CHAPITRE II
Syndicalisme et Politique.
Dans la première partie de ce livre, nous nous sommes efforcés de montrer par quel mouvement continu l'action syndicale s'était peu à peu séparée de l'action des partis politiques avec laquelle eUe
s'était à l'origine pour la plus grande part confondue.
La séparation qui était inévitable n'avait pu que s'accentuer depuis. Dans le même temps que les groupements socialistes tournaient de plus en plus leurs efforts vers l'action électorale et parlementaire, le syndicalisme poursuivait sa formation et précisait ses idées générales qui tendaient •nettement à l'écarter de toute politique.
Ce n'est pas à dire du reste que les socialistes avaient renoncé à retrouver leur influence disparue. Le Congrès d'Amiens (1906) allait en fournir la preuve et en même temps donner au syndicalisme une occasion nouvelle de préciser ses conceptions.
L'activité des syndicats libérés de toute tutelle politique n'avait pas manqué d'abord de soulever les sarcasmes de certains éléments des groupes socialistes. Le tendance « guesdiste », qui avait échoué dans son dessein de constituer une organisation de syndicats subordonnée à elle, prit naturellement alors une boime place dans cette campagne de dénigrement.
En vérité, d'ailleurs, il s'agissait de beaucoup plus que d'une simple lutte d'influence.
En fait, le mouvement ouvrier se proclamait, comme tel, étranger aux querelles parlementaires. Les statuts de la C. G. T. n'afïîrmaient-ils point que celle-ci groupait tous les travailleurs
«en dehors de toute école politique » ? Sans doute, nombre de ses militants adhéraient au parti socialiste et ils étaient libres d'y agir comme bon leur semblait, mais à l'intérieur de l'organisation syndicale ils étaient travailleurs et syndiqués.
Cette neutralité, reconnaissons-le, n'allait pas sans méfiances réciproques. Le souvenir n'était pas oublié des grandes querelles qui avaient mis aux prises les syndicalistes et les « guesdistes » dix ans auparavant. La grève générale, le rôle joué alors par les groupements politiques, la crainte de voir ceux-ci mettre l'organisation syndicale au service des ambitions électorales, étaient autant de raisons qui ne rendaient pas facile une alliance. Et puis, n'y avait-il pas désormais une antinomie certaine entre la conception des politiciens mettant au premier plan de leur action la conquête des pouvoirs publics, qui avaient déclaré avec Guesde que « l'action corporative est une simple interprétation de l'ordre capitaliste », et les syndiqués qui venaient d'affirmer l'action directe et, retrouvant Proudhon, dénonçaient « l'incapacité révolutionnaire de tout le gouvernement, par nature immobiliste, réfractaire à toute initiative, disons même contre-révolutionnaire ? »
Mais c'est là une controverse qui n'est pas close...
Le mouvement syndicaliste échappait donc
complètement au contrôle des groupes socialistes qui avaient enfin réaUsé leur unification. Le Parti tenta pourtant de reprendre des rapports dont les militants des syndicats ne voulaient plus, pour les raisons exposées plus haut et surtout parce que l'expérience du passé leur faisait tout redouter d'un retour des préoccupations politiques au sein de l'organisation ouvrière.
La question fut posée devant le Congrès d'Amiens par une motion de la Fédération du Textile dont les dirigeants appartenaient à la tendance « guesdiste ».
Nous en reproduisons ici le texte oublié :
Considérant qu'il y a lieu de ne pas se désintéresser des lois ayant pour but d'établir une législation protectrice du travail qui améliorerait la condition sociale du prolétariat et perfectionnerait ainsi les- moyens de lutte contre la classe capitaliste ;
Le Congrès invite les syndiqués à user des moyens qui sont à leur disposition afin d'empêcher d'arriver au pouvoir législatif les adversaires d'une législation sociale protectrice des travailleurs ;
Considérant que les élus du parti socialiste ont toujours proposé et voté les lois ayant pour objectif l'amélioration de la condition de la classe ouvrière ainsi que son affranchissement définitif ;
Que tout en poursuivant l'amélioration et Vaf-
franchissement du prolétariat sur des terrains différents, il y a intérêt à ce que des relations s'établissent entre le Comité confédéral et le Conseil national du parti socialiste, par exemple pour la lutte à mener en faveur de la journée de huit heures, de Vextension du droit syndical aux douaniers, facteurs, instituteurs et autres fonctionnaires de l'Etat ; pour provoquer Ventente entre les nations et leurs gouvernements pour la réduction des heures de travail, V interdiction du travail de nuit des travailleurs de tout sexe et de tout âge ; pour établir le minimum des salaires, etc., etc.
