‹ Le Syndicalisme en EspagneChapitre 32 sur 47 · I. — La Confédération Nationale du Travail · texte numérisé non relu

I. — La Confédération Nationale du Travail

Ce n’est qu’en 1911 que se reconstitua l’organisation centrale du mouvement syndical révolution- .naire sous Ve nom de « Confédération Nationale du Travail » (C.N.T.): elle engloba immédiatement tous les syndicats anarchisants qui, quoique persécutés, avaient continué à subsister dans l’ombre. En outre, de nouveaux groupements se créèrent, notamment à Barcelone et à Saragosse, où ils acquirent rapidement une très grande importance, surtout en Catalogne. Le décret de dissolution, dont la Confédération fit l’objet en 1915, ne vint pas ralentir son prodigieux développement, et c’est ainsi qu'au congrès tenu à Madrid en décembre 1919, la C.N.T. pouvait annoncer qu'elle groupait 800.000 à 1.000.000 d’adhérents et 200.000 sympathisants représentés. Il est Juste de préciser que ses effectifs venaient d’être récemment augmentés de ceux de la Fédération Nationale des Ouvriers Agricoles, fondée en 1913, au congrès de Cordoue, et qui comprenait surtout des ouvriers agricoles de l’Andalousie.

Devant la croissance rapide des forces ouvrières, le gouvernement décida de réagir énergiquement; au surplus, son intervention était impatiemment attendue de tous ceux qui, partisans de l’ordre, ne pouvaient souffrir les actes de terrorisme auxquels se livraient les anarcho-syndicalistes de la

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C.N.T. au sein de leurs syndicats dits « uniques ». Tous les moyens que la loi mettait à sa disposition furent épuisés pour les atteindre : suspension des garanties constitutionnelles en vertu de l’article 17 de la Constitution, poursuites Judiciaires en application des dispositions du Code pénal sur les associations illicites, proclamation même de l’état de siège en vertu de la loi du 23 avril 1871, institution d'un contrôle général sur les associations de la province de Barcelone par circulaire du gouverneur de cette province en date du 21 janvier 1920, enfin apphcation des peines sanctionnant le délit d’escroquerie aux associations d'ouvriers qui, bien que dissoutes, continueraient à recouvrer des cotisations. Nous rappelons enfin que c’est à ce moment que le général Martinez Anido créait, en face des syndicats « uniques » de la C.N.T., les syndicats « libres » de sinistre mémoire, répondant ainsi à la violence par la violence et incitant ses troupes de « pistoleros » aux crimes les plus odieux.

Partisan de l’action directe et de la violence, la C.N.T. aurait dû, semble-t-1l, réagir énergiquement, lorsque après le coup d'Etat de 1923 le général Primo de Rivera prit le pouvoir. Il n’en fut rien; « apolitique », elle déclara se désintéresser de ja lutte contre la dictature. En outre, elle n’accepta pas de collaborer à l'institution de l’organisation corporative et notamment se refusa à participer à la désignation des représentants ouvriers aux comités paritaires. La rançon de cette intransigeance fut que ses membres, considérés comme suspects, connurent l'hostilité farouche du pouvoir central; aussi, un très grand nombre d’entre eux, lassés des persécutions dont ils étaient les victimes, abjurè-

rent-ils l’anarcho-syndicalisme et passèrent-ils dans les rangs de l’organisation rivale (l'U.G.T.), qui, plus habile, sut merveilleusement extraire de la nouvelle législation le maximum d'avantages pour lä classe ouvrière.

Ces considérations expliquent que, de 1923 à 1930, les effectifs de la C.N.T. aient sensiblement diminué. Cette régression numérique ne devait d’ailleurs être que provisoire; en effet, avec l’avènement du nouveau régime, la Confédération put étendre sa puissance à toute l’Espagne et, notamment, à l’Andalousie, où elle parvint à recruter de nouveaux adhérents. Il ne faudrait surtout pas croire qu'elle dût ce regain de popularité, soit à la lutte qu'elle soutint contre la dictature, soit au rôle prépondérant qu'elle fut appelée à jouer au moment de l’avènement du nouveau régime; comme nous le savons déjà, fidèle à son « attitude apolitique » (« apoliticismo »), elle refusa toujours de s'associer aux efforts des républicains et des socialistes, membres de l’U.G.T., qui seuls militèrent au sein du Comité révolutionnaire. Il n’en est pas moins vrai qu’au congrès extraordinaire tenu à Madrid du 11 au 16 juin 1931, la C.N.T. réussit à grouper 418 délégués représentant 511 syndicats et 535.565 membres ‘.

