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LE SOCIALISME ET LE GROUPEMENT OUVRIER

Cet ordre chronologique n'a rien, au surplus, qui puisse surprendre. Bien avant que les derniers remaniements de la structure industrielle n'eussent introduit les conditions fondamentales de la formation syndicaliste, le prolétariat souffrait de son statut. C'est au début du xix^ siècle, alors même que la grande manufacture n'avait pas universalisé son règne, que son sort fut le plus rigoureux. D'effroyables chômages, d'écrasantes réductions de salaires (l'enquête de Villerméest pleine de faits à ce sujet), suivirent en France la première pénétration de l'outillage mécanique. D'une façon plus générale, c'est au moment oii la grande industrie brise brutalement les cadres anciens, en Angleterre, dans l'Europe centrale, partout, que les crises les plus acca-

blantes sévissent dans la classe ouvrière. Cette classe ouvrière ne peut s'organiser tout de suite professionnellement, alors qu'une faible minorité des professions sont touchées par les phénomènes nouveaux, et que, dans ces métiers mêmes, les formes archaïques de la production coexistent avec la forme moderne. Que si des embryons de groupements se constituent de ci, de là, ils pourvoiront d'abord à la défense immédiate, à la « résistance », comme l'on dira sous la Monarchie de Juillet, avant de s'élever à l'analyse de toute la structure, et de se ruera l'assaut de celle-ci. Au socialisme de tracer les grandes lignes du monde capitaliste, de signaler l'exploitation des salariés, de montrer la genèse des fortunes, d'éclairer l'avenir, d'opposer face à face la classe qui possède et la classe déshéritée, de mesurer l'émiettement continu de la première, et le grossissement progressif de la seconde. La doctrine socialiste qui se déduit, — dans la phase dite scientifique par opposition à la phase dénommée utopique, — de la considération même des faits et de l'étude des nouveaux rouages, est élaborée par des hommes qui n'appartiennent pas précisément au milieu des travailleurs. Comme ils ne sont pas broyés dans la tourmente, et qu'ils ont le loisir de méditer, et de coordonner leurs

idées, ils fournissent des théories lentement échafaudées, de véritables programmes de rénovation intégrale. La réflexion profonde d'un Marx, armé de toute la science économique de son temps, suppose une vie toute intellecteulle. Lesocialisme, tel qu'il se dégage, au surplus, du Manifeste des Communistes, du Capital ou des ouvrages ultérieurs des écrivains nourris de la pensée marxiste, contient à la fois une partie critique et une partie constructive. Libre au Syndicalisme, qui apportera avec lui des concepts nouveaux, des procédés inédits, une puissance imprévue, de répudier plus ou moins la seconde : la première s'imposera à lui avec une force incomparable. C'est parce que dans la période intermédiaire du xix'' siècle, avant la création de la première Internationale et durant les luttes intérieures de cette énorme société, une condamnation complète, âpre, implacable, motivée, du système industrialiste aura été formulée, que le Syndicalisme pourra cheminer plus à l'aise dans une Europe déjà travaillée par la subversion sociale. Les écrivains communistes, qui jetaient un regard circulaire sur les pays conquis par le capitalisme, ne voyaient encore que le servage partout répandu, avec la toute-puissance de la bourgeoisie, et la

misère des salariés. Ils prophétisaient le soulèvement de ces salariés, mais, n'apercevant pas encore la cristallisation corporative et fédérative qui ne pouvait être le résultat que de longs efforts, ils préconisaient, d'après l'exemple des révolutions déjà accomplies par d'autres classes, la conquête temporaire de l'État. Ils n'avaient devant eux que le bloc inorganique des ouvriers. L'ordre chronologique fut ici l'ordre logique. Le syndicalisme qui fut la poussée d'association, la formation trade-unioniste, adaptée aux fins communistes, et subordonnée aux méthodes destructives de la hiérarchie économique et de l'Etat, présupposait la diffusion de la critique socialiste. Et, en pratique, nous retrouvons cette critique, à chaque ligne, dans les considérants des statuts syndicaux, fédéraux, confédéraux, dans les déclarations des congrès ouvriers de V époque strictement contemporaine, dans le? ouvrages de propagande, publiés par les r/oupements professionnels. L'enchaînementdes faits et des idées ne saurait être discuté. Le syndicalisme n'est venu que bien après le socialisme doctrinal, et en s'armant de toutes les notions que les penseurs socialistes avaient patiemment forgées et éprouvées. Mais il apportait une formule d'action différente, peut-être

PAVLhovia. — Syndicalisme. U

plus efficace, en tout cas appropriée à merveille aux classements qui s'opéraient avec une sorte de spontanéité, sous la pression des phénomènes économiques, dans le milieu prolétarien.