Le Congrès décide :
Le Comité confédéral est invité à s'entendre, toutes les fois que les circonstances l'exigeront, soit par des délégations intermittentes ou permanentes, avec le Conseil national du parti socialiste pour faire plus facilement triompher ces principales réformes ouvrières.
Autour de ce texte s'engagea avant le Congrès une vigoureuse campagne.
L'issue de la discussion ne pouvait guère être douteuse. Une fois de plus la conception syndicaliste se trouva affirmée et renforcée, et l'autonomie du mouvement ouvrier, son indépendance à l'égard de tous les partis, groupes ou écoles y fut précisée de la manière la plus catégorique.
Il devait en sortir cette .« Charte d'Amiens » qui fixe la position du mouvement ouvrier, et
c'est de là que date, en somme, la formule souvent répétée depuis : « Le sjmdicalisme se suffit à luimême ».
Les rapports à établir entre rorganisation syndicale et les partis politiques formaient la question principale soumise au Congrès. Elle avait été réservée pour les dernières séances ; la discussion en fut longue et animée.
La résolution présentée par le Textile fut défendue parle secrétaire de cette organisation, Renard, mort depuis, pendant la guerre.
Reprenant non sans quelques adoucissements la thèse « guesdiste », il fit valoir que l'action syndicale ne peut sortir des limites que lui impose la légalité, et par suite qu'elle ne saurait être révolutionnaire, étant condamnée à défendre de seuls intérêts corporatifs sans pouvoir en aucun cas poursuivre la disparition du salariat...
De cette argumentation découlait pour lui la nécessité d'adhérer aux thèses soutenues par l'ordre du jour qu'il défendait : participation des syndiqués à l'action électorale et accord des organisations avec le parti socialiste.
La réplique lui fut d'abord donnée par Mer- RHEIM, militant de Roubaix qui venait d'être élu au secrétariat de l'Union Fédérale de la Métallurgie, n contesta vigoureusement les affii'mations de Renard que l'alliance des syndicats et du parti socialiste dans le Nord avait eu des conséquences
excellentes pour le syndicalisme et montra que, bien au contraire, l'activité politique s'était développée au détriment de l'organisation professionnelle et même de la situation matérielle des ouvriers.
La raison, il la donna ainsi, en même temps qu'il soulignait l'opposition des deux thèses :
« Vous avez voulu faire du syndicat un groupe inférieur, incapable de sortir de la légalité. Nous affirmons au contraire qu'il est un groupement de lutte intégrale révolutionnaire et qu'il a pour fonction de briser la légalité qui nous étouffe, pour enfanter le droit nouveau que nous voulons voir sortir de nos luttes. »
La. proposition du Textile rencontrait d'ailleurs une opposition générale, même chez les militants qui appartenaient à la fois à l'organisation syndicale et au parti socialiste.
Il convient de le dire encore, le débat erra quelque peu avec certains orateurs qui dénoncèrent comme une action anarchiste celle que menaient les syndicalistes révolutionnaires.
« On a parlé trop, déclara un de ces derniers, comme s'il n'y avait ici que des socialistes et des anarcliistes. On a oublié qu'il y a surtout des syndicalistes. Le syndicalisme est une théorie sociale nouvelle... une doctrine particulière. 11 faut que les congressistes se prononcent sur elle ; il faut qu'ils disent que cette doctrine est indépendante et du socialisme et de l'anarchie. »
Le Secrétaire de la C. G. T., Griffuelhes,
qui prit la parole le dernier, revint à son tour sur le reproche adressé au Bureau confédéral d'avoir fait le jeu des anarchistes. H montra que loin d'avoir nui à l'essor de la Confédération, celui-ci s'était au contraire produit lorsque les militants s'étaient groupés sur le terrain économique, lorsqu'ils avaient résisté aux avances de Mit.t.e- EAND et à la tentative faite par le pouvoir de canaliser le mouvement ouvrier et de mettre les syndicats sous la dépendance de l'Etat, c'est-à-dire lorsque s'était définitivement affirmée la thèse révolutionnaire .
