‹ Le Syndicalisme des Techniciens en FranceChapitre 4 sur 42 · LE · texte numérisé non relu

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Le fait est là pourtant, et nombre d’esprits objectifs ont dû en convenir, en dépit parfois de leurs affinités sociales : l’homme s’est bien mal servi du progrès scientifique. Et par exemple, ia rencontre est saisissante de ces deux intelligences également limpides encore que formées ‘à des sources combien différentes : Pie XI, Alexis Carrel; le premier parvenu aux plus hauts sommets de la spiritualité, le second à la plus totale connaissance de la bête humaine qu’il soit actuellement possible de détenir. Ces deux grands échos convergent en une immense plainte, infiniment douloureuse, et qui trouve des résonances particulièrement profondes chez tous ceux que tourmentent les problèmes sociaux. Que de maux cette civilisation aura-t-elle engendrés, que de turpitudes, et comme il est difficile de faire comprendre aux hommes que tout est à reconstruire !

51 les zélateurs du monde moderne n’ont pas réussi, ce n’est pourtant pas que la foi leur ait manqué. À-t-on assez chanté la louange du progrès ! Nos théoriciens, des plus sages aux plus exaltés, se sont étendus avec complaisance sur l’utilisation toujours plus ingénieuse des énergies naturelles TE agnomie corrélative des énergies humaines. * “elle Evait susciter. Davantage de services pour ts Hehos L’économie industrielle naissaïit sous le signe de l'abondance. Bastiat, dans.ses « Harmonies », croit pouvoir distinguer dans tout produit la coexistence de deux éléments utiles : le premier, imputable au travail, s’acquiert à titre onéreux, mais le second, exclusivement

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dû à la nature, ne correspond pas à un effori de l’homme, impossible de le chiffrer, il est en fait gratuit. Et de conclure triomphalement que nous courons d’évidence à l’âge d’or, grâce aux perfectionnements techniques qui, à utilité égale, réduisent lPélément travail au profit de l’élément gratuit.

Parallèlement : « L'extension prodigieuse de la production grâce à la science est lune des idées les plus chères aux anarchistes. Kropotkine en a fait dans sa « Conquête du Pain » des table ux enchanteurs. Il nous montre les merveilles acco Wplies grâce à la culture intensive par les maraichers des environs de Paris... 11 voit déjà les 3.600.000 habitants de Seine et Seine-et-Oise se procurant avec un travail annuel de 58 demi-journées par adulte tout le blé, le lait, les légumes, le pain et les fruits de luxe qu'ils pourront désirer » !. Et Kropotkine, après avoir raisonné de même pour le logement et le vêtement, nous donne un avant-goût de l’Eden futur.

Les années ont passé et l’Eden est toujours futur. Quoi d'étonnant dès lors qu’une crise comme celle que nous venons de traverser ait amené, entre autres ruines, celle de l’autorité des économistes ? Cette diatribe de Georges Duhamel en est un plaisant témoignage : « Je m'écarte du problème économique. J'aime la fantaisie, sans doute, mais non quand elle prend lé masque du plus solennel pédantisme. Je

pourrais, ici encore, parler d’incompétence. À quoi P |

(1) Gide et Rist. — Histoire des doctrines économiques, 19929, p. 751.

bon, dans une matière où l’incompétence est la règle, dans un monde où compétence et incompétence arrivent cahin-caha pareillement à l’erreur ? Un des premiers traducteurs français de Xénophon s'est avisé de donner au traité de l’Economique le titre de « Mesnagéerie » ei ce titre, de nos jours, me semblerait mieux justifié que jamais: Que les économistes, couronnés de chiffres, soient courtoisement conduits à la porte de la cité » 1.

