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à des débats intérieurs qui, pour très classique qu’en soit la qualification, n’en sont pas moins déchirants, nous pouvons en témoigner.
8 2. — Le rôle social des techniciens.
Une hypothèse séduisante se présente immédiatement à l’esprit : les cadres, placés entre le patron et l’ouvrier, sont tout indiqués pour servir d’arbitres entre les deux parties. Leur position même dans l’entreprise est une sûre garantie d’objectivité. Henry de Jouvenel fondait sur cette idée les plus ardents espoirs de paix sociale: « Les intellectuels sont attachés les uns aux autres par une même tâche, par la poursuite quotidienne d’une même vérité. N’étant les serviteurs, ni de l’argent, ni de la force, mais ceux de l’entreprise et de son progrès, il est naturel qu’ils s'élèvent de l’intérêt de l’ouvrier et du capitaliste à l'intérêt de l’œuvre. C’est le propre de leur profession, ce qui leur assigne dans l’organisation sociale une place éminente…. Voici que s’élève entre la force de l’argent et la force du nombre, une puissance moins aveugle, capable d’arbitrer entre les adversaires qui luttent sans se connaître, parce qu’elle connaît les uns et les autres et sait dans quelle mesure ils dépendent les uns des autres. » 1.
Malheureusement, ces espoirs n’ont pas été confirmés, et Claude Bonnier constate avec amertume ? :
(1) Discours prononcé au premier congrès international des confédérations nationales de travailleurs intellectuels, à la Sorbonne, le 5 avril 1928.
(2) Conférence sur la politique technique -et industrielle de laviation, le 21 octobre 1936.
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« L’ingénieur d’autrefois pouvait être un homme au savoir à peu près encyclopédique, versé dans les sciences les plus abstraites, mais au courant en même temps de la technique des métiers, capable souvent de mettre lui-même la main à l’ouvrage. Cela, c’est l'ingénieur du siècle dernier, de l’industrie naissante, l'ingénieur de Jules Verne. L’enthousiasme qui animait alors le monde civilisé pour les inventions nouvelles et les conquêtes de l’industrie avait porté ces hommes à une situation intellectuelle et morale exceptionnelle. L’ingénieur était vraiment un homme presque universel, fréquentant aussi bien les laboratoires du Collège de France que les ateliers et les campements, partageant la vie du terrassier, du mineur, du puddleur; et cette universalité lui donnait une philosophie qui a imprégné profondément le développement social du siècle dernier.
Puis est venue la grande spécialisation. Les usines sont devenues d'immenses entreprises où les ouvriérs et les ingénieurs ne se connaissent plus... où les chefs ne commandent plus à des hommes mais à des graphiques. L’ingénieur s’est spécialisé à l’infini. Il a cessé de voir les problèmes d’ensemble, de jouer un rôle social. Il est de plus en plus réduit au rôle de technicien, de rouage intermédiaire, faisant ce qu'on lui demande d’après les règles qu’on lui a tracées..... C’est à la lumière d’expériences comme celle à laquelle rous assistons qu’on comprend à quel point les ingénieurs nous manquent aujourd’hui. Il y a un trou dans la série des éléments qui composent
notre organisation économique, et on ne peut pas ne pas être choqué, je ne veux même pas dire sentimentalement, mais intellectuellement, dans notre raison, quand on voit, comme nous le voyons depuis quatre mois, les ingénieurs tiraillés, flattés, menacés, sollicités entre les organisations patronales et la C. G. T. Ce sont eux qui auraient dû au contraire être le pivot, l’axe de la nouvelle organisation en préparation. C’est d’eux que devraient venir tous les plans, tous les modèles de contrats collectifs, de partage de responsabilités, de contrôle des puissances d’argent, de nationalisation enfin. »
Qu'est-ce à dire sinon que les cadres se trouvent de plus en plus rejetés vers une passivité sociale qui aura tôt fait de les précipiter dans le prolétariat ? Qu'est-ce à dire aussi sinon qu’il est plus que temps de réagir ?
