Ibid., p
celui du lait de 19 p. 100. Dans l'ensemble, le Trésor public quadruplait ou quintuplait ses exigences; la vie, par la répercussion même des taxes de toute espèce, est devenue d'une cherté inconnue, et les salaires sont loin d'avoir haussé à proportion.
La transformation capitaliste au Japon, comme ailleurs, a donc abouti à surcharger les travailleurs. L'Etat, qui organisait ses services à l'européenne, qui créait une véritable bureaucratie, qui renforçait son outillage de domination, faisait payer tous les frais de cette évolution à la masse des petits. Il est advenu, comme d'ordinaire, que la puissance publique, adaptée aux besoins de la catégorie dirigeante moderne, exonérait celle-ci, dans toute la mesure possible, des contributions nouvelles. Cette catégorie dirigeante imposait, à la catégorie dirigée, le tribut de guerre que les vainqueurs infligent aux vaincus, et c'est là encore une des caractéristiques frappantes de l'Etat universellement : il demande à la majorité les moyens pécuniaires qui lui permettront d'opprimer cette majorité au nom de la minorité.
C'est dans les dernières années seulement que la matière imposable commençant à se raréfier, et la résistance prolétarienne se manifestant
dans le monde avec une vigueur accrue, on a envisagé des surtaxes des successions et des prélèvements sur la fortune acquise. Mais cette évolution nouvelle se dessine à peine et, même si elle se devait accentuer, elle ne modifierait en rien l'essence du régime.
Le militarisme est l'un des organes les plus développés de l'Etat moderne, l'organe même, entre tous, qui, dans la dernière période du xix^ siècle et dans la première phase du xx«, a manifesté la plus grande capacité de croissance. Ceux qui voient, dans le développement actuel des forces mobilisables, une survivance d'époques déjà lointaines, commettent une erreur historique, qu'il est aisé de rectifier, car les armées nationales, qui prélèvent chaque année 1 ou 2 p. 100 de la population, et qui rassembleraient, entemps de guerre, 10 p. lOOetdavantage, sont création purement contemporaine. Au fur et à mesure qu'une contrée se dote de la grande industrie, et recherche des débouchés élargis pour ses produits, elle tend à augmenter ses effectifs; et l'on peut prendre à témoin le Japon
et l'Union américaine. Il y a donc un lien étroit entre l'expansion du capitalismpe et l'exansion du militarisme, et celui-ci apparaît comme une conséquence immédiate de celui-là. De même la poussée des armements sur mer, la politique nouvelle du marinisme, dont je dirai deux mots plus loin, sort de la structure intime de nos sociétés actuelles, et correspond aux intérêts présents de la classe dirigeante.
Les armées se sont presque partout transformées, au cours des trente dernières années ; pour aboutir à dresser les a classes » les plus denses, tout en réduisant le temps de service, et en rendant, à la production, les bras dont elle ne peut trop longtemps manquer, les gouvernements ont institué le service personnel, supprimé le remplacement, enrôlé parfois les malingres eux-mêmes. Il n'est plus guère que la Belgique et l'Angleterre, en Europe, pour conserver des systèmes archaïques; mais on peut observer, d'une pari, que ces pays sont travaillés par une active propagande réformatrice, et, de l'autre, qu'ils se trouvent dans une situation particulière, l'un étant quelque peu protégé par sa neutralité, et l'autre garanti par sa ceinture marine. Partout ailleurs, la masse des citoyens traverse la caserne, et les exemptions et les
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privilèges de temps ont été abolis, moins parce que l'esprit démocratique soufflait, que parce qu'il fallait porteries contingents au maximum. Quant à l'outillage delà guerre, il se renouvelle sans cesse, comme l'atteste la croissance ininterrompue des budgets. De 1898 à 1908, les dépenses militaires de la France ont sauté de 650 à 777 millions; celles de la Russie de 750 à 1 070 ; celles de l'Allemagne de 770 à 1 070 ; celles de l'Autriche de 280 à 320; celles de l'Italie de 258 à 298 ; celles de l'Union américaine de 460 à 620. Pour le Japon qui, à cet égard, demeure le meilleur sujet d'expérimentation, il accuse 127 millions à la première date, et 264 à la seconde.
