‹ Le syndicalisme et la C.G.T. [Confédération Générale du Travail]Chapitre 10 sur 14 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La Grève et l'Action directe.

La coalition temporaire, la « société de résistance », le syndicat permanent, toutes ces foi mes progressives de l'organisation prolétarienne se sont constituées en vue de la grève.

CeUe-ci n'est assurément pas la seule forme de l'action corporative, mais en fait, tout se ramène à eUe en dernier ressort. L'effort prolétarien pour défendre et développer la situation des travailleurs, pour lutter contre les empiétements du patronat, pour obtenir des réformes n'entraîne pas toujours, sans doute, la cessation concertée du travail, mais toujours il s'exerce en sous-entendant la possibilité d'un recours à la grève, dernier moyen que les ouvriers aient de manifester leur force. Cette action ouvrière est encore la manifestation immédiate, tangible, de la lutte entre deux classes ;

les grèves sont les épisodes et les batailles de cette lutte que le syndicalisme traduit.

Le syndicat défend les intérêts de ses membres . H cherche à sauvegarder les conditions acquises : il est constitué, au premier chef, pour s'opposer à toute action du patronat tendant à restreindre les droits et les intérêts des salariés : c'est son origine historique. Mais il est fait aussi pour permettre à ses membres de se concerter en vue de l'amélioration de leur sort.

Dans la pratique, que se passe-t-il ? Représentant la collectivité ouvrière d'un atelier ou d'une industrie, l'organisation syndicale prend le contact avec les employeurs pour deux raisons : ou bien ceux-ci cherchent à modifier les règleinents de travail au détriment des ouvriers, à amoindrir les salaires — soit directement en abaissant les tarifs, soit indirectement en exigeant pour le même prix une production accrue, — à atteindre l'organisation syndicale par le renvoi de ses membres, etc.. ; ou bien les producteurs entendent réclamer à leur profit une augmentation de leur rétribution, une réduction des heures de travail, une modification des règlements d'ateliers et des règles d'embauchage, etc..

Deux alternatives se présentent alors.

La première, beaucoup plus fréquente encore qu'on ne se l'imagine communément, c'est que le patronat refuse de discuter avec l'organisation ouvrière, déclare qu'il n'entend point la connaître et qu'il discutera avec les ouvriers individuelle-

ment. Mais c'est précisémept aller contre cette nécessité pressante, inévitable que les travailleurs ont eue de se grouper, c'est-à-dire que le conflit latent ne s'en trouve pas diminué, au contraire, et qu'aux raisons de bataille se joignent celles de faire reconnaître l'organisation. Nombre de grèves ont eu lieu pour imposer cette reconnaissance qui, refusée d'abord de façon catégorique, se trouve sous la pression de l'action ouvrière admise tout de même de plus en plus. Les travailleurs ont chaque jour davantage raison de la grossière erreur patronale, de l'obstination insensée par laquelle les employeurs s'en tenaient à cette idée simpliste et rétrograde de l'autorité absolue, d'une domination autocratique, et se refusaient à comprendre qu'il y a un marché constamment révisable entre eux et leurs salariés, que les conditions modernes de l'industrie sont telles que l'action individuelle disparaît de plus en plus, et qu'en tout cas ils ne peuvent plus aller contre cette conception de plus en plus claire des travailleurs que l'isolement les réduit à l'impuissance.

Cet état d'esprit, nous l'avons beaucoup connu en France ; il y a quelques années encore, c'était la règle générale. Nous avons réussi à le briser dans une large mesure ; cependant, nous ne saurions dissimuler qu'il subsiste toujours, de façon plus ou moins affirmée, plus ou moins \dolente. Ceci est d'ailleurs une autre affaire...

La seconde alternative est que le patronat consent à discuter avec les ouvriers et à entendre

les représentants de leur organisation. Il peut céder, ou il peut marchander eb passer un compromis, ou il refuse. Dans ce dernier cas, c'est la grève à une échéance plus ou moins longue car (et il ne faut pas s'y méprendre), au point où en sont les choses, telle victoire patronale n'est en réalité qu'une raison de conflit nouveau.

Brièvement schématisée, ramenée à une démonstration squelettique, voilà l'origine ou la raison de la grève.

