heures de travail. Sa seule imperfection consistait en certaines expressions vagues qui pouvaient permettre, de la part de la magistrature, une interprétation arbitraire du texte. Tout compte fait, et malgré l’opinion pessimiste de Place, la loi de 1825 a réalisé un progrès réel, puisqu’elle a

reconnu légalement les Unions ouvrières, ce quipermit à celles-ci de poursuivre et d’atteindre leur but.

Sous ce régime de demi-liberté, le mouvement unionisle prit rapidement un très grand essor. Des Unions lYirent créées dans beaucoup de métiers où il n’en existait pas encore et quelques fédérations nationales furent même organisées.

Ce mouvement, aux tendances pacifiques, se développait régulièrement, quand le krach financier de la fin de l’année 1825, rejaillissant sur la situation industrielle, vint le paralyser presque aussitôt. La fermeture de plusieurs manufactures et usines, le grand nombre de faillites causèrent une baisse générale des salaires pendant cette crise qui dura de 1826 à 1828. Le chômage atteignit une telle proportion que des milliers d’ouvriers furent nourris au moyen de souscriptions publiques.

Victimes d’une crise contre laquelle l’action syndicale était manifestement impuissante, les ouvriers mirent alors leur espoir dans l’agitation politique qui, de 1829 à 1848^ sera étroitement liée au mouvement unioniste.

Page 1