‹ Le syndicalisme contre l'étatChapitre 12 sur 46 · LA PORTEE DES LOIS OUVRIERES · texte numérisé non relu

LA PORTEE DES LOIS OUVRIERES

La multiplication des lois ouvrières, qui constituent déjà, dans les contrées de grande industrie, de véritables codes, semblerait réfuter la thèse qui a été soutenue jusqu'ici. Si l'Etat est l'organe d'absolutisme et de coercition, qui se trouve succinctement décrit dans ces pages, s'il n'a d'autre rôle et d'autres fins que la sauvegarde de la hiérarchie sociale, s'il ne peut que frapper et refouler, comment expliquer la promulgation des textes nombreux et compliqués qui restreignent la puissance du patronat, et qui fournissent aux salariés un recours contre le surmenage, une protection contre le risque professionnel? La réglementation du labeur quotidien, les prescriptions d'hygiène et de sécurité, les dispositifs d'assurance, qui sont intervenus, avec une progression méthodique et

continue, en Angleterre, en France, en Allemagne, en Suisse, en Autriche, avant de gagner l'Italie, et d'autres pays plus récemment atteints par l'industrialisme, n'ouvrent-ils pas une ère nouvelle, ne marquent-ils pas une évolution de la puissance publique? Celle-ci ne se lasseraitelle point de sévir contre la classe dirigée? Ne chercherait-elle pas, en usant d'initiatives généreuses, à limiter la souveraineté du capital, et ne préparerait-elle point, selon un plan longuement mûri, un bouleversement des conditions d'existence assignées aux travailleurs?

En se posant de telles questions, on adhère sciemment ou inconsciemment à la thèse d'un Etat indépendant, organisme autonome, fonctionnant au-dessus et en dehors de toute la structure sociale. Il suffit de réfléchir une minute, pour percevoir le caractère utopique d'une semblable théorie. L'Etat demeure nécessairement l'expression des intérêts, delà volonté d'une classe ; il grandit et se fortifie avec la classe qu'il l'a conquis; il décline avec elle, et tant que les catégories sociales se diversifieront et surgiront les unes en face des autres, il passera de l'une à l'autre, selon un procédé logique, et dont l'histoire nous offre un saisissant tableau. L'Etat n'est pas une entité, un pouvoir

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en soi; il croulerait et se dissoudrait, s'il ne s'appuyait à cliaque moment sur une oligarchie maîtresse du mécanisme économique.

Les lois ouvrières ne sont donc pas promulguées par la libre décision du pouvoir central. Elles lui sont imposéesparlamassedes prolétaires, tandis que ceux-ci acquièrent une notion plus haute de leur forceetleur de cohésion. Nullepart la réglementation de la journée n'est survenue, avant que les ouvriers n'eussent ébauché une campagne d'agitation. Nulle part les mineurs n'ont étédotésdes huitheures, ou des neuf heures, avant qu'ils n'eussent forcé la résistance des gouvernements pardes chômages concertés, mais cette restriction du surmenage ancien, en Autriche, en France, en Angleterre, fut le prix de luttes continues, et oii l'effort se tendait toujours davantage. Ce n'est point parce qu'ils avaient résolu de prémunir leur personnel contre les sinistres, que les entrepreneurs prenaient des précautions dans leurs immeubles, mais parce que ce personnel contraignait les Parlements à voter des textes, elles chefs d'Etat à contresigner des ordonnances. Les pays où ces prescriptions restent les plus rudimentaires, sont précisément ceux où la pression des salariés sur le pouvoir central s'exerce encore le moins activement.

liO LE SYNDICALISME CONTRE l'ÉTAT.

Si les lois ouvrières ont été se développant, se complétant les unes les autres, si, en France, pour la réglementation de la journée, toute une série de textes, — de domaines croissants, — s'est déployée de 1841 à 1900; si outre-Manche la durée légale du labeur quotidien a diminué, d'étape en étape, tandis que de nouvelles industries étaient atteintes par l'interventionnisme, c'est que le prolétariat, enhardi par de premiers succès, réclamait de nouvelles victoires. Une corrélation absolue s'établit, quelque pays qu'on considère, entre les progrès de cette législation des fabriques, et les progrès de l'organisation dans la catégorie non possédante. Et comme, dans cette catégorie, coexistent des professions où l'éveil à la vie collective s'opère plus ou moins lentement, les diverses corporations ne bénéficient pas simultanément de la même somme de protection.

Mais il ne faut, en aucun cas, faire hommage à l'Etat des concessions auxquelles il consent. Les limitations de l'autorité patronale, — dont la valeur est restreinte au surplus, — il se borne à les subir. Il les enregistre, lorsqu'il ne se reconnaît plus la capacité de s'opposer à elles; la loi ouvrière apparaît, à chaque instant, comme un compromis entre l'élément social

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qui gouverne, et l'autre élément qui tâche de rompre sa vassalité. C'est une sorte de barrière mobile, derrière laquelle les entrepreneurs se défendent, en attendant qu'ils puissent ressaisir l'avantage par des attaques de vive force, ou par des moyens obliques. Car nul ne doit se méprendre sur l'importance des réglementations, qui s'accumulent dans les contrées usinières. Si elles offrent, pour le prolétariat, une valeur morale, s'il se sent incité à les défendre une fois conquises, et par là-même à fortifier sa discipline, s'il arrive de ci de là à accroître pourtant sa somme de liberté, le patronat n'abandonne jamais la lutte. Lorsque la journée de huit heures est introduite législativement, le patronat renouvelle son outillage, intensifie le labeur; et comme la production tend à revenir au même niveau qu'auparavant, par l'accroissement du rendement horaire, le chômage ne s'atténue pas et la grande misère subsiste. En même temps, demeurent les risques de surproduction et de crise, qui pèsent si lourdement sur la masse. Ou encore, quand l'appareil mécanique n'est pas accru, le salaire est diminué à proportion de la réduction de durée. Partout, les frais d'assurances contre les risques professionnels ont été mis d'abord à la charge des

assurés. Si l'on veut des exemples, l'on n'a qu'à recenser les grèves qui se produisirent en France, au moment de l'application par étapes des 11 heures, des 10 heures et demie et des 10 heures dans les ateliers mixtes, et celles qui suivirent la promulgation du texte de 1898 sur les accidents du travail. Plus récemment, les propriétaires des mines de houille de l'Ecosse du Sud voulurent rogner sur la rétribution quotidienne des mineurs, qui avaient obtenu les huit heures, et ne cédèrent qu'à la crainte d'un chômage de 600,000 personnes.

Non seulement le patronat s'ingénie nécessairement à tourner les lois dites sociales, et je ne cite que les faits les plus significatifs et les plus connus, mais encore l'Etat lui prête son appui sous mille formes; et c'est ici que la puissance publique se révèle sous son aspect ordinaire, et dans son essence réelle. En aucun pays du monde, les réglementations qui doivent proléger l'ouvrier, la femme, l'enfant, en leur conférant un minimum de liberté, de repos, de garanties diverses, ne sont observées. L'inapplication de ces dispositions humanitaires est un fait général, une des caractéristiques de l'époque moderne. On a eu soin de désigner partout des inspecteurs en nombre infime : on écarte le

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