Encore une fois, qu'on veuille bien le remarquer, toutes les revendications, tous ces pourparlere se sont développés avec, sous-entendue, la menace de grève. En tant que producteur, l'ouvrier n'a d'autres armes en mains que la cessation du travail. Ses rapports avec le patron ont pour raison initiale qu'il concourt à la production, que celleci sera impossible sans qu'il y donne son effort, que l'entreprise, l'atelier, l'usine, la mine ont une activité immédiatement subordonnée à la participation ouvrière. C'est une vérité évidente ; en apparence, elle est acceptée de tous, mais en fait elle n'est pas toujours complètement admise avec toutes ses conséquences. Dans cet autoritarisme patronal dont nous parlions tout à l'heure, n'y a-t-il pas au fond une méprise sur le « contrat de louage de services » ? Est-il bien sûr que l'employeur admette ce principe essentiel que l'ou-

vrier ne loue pas sa personne, mais qu'il vend contre un prix déterminé telle ou telle partie de sa force ? En d'autres termes, le contrat est ainsi conclu : entre Paul, employeur, et Jean, ouvrier, il est entendu que Jean cède à Paul son énergie et sa capacité professionnelle pendant tant d'heures, en échange de quoi Paul paiera à Jean telle somme qui a été convenue entre eux. C'est un marché ; il n'engage les parties contractantes que pour la durée du travail et pour ce travail. En dehors de lui aucune sujétion ne peut s'exercer, pas plus qu'entre le commerçant et sa clientèle.

n est regrettable qu'on ait à rappeler ici ces choses élémentaires, mais elles ne sont pas encore aussi communément admises qu'il le faudrait. Etes-vous sûrs qu'il n'y ait pas encore des patrons pour lesquels le fait qu'un de « leurs » ouviiers n'a pas tiré son chapeau en le croisant est une cause de renvoi ? Croyez-vous que ne subsiste pas encore dans l'industrie cette conception d'absolutisme tempérée peut-être par un sentiment patriarcal qui correspond à ce que la vieille aristocratie romaine entendait par « clientèle » ?... Deux conceptions se heurtent ici : l'une, périmée, qui fait du salarié un « sujet » de son patron, et un « obligé » de celui-ci parce que le patron prétend faire vivre son employé ; l'autre, qui se développe de plus en plus, suivant laquelle l'ouvrier s'estime l'égal de son employeur et, mieux, renverse l'ordre des relations, déclare que toute la richesse de ce dernier vaut seulement dans la mesure où le tra-

irail la féconde — ce qui revient à dire que le travail est l'élément décisif dans l'économie sociale...

Commeni s'étonner alors que la grève ait souvent pris un caractère de révolte et d'émeute ? Les ouvriers ont si souvent trouvé en face d'eux un patronat intransigeant à l'extrême, buté demère ses traditions et ses idées autocratiques, refusant par système de satisfaire aux demandes les plus légitimes et les plus acceptables qu'ils ont été souvent amenés à recourir à des méthodes de pression violente. H ne s'agit ici ni d'approuver, ni de condamner, mais de constater et demander qu'on comprenne ; il n'est pas davantage question d'excuser ou de glorifier ces actes, car il suffit de déclarer qu'ils ont été nécessaires et que la violence ouvrière, pour se manifester sous une forme plus brusque, plus évidente, n'est pas plus condamnable que la persistante violence du patronat s'exerçant sous le couvert d'une loi complice...

La partie n'est pas égale, ni dans le contrat de travail, ni dans la compétition pour gagner' tels ou tels avantages. Le patron risque son capital : il estime que c'est beaucoup ; mais l'ouvrier qui risque ou compromet son existence considère que c'est bien davantage.

C'est le cours quotidien de l'industiie.

Seulement, lorsque la grève met l'une en face de l'autre deux forces rivales, la situation est alors bien pire.

Quand l'ouvrier refuse ses services, mesure-t-on le risque couru par lui au regard de celui qu'en-

