‹ Le syndicalisme contre l'étatChapitre 34 sur 46 · CONSERVATION ET DESTRUCTION · texte numérisé non relu

CONSERVATION ET DESTRUCTION

L'antagonisme de l'État et du syndicalisme est un des plus décisifs, des plus saisissants qu'on relève dans le monde moderne. Il surgit dans sa puissance, dès que les deux forces confrontées ont été réduites à leurs éléments essentiels.

L'Etat, qui s'est donné pour mission, — et il n'en pourrait concevoir d'autre, — la défense de la société actuelle, ne saurait souffrir une atteinte à son pouvoir de commandement. La hiérarchie sociale, qui repose elle-même sur la subordination économique d'une classe à une antre, ne sera maintenue qu'autant que les pouvoirs publics rompront victorieusement toute attaque, comprimeront toute initiative, châtie-

roiit sans répit les novateurs et les factieux, L'Etat a pris soin qu'aucun corps ne se constituât en face de lui, et qu'aucune cristallisation des énergies de résistance ou de subversion ne vînt gêner son action. Il a refoulé, avec violence, les collectivités : il s'est attaché à paralyser les formations de classe : son idéal est le règne d'une bureaucratie sur une poussière flottante d'individus armés les uns contre les ^■^utres; lien ne le sert mieux que la concurrence^^ fien n'est plus propre à prolonger sa domination que l'égoïsme universel. Que l'homme soit un loup pour l'homme : à condition que l'ordre matériel ne soit point troublé, il ne voit qu'avantages à perpétuer ce régime, exclusif de solidarité, et destructif de tout péril pour lui-même. L'évolution économique a déjoué ses plans ; après avoir exproprié et asservi le prolétariat, elle a précipité en quelque sorte les prolétaires en groupements spontanés; elle a établi des liens entre ces groupements, dressé une classe révolutionnaire en face de l'Etat, — créé, en opposition avec la puissance de l'administration bourgeoise, le plus gigantesque corps qui ait jamais manifesté sa vitalité; et ce corps puise, sans trêve, dans l'aménagement de la production, de nouveaux motifs

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de s'accroître et de se fortifier. C'est la structure môme de la société, — que l'Etat gardait jalousement, — qui engendre la classe révolutionnaire, dont le syndicalisme synthétise de plus en plus les tendances.

Alors que l'Etat veut conserver ce qui est, le syndicalisme prépare ce qui sera ; tandis que l'Etat rassemble en faisceau toutes les énergies de la catégorie possédante, — exerçant l'absolutisme de la bourgeoisie, le syndicalisme exalte les énergies delà catégorie possédée, érige l'absotisme du prolétariat. Celui-ci revendique la propriété intégrale de l'outillage producteur, et l'abolition de tout privilège, qui retarde sa propre souveraineté. L'Etata multiplié ses services, détaillé à l'infini ses rouages, afin de mieux étreindre toute la nation, et d'embrasser toute la vie de ses sujets. Le syndicalisme ne peut affranchir les travailleurs, qui, pour lui, sont la nation, qu'en anéantissant ces services, et en brisant ces rouages. Ses ambitions sont telles qu'il ne saurait les satisfaire sans une suppression intégrale du système, lentement échafaudé depuis la Révolution française, par une série continue d'entreprises coordonnées.

L'ordre nouveau qu'il élabore ne peut, en effet, rien emprunter à l'ordre ancien. On adopte

une thèse fallacieuse, en soutenant que celui-ci doit servira celui-là, et qu'il en contient déjà les éléments substantiels. L'un et l'autre sont séparés par un abîme. Le prolétariat ne passera de la servitude du salariat à la liberté de la coopération volontaire, qu'en sapant tous les rapports en vigueur. Il ne socialisera la propriété qu'au prix d'expropriations et de confiscations multiples : il ne détruira le gouvernement de l'homme par l'homme qu'en bouleversant de fond en comble toute la structure présente. La révolution qu'il médite est aussi ample, plus ample peut-être que celle dont l'abolition de l'esclavage fut l'enjeu. L'esclavage laissa, derrière lui, des formes atténuées de Texploitation de l'individu par l'individu , et une hiérarchie presque aussi pesante que celle de l'ère antique . 11 s'agit de mettre fin à toute hiérarchie, d'instaurer l'égalité réelle, de conférer à l'humanité tout entière — et en, attendant, à la classe ouvrière d'une contrée déterminée — la maîtrise de la matière, l'administration de l'outillage, la gestion totale de la fortune publique arrachée enfin à la minorité possédante. Cette minorité possédante se fondra dans la masse affranchie.

En cet ordre nouveau, il n'y a plus place pour aucun attribut capitaliste, même réduit à la

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