CHAPITRE V
La Guerre et la Paix.
Toutes les raisons de craindre que le prolétariat français avait ressenties si vivement devaient être dépassées par l'épouvantable réalité»
Nous ne rappellerons pas ici l'angoisse qui nous étreignait tous à mesure que les événements se précipitaient, de la mort de l'archiduc héritier d'Autriche à la fatale nuit où Jaurès tomba sous les balles d'un misérable.
Nous ne redirons même pas autrement les ques-
tions angoissées que nous posions à Legien et dont celui-ci, au tout récent Congrès international d'Amsterdam, déclarait ne pas avoir compris la portée...
La guerre était. L'enfer se déchaînait sur le monde civilisé. Toutes nos craintes étaient en pleine réalisation, toutes nos angoisses se trouvaient confirmées de la façon la plus horrible.
Les travailleurs organisés de ce pays dont la pensée ou l'action n'avaient pu être douteuses se trouvaient confrontés avec le grand drame qu'ils n'avaient pas voulu.
Qu'allaient-ils faire ?
On reconnaîtra que leur hésitation ne fut pas de longue durée.
Jusqu'à la dernière heure, jusqu'à la dernière minute, ils s'étaient élevés contre la chose monstrueuse. Dans les principales villes de France et plus particulièrement à Paris, la voix des travailleurs fit écho, de ses objurgations suprêmes, à celle des diplomates et des chefs de gouvernements qui se déclaraient impuissants à sortir de l'impasse oii les avait conduits une politique basée sur l'équilibre des forces militaires.
Brusquement le vent de tourmente passa sur eux, sous lequel tous durent se courber.
On ne contestera pas que les travailleurs français n'aient fait leur devoir dans ces heures abominables*
Leur généreux rêve de paix effondré, le son du canon couvrant la voix de l'humanité, les nations se ruant à l'abîme, la société prise d'un vertige e&oyable, nulle place ne demeurait plus que pour la lutte.
Les prolétaires de ce pçiys répondirent à l'appel qui leur était adressé. Us partirent. Avec le même élan qui les entraînait à proclamer aux dernières heures leur haine de la guerre, ils s'en furent « rejoindre ». D'un cœur gai ? Ah ! certes non !... C'était un effondrement, un épouvantable vertige. Mais tout ce que nous avions redouté par dessus tout était advenu ; ainsi, la barbarie se déchaînait à nouveau, notre idéal de paix et de concorde entre les peuples se heurtait à un déchaînement de barbarie !
Nous savions, il est vrai, que l'agression n'était pas le fait de ce pays. Celui-là même qui, sans être de^ nôtres, était si près de nous que nous portons toujours le deuil de sa mort, Jaurès, avait fait admettre, comme une suprême sauvegarde morale — pour mieux marquer encore notre bon droit devant les hommes et devant l'histoire — que la France, à la veille immédiate de cette crise, renonçait à tout ce qui pouvait lui donner même la moindre apparence agressive.
Nos camarades partirent vers le front, beaucoup vers la mort.
Que restait-il à faire pour l'organisation ouviière, dont les cadres étaient appauvris, dont les militants allaient se faire décimer ?
On assistait alors dans le pays à l'arrêt de l'activité productrice ; tout ce qui ne touchait pas à la tuerie disparaissait. La société était menacée d'une paralysie effroyable. Rien n'était prévu, qu'un heurt fantastique. Rien n'était prêt que pour un choc rapide. On disait : « Ce sera court ! » On admettait qu'une bataille fixerait le sort de la guerre. On ne supposait pas qu'il fût possible de prolonger longtemps le conflit exaspéré où se ruaient toutes les nations belligérantes.
Nos camarades partaient en disant : « A Noël ! » De l'autre côté, on parlait de la guerre courte, « fraîche et joyeuse », On ne mesurait pas le degré de la résistance qui pouvait être opposée de part et d'autre... Quelle n'eût pas été l'angoisse, du reste, si aux horreurs du début s'était ajoutée celle de la durée que personne ne prévoyait encore ?
Mais les militants ouvriers, passée leur première surprise, n'avaient pas écarté l'idée que le conflit allait être long et pénible, qu'il s'agissait non d'une conflagration rapide, mais d'une lutte sauvage où toutes les ressources des peuples affrontés seraient mises en œuvre. Le matériel, la technique, l'industrie allaient en être les facteurs autant que les hommes. Les travailleurs angoissés devaient constater que rien n'était préparé en France où la guerre n'avait été considérée jusque là que comme un choc brusque d'hommes en uniforme.
A ce point de vue, notre infériorité était manifeste devant la préparation allemande; rien n'était prévu pour la mobilisation indiistrielle ; rien n'était amorcé
pour le long et persistant effort qu'il fallait demander aux usines afin d'assurer la production de guerre.