court le patron ? Pour celui-ci, c'est une crise. Certainement, elle ne lui est pas profitable, elle ne «l'arrange» pas, comme on dit communément et bien qu'il serait aisé de citer des exemples de grèves voulues par l'employeur. Mais le gréviste lui-même, qui a volontairement renoncé au salaire dont il vivait avec sa famille ? Se représente-t-on la somme de sacrifices et de souffrances qu'U doit envisager ? Imagine-t-on les privations qui suivent, l'héroïsme constant qu'il lui faut pour demeurer en lutte, avec la perspective, en -cas d'échec, d'être privé de travail, d'être boycotté, porté sur une « liste noire », parfois même d'être obligé de s'expatrier ? Les ennemis de la classe ouvrière ont souvent fait la caricature de la grève. On a même parlé de la grève faite à jet continu, par plaisir, pour la joie de ne rien faire... Qu'ils affirment tout cela à d'autres, qu'ils flattent et attisent une hostilité imbécile, mais qu'ils n'aillent point le dire à ceux qui ont fait des grèves, qui ont suivi des grèves, qui connaissent l'existence gênée et angoissante des milieux ouvriers !.,. Comment ! S'il y a un fait qui frappe et qui est l'évidence même, c'est que la condition du travailleur est précaire, qu'il vit au jour le jour, et l'on prendrait la cessation du travail pour une plaisanterie, pour un mauvais tour joué au patron, pour la manifestation irraisonnée d'une hostilité mahgne ?

La thèse est tellement absurde qu'il a fallu inventer « les meneurs » !

Car c'est nous qui sommes les meneurs... Ce sont « les gens de la C. G. T. » qui déclenchent à plaisir les grèves — qui sait ? dans le seul but de se promener peut-être, à moins qu'on ne dirige contre eux des accusations plus crapideuses encore — qui les dirigent et les font durer...

Combien de fois, au cours d'une longue expérience, avons-nous appris par les journaux qu'un « émissaire de la C. G. T. » était venu fomenter une grève ou exciter les ouvriers ? Certes, notre rôle est d'organiser la résistance pour aider les travailleurs en lutte. Quand un militant de l'administration confédérale ou de la Fédération intéressée est appelé dans un centre de grève — car il ne s'y rend jamais de sa propre autorité — c'est pour y porter l'assurance de la solidarité ouvrière et pour organiser cette solidarité ; c'est aussi, et toujours à la demande même des camarades qui, étant en lutte, gardent toute la responsabilité et toute la direction de leur action, pour utiliser dans leur intérêt une expérience des méthodes de grève, car il y en a.

H faut croire que la valeur |de ce rôle n'est pas médiocre puisqu'il nous vaut tant d'injures et de diffamations. Nous n'apportons du reste aucun orgueil à le constater.

Mais la grève, épisode caractéristique de la lutte de classes, a cet effet formidable d'imposer à tous

ceux qui y participent la conscience nette d'une opposition entre deux ordres d'intérêts.

Il n'est pas indifférent de comprendre que le travailleur qui participe à un de ces conflits saisit mieux, quelles que puissent être par ailleurs ses conceptions personnelles, que sa cause est différente de celle du patronat.

H ne l'est pas moins qu'il comprenne la solidarité étroite qui unit les salariés. Nous avons fait allusion déjà à la question des « jaunes », c'est-àdire des ouvriers qui, lorsqu'un conflit a été décidé par leurs camarades, demeurent au travail et collaborent ainsi à la lutte contre l'action ouvrière. On les méprise et on les hait. En saurait-il être autrement ? Encore une fois, s'il est une idée morale claire dans le tumulte présent des pensées, n'est-ce pas celle de la responsabilité ? L'ouvrier qui ne fait aucun effort, qui ne risque rien, qui, au contraire, compromet la bataille engagée par ses camarades, a-t-il droit aux bénéfices que peuvent conquérir ceux qui sont entrés en lutte ? Il en est ainsi pourtant : le « jaune » réfractaire à la discipline ouvrière se verra avantagé comme les grévistes dans les stipulations qui mettront fin à la lutte. Qu'on se dégage un instant, s'il est possible, de tout esprit de classe, et qu'on réponde !

Davantage, qu'on dise si un tel individu ne doit pas être considéré comme un traître à la cause commune et traité comme il convient.

Cela fera sauter, hurler, tempêter. Peu importe ! L'idée qui demeure, c'est que le travailleur est

solidaire de ses camarades et que ceux-ci ont le droit de lui imposer de suivre l'action engagée.

On parlera de la liberté individuelle. Nous avons montré qu'en matière de contrat de travail, il y a surtout une organisation et une discipline : organisation de l'atelier et du syndicat, discipline du syndicat et de la grève — de la bataille durant laquelle il n'est permis à personne de rester à l'arrière ou à l'écart et à plus forte raison de passer à l'adversaire.

