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LE PROGRÈS TECHNIQUE

$ 1. — La Machine.

Le premier divorce des faits d’avec les conceptions classiques se situe vers l'Exposition Universelle de 1889 qui consacre le triomphe de lélectricité. Rapi-

(1) Gaëtan Pirou. — La Crise du Capitalisme, 2° édit, p. 101.

Aron

dement, la machine motrice individuelle disparaît. les grands secteurs de distribution s’organisent et la production du courant alternatif à haute tension permet le transport d’énergie à de’ très longues distances.

Des usines vont s’installer sur les points les plus divers du territoire. Autre conséquence : le prix de revient de l’unité de force tend à s’égaliser pour tous les industriels et du même coup tombe un redoutable élément de concurrence.

Il y à plus. la machine à vapeur fournissait une force grossière, brutale, irrégulière, difficilement orientable, et la main de l’homme restait indispensable pour les opérations délicates ou complexes. A l'inverse, l’énergie électrique se révèle d’une telle souplesse que l’habileté manuelle va se trouver dans bien des cas en état d’infériorité. La machine-outil, considérée jusqu'alors comme l’ultime perfectionnement mécanique, commence à son tour à reculer devant la machine automatique. Une force infiniment subtile et disciplinée pénètre partout : elle manie elle-même l'outil, surveille et règle son travail sur la matière, transporte le produit semi-ouvré de poste en poste à travers toute l’usine et ne l’abandonne que lorsqw’il a reçu son conditionnement définitif.

L’automatisme est né et n’a pas encore fini de nous étonner. Voici par exemple l’avance du progrès dans une usine américaine d’après M. Druesne ! : « L’automatisme absolu arrive à grands pas. L’exemple le plus frappant qu’il m’ait été donné de voir se trouve

() Maurice Druesne. — « Les Problèmes Economiques et la Technocratie », p. 42.

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à Miiwaukee, dans l'Etat de Wisconsin aux Etats-Unis. Les techniciens qui ont l’occasion de passer par Chicago ne manquent jamais de se rendre à Milwaukee pour visiter les usines de la A. O. Smith Corporation. Là, dans un vaste hall de 400 pieds de long, des machines fabriquent 10.000 châssis d’automobile par jour; 208 hommes suffisent à l’opération. Les matières premières pénètrent à un bout du hall, sont inspectées, acceptées ou rejetées par de véritables monstres mécaniques et les châssis, prêts à être expédiés, vont automatiquement se ranger dans des wagons de chemin de fer à l’autre bout du hall. Il suffit de changer certaines pièces pour produire des châssis d’une marque différente. Quelques minutes d’arrêt et les machines recommencent à fabriquer inlassablement.

Dans ces usines automatiques, comme dans les centrales d’électricité modernes, l’homme ne fait plus que manœuvrer des leviers, couper ou lancer des courants électriques, pousser des boutons et surveiller des instruments. Et même dans ce domaine la faillibilité de l’homme tend à être remplacée par linfaillibilité des cellules photo-électriques, régulateurs automatiques ou autres inventions; ces mécanismes ne connaissent pas la fatigue. »

Il est bien évident que de tels investissements en matériel n’ont été engagés qu'après des calculs extrémement serrés sur les prix de revient et les amortissements, calculs établissant que l’énergie humaine « paye » de moins en moins et se trouve chaque jour un peu plus handicapée par les avantages croissants de l’automatisme.

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Dès lors, c’est la ruée vers les machines. M. Druesne indique qu'aux Etats-Unis, le coût de la main-d'œuvre dans une automobile de 3.000 dollars est d’environ 180 dollars, soit 6 % et que ce coût diminue constamment. Toujours aux Etats-Unis : « Le nombre des ouvriers occupés dans la production des machines de tous genres a augmenté, de 1914 à 1925, de 70 % alors que la population des Etats-Unis n’augmentait que de 15 %. Pour cette période de 11 années seulement, le nombre de ceux qui fabriquent des machines augmente deux fois plus vite que le nombre de ceux qui en usent » !.

Les conséquences de cette folle accélération sont incalculables, et la théorie classique qui présente toute nouvelle machine comme un facteur de déséquilibre social purement accidentel et temporaire appelle depuis une vingtaine d’années les plus sérieuses réserves.

Autre théorie mise à mal et que nous rappelions plus haut : la division du travail, fonction du progrès mécanique, multiplierait les spécialistes. En réalité, dans ces entreprises surmécanisées comme celle que décrit M. Druesne, le spécialiste a complètement disparu des ateliers, chassé par l’automatisme. Par contre, de nombreux techniciens sont nécessaires pour la mise au point des procédés mécaniques. C’est donc dans les bureaux qu’il faut maintenant chercher les spécialistes et non dans les ateliers. Henri de Man a très bien noté cette évolution : « La période d’industrialisation pendant laquelle la machine remplaça

() Luigi de Simone, conférence donnée le 7 juin 1935 à l’Ecole des Hautes Etudes Commerciales de l’Université de Lausanne.

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