Les théoriciens ne sont pas les seuls à s’être trompés. D’autres erreurs ont été commises qui ont eu des répercussions plus tragiques, celles des maîtres de la production : groupes financiers, fondateurs et chefs d'entreprises. Chez ces hommes d’action, l’essor de la technique moderne a insufflé un tel esprit de conquête que leur sens des réalités s’en est trouvé bien souvent obnubilé. Aux investissements démesurés des périodes prospères succèdent les effondrements des périodes de crise, Dieu sait avec quel désolant cortège de misères sociales.

Erreur aussi chez les humbles dont il nous faut maintenant parler. Dès lavènement du machinisme, l’appat du gain et l’esprit d'aventure ont vidé les campagnes au profit des grandes cités. Le gain ? Pendant près dun siècle, l'absence ou l'insuffisance des lois sociales ont plongé le prolétariat dans une misère dont on rechercherait en vain l’équivalent à travers toute l'Histoiré?. L'aventure ? l’ouvrier s’est trouvé courbé

(1) Georges Duhamel. — « L’Humaniste et l’Automate », p. 15.

(2) Sur cette effroyable époque, voir le « Tableau de l’état physique et moral des ouvriers > du D' Villermé publié chez Re-

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sous un joug tellement féroce que l’esclave antique fait véritablement figure d'homme libre en comparaison.

Devant ces monstruosités, trop de privilégiés calment leur conscience par des raisonnements faciles : il y aura toujours des riches et des pauvres puisque les aptitudes sociales des individus ne sont pas identiques chez tous; l'humanité n’est pas une, il y faut distinguer entre les élites et la masse. Aïnsi, aux obscurs, considérés comme nécessairement voués à la souffrance, s’est opposée une sorte de race élue seule digne de connaître les joies de ce monde. File ne s’en est pas privée. De cet écrasement de l’homme par l'homme, comment la lutte des classes ne serait-elle pas née ? Et peut-on raisonnablement qualifier les opprimés d’agresseurs dans cette guerre sociale qui a déjà plus de cent ans ?

Avec le recul du temps, au fur et à mesure que s’apaisent les passions exacerbées par d’inévitables excès et que s’estompent les difficultés d'adaptation, le mouvement ouvrier monte au rang des plus nobles pages de l’histoire des peuples. « Sauf quelques brusques éclats, les masses gardent leur modération. Cette modération s’explique par le contact du travailleur avec la matière et la résistance des lois physiques. Celui qui doit gagner son pain quotidien se heurte sans cesse à de dures nécessités.

Leurs besoins, aussi journaliers que leurs travaux, inspirent les revendications des travailleurs : droit à

nouard en 1840. Ce Tableau est la reproduction de son Rapport

à l’Académie des Sciences Morales.

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la vie, droit au travail; leurs efforts, chaque jour répétés, donnent à ces revendications une justification jusqu'ici restée sans réponse.

Dans ses commencements, le mouvement ouvrier, selon la métaphore d'Emile Faguet, ressemble, par sa confusion et sa violence, à quelque chose « comme le balbuiiement précipité et quelquefois furieux d’un colosse encore enfant ». Mais la souffrance éprouve la force. Parce qu’ils ne connaissent pas la corruption de la richesse et le précoce vieillissement dû à trop de bien-être, les obscurs sont pour la société une source renaissante de vitalité, de fraîcheur et de jeunesse » !, Ajoutons que les grands militants ouvriers de l’époque héroïque ont égalé les martyrs carétiens en abnégation et en pureté ?.

(1) Dolléans, « Histoire du Mouvement Ouvrier >», Tome I, p. 51.