Le socialisme, en sa conception première, avec ses vues très générales, ne correspondit plus aux besoins d'activité permanente, de lutte journalière, qui s'emparaient des travailleurs, au fur et à mesure qu'ils percevaient mieux leur servitude, et qu'ils discernaient plus clairement leur souveraineté. Ils étaient les assujettis du capital, mais ils étaient aussi les maîtres de la production . Ils ne pouvaient subsister sans peiner dans l'usine, mais la société ne vivait que de leur labeur.

Les ouvriers, tout en visant à l'idéal du communisme, et en conspirant l'anéantissement de la propriété capitaliste, ne sauraient se contenter de combattre la classe possédante, à de certains moments, périodiquement renouvelés. Ils ne se heurtent pas, par saccades, aux parois du régime, mais ils les touchent à chaque instant. Il ne s'écoule pas d'heure oii ils ne souffrent en quelque façon de la domination qui pèse sur eux. Ils ont à revendiquer plus d'hygiène, plus de sécurité, des salaires plus amples et plus régulière»

ment payés, une durée de labeur moins prolongée. Cette lutte est à la fois individuelle, corporative et collective. Il est naturel que pour régler les questions qui se posent quotidiennement, la résistance ou l'attaque corporative apparaisse la plus vigoureuse. L'individu est désarmé; la classe prolétarienne est trop loin, et l'on ne peut la mettre en mouvement à chaque, minute, pour obtenir une satisfaction accessoire. Du reste en ces débats qui renaissent sans cesse, et qui n'évoquent pas au premier plan toute l'organisation économique, seul le métier est intéressé ; parfois même seul l'atelier ou le chantier est incité à agir. Le groupement syndical dérive donc de la nécessité d'une défense continue. Une fois formé, il pourra se disloquer, mais il ressuscitera toujours, et les émiettements, que nous signale toute l'histoire des syndicats en France, ou ailleurs, depuis 1875, n'ont jamais préparé que la reconstitution d'organismes plus vastes.

L'agrégat professionnel présente cet avantage de secourir l'individu dans les conjonctures critiques, où le socialisme politique ne pourrait intervenir, où il ne saurait même comment opérer. Le socialisme, au regard des débats pratiques qui sont choses courantes, a d'autant

moins de vertu, qu'il rassemble des hommes de conditions et d'occupations diverses. On y trouve des professeurs et des avocats, des ingénieurs et des publicistes : ni les uns, ni les autres ne donneront un appui effectif au métallurgiste qui réclame les huit heures, ni au tisseur qui demande une rétribution moins maigre, ni au verrier qui dénonce la déplorable installation de la fabrique. Mais chacun de ces prolétaires s'adressera aux prolétaires qui fabriquent les mêmes produits, dans la même localité, dans le même immeuble. Les ouvriers qui se soucient le moins des problèmes doctrinaux, qui aperçoivent le moins clairement la chaîne des phénomènes sociaux, qui sont le moins portés aux révoltes contre l'ordre capitaliste, discernent l'utilité de l'accord avec les ouvriersde même catégorie. Ils entrent d'autant plus volontiers dans les groupements corporatifs, qu'ils peuvent en requérir des services quasi immédiats, et qu'ils courent d'ordinaire moins de dangers en s'y affiliant, qu'en adhérant aux groupements socialistes proprement dits.

D'autres vont aux premiers, par préférence aux derniers, et à leur exclusion, parce qu'ils se méfient de l'action politique. Ils reprochent au parti socialiste d'accueillir la procédure et la tac-

tique des autres partis, de négocier des transactions, de trop sacrifier à l'espoir de conquérir l'État, de contenir trop de transfuges éventuels. Ainsi, que le socialisme politique paraisse trop loin, trop au-dessus des conflits quotidiens du travail, ou qu'il éveille des suspicions (qu'il ne saurait être question de discuter en ce moment), le syndicat attire à lui d'abord les individualités les plus énergiques, ensuite celles qui, se laissent séduire par l'ampleur, ou par l'activité, d'une association déjà existante.

L'organisation syndicale n'offre cependant un programme complet, ou mieux, l'organisation ouvrière n'embrasse réellement le système d'idées qu'on appelle le syndicalisme, que du jour où elle a été pénétrée par l'esprit socialiste. 11 y a d'énormes différences entre les Mutualités, les Résistances ou les Chambres Syndicales d'autrefois et les syndicats fédérés et confédérés d'aujourd'hui, qui élargissent sans relâche leur champ de lutte, et qui ébranlent la hiérarchie sociale tout entière. C'est que, dans l'intervalle, se sont répandues les analyses du salaire et du capital, de la domination capitaliste et de la structure économico-politique, qui sont à la base même du collectivisme et du communisme. Le syndicalisme commettrait, à l'égard de la pensée

socialiste, la pire des ingratitudes, s'il méconnaissait son lien de filiation, ses rapports intellectuels avec les thèses développées par le manifeste de 1848, — pour prendre ce document célèbre.