$ 3. — La part des techniciens.
Si les maîtres de la production s'étaient avisés de réduire à la portion congrue la totalité de leurs collaborateurs, il est fort probable que le régime capitaliste aurait déjà vécu. Les grands capitalistes ne peuvent conserver encore des privilèges que rien ne justifie plus dans un système de production de plus en plus collectif, qu’en abandonnant une partie du profit à un certain nombre de collaborateurs. C’est la rançon versée pour jouir en paix du reste.
Ces collaborateurs privilégiés vont avoir une ten-
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dance toute naturelle à défendre un système de répartition qui leur est avantageux. Dès lors, l'identité de volonté que nous avons notée entre le collaborateur et le chef d’entreprise sur le plan professionnel va se prolonger ici sur le plan social. C’est ainsi que le capitaliste installe à la tête de ses entreprises des défenseurs de l’ordre social établi. Ces agents supérieurs, doués en général de très fortes qualités d’intelligence et de caractère sont parfaitement aptes à assurer l’entière responsabilité de la marche de l’affaire. La tentation est alors trop forte pour les propriétaires des moyens de production de se libérer de tous soucis autres que ceux de la spéculation financière. Louis Vallon a parfaitement décrit cet état de choses 1 : « Les grands capitalistes tendent à devenir une féodalité nouvelle qui, comme la féodalité ancienne lorsqu'elle eut cessé de combattre sous larmure, prend de plus en plus l’aspect d’une caste parasitaire. Ces rois fainéants ont besoin de maires du palais, ce sont les cadres. » ?.
(1) L. Vallon. — « Le syndicalisme et le problème des cadres. » Idée et Action, avril-mai 1937.
(2) Il importe de bien situer la question. Nous le ferons sur un e-emple. Voici l’état des activités de l’un de nos plus gros financiers : administrateur de la Banque de Paris et des Pays-Bas; du Crédit Commercial de France; du Crédit National; de la Société Financière Electrique; de l’Union Financière pour l’Industrie Electrique; de la Société Anonyme des Chantiers et Ateliers de Saint-Nazaire; de la Société Alsasienne de Constructions Mécaniques; de la Société Générale de Constructions Electriques (Alsthom) ; de la Société Lyonnaise des Eaux et de l’Eclairage; de la C. P. D. E.; de l’Ouest-Lumière; du Nord-Lumière; du Sud-Lumière; de l’Union d’Electricité; de l’Union Hydroélectrique; de l’Union pour l’Industrie et l’Electricité; de la Compagnie Française des Pétroles; de l’Omnium International des Pétroles; de la
Au-dessous de cette petite minorité privilégiée des cadres de direction, nous trouvons l’immense armée des techniciens à laquelle Léon Jouhaux a pensé lorsqu'il a écrit: « Depuis longtemps la preuve est faite que le grand capital fait bon marché des classes sociales qui lui étaient le plus étroitement rattachées » 1,
Il est évidemment impossible de chiffrer, pour une fonction de maîtrise donnée, la part exacte à lui attribuer dans un système de répartition équitable. C’est ainsi que sur cette courbe qui va du technicien notoirement trop mal payé au directeur notoirement privilégié, il serait puéril de vouloir trouver le point précis correspondant à la rémunération correcte, et encore plus vain de vouloir établir une courbe idéale. La question n’est pas là. Il faut partir de cette constatation indéniable : la très grande majorité des techniciens est lésée, il est même probable qu’elle est beaucoup plus lésée actuellement que la masse ouvrière ?,
Steaua Française (Pétroles); de la Compagnie pour la Fabrication de Compteurs à Gaz.
Soit, pour ceux qui aiment le jeu des moyennes, 15 jours ouvrables d’activité par an pour chaque société. Un tel personnage doit être fort occupé et protesterait assurément contre le qualificatif de « roi fainéant ». Nous nous en remettons au bon sens du lecteur en lui recommandant cette édifiante méditation : du point de vue économique, que valent, pour l’une quelconque de ces sociétés, les 15 jours de notre financier au regard de 10 années de la collaboration exclusive d’un technicien sérieux ? Comparer ensuite les avantages respectifs qu’en retirent l’un et l’autre.
