L'ÉCRASEMENT DE L'INDIVIDU ET DES ASSOCIATIONS
La compression, qui s'exerce sur les groupements naturels, ne pèse pas moins sur l'individu, et sur les associations issues du contrat. C'est à l'infini que la puissance publique a voulu émietter les énergies, parce qu'on domine plus facilement une poussière d'hommes que des collectivités. Ce système n'est pas imputable à la seule haine, que le tiers état portait aux corps d'ancien régime, instruments des privilèges perpétués, mais il résulte bien plutôt d'une conception mûrie et ordonnée. Il est étrange que la doctrine dite du libéralisme, — qui a eu pour corollaire celle des nationalités, — ait abouti universellement à l'exaltation et au renforcement de l'Etat. Ce fut d'abord au nom de la liberté, qu'on désagrégea tous les organismes
qui tendaient à renaître; puis la thèse du salut public qui n'est, sous un autre vocable, que la thèse de la raison d'État, fut invoquée, pour restreindre le champ d'expansion de l'individu et la formationdes groupementsconventionnels.
Lorsque la bourgeoisie accomplit sa révolution, elle proclama partout l'yiviolabilité des libertés qu'elle revendiquait depuis des années, et au premier rang desquelles étaient la liberté d'opinion et la liberté de la presse. En France, les régimes, qui se succédèrent de Brumaire à Février 1848, s'efforcèrent de réagir, — d'abord contre cette bourgeoisie, et ensuite avec son assentiment. A peine eut-elle saisi le gouvernenement avec les Laffitte, les Casimir Perier, les Guizot, qu'elle oublia toutes ses maximes, et retourna, contre les fractions démocratiques d'alors, depuis les républicains jusqu'aux socialistes, les mesures coercitives que lui avait appliquées la Restauration. En Allemagne, en Italie, partout, elle décrivait la même courbe, au fur et à mesure que, de dirigée, elle devenait dirigeante.
A la vérité, les libertés n'existent qu'autant que ceux qui voulaient en jouir ont su les conquérir etles conserver. Quand la dictature du pouvoir central s'est desserrée en une contrée, il
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faut en faire hommage, non point à la générosité de la catégorie sociale maîtresse, non point aux traditions gouvernementales plus respectueuses du citoyen, non point à la culture plus grande des esprits, mais à l'activité plus efficace de la masse. Il n'y a pas de libertés d'opinion, de la presse, d'association, de la grève, de réunion, s'il ne se trouve des hommes pour les arracher, et les sauvegarder, La classe dirigeante de France et d'Angleterre en eût usé vis-à-vis des travailleurs comme le tsarisme, si le prolétariat français ou anglais n'avait pas été mieux organisé, et proportionnellement plus nombreux que le prolétariat russe.
Chaque fois qu'un nouvel élément social arrive au pouvoir, et prend le maniement de l'Etat, avec l'intention de le perfectionnera son profit, il broie les libertés; mais il ne les broie que dans la mesure où ne se lève pas une force adverse. La bourgeoisie, qui commande actuellement à la bureaucratie dans toute l'Europe occidentale, en reviendrait volontiers aux moyens de l'absolutisme, étoufferait toute expression de l'idée, prohiberait la coalition, dissoudrait les groupements, si elle en avait la licence, — car les incidents quotidiens montrent suffisamment que la compression est son objectif suprême. II
y a longtemps qu'en France, elle a oublié le programme de 1869, qu'outre-Rhin ellea déserté celui de 1848, et qu'en Angleterre, elle déplore toutes les concessions qu'elle a dû consentir.
Liberté de la presse : s'ils restreignent la critique des personnalités de premier plan, les gouvernements s'attachent encore à soustraire à la discussion certains principes, sur lesquels ils reposent eux-mêmes. Les procès innombrables, qui ont été instruits, ces dernières années, dans les deux hémisphères, contre les publications socialistes et libertaires, les sanctions pénales qu'ils ont provoquées, attestent que le droit de tout écrire n'est toujours qu'une fiction.
Liberté d'opinion : elle est lésée, frappée à chaque instant, non pas directement, mais obliquement et par de petitsmoyens. Tel homme, qui montrera le vice d'une institution, sera poursuivi pour avoir prêché le mépris des lois. Tel autre, qui dégagera une vision d'avenir, sera incarcéré pour avoir poussé ses concitoyens à la révolte ou lancé un appela laviolence. La magistrature, nommée par les ministres, a pour mission, comme à toutes les époques, de réprimer toute atteinte à l'ordre établi, — cette atteinte fût-elle verbale et de pure doctrine. Elle vient au secours de la loi, pour la compléter et l'interpréter.
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Liberté de réunion : le pouvoir, qui la reconnaît, — en principe, — met de telles restrictions à l'exercice de cette faculté, qu'elle ne correspond guère qu'à une tolérance, et non plus à un droit. Dès qu'elle apparaît menaçante, — je ne dis pas seulement pour la tranquillité immédiate, mais pour le prestige du gouvernement du jour, — elle est abolie.
Liberté d'association : de toutes, elle est celle qui a été consacrée théoriquement le plus tard, et elle n'a été admise et légalisée, que du jour où la classe ouvrière s'en est emparée, à rencontre de la législation existante. Pour prendre l'exemple le plus proche de nous et le plus caractéristique, c'est le syndicat qui, en se formant et en progressant, malgré les vexations de toute espèce, a créé, en France, le droit de s'associer. Le groupement économique, qui a obtenu son statut en 1884, a précédé de dix-sept ans tous les autres groupements. Mais nous savons que, pratiquement, la liberté demeure menacée, car la lutte continue entre l'Etat et les sociétés, et, à chaque moment, la bureaucratie s'efforce de ressaisir ce qu'elle a perdu. L'émiettement illimité, et la destruction des organismes engendrés par la libre volonté des hommes, sont toujours son but secret.
Libellé de grève : celle-ci aussi a été conquise par le prolétariat, à des étapes diverses du siècle écoulé, et tandis que l'industrialisme apportait, avec lui, la grande concentration des salariés. Elle ne devint légale, que lorsque la légalité se sentit impuissante à la proscrire en toute occurrence. Mais elle reste entourée de telles lisières, que l'Etat se découvre trop souvent une capacité d'intervention, et qu'il n'a pas encore renoncé à l'abolir, soit par des moyens directs, soit par des expédients détournés.
Les droits dont se sont dotées les personnes et les associations, n'apparaissent de la sorte que comme transitoires et précaires. Toujours compromis par un retour offensif de l'autorité, ils sont à la merci du lendemain... Que l'Etat se sente assez vigoureux, de par les circonstances, pour les broyer et les annuler, il ne marquera nulle hésitation. L'ordre capitaliste exige que le prestige de la classe possédante ne soit ni limité, ni contesté. Il ne comporte pas plus le maintien des libertés individuelles, ou le respect des groupements nés du contrat exprès ou tacite, que le rétablissement des autonomies locales ou régionales.
XÏV