SECTION III. LES RÉACTIONS SOCIALES DES TECHNICIENS
Ecrasée par le capitalisme, ignorée du législateur, isolée autant qu’on peut l’être, comment va se comporter l'élite ? Ses réactions sont complexes. Elle souffre beaucoup moralement et matériellement de l'injustice de sa condition, mais, individualiste, elle répugne à employer certains moyens pour en sortir et rencontre d’ailleurs des difficultés pratiques d’organisation beaucoup plus grandes que celles du mouvement ouvrier.
Dès lors, « pourquoi eût-on songé à améliorer le sort de ces isolés qui ne pouvaient ni ne voulaient organiser une révolte et sur le désintéressement desquels on comptait depuis si longtemps qu’on finissait par ne plus le remarquer ? »t.
$ 1. — L'individualisme du technicien.
L'instinct grégaire est certes beaucoup moins accusé chez le technicien que chez l’ouvrier. Tandis que l’ouvrier ne possède très généralement qu’une ambition personnelle assez réduite et en quelque sorte « finie », le technicien, lui, dans ses premières années de métier, aspire très haut et ne veut pas voir le sommet de sa carrière, perdu dans les nuées
(1) Henry de Jouvenel, discours cité.
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de ses espérances. Vers l’âge mûr, les nuées se dissipent plus ou moins vite et le sommet se révèle souvent plus accessible et beaucoup moins élevé qu’on ne l’eût souhaité.
Il est bien évident que les réactions sociales de l’ouvrier et du technicien ne seront pas du tout les mêmes étant donné la profonde opposition de ces mentalités. L’ouvrier, en échange de son salaire, fournit des services nettement définis en qualité et en quantité. Tant qu’il n’est pas appelé à fournir des services d’une nature supérieure, tout espoir d'amélioration individuelle de sa situation est sans fondement et il le sait bien. Il est assujetti au salaire de sa « catégorie ». C’est donc cette catégorie qui peut espérer quelque chose, non l’homme. De même, il serait inconcevable qu’une disparité sensible vienne à s'établir entre deux catégories voisines. L’ouvrier a parfaitement conscience de cette étroite relation entre son propre statut et celui de l’ensemble de ses camarades. Dès lors, l’instinct grégaire va jouer avec toute sa force.
Rien de pareil chez les techniciens. Certains d’entre eux, alors même que leurs belles illusions de jeunesse sont perdues — et elles se perdent de plus en
(1) Lorsqu'il s’agit du salaire à la prime, les plus actifs sont évidemment avantagés, mais l’on sait que dans les systèmes les plus courants, l’économie de temps obtenue par l’ouvrier lui est de moins en moins payée à mesure que le rendement augmente. Dans ce cas, l’ouvrier « réalise » très vite le rendement équilibrant le désir d’un gain avantageux et le souci de ne pas se surmener. La prime cheville donc le rendement à ce niveau optimum. En dernière analyse, on en revient à un salaire pratiquement constant, mais dont une fraction est conditionnelle.
plus vite dans nos immenses trusts, nous lavons vu — ne se résignent pas encore à admettre que la classe des cadres privilégiés leur est fermée à tout jamais. Ils conservent une très haute idée de leur personne, même s'ils ne sont que médiocres dans leur partie, parce qu’ils possèdent une « réserve » de culture générale ou technique inemployée, réserve qu'ils sont assez enclins à surestimer. Ils se jugent volontiers supérieurs à ceux qui les commandent, et que dire de leurs égaux ! Ce n’est donc plus l’instinct grégaire qui va jouer ici, c’est la loi de la jungle, tant il est vrai que l’ambition — ou le simple désir de se signaler favorablement à l’attention patronale quand l’occasion s’en présente — conduit de trop nombreux techniciens à prendre d’excessives libertés avec la morale.
Il va de soi que tous les techniciens n’ont pas une valeur sociale aussi négative. Nombre d’entre eux, et ce sont les plus intéressants, sont beaucoup moins animés du désir d’arriver que de celui de servir. Là est la véritable élite, la seule qui se révélera capable de conduire l’économie le jour où le capitalisme aura sombré. Ces techniciens, bien qu'ayant nettement conscience des vices du régime, ne sont pourtant pas spécialement portés à s'organiser pour une action sociale commune. On peut être un homme sérieux, travailleur et intelligent, sans avoir pour cela une âme d’apôtre, une vocation de renoncement suffisante pour s’exposer à la répression patronale.
En effet, rares sont les patrons qui ne prétendent
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pas étendre leur contrôle à l’activité sociale de leurs cadres. Il ne suffit plus d’être dévoué à l’entreprise, il faut être dévoué à la caste. On préfère les valets aux lieutenants, la servilité à la chevalerie, et nous pourrions ici encore parler d’une tendance à l’automatisation totale ! Il en résulte que le technicien, très strictement surveillé sous ce rapport, encourt un risque individuel beaucoup plus grave que l’ouvrier quand il s’avise de prêcher la croisade,
Ajoutons enfin que la réaction des techniciens contre la prolétarisation croissante qui les menace engendre chez eux, non seulement des sentiments anticapitalistes qui, logiquement, devraient les pousser à s’unir, mais aussi, comme l’a fait remarquer Henri de Man, des sentiments antiprolétariens qui les éloignent de tout ce qui s’apparente au mouvement ouvrier, et particulièrement du syndicalisme.
$ 2. — Les obstacles au syndicalisme des techniciens.
Si la mentalité du technicien n’est pas spécialement favorable, tant s’en faut, à l’organisation d’une action collective, il faut reconnaître aussi que cette action est rendue singulièrement difficile par la dispersion et l’hétérogénéité des cadres. |
Il est relativement aisé d’arriver à unifier, pour toutes les entreprises d’une région, le statut d’une même catégorie d'ouvriers. Le tourneur d’une grosse firme et celui d’une petite exploitation peuvent se