« En réalité, déclara-t-il, d'un côté, il y a ceux qui regardent vers le pouvoir, et de l'autre, ceux qui veulent l'autonomie complète contre le patronat et contre le pouvoir... Comment s'établirait cet accord fait de concessions mutuelles entre un parti qui compte avec le pouvoir, car il en subit la pénétration, et nous qui vivons en dehors de ce pouvoir ? Nos considérations ne seraient pas toujours celles du parti, d'où impossibilité matérielle d'établir les rapports demandés. »
Au nom des « réformistes », Ketjper avait apporté une thèse mixte. Il s'était prononcé pour l'autonomie syndicale en face des divers partis politiques, et concevait l'organisation ou l'action syndicale sur le modèle des Trade Unions ou plutôt — car il faut aujourd'hui préciser — du craft unionism, de l'organisation de métier uniquement vouée à l'obtention d'améliorations corporatives obtenues, en cas de lutte, par des
mouvements partiels et limités. Il affirmait d'ailleurs que l'action parlementaire devait se faire parallèlement à l'action syndicale.
Mais ni cette thèse, ni celle de Renard n'eurent le moindre succès.
Le point de vue défendu par les « révolutionnaires » était exposé dans la résolution suivante présentée par Gripfctelhes et qui fut adoptée par 824 voix contre 3 :
« Le Congrès confédéral d'Amiens confirme V article 2 constitutif de la C. G. T. , disant :
« La C. G. T. groupe en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat. »
Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classe, qui oppose sur le terrain économique les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression, tant matérielles que morales, mises en <Buvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière ;
Le Congrès précise, par les points suivants, cette affirmation théorique :
Dans l'œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n'est qu'un côté de
l'œuvre du syndicalisme ; il prépare V émancipation intégrale, avec, comme moyen d'actioti, la grève générale, et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans Vavenir, le groupe de production et de répartition, base de réorganisation sociale.
Le Congrès déclare que cette double besogne quotidienne et d'avenir découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs, quelles que soient leurs opinions ou leurs tendances politiques ou philosophiques, un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat ;
Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté pour le syndiqué de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors.
En ce qui concerne les organisations, le Congrès déclare qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effets, l'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes, qui, en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté, la transformatioyi sociale. »
Telle est la déclaration d'Amiens demeurée
depuis la règle fondamentale de l'attitude du syndicalisme français à l'égard de toutes les actions et de tous les groupements politiques. On remarquera qu'elle dépasse sensiblement les termes du problème tel que l'avait posé la motion du Textile ; elle ne se borne pas à affirmer la neutralité du syndicalisme à l'égard des partis, elle l'exige de la part du syndiqué dans l'organisation ellemême ; elle renforce cette stipulation des statuts confédéraux qu'une adhésion du travailleur à un groupe extérieur ou à une confession quelconque ne peut être un motif ni d'exclusion ni d'admission dans le syndicat. C'est affirmer que la condition de travailleur est nécessaire et suffisante et, par une généralisation naturelle, c'est dire que le syndicalisme a un idéal particulier, une action propre, des méthodes à lui qu'il adapte aux besoins de son activité.
Cette transformation sociale poursuivie par le syndicalisme révolutionnaire est donc le fait des producteurs en tant que producteurs. C'est l'organisation de travail qui en est la base, aussi bien quand il s'agit de mener la lutte contre le système social présent que lorsque se pose la question de savoir comment se constituera l'ordre nouveau.
Ainsi le syndicat n'est pas seulement l'instrument de combat qui groupe tous les travailleurs parce qu'ils sont immédiatement intéressés à la suppression de l'exploitation capitaliste, il devient dans cette conception l'organe même de la trans-
formation sociale, la cellule initiale de la société à venir et il réalisera celle-ci suivant les modes du travail et de la production.