Il est bien malaisé de fixer, pour chaque pays, le moment où l'organisation professionnelle passe au syndicalisme, et oii le syndicat, s'élevant de la considération des intérêts corporatifs à l'idée de la transformation intégrale, se met en bataille contre le régime tout entier: Tantôt, et le phénomène est de plus en plus fréquent, dans les pays latins du moins, ce syndicat naît rebelle à l'ordre actuel : tantôt, et cette lente évolution se constate surtout outre-Manche, il n'abandonne le réformisme pur qu'après une série d'expériences fâcheuses, mais concluantes. Nulle part, au demeurant, la masse prolétarienne déjà organisée ne chemine d'un même pas, en sorte qu'on souscrirait à une erreur en disant que, dès à présent, le syndicalisme est la doctrine

dominante dans les associations corporatives; mais il n'est pas douteux qu'il n'y progresse rapidement à la faveur des circonstances, et qu'il ne doive s'imposer plus ou moins vite à l'ensemble des groupements. La pénétration évidente des théories socialistes jusque dans ceux, — telles les unions des travailleurs qualifiés outre-Manche — , qui s'étaient montrés longtemps les plus réfractaires, atteste un changement général d'orientation, annonce la fin prochaine du corporatisme. Recenser les effectifs dont les syndicats disposent dans le monde (en dehors de ceux que le patronat a cru mobiliser pour sa propre sauvegarde), — c'est donc énumérer les contingents qui s'enrôleraient, le cas échéant, au service de l'action syndicaliste, et qui, par une logique inhérente aux choses, sont entraînés de plus en plus à l'unité dans la subversion.

Mais les groupements professionnels euxmêmes, quelle que soit leur tendance, à quelque degré qu'ils adoptent la haine de l'ordre existant, ne peuvent se constituer que dans un certain cadre économique. Ils ne surgissent que làoii la fabrique a déjà juxtaposé les producteurs dans une coopération obligatoire. Le système capitaliste, en concentrant les capitaux, facilite leur

socialisation; en leur assignant une direction anonyme, il amortit les résistances individuelles à la reprise de la propriété; en appelant des milliers de salariés dans une même exploitation, 011 ils sont soumis à un même règlement, il les éveille à la vie collective. Ainsi il réagit inconsciemment, involontairement, contre sa propre domination. Quand Marx et Engels ont écrit dans le manifeste des Communistes : « La société bourgeoise prépare ses fossoyeurs », ils ont exprimé une vérité incontestable. Nulle part, le syndicat n'est issu de l'initiative d'un homme, à l'heure oii le travail restait disséminé, et oîj chaque atelier abritait des forces productives minuscules. Il naît bien après la grande fabrique, quand celle-ci a créé une solidarité d'intérêts entre ceux qui y sont employés, et aussi leur façonne une uniformité d'existence.

On peut suivre la formation des groupements corporatifs dans chaque contrée, au fur et à mesure que celle-ci révolutionne son outillage, développe son machinisme et se jette dans la carrière des échanges internationaux. Le mouvement syndical est d'autant plus ample dans un pays, et dans une région de ce pays, et dans une localité manufacturière de celte région, que la concentration capitaliste s'y est plus fortement

no LE SYNDICALISME CONTRE L ÉTAT.

implantée. Les effectifs organisés y sont d'autant plus denses, et s'yaugmentent d'autant plus vite, que toute localité manufacturière devient comme un foyer d'appel pour la population, et attire à elle les ruraux. L'Allemagne contemporaine nous offre les plus saisissants exemples d'une rapide transformation dans le sens capitaliste. De 187S à 1895, les changements qu'on a pu observer dans certaines parties de son territoire, la Saxe, la Silésie et plus encore peut-être la zone Westphalo-Rhénane, ont été stupéfiants. La croissance vertigineuse du peuplement y a engendré une hâtive poussée professionnelle.

C'est autour de Cologne', de Dusseldorf, d'Elberfeld, de Dortmund, de Bochum, c'est dans ce chaos de puissantes cités, d'exploitations minières, de hauts fourneaux, de tissages, qui s'étend à la droite du Rhin, et dont le voyageur qui se rend de Paris à Berlin saisit une fugitive vision, que se trouvent les masses organisées les plus vigoureuses de l'Empire. Là, s'est érigé l'un des plus florissants Lancashires du pays germanique. Là aussi s'élaborent pour l'avenir les éléments de révolte les plus redoutables. La population y sautait de 7 millions d'unités, en

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