La grève a donc pour effet d'ancrer, dans l'esprit de ceux qui y prennent part, cette idée de la solidarité nécessaire dans la lutte. Elle les oblige à saisir sur le vif l'hostilité de deux classes. UUe est révolutionnaire, rien que par cette affirmation.

Mais elle a encore un autre effet.

Elle oblige les travailleurs à comprendre que cette lutte est immédiatement dirigée contre l'exploitation patronale, et qu'il n'y a entre les deux éléments de l'action aucune force médiatrice.

Et l'État, dira-t-on ?

Le rôle de l'Etat en ces questions est d'une incohérence singulière. Qu'il intervienne et il lui est à peu près impossible de demeurer arbitre. Il lui est arrivé parfois de prendre parti en faveur des ouvriers dans les conflits médiocres. E pourra même se faire que ses agents essaient de tenir balance égale. Seulement, lorsque le conflit arrive

à être aigu, on simplement lorsqu'il est sérieux en raison du caractère de l'industrie ou du nombre des grévistes, c'est un fait que l'intervention gouvernementale se produit presque toujours contre les ouvriers.

Sous prétexte de la liberté du travail, la troupe vient, — la troupe et les gendarmes. A-t-on jamais assisté à ce spectacle d'une cité en grève et mise effectivement en état de siège, dont les carrefours et les places sont occupés, dont les rues sont parcourues par des patrouilles, et sur laquelle s'est abattue une meute de policiers ?

L'ordre est le prétexte. La conséquence, c'est l'appui donné à la résistance patronale. L'effet, c'est d'encourager un des adversaires, qui a réclamé l'intervention de la force armée, et c'est exaspérer l'autre contre lequel une pression est en fait dirigée.

C'est une chose grave que l'intervention de l'armée dans les grèves. Elle ne se passe pour ainsi dii*e jamais sans provoquer des incidents regrettables, douloureux ou sanglants. Des heurts sont inévitables et trop souvent ils provoquent la fusillade et font des victimes. L'histoire de nos conflits du travail est ainsi semée de morts...

Dans ces conditions, que pensent les grévistes lorsque, dans la bataille si dure menée par eux contre le patronat, alors que les forces respectives sont à peine égales, que l'issue du conflit est loin d'être certaine, ils constatent forcément que l'État intervient contre les travailleurs, que le gouvernement qui se justifiera en déclarant avoir voulu

défendre l'ordre, s'est en fait prononcé en faveur du patronat ? Cet ordre social, c'est donc un ordre bourgeois ; sa défense, c'est celle des intérêts capitalistes ; ce régime, c'est celui de l'exploitation ! Et qu'est cette démocratie où tous les hommes sont déclarés égaux, mais où les intérêts de certains sont appuyés contre les revendications des autres ?

Encore une raison de préciser la lutte des classes.

Mais aussi, et surtout, encore une nouvelle raison d'admettre que l'État n'est pas un arbitre, et qu'il serait vain d'attendre de lui qu'il prenne en mains la défense et le relèvement des travailleurs puisqu'il ne se manifeste au contraire que pour brimer et briser leurs velléités de révolte.

Revenons cependant à la grève elle-même.

Elle a des degrés, EUe peut n'englober — et cela a été le cas général à l'origine, — que les ouvriers d'un atelier ou d'une entreprise, ou d'une corporation dans une ville.

La lutte était donc partielle plus ou moins. Il fut un temps où elle pouvait réussir. L'individualisme patronal était à peine atteint ; les employeurs de la même corporation pouvaient même peut-être admettre qu'un de leurs concurrents fût, pour un temps, mis hors de compétition. H n'en est plus ainsi. Le développement des conflits ouvriers a mis fin à ce séparatisme et a

amené les patrons à s'unir. La généralisation, l'unification des conditions de travail les a amenés à comprendre qu'une grève victorieuse dans une entreprise signifiait forcément une autre grève chez eux. De leur côté, les ouvriers n'ont pas pu ne point s'apercevoir qu'ils seraient dupes à restreindre leur coalition et que, la solidarité de leurs employeurs commençant à s'exercer, il leur était impossible de restreindre eux-mêmes leur mouvement.