H est donc possible de dater d'Amiens l'avènement décisif du syndicalisme révolutionnaire. Et cette constatation doit être faite pour donner son exacte valeur à la « charte confédérale ».
L'attitude de neutralité du syndicalisme à l'égard des partis politiques est davantage qu'une méfiance des méthodes électorales et parlementaires. S'il n'en était qu'ainsi, ce pourrait n'être qu'une position momentanée et révisable. Dans la réalité, on l'a vu, cette neutralité traduit l'idée que le syndicalisme s'étend et fait effort sur un plan très différent des partis politiques, que l'action politique et l'action professionnelle s'exercent sur deux terrains distincts...
Pourtant, si claire qu'elle fût, la motion d'Amiens ne parvint pas complètement à dissiper toutes les équivoques et toutes les querelles. Les événements qui se déroulaient alors, et dont il sera plus loin question, n'avaient pas désarmé l'hostilité de certains éléments socialistes contre le mouvement syndical et ne les avaient point amenés à renoncer à leurs tentatives. Le doctrinarisme des « guesdistes » devait se manifester encore, vainement d'ailleurs.
Mais la principale cause de la confusion d'idées qui reprit un certain moment après la journée de Villeneuve-Saint-Georges, était due bien plutôt à l'action de certains éléments extrémistes dont les essais de pénétration s'appuyaient sur la tradition blanquiste et « barricadière » demeurée vive dans un prolétariat qui avait participé en un siècle à trois révolutions politiques, à la Commune et à tant d'émeutes. Cette tendance, dont la Guerre Sociale de M. Hervé, alors antimilitariste, antipatriote et révolutionnaire, s'était fait la protagoniste, feignit au moins de croire un moment que le syndicalisme se ralliait à ses conceptions.
Qu'il n'en fut rien et que le mouvement ouvrier se tint également écarté de cette conception, on devait le voir aux Congrès de Marseille et de Toulouse (1908 et 1910).
Le syndicalisme n'avait pas affirmé et défini sa doctrine et son activité propres pour se rallier aux conceptions de quelque groupe que ce fût, étranger à l'action ouvrière elle-même.
L'accusation même si souvent, si facilement lancée contre lui de représenter une forme de l'action anarchiste trouvait un démenti bien saisissant et bien significatif dans l'hostilité et l'incompréhension que la plupart des groupements anarchistes de l'étranger témoignèrent à son égard au Congrès libertaire d'Amsterdam, tant il était difficile aux écoles qui ne participaient pas exclusivement de l'action professionnelle, de saisir
la signification donnée à celle-ci par le mouvement français.
Quoi qu'il en soit, la déclaration d'Amiens ne devait être ni infiimée, ni modifiée, et dans le dernier grand Congrès tenu par la C. G. T. avant la guerre, au Havre (1912), elle devait, comme suite à un long débat sur l'orientation syndicale, être solennellement confirmée dans la résolution que voici :
« Le Congrès à la veille de reprendre, pour Vintensifier, Vagitation confédérale en vue de réduire la durée du temps de travail, tient à nouveau à rappeler les caractères de l'action syndicale, de même qu'à fixer la position du syndicalisme ;
Le syndicalisme, mouvement offensif de la clause ouvrière, par la voix de ses représentants, réunis en Congrès, seuls autorisés, s'affirme encore une fois décidé à conserver son autonomie et son indépendance, qui ont fait sa force dans le passé et qui sont le gage de son progrès et de son développement ;
Le Congrès déclare que, comme hier, il est résAu à s'écarter des problèmes étrangers à son action prolétarienne, susceptibles d'affaiblir son unité si chèrement conquise et d'amoindrir la puissance de l'idéal poursuivi par le prolétariat groupé dans les Syndicats, les Bourses du Travail, les Fédérations corporatives et dont la C. G. T. est le représentant naturel ;
De plus, le Congrès, évoquant les batailles affrontées et les combats soutemis, y puise la sûreté de
son action, la confiance en son avenir, en même temps qu'il y trouve la raison d'être de son organisation toujours améliorable ;
C'est pourquoi, dans les circonstances présentes, il confirme la constitution morale de la classe ouvrière organisée, contenue dans la déclaration confédérale d'Amiens (Congrès de 1906).