Depuis lors, sa puissance est allée en décroissant; ses adhérents, lassés de son attitude uniformément négative, de ses excès, de ses violences, de ses ordres de grève toujours voués à un échec certain, ont rapidement déserté ses rangs. C’est alors que

1. Extrait de « Memoria del Congreso extraordinario celebrado en Madrid, los dias 11 al 16 de Junio de 1931 », Barcelone 1932 (Vida y Trabajo, Churruca, 15, Madrid)

sentant la nécessité de modifier sa tactique pour conserver ses troupes, la C.N.T. accepta de soutenir le gouvernement de la jeune république catalane; elle n’en fut guère récompensée, car ce gouvernement, ne pouvant tenir les promesses faites au temps des élections, dut renoncer à satisfaire ses exigences. Aussi la Confédération a-t-elle repris sa liberté et doit-elle désormais lutter seule et affaiblie par l'inégalité dans le combat contre l'U.G.T., dont la puissance ne cesse de s’accroître, et par l'indifférence des travailleurs catalans, ennemis de l’extrémisme. Dans cette pémible situation, elle s'est alliée à la Fédération Anarchiste Ibérique (F.A.I.) et c’est avec elle qu’elle soutient une lutte acharnée contre tous les organismes publics et les groupements ouvriers n'appartenant pas à son organisation.

Il ne semble pas, cependant, que cette mainmise de la FAI. sur la Confédération Nationale du Travait soit approuvée de tous. A cet effet, la fin du manifeste des « Trente », militants « syndicalistes » dissidents, est assez suggestif; après avoir rappelé les dernières turbulences sociales déchaînées par la

F.A.I., maîtresse à l'heure actuelle des leviers de commande de la C:N.T., il poursuit :

« La C.N.T. ne peut pas continuer à être contrôlée par un pouvoir étranger, qui l’entraîne dans des situations comme la dernière. Il faut chasser de l’organisation ces forces étrangères et 1l faut les balayer sans aucune sorte de scrupules. Que

1. Extrait de l’article paru dans le journal ÆZ{ Socialista du 22-1-1933, sous le titre « Un manifeste des Trente-Celle qui agonise lentement : la C. N. T. » |

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ceux qui, chaque jour, veulent faire des révolutions les fassent eux-mêmes. Que ceux qui veulent jouer au jeu d'échecs révolutionnaires y Jouent eux-mêmes; mais, dans les &eux CAS, qu'ils agissent pour leur propre compte et avec leur argent, et non pas pour le compte et avec l'argent d'autrui. Le moment est arrivé de jouer franc jeu, sans profiter du triomphe des autres. Résolus à faire face aux événements, nous faisons appel aux travailleurs de Barcelone, à ceux de Catalogne et d’Espagne, pour qu'ils nous aident dans l’œuvre d’assainissement et de moralisation que nous voulons réaliser au sein de notre confédération. Et nous faisons appel à vous, parce que c’est à l'indifférence avec laquelle vous avez contemplé, jusqu’à présent, tout ce qui se passait au sein de l’organisation, qu'il faut attribuer ce qui est arrivé. Si les travailleurs s'étaient préoccupés de ce qui se faisait par les syndicats, les résultats auraient été tout autres. En affirmant notre foi et notre confiance dans l'avenir de l’organisation, en considérant le passé comme un douloureux accident au cours duquel plusieurs sont tombés en chemin, nous panserons le plus vite possible les blessures encore sanglantes et nous rétablirons tous la C.N.T. Notre foi en vous et en nous, notre décision inébranlable de refaire tout ce qui à été saboté sans rime ni raison, notre désir de recouvrer pour notre Confédération le prestige, le crédit et le respect, qui, à tous les points de vue, lui sont dus si elle réalise sa mission transformatrice, nous amènent à croire que votre COnCOurS ne nous manquera pas, que vous nous aiderez, que nous vous aiderons, et que, tous ensemble, comme des hommes qui savent ce qu'ils veulent, nous ferons

tous le miracle de ressusciter celle qui agonise lentement : la Confédération Nationale du Travail. »

Toutefois, la tendance précédente n’est pas la seule qui se soit manifestée au sein de la C.N.T.; pour le prouver, il nous suffira de rappeler les travaux préparatoires du congrès du à mars 1933. Quatre manifestes ont été alors publiés, savoir :

celui des syndicalistes soumis à l’influence du

groupe des Trente;

celui des syndicalistes suivant les directives don-

nées par les communistes officiels (Bloc ouvrier et paysan), c’est-à-dire non affiliés à la troisième Internationale;

celui des syndicalistes de Sabadell; et, enfin,

celui des syndicalistes militant à l'Union Socia-

liste de Catalogne.

Or, voici les réflexions auxquelles se livre, à propos de ces manifestes, un rédacteur anonyme de La Voz dans un article paru le 3 mars 1933 dans ce Journal; 1l nous apprend d’abord que les manifestes coïncident sur les deux points suivants accepter la tactique des attentats terroristes 1imposée par la F.A.T. à la Confédération Nationale du Travail, et

réclamer la création d’un centre syndical ouvrier établi sur des bases démocratiques et qui ne serait soumis à aucun groupe ni parti politique. Puis il ajoute : Politiquement, la force la plus. importante est celle qui suit le groupe des Trente. Toutefois, Pestana et Peyro, ses dirigeants officiels, outre qu'ils ne sont pas toujours d'accord entre eux, n'osent pas modifier entièrement les vieilles concep-

tons anarchistes, et leur phraséologie est encore bourrée de lieux communs périmés qui ne traduisent plus fidèlement leurs pensées.