On pourrait, dans ce sens, chercher une explication plus systématique dans les pays anglo-saxons. La pratique y était courante des contrats passés par le patronat avec telle catégorie de leurs employés pour une durée déterminée. Ainsi, dans la même fabrique, les différentes catégories de salariés étaient liées chacune par des conventions expirant à des dates différentes, c'est-à-dire, par exemple, que le conducteur des machines ne pouvait faire grève en même temps que le décatisseur, celui-ci en même temps que le tisseur, et ainsi de suite. La résistance ouvrière se trouvait morcelée et amoindrie.

Un pareil système n'a guère existé en France, il est vrai. Dans la pratique, les ouvriers d'une même corporation et d'une même localité n'ont pas manqué de comprendre que leur effort serait vain s'ils ne livraient en même temps la bataille.

Le développement de l'idéal de grève s'est donc généralisé de façon logique : de l'atelier à l'usine,

de l'usine à l'industrie, de l'industrie à l'ensemble des corporations d'une localité ou du pays.

Ces deux derniers stades demandent à être expliqués.

n s'agit ici, en effet, de la grève généralisée, de la grève de sympathie, ou de la grève générale.

Les premiers degrés vont et se comprennent d'eux-mêmes, d'après notre court résumé. La grève est un acte de lutte et de pression. Elle a pour but d'imposer aux employeurs la reconnaissance des revendications ouvrières. Il suffit de connaître que le patronat peut, en prévision de la grève, « stocker » une quantité de marchandises au stade de transformation que font subir à la matière première qu'ils utilisent une catégorie de travailleurs, pour être maîtres d'un mouvement de ceux-ci. E n'en va plus de même si toutes les spécialités de l'usine participent au mouvement.

De plus, la grève est compromise si elle se borne à l'usine seule. La solidarité patronale s'exerce. Menacés, les dirigeants des autres entreprises acceptent de satisfaire aux commandes de leur collègue atteint par la cessation du travail. Il faut donc, en vue de la réussite, que toute l'industrie d'une ville ou d'une région s'arrête simultanément pour que ce calcul soit déjoué.

A ce stade, l'extension de la grève peut difficilement être limitée. Et dans le cas où U s'agit de services publics intéressant toute la nation — c'a été celui des postes et des chemins de fer — la grève est méoessairement nationale.

Jusque là, la lutte a conservé un caractère corporatif. Mais, dans une ville ou dans une région, les travailleurs ne peuvent demeurer indifférents à la fortune de leurs camarades qui affrontent le patronat et souvent le pouvoir. H y a une communauté de sentiments et de pensée entre eux ; la défaite d'un groupe ouvrier est ressentie par tous, matériellement, car tous savent qu'elle diminue en fait leur puissance et qu'elle compromet le succès des revendications qu'ils pourront eux-mêmes avoir à présenter ultérieurement ; moralement — et de plus en plus — parce qu^s savent faire partie d'une même classe et que la blessure des uns est une souffrance pour tous. Ainsi s'explique-t-il, sans compter les raisons de solidaiité industrielle, que la cessation du travail puisse se généraliser, de façon à en faire un moyen de pression sur les employeurs récalcitrants et le pouvoir qui les appuie.

Prenons un exemple. Supposons une grève des dockers. Elle est compromise par l'embauchage de « jaunes ». Ceux-ci effectueront tant bien que mal le déchargement des bateaux. Mais si les charretiers s'en mêlent et refusent de transporter les marchandises mises à quai par les briseurs de grève, — et si les cheminots refusent à leur tour de manutentionner et de véhiculer les mêmes marchandises, est-ce que la résistance patronale ne s'en trouvera pas sensiblement atteinte ? Est-ce que les chances de succès n'en seront pas augmentées ?

L'exemple ne sort pas encore du cadre strictement industriel. En voici un autre, pourtant.

Si l'intervention de l'État, de l'armée, de la police compromet une grève, tous les travailleurs de toutes les corporations n'ont-ils pas une raison certaine de faire pression, en cessant à leur tour le travail, contre cette intervention ?.,.

Tout naturellement, les grèves se développent, s'étendent, englobent davantage ,de travailleurs. La cessation corporative du travail tend désormais à devenir de plus en plus l'exception ; elle n'existe plus guère que pour le cas de services particuliers, La cessation du travail dans une industrie ébranle les industries voisines. Que les ouvi-iers du gaz se mettent en grève dans une ville et les travailleurs des services électriques se tiendront prêts à les appuyer. Il en est de même dans la métallurgie, de même dans le bâtiment, de même pour les corporations du textile...

C'est la situation actuelle. Le stade purement corporatif est dépassé.