(2) Notre comparaison n’est pas amenée par un vain souci de dithyrambe, elle est l’expression d’une très exacte réalité. Cf. la vie de Varlin : « La forte personnalité de Varlin n’est pas, ce qui est rare, une prison. Son cœur, son intelligence sont largement ouverts, il n’exprime son opinion qu'après avoir écouté celle d’autrui. Plein de bienveillance, il aperçoit d’abord dans celui qui s’adresse à lui, non les défauts, le vice apparent, mais il sait deviner l’homme secret. Son instinct dégage le diamant caché. Il fait crédit à l’homme, crédit à la classe ouvrière. Eugène Varlin offrait à ses camarades l’image vivante du militant. Pas un instant, du reste, il n’a songé à donner de leçons aux autres. Il lui suffisait de les aimer... Il a été tout à la fois un apôtre, un homme d’action, un organisateur. Chez lui, aucun verbalisme.…, son regard droit, volontaire est toute compréhension et toute sympathie. » (Dolléarns, op. cit., p. 318-821). 3

Et voici le calvaire : « Le dimanche 28 mai 1871, après avoir combattu au 6°, au 3°, au- 11° arrondissements, Varlin, épuisé s’assoit sur un banc place Cadet. Un passant le reconnaît, demeure un moment hésitant, puis à la patrouille qui passe, le désigne. Les soldats le frappent à coups de crosse. On lui jette ordures et boue. Varlin contemple avec sérénité la foule dont il veut l’émancipation… Par les rues escarpées de Montmartre, Varlin est trafné une grande heure. « Sous. la, grêle des coups, sa jeune tête mé-

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Leurs efforts et leurs sacrifices ne sont pas restés vains. Grâce à eux, la classe ouvrière a vu peu à peu s’accroître son bien-être et chacune de nos lois sociales a marqué un pas en avant dans cette lutte pour le pain qui n’est pas l'effet d’un « matérialisme sordide >» comme on a osé le proclamer, mais une « lutte pour des valeurs idéales, universellement humaines, si le manque de pain signifie manque de liberté, si, en d’autres termes, la pauvreté signifie un attentat à la dignité humaine par des soucis avilissants et la dépendance sociale, par l’exploitation économique et l’humiliation d’une classe » t.

Malgré ces progrès indéniables, l’essentiel reste encore à faire. Par le jeu de la concentration industrielle, le sort d’effectifs de plus en plus importants est lié aux destinées d’un nombre d’entreprises de plus en plus réduit. La faillite d’un gigantesque trust constitue un péril si angoissant que l’Etat lui-même est parfois contraint d'intervenir.

L’interdépendance du social et de l’économique devient ainsi plus étroite que jamais. Or, le progrès économique n’a pas été de pair avec le progrès social. Les réformes sociales actuellement acquises ont pu

ditative qui n’avait jamais eu que des pensées fraternelles, devient un hachis de chairs, l’œil pendant hors de l'orbite. » (Lissagaray, Histoire de la Comunme de 1871). Quand ïil arrive rue des Rosiers, il ne marche plus, on le porte. On l’assoit pour le fusiller. Les soldats crèvent son cadavre à coups de crosse. Sicre le dépouille, distribue aux soldats l’argent trouvé dans ses poches et prend la petite montre que lui ont offerte les relieurs en septembre 1864. » (Dolléans, op. cit. pp. 387-388).

Une aussi lumineuse figure n’est-elle pas digne d’un vitrail de Chartres ?

(1) Henri de Man, « L’Idée Socialiste », p. 395.

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s’opérer dans le cadre du régime capitaliste. Les réformes économiques, au contraire, pour indispensables qu’elles soient devenues, semblent impossibles à réaliser dans ce même cadre. Le capitalisme implique nécessairement un certain degré d’anarchie économique (an-arkè, absence d’autorité) qui le rend incompatible avec toute réforme sérieuse de cette nature.

Tour à tour débordé par l’économique dans les périodes de surproduction et par le social dans les périodes de reprise, le capitalisme apparaît comme un monstre en proie à des crises incessantes par suite du manque d'harmonie dans le développement et l’activité de ses organes.

