Labour Gazette, décembre
En troisième lieu, le syndicat, de par l'influence même qu'il a acquise, détermine la nomination de ses candidats à certaines fonctions ouvrières électives; délégués mineurs, délégués aux pesées du minerai ou de la houille, prudhommes, etc., il garantit, contre les entreprises corruptrices, un contrôle obtenu de haute lutte.
Il s'associe encore, de sa propre autorité, à la surveillance de l'application des lois. Dans tous les pays du monde, le pouvoir administratif s'efforce d'atténuer l'importance des textes de réglementation sociale, en les laissant chômer, en les limitant par des interprétations juridiques de plus en plus étroites, en négligeant de sanctionner les délits, en multipliant les dérogations. Il arrive qu'une législation, que le prolétariat avait longtemps réclamée, et qui lui avait été concédée comme une satisfaction éclatante, se réduit bientôt à un simple principe théorique. Le syndicat est tenu de déployer une activité incessante pour combattre les expédients multiples qui ruinent les dispositions les plus expresses. Ici, le patronat a voulu prélever sur le salaire les primes d'assurance contre les risques professionnels; là il a prétendu rogner sur ce même salaire, à raison de la diminution
légale de la journée; là encore il a refusé le repos hebdomadaire, ou passé outre aux prescriptions sur l'hygiène et la sécurité, et innombrables sont les cas oii la collectivité corporative est appelée à intervenir au secours de la légalité.
C'est elle enfin qui est qualifiée, pour proclamer l'opportunité ou l'inopportunité de la grève, pour préparer les voies et moyens du chômage concerté, pour traiter ensuite des conditions de la paix... Nous avons enuméré les fonctions diverses que le réformisme le moins enclin aux visions à longue portée assigne au syndicat. 11 n'est pas malaisé de montrer que de ce réformisme, au syndicalisme proprement dit, la transition est brève.
Quelques sacrifices que le groupement corporatif impose à ses adhérents, il ne peut leur venir en aide, en cas de chômage, par exemple, que dans une mesure extrêmement restreinte. Tous les statuts syndicaux et fédératifs limitent et la quotité, et la durée de l'allocation. Lorsque la crise se prolonge et s'aggrave, des centaines de milliers de gens sont voués à la misère, et les ressources des caisses professionnelles s'épuisent bien vite. C'est ce phénomène du chômage, plus caractéristique que les autres, — '^\^
et que le régime capitaliste développe sans trêve, — qui apparaît douloureux entre tous au prolétariat. Les statistiques attestent que de décade en décade, il exerce des ravages plus amples. Incoercible dans l'état de la société, nécessaire même à la sauvegarde de la hiérarchie, il accompagne partout l'industrialisation.
L'armée de réserve des sans-travail est une création du machinisme, et si elle élargit ses rangs en temps d'engorgement, elle subsiste en permanence. La gestion des caisses mutuelles de chômage détermine, dans les milieux syndicaux, une analyse plus approfondie de ce fléau qu'on croyait accidentel, qui ne peut s'évanouir qu'avec le régime lui-même. Pour le suivre jusqu'à ses racines, il faut pénétrer dans la structure sociale, et la mutualité mène aux réflexions profondes, qui aboutissent elles-mêmes à la condamnation motivée de tout le système. L'assurance réciproque contre les privations de travail ne demeure plus une fin en soi; elle devient un moyen de resserrer sur eux-mêmes les groupements collectifs, et de conquérir de nouvelles adhésions.
Au surplus, comme les individus, le syndicat tend à accroître toujours son domaine d'action. Chaque succès, même théorique, enregistré, lui
suggère le désir de succès nouveaux. La résistance, que les grèves rencontrent et suscitent, non point seulement dans la fraction menacée du patronat, mais aussi dans l'ensemble des rouages sociaux, lui enseigne l'alliance intime de la puissance publique et de la classe possédante. Et l'étroitesse de jeu des lois ouvrières surtout lui démontre la vanité du réformisme social; car, ou bien ces lois restent inappliquées, et il n'a aucun profit à les avoir obtenues, ou bien elles sont appliquées, et il conclut que son sort n'est qu'imperceptiblement modifié.
Dans cette seconde hypothèse, qui devrait lui être la plus favorable, les réglementations, arrachées au prix de luttes qui ne furent pas toujours pacifiques, produisentdes contre-coups imprévus. Les unes provoquent une surélévation des prix, l'entrepreneur voulant ressaisir, sur la consommation, le supplément de débours qu'elles lui ont imposé; et comme le travailleur qui a réduit la durée de son labeur, n'a pas en môme temps augmenté son salaire, les prescriptions nouvelles finissent par affaiblir sa capacité d'achat. Les autres mesures d'interventionnisme incitent le fabricant à perfectionner son outillage : chacun de ces perfectionnements élimine quelques ouvriers de l'usine, au moins à titre temporaire.
Prenons un exemple : on travaillait neuf heures et cent hommes étaient employés. Le syndicat, à la suite d'une grève victorieuse, se dote des huit heures : il triomphe, mais le patron acquiert des machines neuves, qui lui permettentde congédier le quart de son effectif. Le syndicat, en revendiquant les huit heures ne visait pas seulement à la réduction de la journée : il prétendait encore atténuer le chômage et, en fait, il a contribué à l'aggraver. Quelle leçon! et comme il apparaît clairement que la législation ouvrière, utile à coup sûr en quelques domaines, se heurte le plus souvent aux parois du régime. Refoulée par des cadres trop rigides, elle revient, par des répercussions surprenantes, menacer et frapper le prolétariat !
Au surplus, le syndicat, qui se trouve toujours aux prises avec cette effroyable poussée du chômage, discerne d'autres preuves de l'incapacité de la société à se réformer. Les groupements corporatifs rêvaient d'un gigantesque système d'assurance, qui prendrait le travailleur à l'adolescence pour le conduire jusqu'à la mort, et qui le prémunirait contre tous les risques. Mais l'expérience leur a affirmé que la légalité capitaliste ne peut créer cette grande mutualité obligatoire, sans toucher à ses fondements mêmes,
et sans porter atteinte à la propriété. Le fonctionnement de retraites de vieillesse, dignes de ce nom, supposerait déjà un énorme prélèvement sur le profit capitaliste. Or, le capitalisme se révolte contre une pareille méthode, qui lui semblerait aussi ou plus redoutable qu'une attaque sur tout le front.
Il atermoie, il refuse, si bien que certaines réformes requièrent du prolétariat autant d'efforts que la transformation intégrale. Alors a vécu le réformisme, que les Chambres Syndicales et les Trades-Unions d'autrefois caressèrent comme une espérance suprême. De la lutte contre les patrons à la lutte contre le patronat, de la bataille contre la classe possédante à la bataille contre l'Etat, du corporatisme au syndicalisme, les groupements ouvriers ont été entraînés par une fatalité qu'ils ne reconnaissent qu'après coup. Et c'est lorsqu'ils ont déjà rassemblé de gros effectifs et d'importantes ressources, qu'ils abordent ce champ d'expérience élargi.