() L. Jouhaux. — Le Peuple du 9 avril 1937.
(2) D’une étude de M. A. Rosier. (Contribution à l’étude du chômage intellectuel, 1936. Journal de la Société de Statistique de Paris, p. 310) nous extrayons : « Alors que les traitements de début des ingénieurs électriciens étaient en période de prospérité
de 800 fr. à Paris, le maximum ne dépassant jamais 30.000 fr. 40 % des ingénieurs électriciens, 50 % des ingénieurs chimistes
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Au surplus, pour se faire une idée exacte de l’exploitation des travailleurs intellectuels, il ne faut pas seulement constater l’insuffisance évidente de leurs salaires dans la quasi-totalité des entreprises; il faut également tenir compte de certains besoins particuliers à cette couche sociale, besoins qui lui font cruellement ressentir la tristesse de son sort. Dans un paragraphe qu'il intitule « la lutte pour l’homme », M. Fried : écrit : « L’ouvrier.… vit dans un logement modeste, s'habille modestement, et sa nourirture esi saine mais simple. Il peut satisfaire ses besoins de voyage et de culture grâce à l’aide du parti ou du syndicat. La classe que nous considérons ici ne peut, dans aucune circonstance, se laisser noyer dans la masse uniforme. Ces hommes sont des personnalités, et ils veulent continuer à en être. Ils ne peuvent se loger ni s’habiller trop modestement et ils ont à satisfaire de grands besoins intellectuels. C’est donc sur la nourriture qu’ils économisent. »
Nous n’avons pas encore épuisé tous les facteurs de cette exploitation du technicien. Voici peut-être le plus sinistre, nous voulons parler de l’exploitation du dévouement. Ces volontés communes au chef d’entreprise et au technicien, que nous avons retenues plus haut comme étant la caractéristique essentielle du technicien consciencieux, se manifestent souvent en lui avec une telle force qu’elles en aravaient des salaires inférieurs à 24.000 fr. Enfin, on ne saurait passer sous silence la situation des ingénieurs trouvés trop vieux
et usés dès qu’ils ont atteint 40 ou 45 ans. » (1) Fried., — op. cit., p. 129.
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rivent à lui faire négliger ses intérêts les plus élémentaires. Henri de Man: a parlé du « sentiment des convenances qui nous pousse à ne pas décevoir ceux qui attendent de nous queique chose ». Le dévouement est quelque chose de plus fort encore. Tantôt c’est l'amour du ehef qui l’anime — c’est pourquoi les chefs qui savent se faire aimer peuvent se permettre d’être très exigeants — tantôt il est axé sur un sentiment d‘'auto-estimation, cette « tendance qu’a l'individu à rechercher les situations qui exaltent en lui le sentiment de sa personnalité » ?. Enfin, sous sa forme la plus noble, il peut jaillir d’un sentiment de devoir social, c’est-à-dire d’une norme éthique. A ce point, le technicien apparaît comme un vrai chevalier. Sans considération des minces avantages qui lui sont consentis, il s’offre à tous les sacrifices, à tous les efforts, il fait don total de soi à lœuvre collective. C’est encore H. de Man qui précise jusqu’à quel mépris de soi-même se trouve conduit l’homme animé de dévouement : « Il se trouve que certaines exigences des autres à notre endroit constituent un ensemble de données psychiques pour le moins aussi important que les exigences que la raison nous pousse à formuler vis-à-vis de nousmêmes. Pour cela, il n’est même pas nécessaire que nous reconnaissions clairement ces exigences des autres comme justifiées. Nous irons même, en règle générale, jusqu’à chercher à les satisfaire bien au-
() de Man. — La Joie au Travail, p. 170.
(2) Ibid., p. 144.