‹ Le syndicalisme contre l'étatChapitre 35 sur 46 · CONSERVATION ET DESTRUCTION · texte numérisé non relu

CONSERVATION ET DESTRUCTION

plus simple expression. Il n'y a plus place pour un système politique chargé de sauvegarder des privilèges et de dompter des révoltes. Si l'on a accepté notre définition de l'État, organe de défense toujours plus exigeant dans une société toujours plus menacée, on concevra que cet Etat soit condamné à disparaître avec cette société. Mais comme il est aussi la pièce la plus apparente dans le mécanisme actuel, c'est à lui que vont d'abord les attaques. On lui donne assaut pour ébranler à la fois toutes les institutions dont il est le couronnement.

Les groupements corporatifs, en même temps qu'ils dénoncent les vices du régime capitaliste et des administrations qui ont mandat de propager sa pression, façonnent les rouages du régime attendu. Les syndicats d'ouvriers et d'employés se disposent à reprendre les industries privées; les syndicats de salariés de l'Etat revendiquent de plus en plus haut une part dans la direction des services publics, qu'ils entendent absorber tout entiers. Chacune des associations de méliers se présente comme une des cellules du monde futur. Elle élabore conjointement le programme de la production sociale, et le personnel qui mettra ce plan en œuvre. Les remplaçants frappent d'heure en

heure plus bruyamment à la porte. Les fossoyeurs, selon le mot du Manifeste des Communistes, sont là, réclamant impérieusement leur dû. Gomment l'Etat resterait-il indifférent et inerte ?

Il a pu marquer quelque hésitation, sommeiller dans une certaine quiétude, tant que les sociétés de salariés se proposaient seulement des améliorations anodines, et des transformations graduées. Aussi longtemps qu'il s'agissait seulement d'innover dans les cadres actuels, sans toucher à ces cadres, il se bornait à sévir par intervalles. Il s'est réveillé, il a mobilisé toutes ses énergies de répression, il a proclamé en quelque sorte le régime de la loi martiale — lorsque la corporation, réorganisée sur des bases nouvelles, s'est imprégnée de l'esprit socialiste. 11 a vu, dans le syndicalisme, l'adversaire le plus haineux, le mieux armé, le moins ouvert à la clémence qu'il put rencontrer. Au surplus, il ne pouvait tolérer son développement sans se vouer, de gaieté de cœur, à la mort. Son devoir était d'écraser, d'anéantir l'ennemi.

IRREDUCTIBLE ANTAGONISME

Il n'était pas un point, en effet, sur lequel l'Etat et le Syndicalisme pussent se concilier, car on ne saurait rêverantinomie plus générale... L'opposition qui éclata, au xvin® siècle, entre le tiers et l'absolutisme royal superposé à la féodalité, était infiniment moins ample que celle-ci. D'aucuns prétendirent alors que la France eût pu se réformer sans subversion grave, et, de fait, la révolution bourgeoise s'est accomplie dans d'autres contrées avec de moindres commotions. D'ailleurs, le tiers visait non pas à détruire l'État, mais à en remanier la contexture; il ne songeait pas à abolir le pouvoir politique, mais à le fragmenter et à en équilibrer les fractions. La noblesse était en partie ruinée et ne détenait, en maintes localités, que de théoriques propriétés, en sorte que la dépossession devenait

l^AUi- Louis. — Syndicalitme. IB

moins douloureuse pour elle. Les revendications, que les cahiers des Etats Généraux formulèrent, avaient déjà été développées par les assemblées antérieures, et même avant le xviii* siècle. A supposer que l'ancien régime eût compté quelques Turgot, et que Louis XVI eût été un esprit avisé, et non un sot, une pente continue eût mené à l'émancipation du citoyen. La puissance publique contemporaine, l'Etat, n'est point capable d'accepter, d'accomplir une transformation qui équivaudrait à sa propre dissolution. L'Etat maîtrise l'individu, et le syndicalisme fait appel à toutes les énergies latentes de cet individu ; l'Etat suspecte, et garotte les groupements, et le syndicalisme les multiplie en face de lui ; l'Etat augmente sans trêve les droits régaliens, pour mieux resserrer son étreinte, et le syndicalisme conteste ces droits dont il paralyse l'exercice, en attendant qu'il les absorbe. Toutes les institutions, créées par l'Etat pour la défense de l'ordre capitaliste, sont assaillies, sapées par le syndicalisme. Celui-ci se rebelle, à la fois, contre la taxation fiscale, qui par voie directe ou oblique prélève le meilleur du salaire, contre le militarisme qui comprime ses mouvements, contre la législation qui entftive sa propagande, contre la magistra-

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