Au surplus, je ne m'attarderai pas ici à calculer ce que le militarisme a coûté de milliards dans les vingt-cinq dernières années, ni combien d'hommes il a enlevés à la production, car les défenseurs du système capitaliste allèguent que l'expansion des armées nationales a concouru à stimuler le rendement agricole et industriel; et je n'ai point la prétention de sortir du cadre de cet ouvrage, en examinant la valeur de ce raisonnement.
Envisagé dans ses rapports avec la structure de l'État moderne, le militarisme sert à une
double fin. Il a pour rôle, en première ligne, — et c'est la mission sur laquelle on insiste d'ordinaire le plus ostensiblement, — de défendre la frontière; ce qui implique que les Etats limitrophes peuvent être tentés de la violer, et que le régime industrialiste entretient, dans le monde, une insécurité permanente. 11 n'y a point lieu, au surplus, d'en être surpris, lorsqu'on connaît les forces dominantes qui opèrent dans toute contrée.
Jadis, les guerres étaient provoquées par les querelles dynastiques, dans lesquelles la catégorie sociale dirigeante d'alors, la noblesse, était intéressée aux côtés des chefs des maisons royales. Qu'à l'ouverture d'une succession, un roi s'emparât d'une province, le nombre de places, dont il disposait en faveur de ses courtisans, s'accroissait plus ou moins sensiblement. Plus tard, intervinrent les luttes des nationalités, qui se développèrent, tandis que l'expansion des énergies productives brisait les limites des petites principautés et, avec elles, les suzerainetés gênantes que l'histoire avait forgées. Toute la première moitié du xix^ siècle a été remplie par les soubresauts de l'Allemagne et de l'Italie, qui ont réussi, presque en même temps, à s'ériger en pays indépendants. La
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guerre de 1870 a été la dernière lutte de nationalités dans l'Europe occidentale, et la dernière de ces luttes, dans l'Europe orientale, a été probablement celle de 1877-1878. Alors est apparu un élément, sinon nouveau, du moins renouvelé, et désormais prééminent, de conflagration internationale. Les B^tats modernes veulent acquérir des débouchés plus amples, et se les disputent, de plus en plus, dans les contrées lointaines.
La guerre peut encore éclater en Europe, et l'on a vu, coup sur coup, l'Angleterre et la Russie, la France et l'Allemagne se menacer d'une rupture. Mais les motifs de conflits étaient, d'un côté, la prépondérance dans l'Asie centrale, et, de l'autre, l'exploitation de l'Afrique du Nord; et si les considérations d'équilibre continental n'étaient pas étrangères à ces tensions qu'aggravèrent de vieilles hostilités, les besoins économiques des classes dirigeantes s'exerçaient en première ligne.
Les éléments de paix et de guerre se combattent à chaque instant, et les combinaisons diplomatiques, qui s'entre-croisent dans l'univers, ne confèrent aux peuples aucune certitude de tranquillité. Si les rapports commerciaux, qui existent entre les nations, sont aujourd'hui
Paul Lodis. — Syndicalisme. 7
98 LE SYNDICALISME CONTRE l'ÉÏAT.
actifs à ce point, que la grande industrie balancera toujours à proclamer la lutte (nous avons eu la preuve, à maintes reprises, de ses hésitations, lors des querelles franco-anglaises), si cette grande industrie a tout à appréhender, en quelque pays qu'on l'envisage, — et d'un choc armé, et des mouvements intérieurs qui le pourraient suivre, — elle ne veut pas non plus se laisser étouffer dans un marché trop resserré. Elle réclame des clientèles nouvelles, parce qu'elle redoute de succomber sous l'entassement des fontes, des aciers, des cotonnades invendus; et ces clientèles, à de certains moments, elle décide, le péril d'engorgement étant trop pressant, de les conquérir par la violence. Toute crise de surproduction peut engendrer de formidables effusions de sang.
Le militarisme se manifeste donc comme l'un des rouages indispensables du système capitaliste. Et son développement s'est accentué, tandis que les annexions coloniales créaient des frontières supplémentaires entre les puissances contemporaines. Ce n'est pas seulement à la crête des Vosges que se rencontrent la France et l'Allemagne; séparées par la mer du Nord, l'Allemagne et l'Angleterre ont trouvé des contacts dans l'Afrique occidentale et orientale. La
Russie et l'Angleterre, que la géographie avait isolées l'une de l'autre, ont placé leurs bornes communes sur le plateau central de l'Asie. Le colonialisme, issu de la structure économique, bouleversait la carte. II comportait, comme conséquence inéluctable, l'accroissement indéfini des effectifs terrestres et des marines.
