DÉFENSIVE
s'agit d'inculquer, aux travailleurs, cette notion qu'entre les détenteurs de la propriété et les sans-propriété, la lutte n'est pas nécessaire, qu'elle est même une superfétation, puisque la bourgeoisie est prête à ouvrir ses rangs à d'innombrables recrues. Mais le syndicalisme a marqué sa méfiance. Le régime de la « paix sociale », pour abolir les heurts mortels, supprime les coalitions, détruit le droit de grève en imposant partout l'arbitrage immédiat. Par là il aboutirait à priver les salariés de la seule arme qu'ils puissent manier pour conquérir leur liberté, et en attendant, pour défendre les situations acquises. Au prix d'une apparente concession de la catégorie dirigeante, il imprimerait à la masse un formidable recul. Par l'extension des pouvoirs économiques du syndicat, il s'efforcerait de jeter les groupements dans des voies nouvelles, et de substituer, aux vastes plans de rénovation sociale, le programme restreint d'une coopération impuissante. En même temps, comme il façonnerait à ces groupements des patrimoines communs, il établirait leur responsabilité pécuniaire dans tous les conflits, et fournirait à leurs adversaires les moyens de les atteindre. La doctrine juridique, illustrée outre- Manche par l'arrêt des Lords dans l'affaire du
Taiï Vale pourrait sévir efficacement. Enfin, la participation aux bénéfices, sous quelque aspect qu'on la considère, participation individuelle ou participation collective, ne serait propre qu'à diviser les agrégats professionnels, sans modifier en rien la structure, l'ensemble du mécanisme capitaliste. Elle laisserait indemnes le principe du salariat, la hiérarchie sociale, la suzeraineté d'une classe sur l'autre. Quelques garanties spécieuses qu'elle pût offrir, elle ne conférerait pas aux ouvriers la direction de la fabrique, ni la mainmise sur l'outillage; elle réduirait peut-être — et encore rien ne serait certain à cet égard — le profit de l'entrepreneur, mais comme l'anarchie de la production subsisterait avec la concurrence illimitée, le mal suprême du chômage ne serait nullement atténué. Tout au plus aurait-on créé une catégorie d'ouvriers privilégiés, qui seraient assurés, par un contrat à long terme, de ne point être éliminés de l'usine, à condition encore que cette usine ne fût pas elle-même évincée de la lutte mondiale par des établissements concurrents mieux armés.
Même si le syndicalisme envisage la doctrine de la « paix sociale » abstraitement, en dehors des desseins qu'elle déguise, elle lui apparaît uto-
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pique et puérile, car elle prétend rapprocher les hommes sans modifier le milieu économique, d'où sont issues les classes adverses. Elle conduit finalement à demander au prolétariat un acte de foi, un aveu de résignation, la négation même de toutes les idées qui sont à la base du socialisme, et qui animent la grande poussée corporative et fédérative de notre époque.
Le système a donc été attaqué et réfuté. Il a vécu, pour ainsi dire, à l'heure même où il essayait de se coordonner. Nulle part, il n'a déterminé le syndicalisme à réduire ses aspiralions; bien mieux, en le mettant en garde contre ses propres défaillances, il l'a amené à réfléchir plus profondément sur l'antagonisme qui sépare les possédants et les non-possédants, et sur l'impossibilité de le résoudre par des compromis. L'absolutisme syndicaliste ne s'est affirmé que plus nettement après qu'il eut mesuré les périls de déviation.