‹ Le syndicalisme contre l'étatChapitre 45 sur 46 · LA COORDINATION PROLÉTARIENNE · texte numérisé non relu

LA COORDINATION PROLÉTARIENNE

à lui-même, et que sa seule apparition dans le monde ait frappé de stérilité les partis socialistes, reconstitués en une seconde Internationale, après la chute et la dissolution de la première?

Le sujet ne saurait être traité longuement dans ce volume, oii nous avons voulu beaucoup moins élaborer une théorie, prévoir l'avenir, qu'examiner un des antagonismes fondamentaux de la société présente. Nous n'avons à imaginer ni comment se pourra accomplir l'effondrement du régime, ni comment s'érigera le nouveau système économique, ni quels rouages l'actionneront, ni quels rapports s'établiront entre les groupements humains.

Cependant, aucune question n'est peut-être plus capitale, pour le prolétariat militant, que celle des relations du socialisme politique et du syndicalisme. Chaque jour, les événements se chargent de la remettre au premier plan, en même temps qu'ils lui fournissent des solutions partielles et provisoires. Mais, à vrai dire, elle ne se pose pas partout dans les mêmes termes. Ici, les organismes politiques et les organismes corporatifs sont étroitement associés ; là, après avoir confronté leurs visées, ils s'ignorent, ou se juxtaposent rarement.

L'heure du socialisme politique est loin d'être

écoulée. Il aura son rôle à tenir, tant que la guerre durera entre les deux catégories sociales du moment présent. Ce rôle, qui a été considérable dans le passé, qui a consisté, à la fois, à initier le prolétariat aux vices de la structure capitaliste, à le doter d'une première conscience collective, et à battre en brèche les institutions répressives, s'est plutôt atténué depuis que le syndicalisme a grandi ses apports. Mais il ne saurait être regardé comme médiocre. On peut conclure seulement que l'action politique du socialisme ne se suffit pas plus à elle-même que l'action économique ; elles sont nécessaires Tune à l'autre. Elles se conditionnent et se redressent réciproquement.

Le syndicalisme peut invoquer la rapidité de son expansion, la puissance de ses effectifs, l'enthousiasme des masses incorporées, les perturbations que sa seule croissance a jetées dans la marche des sociétés, mais s'il s'exerce sur un autre plan, pour ainsi dire, que le socialisme politique, il ne saurait vouloir le détruire. S'il est sorti tout armé des soubassements du monde moderne, si la grande fabrique concentrée lui a délivré son acte de naissance, il a reçu des écoles socialistes les formules qu'il développe et qu'il défend. Il correspond plus exactement

LA COORDINATION PROLÉTARIENNE. 2'i

que le parti à la formation de classe, mais il serait, lui aussi, exposé à chaque instant aux déviations, s'il n'était soutenu par les fortes pensées, qui lui ont été transmises du dehors.

Le socialisme politique, qui adopte comme méthode la conquête des pouvoirs publics, risque de verser dans des compromissions ruineuses, et de sacrifier le but au moyen. Il n'a le choix, dans son cheminement contre l'Etat, qu'entre l'adaptation à la procédure parlementaire et la révolution romantique. Celle-ci est à peu près généralement abandonnée, ou du moins ne peut être envisagée que comme un acte exceptionnel; celle-là comporte des périls, sur lesquels il n'y a guère lieu d'insister de nouveau. Mais précisément la constitution d'un syndicalisme vigoureux a éliminé le danger, en relevant la conscience de classe, en établissant un contrôle permanent des collectivités ouvrières sur les mandataires, qui se piquent de les représenter dans l'enceinte des Chambres. Désormais, le socialisme politique ne peut plus apparaître comme un rouage de l'Etat.

Le syndicalisme, qui aspire, comme le socialisme politique, à abolir la hiérarchie et à fonder le communisme, se heurte de toutes parts au pouvoir central et, en môme temps, désagrège

la structure économique, sur laquelle repose cette autorité aux mille ramifications. Mais il attaque du dehors : le socialisme politique attaque du dedans. Celui-ci ne gagnera pas la bataille finale, mais il peut user les forces de coercition, énerver la contrainte, jeter l'hésitation dans les corps délibérants à tous les degrés. Sa besogne de propagande intellectuelle s'accomplit dans tous les milieux ; aux jours d'une grande crise, il paralyserait la puissance publique dans la mesure où il l'aurait déjà confisquée.

Le socialisme politique et le syndicalisme n'entreraient en conflit que si l'un voulait maintenir l'Etat, que l'autre ébranle par son assaut continu. Mais l'étape du communisme utopique, dont l'année 1848 marque la date suprême, est passée. Il a été démontré par de multiples expériences, que cet Etat, organe des dominations de classe, est incapable de s'approprier à des nécessités nouvelles, qu'il élabore le vasselage, — non l'affranchissement, — et que, résultant de toute une structure économique, il doit s'effondrer avec elle.

Dans le recul des temps, les controverses qui s'engagèrent, vers 1869, entre Marxistes et Bakounistes apparaissent doctrinalement passionnantes, mais pratiquement illusoires. Alors

Page 1