L'organisation industrielle, d'autant plus malaisée que les premiers mois de guerre avaient privé le pays de ses départements les plus riches et les mieux outillés, se fit d'abord sans méthode, avec incohérence, au mépris absolu de tout ce qui pourrait ressembler à une direction générale. Elle parut avoir beaucoup plus pour but de servir des intérêts particuliers (et non des plus avouables) qu'une coopération à l'effort assuré par les soldats.
La classe ouvrière protesta. Elle demanda que la mobilisation industrielle se fît suivant les principes mêmes qui avaient présidé à la mobilisation militaire, c'est-à-dire que l'État prendrait en mains la direction effective de toutes les usines, disposerait des patrons aussi bien que des ouvriers, dirigerait également les services des transports.
Cette conception ne prévalut pas cependant. Regrettons-le, Si la collectivité avait su faire admettre le principe de la subordination de tous à l'intérêt suprême, nous n'aurions pas assisté — et nous ne serions pas encore en présence de ce désordre — à cette coalition d'appétits, ce gaspillage de matériaux et de forces qui ont si durement pesé sur les années de guerre et qui pèsent encore sur le retour à la paix.
Les ouvriers se donnèrent de toutes leurs forces à l'œuvre de défense, non seulement ceux qui étaient au front, mais aussi ceux qui étaient à l'usine. H a été de bon ton de se livrer sur ces der-
niers à une ironie facile et de décrier leur tâclie» C'est tout ignorer des conditions dans lesquelles ils ont travaillé, dispersés au petit bonheur dans des usines insufi&santes, sans rien connaître de l'hygiène, renonçant à toutes leurs revendications — car il serait facile de montrer que les rares conflits qui se produisirent dans cette période eurent exclusivement leur origine dans l'incompréhension des pouvoirs publics, dans la morgue patronale et dans l'attitude blessante des autorités militaires...
n fallut une grande somme d'abnégation aux ouvriers, et toute la maîtrise qu'ils avaient d'euxmêmes, la discipline que leur avait donnée l'organisation syndicale pour qu'ils aient pu ainsi remplir leur tâche, rendant possible une résistance à laquelle le monde ne croyait plus après les premiers chocs de 1914. Par leur dévouement au salut commun, par leur abnégation, par leur rapidité d'adaptation à des conditions industrielles nouvelles, les travailleurs parvinrent à compenser l'insuffisance, la vétusté, le délabrement du matériel mécanique dans les usines, les ports, les mines, les chemins de fer.
La comparaison serait en vérité trop facile entre le désintéressement dont firent preuve les masses laborieuses et l'âpreté des profiteurs...
Mais, en se donnant ainsi à l'œuvre de défense nationale, les travailleurs n'avaient rien aban-*
donné de leurs pensées et de leurs aspirations.
Dans cette terrible tourmente ils espéraient encore. Us croyaient — leur effort sans cela eût été impossible — que la France et ses alliés faisaient une guerre du droit, une guerre de libération, une « guerre à la guerre » et au militarisme, à l'impérialisme dont ils n'avaient eux-mêmes jamais cessé de dénoncer la menace. Us n'abdiquaient rien de leur idéal internationaliste de fraternité entre les peuples, et ils travaillaient de toutes leurs forces pour aider à réaliser une paix juste, durable et qui supprimerait toutes les possibilités de retour d'une aussi épouvantable catastrophe.
Aux affirmations des réactionnaires que l'Internationale était morte, l'organisation syndicale répondait par son action.
Dès la fin de 1914, la C. G. T. lançait à tous les mouvements ouvriers des autres pays un manifeste où elle affirmait à nouveau son attachement à la cause qu'elle avait défendue de façon constante, où elle déclarait que la guerre demeurait pour elle le plus effroyable des fléaux et que rien ne pourrait diminuer la responsabilité de ceux qui l'avaient déchaînée sur le Monde ; elle rappelait tous ses efforts antérieurs pour entraîner l'Internationale dans la lutte préalable contre la guerre. Elle ne triomphait ni ne récriminait d'avoir vu trop juste et de n'avoir pas été entendue. EUe affirmait que les travaiUeurs devaient s'appliquer à faire mettre fin à cette guerre par la reconnais-
sance de l'indépendance et de l'inviolabilité des '" nations, seul principe de nature à assurer dans le Monde un régime de liberté et d'équilibre international résultant du jeu normal et sans contrainte e toutes les libertés nationales. Elle disait aussi ue la paix à venir serait insuffisante et n'apporerait pas les garanties nécessaires si elle ne comprenait encore la reconnaissance des idées de jus- Ibice sociale.
