LES BUDGETS CONTEMPORAINS ET LEURS RESSOURCES
L'État moderne ne peut subsister sans une organisation financière fortement charpentée. Des ressources pécuniaires énormes lui sont indispensables pour se soutenir et, lorsqu'on parcourt le budget d'un des pays quelconques du vieux monde, — qu'il s'agisse de l'Angleterre ou de l'Italie, de la Russie ou de la France, on y trouve résumées, mesurées, pour mieux dire, par des chiffres, toutes les institutions qui concourent à l'armature du système. De même que dans certaines tranchées de chemins de fer apparaissent, régulièrement superposées, les couches géologiques, de même dans les tableaux de crédits, qui sont, à intervalles périodiques, fournis aux Corps représentatifs, se révèlent net-
tement les formations successives de la bureaucratie contemporaine.
On a coutume d'écrire en France : la démocratie coûte cher. Le mot n'est pas exact : c'est l'Etat moderne qui coûte cher, quels qu'en soient les principes constitutionnels, et les contrées où le parlementarisme s'exerce et où le suffrage est devenu universel, ne se heurtent pas à des embarras d'argent plus pénibles que celles où la souveraineté du droit divin n'a subi encore que de légères atteintes. Partout l'on retrouve les mêmes dépenses, le même grossissement des devis financiers, les mêmes sacrifices aux besoins du pouvoir central. Pour garantir sa défense, c'est-à-dire pour assurer la défense du régime économico-social dont il a la charge, ce pouvoir central se rapproche chaque année un peu plus de la faillite. Et dans les contrées où il se montre le plus exigeant, c'est 20 ou 25 p. 100 du revenu public qu'absorbent les divers services, qu'il réunit sous sa gestion. L'assimilation s'établit encore d'elle-même ici entre l'Empire romain, à son déclin, et les grandes puissances contemporaines, car celles-ci fléchissent peu à peu sous le fardeau qui accabla celui-là.
De cinq en cinq ans, le budget de l'Etat
s'accroît dans une mesure qui stupéfie. Les frais nationaux de la France dépassent de beaucoup quatre milliards ; ceux de l'Angleterre excèdent 5 milliards, ceux de l'Allemagne, sans la Prusse, 3,600 millions; ceux de la Prusse seule : 3,900 millions ; ceux de l'Autriche-Hongrie : 3,500 millions; ceux de la Russie : 6 milliards et demi. Mais ce sont là des contrées, qui se sont pliées de longue date au régime de la vie internationale et qui, par suite, inscrivent à leurs dépenses les arrérages d'emprunts anciens. La France doit quelque 30 milliards, l'Angleterre 20, la Russie 23, l'Italie 10. La dette de l'Empire allemand, dont on suit avec facilité l'expansion au cours des dernières années, grandit de 1,100 millions en 1888, à 5,S00 en 1908. Mais si l'on veut prendre un sujet d'expérimentation de tout premier ordre, et oii Ton puisse observer, sans effort, les efi'ets de l'adaptation à la structure capitaliste, c'est le Japon qu'il faut prendre ; car il a pénétré dans la carrière bien après tous les pays que nous venons d'énumérer.
Les frais de gestion et d'administration de toute espèce * y montaient à 80 millions en 1868,
1. Anvuaire financier et économique du Japon, publié par le Ministère des finances de Tokio (1908).
à l'époque de la révolution qui brisa l'ancien régime; ils atteignent à 160 millions en 1878, à 235 en 1888, à 565 en 1898, à plus de 1,500 en 1908. La dette publique, de 120 millions en 1874, bondit à 545 en 1882, à 850 en 1893, à 1,300 en 1903, à 5,600 millions en 1908. Rien ne montre mieux que cette courte confrontation de chiffres la majoration ininterrompue des exigences de l'État moderne : et, au fur et à mesure que ces exigences sont satisfaites, la capacité de domination de cet État s'affermit et s'accroît.
Si le budget synthétise, en quelque sorte, à la colonne des dépenses, toute l'organisation par laquelle le pouvoir central s'exerce jusqu'aux confins du pays, la colonne des recettes résume^ comme en un schéma, les prélèvements qui alimentent le Trésor. Or, il n'est pas malaisé de constater, par la plus brève analyse, qu'universellement les catégories sociales, qui ne possèdent que leur travail, sont plus frappées que les autres.
