LA THÈSE DE L ACTION DIRECTE
tration pacifique au refus de payer l'impôt. Elle est vieille comme l'histoire. On la retrouve à chaque pas dans les siècles révolus. Lorsque les plébéiens de Rome sortirent en masse de la ville, pour contraindre les patriciens à négocier avec eux, ils faisaient de l'action directe. Lorsque Hampden, en Angleterre, déclara qu'il n'acquitterait point les taxes non votées, il recourait à l'action directe. Quand le peuple de Paris conquit la Bastille, en 1789, il venait à l'aide des députés du tiers état, par l'action directe. Cette méthode, selon les circonstances, épuise la légalité et constitue l'illégalité suprême . La bourgeoisie s'en est servie, à maintes reprises, bien avant que le prolétariat ne l'adoptât* L'anarchie spontanée, que Taine constata à la veille de la convocation des Etats-Généraux, et dans les premiers mois qui suivirent leur réunion, procédait d'une multitude d'actes collectifs correspondant à l'expression actuelle. Le précédent le plus fameux, qu'on puisse citer, dans le passé proche, aux pratiques présentes du prolétariat, est celui des ruraux delà grande Révolution'. L'action directe a toujours été le moyen par excellence des classes, sur lesquelles pesait la force de l'Etat.
1. Voir Rropotkine, La grande Révolution (Paris, 1909). Pal'i. Louis. — Syndicalisme. 15
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Elle suppose une psychologie spéciale, — une exaltation de l'individualisme qui n'exclut pointla notiondeladiscipline volontaire. Le syndicalisme met en œuvre toute l'énergie des unités qui composent le groupement : l'association entre en ligne, soutient chacun de ses membres, mais demande à chacun d'eux le maximum d'efforts. Ses délibérations n'ont de valeur qu'autant qu'elles sont immédiatement exécutées par la masse, et que tous les affiliés se sacrifient à l'intérêt corporatif. Par l'action directe, la lutte sociale prend de plus en plus l'aspect d'une guerre permanente ; cette guerre est suspendue parfois sur certains points, mais elle n'est jamais interrompue, car, universellement développée, elle sévit toujours en des milliers de lieux simultanément. Les trêves qui surviennent, ici ou là, ne préparent que la reprise d'hostilités plus violentes.
Gomme dans les campagnes militaires, les belligérants et les non-belligérants partagent les chances de victoire et payent la rançon de la défaite. Qu'une grève triomphe, tous les ouvriers qui y ont participé bénéficient des avantages acquis, et l'organisme syndical qui assure des profits, même aux ouvriers demeurés hostiles ou neutres, entraîne de la sorte, derrière
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lui, des effectifs grandissants. Qu'une grève, qu'une démonsti'ation quelconque échoue, les effets de l'échec s'exerceront même en dehors des contingents syndiqués, et tous ceux qui, jusque-là irrésolus ou indifférents, se refusaient à la bataille économique, y seront jetés par une force irrésistibfe.
L'action directe diffère totalement, à quelque point de vue qu'on l'envisage, de l'action indirecte qui avait prévalu pendant si longtemps dans tous les pays. Mais elle n'est pas le monopole du syndicalisme révolutionnaire, quoiqu'il l'ait érigée en système. Bien avant que le syndicalisme révolutionnaire ne se manifestât, elle étai t pratiquée par les Trades-Unions d'Angleterre et celles-ci, dans la première partie du xix" siècle, et aussi durant un grand nombre d'années de la seconde, n'avaient même point d'autre procédé de revendication. La phase du chartisme fut pleine d'incidents analogues à ceux qui sèment tant d'inquiétudes ànotre époque. Ce sont môme les unionistes britanniques qui ont, si l'on peut dire, inventé dans ses détails la méthode que les syndicalistes ont préconisée.
Les réformistes contemporains, d'ailleurs, qui reprochent, à ces syndicalistes, leur propagande terroriste, ont coordonné l'action directe avec
l'action indirecte et, bien plus, préféré souvent la première à la seconde. Ils ont organisé autant de grèves, autant de boycottages, autant de démonstrations de toute nature que les adversaires du réformisme social. Par la logique des choses, ils sont conduits de plus en plus à aménager une pression collective, à exercer cette pression sur le patronat et sur l'Etat. Ils désertent inconsciemment leur doctrine : le fait tue l'idée ancienne, engendre l'idée nouvelle.
C'est même dans l'action directe que s'élabore la jonction, la fusion du corporatisme réformiste et du syndicalisme révolutionnaire, ou mieux, l'absorption, par celui-ci, de celui-là. C'est en envisageant, moins les tendances toujours diverses des groupements, que l'unification croissante des méthodes de lutte, qu'on apprécie l'expansion du syndicalisme proprement dit. Les tactiques de combat, qui s'universalisent peu à peu et qui, à la fois, intensifient la poussée collective et surexcitent l'individu, menacent toute la structure sociale. Elles confrontent la force prolétarienne et la résistance de l'Etat.
La grève est la forme la plus répandue de l'action directe. Elle a l'avantage d'être devenue légale, après avoir conquis, par son énergie spontanée, la consécration de la légalité. Elle peut être, suivant le cas, l'organe d'une revendication particulière ou locale, l'instrumentd'une revendication corporative affirmée sur l'ensemble du territoire, la proclamation de la révolte contre l'État.