Aussi, la C. G. T. devait-elle accepter la propoition faite par la Fédération Américaine du Travail {American Fédération of Lahor), tendant à la tenue, aux mêmes lieux et jours que la Conféjcence Générale pour la paix, d'une Conférence des I représentants des organisations ouvrières des différentes nations pour aider à la fraternisation, protéger les travailleurs, réaliser la fondation d'une paix durable sur les bases suivantes :
1° Suppression du régime des traités secrets ;
2° Respect absolu des nationalités ;
30 Limitation immédiate et générale des armements ;
40 Application du recours à l'arbitrage obligatoire pour tous les conflits entre nations ;
50 Constitution des États-Unis du Monde.
La conception prolétarienne des conditions nécessaires à une paix durable et juste trouva encore son affirmation dans les conférences interalliées qui eurent lieu durant la guerre à Londres et à Leeds ; elles sont développées dans la réso-
lution suivante, votée le 15 août 1915, par une
Conférence nationale de la C. G. T. :
« Dans l'intérieur du pays comme à l'extérieur, la C. G. T. a toujours tendu à affaiblir la force du militarisme de conquête, instrument guerrier considéré par l'Internationale comme l'ennemi de tout mouvement ouvrier ;
Qu'ainsi, elle a participé pour une large part à la formation d'une opinion nationale hostile à toute provocation et à toute guerre ;
Qu'en agissant de la sorte, elle a rendu impossible toute agression française contre un pays quel qu'il fut et que, par là, elle s'inspirait des véritables sentiments internationalistes, qui considèrent tout peuple comme une agglomération humaine dont l'action et le concours sont indispensables à l'œuvre d'émancipation sociale, base de la G. G. T. ;
Que dans ces conditions, elle a la conviction d'avoir en tous temps et en tous lieux agi en conformité des principes constitutifs de l'Internationale ;
Que, consêquemment, elle est prête demain à affronter le verdict des prolétariats des autres pays.
Par là, la C. G. T. affirme à la fois son amour de l'entente entre les jjenpîes et son désir de voir se rétablir la paix, pour le maintien de laquelle elle a conscience d'avoir tout fait.
La Conférence, désapprouvant toute politique de conquête, fait appel au prolétariat international pour que la paix, prix de tant de sacrifices et de
tant d'horreurs, soit le triomphe définitif du droit sur la force ;
Que de ces garanties acceptées pour tous les 'pays : « recours à l'arbitrage obligatoire, suppression de la diplomatie secrète, fin des armements à outrance », surgisse la possibilité de la constitution de la Fédération des Nations, assurant à tous les peuples le droit de disposer d'eux-mêmes et sauvegardant l'indépendance de toutes les nationalités.
La Conférence, dans le but d'affirmer avec force et efficacité le point de vue précité, demande instamment à tous les prolétariats organisés d'accepter la proposition de Z' American Fédération of Labor, pour la tenue d'un Congrès international, aux mêmes lieu et date auxquels se tiendrait la Conférence des diplomates pour la fixation des conditions de paix. »
Aussi, quand le Président Wilson proclama les « quatorze points » qui auraient dû être à la base de la paix future, son action trouva-t-elle un écho chaleureux dans les consciences ouvrières. Elle répondait trop à nos sentiments les plus forts pour que toute notre sympathie n'allât point à l'homme d'État dont la pensée claire et courageuse rompait avec tous les errements de la diplomatie traditionnelle.
La victoire des alliés devait marquer l'écroulement de l'impérialisme ; la Société des Nations allait instituer entre les peuples cette solidarité et
cette responsabilité qui devaient à la fois garantir la paix nouvelle et permettre le retour du Monde à des conditions de vie normales...
Grands espoirs, immenses aspirations ! Hélas ! comment cacher que les peuples ont été déçus, que la paix de Versailles ne réalise aucune de ces espérances, qu'elle est au plus un compromis bâtard entre les idées nouvelles, les principes solennellement affirmés, les promesses faites aux peuples et la tradition désastreuse, condamnée par la guerre elle-même, de la vieille diplomatie ? Elle n'a pas détruit l'impérialisme, elle n'a pas réclamé véritablement cette Ligue des Nations qui devait donner une constitution nouvelle du Monde et qui était la condition préalable de cette paix ; elle a laissé subsister un déséquilibre économique profond ; elle n'a pas fait le désarmement et cette réconciliation 'des peuples à laquelle les peuples aspiraient ; elle laisse subsister bien des raisons de conflits et autorise trop de craintes. Et c'est peu de dire qu'elle n'a satisfait personne !