L'impôt direct, dans toutes les contrées européennes, et dans les contrées extra-européennes, qui se sont modelées sur leur exemple, constitue une part décroissante des ressources totales. Quelque forme qu'il affecte, de quelques précau-
tions qu'on en entoure la perception, il finit par atteindre soit le revenu, soit la richesse acquise. A l'inverse, l'imposition indirecte, qui vise la consommation, s'adresse surtout à la masse des travailleurs. La tendance générale des gouvernements depuis plus d'un siècle, a été de développer presque exclusivement les taxes qui portent sur les objets de nécessité courante, et qui, par suite, offrent un rendement assuré, en ménageant les catégories les plus opulentes. Tandis que se déploie l'histoire fiscale de la France, parmi les divers régimes qui s'y sont succédé, l'ingéniosité des ministres découvre de nouveaux moyens de faire contribuer la classe ouvrière. C'est surtout au lendemain de la guerre de 1870-71 que la conception héritée du Premier Empire, à travers la Monarchie de Juillet e\ le Second Empire, et qui consistait à sauvegarder la propriété en relevant le coût de l'existence pour la foule, s'est manifestée par des initiatives multiples. L'Allemagne contemporaine nous présente une mise en œuvre systématique des mômes théories, car c'est à la consommation qu'elle s'attaque pour remplir ses caisses et subvenir aux frais du (( marinisme ». Mais le Japon, que je veux encore prendre pour exemple, car le développe-
ment du système capitaliste s'y révèle avec plus de netteté harmonieuse qu'ailleurs, va nous procurer une illustration très saisissante de ces pratiques fiscales. Et qu'on n'aille pas dire : « L'Empire du Soleil Levant est bien loin, il a d'autres traditions, sa population garde une autre mentalité. » La structure qui y prédomine, depuis que l'industrialisme y a prévalu, rappelle trait pour trait, celle qu'une période historique plus longue a introduite dans les pays occidentaux.
A la vérité, le Japon ne s'est vraiment affirmé comme un grand pays capitaliste, pourvu de tous les organes, et de la volonté d'expansion des autres pays capitalistes, qu'au cours des treize dernières années. 11 est très précieux pour l'observateur, comme ces cantons géologiques des Alpes Centrales ou de la Saxe, oii se rencontrent réunies des formations variées, sur un terrain exigu.
En 1893, les impôts sur les revenus proprement dits fournissent 100 millions, pour un total de recettes ordinaires de 245. En 1908, ils s'inscrivent pour 275 millions sur un total de 1,180 millions, c'est-à-dire que leur proportion est descendue de 40 0/0 à un peu plus de 22 0/0. Dans l'intervalle, on a établi les patentes, qui,
comme il arrive d'ordinaire, épargnent les gros au détriment des petits (53 millions), les droits sur le sucre (41 millions), les droits sur le pétrole (4 millions), les monopoles du sel et du camphre (140 millions); on a accru très fortement l'impôt sur les boissons, dont le rendement a été porté de 44 à 180 millions, et les droits de douane ont sauté de 17 à 103 millions \ On peut calculer que la part de contributions du Japonais, abstraction faite du revenu des biens de l'État, est passée, en treize ans, de 5 francs à 22 ou 23 francs : et c'est la classe ouvrière qui a été nécessairement et de beaucoup la plus atteinte, car, tandis qu'elle acquittait des contributions plus lourdes, le coût des objets les plus indispensables à sa subsistance et à son entretien montait sans relâche. Entre l'année 1901 et l'année 1906-, la dernière dont la statistique officielle fasse état, le prix du riz s'accroît de 27 p. 100, celui de l'orge de H p. 100, celui du seigle de 28 p. 100, ceux de la fève et de la lentille, qui jouent là-bas le même rôle que chez nous la pomme de terre, de 26 et de 47 p. 100, celui du sucre de 26 p. 100, celui de la viande de bœuf de 30 p. 100, celui des œufs de 49 p. 100,