La grève est l'expression même de la puissance des travailleurs en tant que travailleurs.

Elle tend, nous l'avons montré, à faire prévaloir cette conception de la prédominance du travail comme facteur de l'économie moderne, et elle n'est même que cela, tout bien considéré.

Dans cet épisode de la lutte sociale, les valeurs se déplacent. L'employeur, qui était tout, se

trouve diminué au profit du travailleur lui-même. Que l'usine marche, il est incontestablement le maître ; mais qu'elle soit arrêtée par la volonté des salariés, et la situation du patron est compromise et amoindrie.

La puissance de la force-travail ne se manifeste dans les conflits entre salariants et salariés que lorsqu'elle se refuse. Quoi d'étonnant qu'astreints à la refuser, ceux qui la procurent prennent une plus grande conscience de leur rôle ? C'est à force de grèves, pourrait-on dire, que l'ouviier a compris l'importance du rôle social.

Elle est vieille, cette idée. H est classique de remonter au geste de la plèbe romaine se réfugiant sur le mont Aventin. C'était une première ébauche de grève générale. Cette dernière idée est si naturelle que Mirabeau l'a exprimée, qu'on la retrouve dans les idées quotidiermes de M. de GiRARDiN, que la première Internationale l'avait considérée.

Les délégués réunis à Genève avaient déclaré :

« Le Congrès, considérant que dans l'état actuel de V Internationale, il ne peut être donné à la question de la grève générale une solution complète, recommande aux travailleurs, d'une façon pressante, l'organisation internationale des corps de métier, ainsi qu'une active propagande socialiste. »

La question est donc étroitement liée à toutes les manifestations de l'organisation ouvrière.

Elle devait revenir devant les Congrès prolétariens. Nous l'avons suivie déjà jusqu'au moment où s'est réalisée l'unité ouvrière. Nous avons constaté qu'elle a servi de mot de ralliement aux révolutionnaires contre la méthode politique de conquête du pouvoir. Ajoutons qu'elle a aidé encore à fixer l'action du syndicalisme en s 'offrant comme un but déterminé.

La motion de Lyon (1901) précise, « officiellement » pourrait-on dire, nos conceptions à cet égard. La voici :

<( Le Congrès déclare que la grève générale ne peut ■être seulement le moyen d'amélioration d'une catégorie de travailleurs, quelle qu'elle soit ;

Elle ne peut avoir pour but que V émancipation intégrale du prolétariat par l'expropriation violente de la classe capitaliste ;

Le Congrès, devant cette situation, 'déclare que le mouvement qui peut se produire en faveur des mineurs, dont nul ne peut prévoir ni l'importance, ni la portée, et qui peut aller jusqu'à l'émancipation commune, sera en tout cas un mouvement de solidarité qui n'entamera en rien le principe révolutionnaire que tous préconisent par la grève générale de tous les travailleurs. »

Et cela revient à dire, comme nous l'avons nous-mêmes déclaré récemment, qu'il ne saurait y avoir de grève générale corporative et que la

grève générale — quel que soit le motif qui la détermine — aura forcément un caractère révolutionnaire.

La question n'est plus, en effet, de savoir si la grève générale est possible. Même ceux qui nous écrasaient sous leur dogmatisme, (c'étaient les plus chauds partisans de la méthode politique et c'étaient ceux qui invoquaient comme une condamnation définitive la formule de la socialdémocratie allemande d'avant-guerre : « grève générale, erreur générale, ineptie générale ») l'admettent à présent. Et c'est à notre tour, aujourd'hui, semble-t-il bien, de leur faire comprendre que la grève générale n'est pas la révolution en soi, — à notre tour de leur apprendre qu'elle ne peut être, si l'on entend qu'elle dépasse la portée d'une secousse formidable et d'une convulsion, que la manifestation décisive d'un prolétariat préparé à reconstruire le monde suivant sa conception propre.

Parler de grève générale, c'est parler de la Révolution. Et cela soulève un problème dont les controverses présentes montrent que nous sommes en train de déterminer les bases.

H est souvent question de l'action directe et l'on en parle à tort et à travers.

Mais l'action directe, c'est cela ! C'est tout ce que nous venons de dire. Ce n'est pas la « chaussette

à clous » (suivant la formule de feu Georges Berry (1), ce n'est pas seulement la pression légitime exercée contre les briseurs de grèves, ce n'est pas l'émeute, la barricade, le désordre et le pillage, c'est tout simplement le fait que les ouvriers se décident à régler leurs affaires eux-mêmes, à l'aide de leurs propres forces et grâce à leurs propres moyens.