Mais nous n'avons envisagé qu'une partie du rôle du militarisme. Il constitue l'un des plus formidables moyens de pression dont dispose la classe dirigeante, pour conjurer les subversions qui la menacent. L'armée, qui a servi jadis à la royauté à réduire les féodaux, sert actuellement à la bourgeoisie à sauvegarder les fondements du régime. Les prolétaires, enrôlés pour la défense du territoire, défendent plus souvent la hiérarchie sociale. Dans tous les pays du monde, dès qu'une grève éclate, les troupes interviennent; et non seulement elles ont pour mission de refouler toute rébellion des travailleurs, mais elles fournissent des détachements, qui se substituent aux salariés en chômage. Les doctrines antimilitaristes, qui se sont développées au cours des dernières années, se sont propagées de préférence dans les contrées, oii les soldats sont appelés à peser sur la solution des conflits économiques-
Quoi qu'on pense des fonctions qui lui sont assignées, l'armée est la meilleure barrière, que l'Etat moderne ait dressée temporairement contre la révolution. Ni l'enseignement public qui s'est attaché à légitimer les bases de Ja société présente, ni la loi pénale qui sanctionne toute attaque aux droits de la propriété, ni le fonctionnarisme qui doit faire pénétrer partout l'action et la surveillance du pouvoir central, ne suffiraient à enrayer la poussée des non-possédants. Mais un prolétariat qui est contenu par 500,000 ou 600,000 baïonnettes et sabres, ou davantage, se trouve immobilisé jusqu'au jour oij des brèches se creusent dans cette muraille d'acier, et où fléchissent la discipline et l'homogénéité des corps de répression.
Aussi longtemps que l'armée est étroitement subordonnée à l'Etat, la classe dirigeante peut bannir toute crainte immédiate. Même la grève générale, quidevient de plus en plus le suprême recours du syndicalisme, se heurtera à des échecs répétés, tant que les soldats et les chefs subalternes demeureront fidèles au mot d'ordre.
Les révolutions du passé ont pu aboutir sans la participation, ou même en dehors de la neutralité des forces militaires, parce que les contingents étaient infiniment plus faibles, ou que
les révolutionnaires disposaient de fusils ou de canons, ou que la difficulté des communications empêchait de ramener en quelques heures, des dizaines de milliers d'hommes dans le centre insurrectionnel. On comprend la défaite de Louis XVI, qui ne groupait que des effectifs réduits, et celle de Charles X, qui ne pouvait occuper tout Paris; on comprend la victoire de la Commune de 1871 qui avait des régiments à opposer aux régiments, et qui tournait une artillerie importante contre des corps démoralisés. Mais l'armée est toute-puissante dans un pays désarmé. La révolution russe a, en grande partie, échoué par l'inaptitude des groupements démocratiques ou libéraux, à lier à leur cause une fraction suffisante des troupes de terre et de mer. Elle eût vaincu, si l'exemple de Sveaborg et celui de Sébastopol avaient engendré une défection d'ensemble. Et, à l'inverse, la révolution turque a dû sa victoire aux concours, que les comités ont trouvés dans les divisions de Macédoine. Le militarisme, peut devenir, dans la crise sociale contemporaine, l'élément destructeur de l'État. Il reste, en attendant, l'élément protecteur par excellence.
LE MARINISME
L'expansion des marines de guerre, qu'on dénomme d'ordinaire le marinisme, constitue, comme l'accroissement du militarisme proprement dit, une des caractéristiques de notre époque.
Sans doute, l'armée de mer ne peut pas remplir tous les offices qui sont dévolus à l'armée de terre, et, en particulier, son action répressive éventuelle, et son pouvoir d'intimidation sur les masses, sont beaucoup moindres, mais son développement résulte pourtant, avec une indéniable logique, de la nature même du régime. Il y a coïncidence frappante entre l'épanouissement de l'industrialisme dans une contrée, et la création d'une grande escadre nationale. Et, à beaucoup d'égards, le marinisme a évolué avec non moins de rapidité que le militarisme.