Envisagés dans l'ensemble des pays manufacturiers, les chômages concertés ont marqué une progression à peu près ininterrompue. L'étude succincte des statistiques officielles des dernières années fournit les données les plus concluantes. L'ouvrier d'aujourd'hui, soutenu par le syndicat, abandonne l'outil avec une sécurité et une (jOnfiance qu'on ne lui connaissait point autre-
fois. Les syndiqués sont souvent suivis par des masses épaisses de non-syndiqués. Les grèves croissent à la fois en nombre, en durée et en ampleur. L'Allemagne, qui comptait 1.288 grèves en 1899, en accusait 1.870 en 1904, et 2.279 en 1907, après avoir enregistré le maximum de 3.328 en 1906; et l'on n'oubliera pas quel 906 fut une année de grande prospérité industrielle. C'est par millions que chiffrent annuellement les journées de labeur ainsi perdues. En Angleterre, la poussée fut singulière : 387 conflits en 1903, 355 en 1904, 358 en 1905, 486 en 1906, 601 en 1907. Il est vrai qu'en remontant en arrière, à 1897, à 1898, on découvrirait des totaux plus considérables, mais l'industrie était alors moins concentrée.
En France, 1906 produisait 1.309 grèves, et 1907, 1.275, contre 391 en 1894 et 523 en 1901. En Autriche, de 1900 à 1907, TefFectif aplus que triplé (300 et 1.086), Il a presque quadruplé en Suède, de 1900 à 1907 (88 et 312). La moyenne en Italie est de 630 chômages pour les cinq dernières années. Elle dépasse 900 aux Etats-Unis. Dans la période qui s'écoula de 1880 à 1890, et oii le grand industrialisme n'avait pas encore achevé de s'installer, les travailleurs hésitaient à pratiquer ces suspensions de la tâche. En sept
années, de 1881 à 1888, la France signalait moins de grèves qu'en l'une quelconque des dernières années. (I était rare, à ce moment, que le contingent excédât, dans l'Union Américaine, 450 pour douze mois. C'est dire que les recours à la forme la plus normale de l'action directe se sont multipliés, tandis que s'accentuait l'organisation professionnelle et que s'implantait le syndicalisme.
Mais de cette multiplication des grèves partielles à l'aménagement de la grève générale, il n'y a qu'un pas. Du chômage à tendances réformistes, qui vise à faire capituler les entrepreneurs sur un ou plusieurs points précis, au chômage à fins révolutionnaires qui tend à briser la souveraineté du patronat et à détruire les rouages de la société, la transition est évidente. Il eut été surprenant que l'idée de la grève générale omnipotente ne s'emparât pas des esprits, et que la classe ouvrière ne l'accueillît point avec enthousiasme, à l'heure même où elle discernait à la fois l'insuffisance des méthodes parlementaires, et l'impuissance de la révolution romantique.
On ne trouvera ici ni une discussion de ce concept, ni une étude des conditions où il peut s'exercer, ni un exposé historique de sa diffusion à
travers le monde. Toute une littérature a été déjà affectée à le développer, et à le critiquer. Les congrès corporatifs et les congrès politiques du prolétariat l'ont examiné à maintes reprises et ont essayé de l'adapter à des fins différentes. Pratiquement, la grève générale a déjà été proclamée nombre de fois. Il s'agissait, pour les ouvriers qui y participaient, tantôt de conquérir le suffrage universel, tantôt de protester contre des actes gouvernementaux, tantôt de vaincre des résistances patronales fédérées : jamais encore n'a éclaté, à proprement parler, le formidable mouvement que le syndicalisme considère comme l'assaut suprême au régime.
Si l'on se dégage ici de toutes les contingences, quelque valeur qu'elles puissent offrir, la grève générale équivaut en effet à l'anéantissement théorique de tout l'ordre social. Cet ordre social repose sur le salariat, sur un aménagement du travail qui assigne la direction et les profits à une minorité décroissante : que le labeur cesse dans l'ensemble des exploitations, aussi bien dans celles qui relèvent de la puissance publique que dans celles qui dépendent des administrations privées, la vie est arrêtée, la grande industrie suspend son fonctionnement ; l'Etat perd tout moyen de coercition, puisque
les rapports sont rompus entre les diverses régions du pays, et que tous ses serviteurs refusent le service. De quelques richesses que puisse userl'oligarchie possédante, elle recherche vainement les moyens de s'alimenter : le capital demeure improductif dans les usines frappées de paralysie ; le silence et la désolation s'étendent sur tout le territoire, qui ne communique plus avec les territoires limitrophes. Les prolétaires s'abstiennent d'entretenir plus longtemps une société qui ne subsiste que par leur effort. Leur immobilité la tue.
Voilà le schème. Une pareille entreprise de subversion, la plus grandiose, la plus redoutable qu'on puisse imaginer, suppose une organisation, une discipline héroïque, une exaltation de l'individu capable de briser tous les obstacles de l'égoïsme, une solidarité de classe telle qu'il ne s'en est point jusqu'ici révélé dans l'histoire. Le syndicalisme prétend qu'elle ne sera point toujours une chimère. C'est justement à fonder cette organisation, à engendrer cette discipline volontaire, à susciter cette exaltation, à forger cette solidarité, qu'il s'emploie avec le prestige de sa surprenante expansion. 11 a déjà fait, du prolétariat, une armée consciente de sa force. Il a éprouvé, en de multiplescombats
partiels, la cohésion des effectifs dont il dispose. De toute évidence, la concentration capitaliste, en réduisant le nombre des ouvriers disséminés et en simplifiant les rouages sociaux, affaiblit, annule les objections théoriques, qu'on peut opposer à la grève générale. Celle-ci, replacée dans son milieu historique, apparaît comme logiquement déduite de tous les phénomènes que nous avons analysés.