C'est tout ? dira-t-on.

— Mais oui, c'est tout !... Et si l'on comprend un tant soit peu ce qu'est la force ou-vrière, on admettra sans peine que c'est bien assez.

Pour mieux comprendre, il n'est presque besoin que d'ouvrir le dictionnaire. Action directe, n'est-ce pas, s'oppose à action indirecte ? Or, qu'est cette dernière au sens ouvrier ? C'est la méthode suivant laquelle la communauté des travailleurs admet qu'entre elle et le patronat existe une puissance intermédiaire : l'État, le gouvernement.

Alors on pourrait évidemment accepter cette forme réduite, déplorable et inopérante qui se manifeste de deux façons : ou le « réformisme » tel que nous l'avons défini plus haut, c'est-à-dire la recherche d'améliorations qui ne compromettent

(1) Cet illustre représentant des électeurs et des bistros du Faubourg-Montmartre en donna xin jour à la Chambre des Députés, une définition suivant laquelle cette recette s'applique à tout jaune qui, emprisonné par « les rouges >>, reçoit une série de coups assénés à l'aide d'une vieille chaussette remplie de ferraille. Aucune protestation naccueillit ce feuilleton sensationnel !

point le régime social présent et son expression gouvernementale, ou le « socialisme » — entendu au sens étroit de ce mot — suivant lequel l'action des prolétaires doit être tournée vers la conquête du pouvoir, acbe préalable à toute tentative efficace d'émancipation.

On en a dit assez ici pour faire comprendre que le syndicalisme n'est pas du tout cela.

L'action directe, c'est en premier lieu le fait que le travailleur, en tant que travailleur, prend au corps ses adversaires du patronat. Donc, manifestation de la lutte des classes...

C'est aussi, par voie de conséquence directe, qu'il nie la valeur intermédiaire de l'État, tampon entre deux classes antagonistes.

C'est qu'il considère comme nécessaire et suffisante l'action purement économique qu'il peut mener sur le terrain de la production.

C'est qu'il estime avoir en mains une force — celle du travail — capable d'imposer sa volonté et obligée de l'imposer parce que, facteur dominant de la société moderne, il considère que cette force n'a pas la place à laquelle elle a droit.

C'est qu'il admet que la possibilité pour l'ensemble des travailleurs de frapper de paralysie et de mort l'organisme social, par l'arrêt de la production, lui donne un instrument infiniment plus efficace que toutes les méthodes préconisées jusqu'à présent. L'action directe n'est ni une action légale, ni une action illégale. Elle se place en dehors de la loi : elle méconnaît la loi : elle

peut se manifester aussi bien selon des forces admises ou tolérées que sous des formes sujettes à la colère de l'honnête police ou à la répression d'une intelligente magistrature.

Elle est extra-légale. Elle est l'expression de la volonté prolétarienne qui s'exerce sur un tout autre plan que celui de la société présente, qui a des principes, une morale même — par exemple, cette conception de la responsabilité dans les grèves, — un désir de transformation révolutionnaire et au moins des conceptions générales touchant cette transformation, qui sait enfin à quoi elle tend et de mieux en mieux comment il convient pour elle d'agir pour réaliser son but.

Si l'action directe n'avait pour but que d'imposer, dans le cadre actuel et sana toucher à ce cadre, la volonté d'une fraction sociale, nous conviendrions bien vite qu'en effet une telle action est difficilement admissible, qu'elle est incompatible avec les conceptions et les constitutions démocratiques qu'elle heurte, et qu'elle contredit les formes constitutionnelles par lesquelles s'exprime présentement la volonté civique.

Le malheur est que toutes ces critiques portent à faux et que tous ces anathèmes demeurent dans la marge. L'action ouvrière s'exerce en conformité d'autres principes, pour d'autres buts et avec d'autres moyens que ceux qui sont dans les méthodes présentes.

Un objet nouveau, une organisation nouvelle, des armes qui ne doivent rien à celles accoutumées.. ►

Nous avons trop conscience d'apporter un principe social différent pour nous soucier beaucoup des criailleries que soulèvent nos actes.

Et nous continuerons d'agir, directement !

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