LE MARINISME. 103
Si l'on se place à la veille de la Révolution française, seules l'Angleterre et la France disposaient d'une flotte de guerre, celles de la Hollande, de l'Espagne et du Portugal ayant fortement décliné. Les républiques italiennes qui, pendant longtemps, s'étaient disputé les eaux méditerranéennes, avaient disparu peu à peu, et Venise même ne comptait guère. Or, aujourd'hui, les mers sont sillonnées par les cuirassés, les croiseurs, les torpilleurs, voire même les sous-marins de sept ou huit puissances. A côté des vieilles marines, ont surgi celles d'Etats nouveaux, l'Allemagne, l'Amérique, l'Italie, la Russie, l'Autriche, le Japon. Dès que la grande manufacture s'installe victorieusement dans un pays, il s'empresse de se munir de mastodontes armés de canons : le lien entre la transformation économique et l'eff'ort naval apparaît manifeste. L'Angleterre pouvait croire jadis que ses côtes étaient menacées par la France, et la France nourrissait des craintes identiques à l'endroit du Royaume-Uni. Mais ce ne sont point des appréhensions de cette nature, qui ont conduit partout les gouvernements à consacrer des centaines de millions,etdes milliards, àlaconstructiondesnavires géants et des submersibles minuscules. L'Union américaine s'est préoccupée beaucoup moins de
protéger ses rivages contre l'insulte d'un ennemi supposé, que de sauvegarder les cargaisons qu'elle envoie à l'Amérique du Sud, à l'Extrême- Orient et dans l'Europe occidentale.
Le colonialisme correspond au besoin de marchés élargis, qu'engendre l'expansion usinière. Il comporte, comme conséquence inéluctable, le marinisme; mais le marinisme se conçoit aussi bien en dehors de toute occupation coloniale, comme le montre l'exemple de l'Autriche-Hongrie. Et, par suite, il faut le rattacher purement et simplement à la nécessité de défendre sur mer les bâtiments de commerce. Comme le trafic s'est de plus en plus internationalisé, — que l'accroissement continu du rendement manufacturier détermine une augmentation non moins constante des échanges, — les Océans sont parcourus par des flottes commerciales autrement imposantes que celles d'autrefois. Les bâtiments du Hamburg Amerika, du Norddeutscher Lloyd, delà Gunard Line, de la Transatlantique, du Lloyd de Trieste, qui représentent déjà par eux-mêmes de gros capitaux, portent des denrées qui atteignent à des valeurs énormes. Le commerce maritime, malgré la multiplication des chemins de fer, a grandi dans des proportions qu'on ne pourrait que
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difficilement chiffrer. Son rôle n'a nullement été réduit par l'essor du commerce terrestre. Il faut que ces steamers, dont la charge monte à des dizaines de millions parfois, puissent échapper aux croisières rapides de l'ennemi, au lendemain d'une déclaration de guerre. Autrement, la capture de quelques-uns d'entre eux frapperait douloureusement celui des belligérants qui les perdrait. La classe dirigeante qui, un peu partout, a mis sa fortune sur la mer, avec une audace et une décision que les anciens ignoraient, n'entend point la sacrifier au hasard. Il sied, pour que subsiste sa prospérité, que les grandes lignes de navigation restent libres. De là, les dépenses énormes que le marinisme requiert dans chacune des contrées européennes : 370 millions en France, 886 en Angleterre, 504 en Allemagne. De là, le coefficient d'accroissement que ces dépenses révèlent pour les dernières années : 82 p. 100 en France, 145 p. 100 en Angleterre, 500 p. 100 aux États-Unis, 740 p. 100 en Allemagne, 950 p. 100 au Japon'. On remarquera que la France et l'Angleterre, dont les flottes se heurtèrent, il y a deux siècles et plus, dans les mers du Nord et dans l'Océan, sont, de
\. Rapport général sur le budget de 1910, à la Chambre des députés française.
toutes ces puissances, celles qui ont offert le taux de progression le moins accentué; et rien n'est plus compréhensible. Leur expansion navale était ancienne, comme leur expansion industrielle etcommerciale. Al'inverse, le Japon, l'Empire germanique et la Grande République du Nouveau Monde, qui ne se sont classés au premier rang, dans la hiérarchie de la production et du négoce, qu'au cours des vingt dernières années, ont créé leurs escadres de toutes pièces, en un court laps de temps. Comment prouverait-on, par des arguments plus forts, le rôle du marinisme dans l'Etat moderne, ses rapports étroits avec les intérêts économiques de la catégorie possédante?