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LA CONDITION SOCIALE DES TECHNICIENS

$ 1. — Le problème de la répartition.

Le dernier critérium analysé ci-dessus conduit tout naturellement à des considérations sociales. Nous venons de voir que le rôle du technicien dans la broduction est capital : depuis les cadres directeurs jusqu’aux plus humbles cadres exécutants, tous apparaissent comme des éléments indispensables à la bonne marche de l’entreprise, tous apportent leur concours actif et intelligent à l’œuvre commune.

Donc, harmonie parfaite tant qu’il s’agit de produire. Une seule ombre au tableau : la mécanisation croissante que nous avons signalée plus haut et qui menace surtout les cadres d’exécution, les cadres d’études et de direction se trouvant eux-mêmes menacés, quoique moins dangereusement, par la concentration. Mais de ces deux phénomènes, mécanisation et concentration, les maîtres de la production ne peuvent pas, raisonnablement, être rendus responsables. Il y a là une évolution naturelle, donc inéluctable. Si ses conséquences sociales au moins immédiates sont néfastes, ce qui n’est que trop évident, la faute en est selon les uns au régime capitaliste lui-même, selon les autres à la seule insuffisance de notre législation sociale.

Mais après avoir produit, il va falloir partager.

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Et voici le drame. Capital et Travail, que la production moderne a fondus dans le même creuset, vont se dissocier brutalement devant ce problème de répartition des produits et engager des luttes terribles.

Si le tout pouvait jouer en deux temps : collaboration totale sur une période productive déterminée, puis arrêt de la production et bataille autour du produit, les dégâts seraient bien plus limités. Mais le seul énoncé de l’hypothèse fait sourire. En fait, au plus fort des conflits de répartition, il faut continuer à produire. Pendant que le maître du galion défend son trésor contre un équipage misérable, il faut continuer à lutter, tous ensemble, pour vaincre les éléments.

On conçoit le danger de semblables conflits qui posent une question de vie ou de mort pour les uns et les autres. On juge aussi de la complexité du problème : deux classes, l’une qui s’est taillée la part du lion, l’autre qui ne s’y résigne pas, et au sein même de chaque classe, deux tendances opposées, l’une commandée par le réflexe « production », l’autre . par le réflexe « répartition », le premier disant : collaboration même au prix de certains sacrifices, et le second: ma part ou la mort. Et l’on comprend enfin que beaucoup r’y comprennent rien, qui n’ont jamais séparé nettement ces problèmes : production et répartition.

Le capitalisme, d’ailleurs, multiplie ses efforts pour entretenir l’équivoque. Il exige de la classe ouvrière le seul réflexe « production ». Bien plus, au

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nom même des nécessités de la production, on en vient à nier la notion de classe. Comment y aurait-il une classe ouvrière puisque Capital et Travail sont étroitement solidaires ? Refuser de collaborer, alors que la communauté d'intérêts est si évidente, c’est être à la fois stupide et déloyal. À quoi la classe ouvrière n’a aucun mal à répondre qu’elle ne refuse pas de produire et que les chiffres sont là pour établir l’excellence des résultats ou tout au moins des possibilités, mais elle constate que le patronat rafle toujours la mise quand la partie est gagnée; c’est donc lui qui porte la responsabilité de la lutte des classes.

Quoi qu’il en soit, nous concluerons sur cette vérité de M. Woytinsky ! : « Il est évident que le rapport suivant lequel la valeur du produit est partagée entre le capital et le travail doit être déterminé essentiellement par la relation qui existe entre les forces des deux parties intéressées à la distribution du produit. »

Nous voici au plus noir de l’orage. Que sont devenus nos techniciens ? Placés entre l’élément ouvrier, furieux d’être lésé, et l’élément patronal plus épris de profit que de justice, ils n’ont pas la partie belle. D’un côté, ils côtoient des misères parfois affreuses, de l’autre, ils se heurtent à une indifférence sociale désolante. Tiraillés entre leurs intérêts et leur conscience, les plus honnêtes en viennent

(4) Wladimir Woytinsky, étude sur les conséquences sociales

de la crise, p. 179. Editions du Bureau International du Travail, Etudes et Documents, série C., chômage, n° 21. Genève 1936.

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