Nous ne voulons, dans cet ouvrage, retenir qu’un aspect social de nos maux présents. La crise que nous venons de traverser était à peine terminée que l’agitation ouvrière reprenait, venant confirmer une fois de plus la loi énoncée par M. Rist en 1907. L’éminent économiste établit que la courbe des grèves est en raison directe des exportations et en raison inverse du chomage !. M. Pic, commentant cette loi, ajoute:: « Il en sera ainsi tant que, par suite du manque de souplesse de notre organisation sociale, la grève ap-

(1) Rist, « La progression des grèves en France et sa valeur symptômatique. » (Revue d’économie politique, 1907, p. 161 ss.)

Pour 1936, nous nous bornerons à donner un indice de chômage: les perturbations monétaires ne nous permettent pas de commenter avec une sûreté suffisante les indices du commerce extérieur.

Janv. Fév. Mars

19360 NEC RS a) 474,5 487,5 465 446 422 420 GARE ARRE b) 99,6 100,4 100,6 100,7 101,1 102

a (nb. des chômeurs secourus, en milliers).

b (nbs. indices de la main-d'œuvre employée dans les établissements occupant plus de 100 ouvriers).

paraîtra aux ouvriers comme un moyen brutal, sans doute, mais efficace, de s'adapter aux circonstances économiques, et d’obtenir la part de profit à laquelle ils peuvent légitimement prétendre » !.

Il faut remarquer que cette loi, s'appliquant aux mouvements de juin 1936, les lave de tous soupçons infâmants en les identifiant à des phénomènes naturels, c’est-à-dire beaucoup moins voulus que subis par les hommes. Quant à l’ampleur même de ces mouvements, elle tient à une conjoncture tout spécialement favorable où quatre facteurs au moins ont joué le rôle de stimulants :

— l’acuité même de la crise; elle permettait de prévoir une réaction sociale à l’échelle, |

— l’avènement d’une majorité politique répondant aux espoirs des classes laborieuses,

— la fusion des grandes organisations syndicales : CG Gel et Ce GT. U,

. — l’emploi de nouvelles techniques de grèves particulièrement efficaces.

Est-ce à dire que ces mouvements, rigoureusement apparentés à des phénomènes maintes fois observés, ne présentent rien de bien original ? Certes non. La crise qui les précède a provoqué un tel bouleversement qu'ils n’ont pas joué sur leur terrain habituel, celui d’une économie en pleine renaissance, enterrant allègrement son passé, battant le rappel des capitaux inquiets, mobilisant les élites et gonflant les ambitions de tous.

(1) Pic. — ‘fraité élémentaire de législation industrielle, 6° éd. TRAME

Le chômage, en particulier, a exercé cette fois des ravages extraordinaires. Il s’est étendu largement à la main-d'œuvre qualifiée et aux cadres de la production. En outre, ces catégories jusqu'ici privilégiées se sont vues menacées par les progrès de la rationalisation dans des conditions que nous développerons. Le malaise persiste, les techniciens sont durement éprouvés et nombre d’entre eux se demandent pour la première fois s’ils pourront se satisfaire encore longtemps d’un régime qui fait aussi bon marché de ses serviteurs les plus intelligents et les plus zélés. |

C’est là le fait très nouveau que nous nous proposons d'étudier dans cet ouvrage. Son importance ne saurait échapper. Le capitalisme s’est aliéné irréductiblement la classe ouvrière depuis plus de cent ans. Si demain les techniciens devaient le renier à leur tour, ses jours seraient comptés.

Nous adjurons les plus ombrageux défenseurs de l’ordre établi de bien y réfléchir. Ce serait très mal servir les idées d’ordre que de s’entêter à nier uné évolution inéluctable en continuant de « vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le genre humain » (Bossuet, sérmon sur l’impénitence finale). Beaucoup plus beau serait que tous les hommes de bonne volonté se réunissent loin des remous de l’actualité pour jeter les bases de la cité future et arrêter les moyens propres à faciliter l’action et les transitions. Nous ne poursuivrons pas plus avant. Rêver nous est interdit.

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