Du moins faut-il noter que les organisations ouvrières n'ont cessé de faire appel à l'opinion et d'agir par tous les moyens en leur pouvoir. Mais leur effort le plus caractéristique, dans ce moment, a été de faire reconnaître, par les gouvernants et les diplomates, les principes de justice sociale sans lesquels il serait désormais vain d'escompter une paix permanente.
L'introduction dans le traité de clauses ouvrières protégeant les travailleurs avait été réclamée
par les Conférences interalliées tenues à Londres (1915) et à Leeds (1916). L'année d'après, à Berne, les représentants des syndicats des puissances belligérantes et neutres de l'Europe centrale reprenaient les idées émises par les syndicalistes alliés.
L'idée lancée par la Fédération Américaine du Travail de réunir une conférence des organisations ouvrières à la même date et dans le même lieu que le Congrès de la Paix ne pouvait être réalisée à Paris même après l'armistice. C'est alors que la C. G. T. prit l'initiative de convoquer à Berne la première Conférence internationale où devaient être convoquées toutes les « Centrales » syndicales des pays belligérants ou neutres.
Ce projet, malgré des oppositions très vives et des 'difficultés considérables, fut néanmoins réalisé. La Conférence internationale syndicale se tint du 5 au 9 février. Elle fut le premier pas vers la reconstitution de la Fédération internationale des syndicats qui devait être réalisée quelques mois plus tard à Amsterdam (du 26 juillet au 2 août 1919).
Quel sens et quel but donnons-nous à cette Internationale, premier rapprochement entre les peuples hier encore séparés et ennemis ?
Nous y voyons d'abord la réalisation de cet idéal de concorde et de solidarité entre tous les travailleurs du Monde, groupés pour défendre leurs
intérêts par-dessus les frontières et réaliser leur œuvre d'émancipation.
Union légitime et nécessaire ! Elle ne l'a jamais été plus que maintenant ; elle n'a jamais eu de raisons plus sûres. Qui contesterait aux travailleurs, après la grande catastrophe, le droit de s'unir pour sauvegarder la paix, pour s'efforcer de mettre le Monde à l'abri d'une nouvelle tourmente ? L'impuissance de l'ancienne Internationale a amené tous les groupements ouvriers à comprendre l'urgence de l'action que le syndicalisme français avait été seul à réclamer... C'est donc par désir de collaborer à maintenir la liberté, l'équilibre, la concorde entre les peuples, que les travailleurs organisés des différents pays sont de nouveau entrés en contact.
Us y ont encore un intérêt immédiat. La guerre a eu ce résultat de provoquer une similitude encore plus grande des revendications ouvrières. On l'avait vu par nos Conférences de la guerre et à Berne ; le fait était si net, si évident qu'il a fallu le reconnaître dans le traité de Versailles où les « clauses ouvrières » du titre XIII constituent une première affirmation qu'un minimum de justice sociale est nécessaire à l'établissement et au maintien de la paix.
Nous aurions beaucoup à dire sur ce texte même. Le représentant des ouvriers français à la Commission du Travail que présidait Gompers, président de la Fédération Américaine, a dû faire remarquer l'insufiQsance et le caractère inopérant des prin-
cîpes ainsi afi&rmés en même temps qu'il soulignait le caractère limitatif et incomplet de la Ligue des Nations. L'organisation ouvrière de ce pays, comme d'ailleurs les autres fractions de l'Internationale, ont formulé les mêmes critiques.
Dans ce domaine de la législation internationale du travail, ce qui a été fait ne correspond pas aux promesses du passé et à nos légitimes espérances. Soit ! Mais c'est à les développer que les efforts d'ensemble des travailleurs de tous les pays vont tendre immédiatement. H n'est pas indifférent pour nous de constater que la première mam'festation de la Société des Nations sera la Conférence internationale de législation sociale qui s'est tenue à Washington, pour laquelle, reprenant un vœu que nous avions fait admettre par la Conférence de la Paix, l'Internationale ouvrière a fait admettre la participation de tous les États, sans exception.
Il ne nous a pas paru possible, en effet, de travailler à une législation du travail dans une réunion d'où serait exclue, par exemple, une grande nation industrielle aussi développée économiquement que l'Allemagne, quel que soit le jugement historique que l'on puisse porter par ailleurs sur son rôle passé.
En dehors de cette considération, le prolétariat international manifeste ainsi son ambition, dont on ne contestera ni l'utilité, ni la noblesse, d'étendre et de renforcer les premières institutions communes à tous les pays, de travailler ainsi à faire de la
Société des Nations — suprême recours d'un Monde déchiré — une organisation efficace des peuples, d'intervenir enfin dans la destinée des peuples comme un élément de justice, de progrès et de paix.