Ils peuvent arriver, s'ils se le proposent, à créer une seconde C.N.T., en face de la C.N.T. générale; le problème consistant à doter les classes travailleuses d’un organisme de défense économique n’en sera pas résolu pour cela, mais bien au contraire compliqué.

Avec moins de forces, mais grâce à un esprit de discipline rigide, le Bloc ouvrier et paysan prétend en définitive s’emparer de la: C.N.T., ou tout au moins d’une partie; il cherche à obtenir quelques voix supplémentaires en emportant ce qu’il pourra d'une organisation vaincue. Aussi est-ce peutêtre par tactique que le manifeste de leurs syndicats, qui vient d'être publié, déclare qu'ils sont disposés à assister au congrès et à collaborer à l’épuration de la C.N.T. pour l’établir sur la base de la démocratie intérieure et de l’unité ouvrière. Cet appel, tardif et inefficace, ne sera accueilli ni par la F.A.T., ni par le groupe des Trente, et les syndicats relativement nombreux, absorbés par le Bloc, continueront, pour le moment, à végéter dans leur isolement.

-Les syndicats de Sabadell, qui par eux-mêmes constituent une force homogène, disciplinée et constructive, semblent être ceux qui interprètent le mieux les aspirations latentes dans le prolétariat catalan, d'unité ouvrière et de respect mutuel entre les tendances des syndicats. Ayant des points de contact évidents avec le groupe des Trente, 1ls sont en même temps plus désintéressés et ont des conceptions plus modernes de la lutte syndicale. Ils pourraient être la base de la rénovation qui s'annonce.

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Enfin, le manifeste des socialistes catalans ne signifie pas discorde et lutte; bien que d’un ton aussi violent que les autres, 1l ne propose cependant pas de scission et n'aspire pas à conquérir une prépondérance nuisible dans les organismes syndicaux. Il se borne, en face du désordre évident de l’organisation, à lancer avec les autres manifestes un appel à la concorde; mais il innove lorsqu'il propose, non pas une rénovation de la C.N.T., mais bien la création d’un nouveau centre syndical, groupant tous les syndicats ouvriers en Catalogne, un centre démocratique, vigoureux, populaire et scrupuleusement administré.

Tous les manifestes et tous les groupes qu'ils représentent pèseront sur l'orientation du congrès, qui, à notre avis, ne peut se terminer que de deux manières : soit par l’expulsion des anarchistes de la F.A.I. des fonctions qu'ils occupent à la direction de la C.N.T. et peut-être de la Confédération ellemême, soit par l'expulsion de tous les groupes protestataires. En ce moment, deux Jours avant le congrès, la majorité qui peut s'y former est encore indécise et très discutée. . |

En fait, ce fut la F.A.T. qui l’emporta nettement, brisant l’opposition qui s'était manifestée au congrès du 5 mars 1933.

Cette victoire devait être fatale à la C.N.T.; c’est, en effet, en raison de la prédominance acquise dans ses cadres par la F.A.T. qu'elle se désagrège aujourd’hui lentement; ses meilleurs dirigeants, et parmi . eux l’ancien secrétaire général, M. Angel Pestana, s’en sont séparés avec l'espoir de faire revenir leurs masses au « syndicalisme pur »; ils ont été suivis

dans leur retraite par un certain nombre des syndicats importants de Catalogne et de Valence.

Il est intéressant, d’ailleurs, de connaître l’essentiel du manifeste lancé par ceux qui, avec M. Pestana, ont tenu à se désolidariser de la C.N.T. Pour eux, cette confédération n’est plus « qu’un foyer d'infection », un groupement incapable et irresponsable, condamné par sa propre nature à s’éteindre peu à peu, au fur et à mesure de la décomposition de l’ordre social et économique »; et ils ajoutent :

Nous qui ne voulons pas périr dans ce naufrage et qui ne voulons pas non plus laisser sombrer les syndicats ouvriers, seuls moyens de défense de nos intérêts et seuls points d’appui pour cimenter notre révolution, nous vous lançons cet appel et nous vous disons : nous allons donner une impulsion nouvelle à l'organisation des syndicats ouvriers, en barrant la route au sectarisme qui les détruit, qui ne permet pas à la classe travailleuse de s'organiser pour lutter contre le capitalisme et qui, en outre, s'oppose à l'édification de notre bastion révolutionnaire : le syndicat.

Mais cette raison n'est pas la seule qui nous pousse à agir. En dehors des divergences sur le terrain doctrinal, il existe des motifs d'ordre pratique et économique que nous croyons décisifs pour la vie de l’organisation. Lies agissements devant lesquels nous nous trouvons aujourd’hui ont détruit, non seulement la morale syndicale, l'idéologie du syndicalisme, mais encore ont réduit à néant les possibilités d'amélioration de la situation matérielle du prolétariat ; pour faire de l’agitation- révolutionnaire absolument inopportune, les besoins les plus immédiats des travailleurs ont été, en effet, relégués au second plan.

Devant une situation aussi grave, quel est le moven le plus pratique de résoudre te problème posé par une

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