CHAPITRE IV
Les Bourses du Travail.
La période qui suivit immédiatement le vote de la loi sur les syndicats est sans aucun doute la plus confuse dans l'histoire du monde prolétarien.
Nous avons noté que l'intrusion d'un parti politique dans le mouvement d'organisation ou-
vriêre avait coupé en deux les premiers groupements. A leur tournes socialistes eux-mêmes s'étaient scindés en deux partis, engagés dans des querelles intestines violentes ; l'émiettement ne devait pas s'arrêter là. Les « possibilistes » de la Fédération des Travailleurs socialistes devaient connaître une nouvelle scission, d'où sortirent les « allemanistes » qui groupèrent dans le nouveau Parti ouvrier socialiste révolutionnaire les éléments les plus énergiques.
L'histoire de ces querelles, de ces controverses et de ces ruptures ne peut être qu'indiquée dans une étude sur le développement du syndicalisme. Mais elle ne peut être ignorée. L'influence indirectement exercée par celles-ci sur l'évolution des groupements syndicaux est incontestable. Non seulement les syndicats socialistes eux-mêmes subirent le contre-coup des scissions qui peut-être empêchèrent une mainmise plus complète de la politique sur les organisations professionnelles, mais celles mêmes de ces dernières qui étaient demeurées hors du ou des Partis socialistes ne furent pas sans le ressentir de leur côté.
Le fait essentiel de ce moment, c'est la disparition rapide et bientôt totale du « barberettisme », cette tendance très accentuée de paix sociale ainsi nommée d'après son protagoniste le plus en vue, Barberet, et qui avait triomphé aux premières heures du renouveau ouvrier.
H serait assurément ridicule de ne pas tenir compte de l'influence exercée sur les milieux prolétariens par la propagande socialiste très
active. Toutefois il ne faut pas méconnaître non plus que les syndicats non socialistes ne tardèrent pas à reconnaître d'eux-mêmes la vanité d'un désir de conciliation avec les employeurs. Ds avaient condamné la grève, préconisé l'arbitrage : or, on était alors à une période où se développaient des grèves souvent sensationnelles, provoquées ou envenimées par la résistance du patronat au fait syndical. Quant au désir de conciliation même, la volonté du patronat de n'admettre à aucun moment et sous aucun prétexte la discussion des conditions de travail le rendait particulièrement chimérique. L'esprit révolutionnaire se développait rapidement dans les premiers groupements professionnels.
Une évolution intéressante se manifestait déjà chez les ouvriers socialistes eux-mêmes. Le malaise et les disputes qui régnaient dans le sein du parti, l'échec relatif d'une action dont ils avaient beaucoup espéré et trop vite, les entraînaient peu à peu à placer davantage l'action syndicale au premier plan de leurs préoccupations, du moins à ne la plus subordonner complètement à l'action politique. Une motion déposée par les « allemanistes » au X® Congrès national socialiste (1891) vint donner de ce nouvel esprit un exemple sensationnel : l'action politique n'a guère que la valeur d'un moyen d'agitation et de propagande.
« La présentation de candidats dans les élections^ disait le Parti Ouvrier Socialiste Révolutionnaire,
ne peut être envisagée que comme un moyen d^agitation en vue d'une fin qui doit être rigoureusement révolutionnaire sans préoccupation de satisfaction d'aucune ambition personnelle ».
Mais surtout cette motion exposait la valeur de l'action économique et, pour la première fois, elle proclamait la nécessité « d'envisager l'éventualité d'une immense levée de travailleurs, qui, par la grève générale nationale et internationale, donneront une sanction aux grèves partielles... »
L'idée d'une cessation concertée du travail par tous les producteurs, qui était exprimée non pour la première fois, mais tout au moins d'une façon cohérente et nette, devait faire un chemin rapide. Sa seule exposition justifierait la mention faite ici d'un Congrès non syndical si les « allemanistes » même n'avaient pas joué un rôle certain dans le développement ultérieur des idées et de l'organisation ouvrières.
A côté d'eux et des « blanquistes » du Comité révolutionnaire central (fondé en 1881) qui, avec Vaillant, tendaient à admettre une certaine autonomie de l'action prolétarienne, les anarchistes-communistes ne devaient pas peu contribuer à développer la conception de lutte révolutionnaire — et par surcroît une forte méfiance contre la poUtique et contre la tactique électorale. Leur influence n'allait pas tarder à s'étendre et leur rôle à l'intérieur des syndicats à devenir considérable.
Tel était, dans ses grandes lignes, le mouvement d'idées qui travaillait à soustraire l'organisation syndicale à l'emprise un moment triomphante d'un parti.
Cependant, en dépit de l'hostilité patronale et malgré le malaise intérieur dû aux causes que nous venons de rappeler, le nombre des syndicats ne cessait de croître, bien qu'avec une compréhensible lenteur.
Alors on commença à sentir sérieusement la nécessité de grouper les organisations éparses sur le territone. Sous l'influence du Parti Ouvrier, un Congrès fut convoqué à Lyon oti il s'ouvrit le 11 octobre 1886. Les organisations pensaient que les syndicats étaient désormais acquis au socialisme parlementaire. La majorité des délégués se déclara « nettement révolutionnaire » ; pourtant, déjà on commençait à sentir le besoin de distinguer au moins provisoirement les deux actions. On y proclama la création d'une Fédération nationale dont une motion vint ainsi définir l'attitude :
« La Fédération nationale des Chambres syndicales se déclare sœur de toutes les Fédérations socialistes ouvrières existantes, les considérant comme une armée tenant une autre aile de la bataille ; ces deux armées devront dans un moment peu éloigné faire leur jonction sur un même point pour écraser Vennemi commun. »
A la vérité, l'autonomie ainsi comprise était médiocre ou même à peu près inexistante. La formule assez équivoque n'arrivait guère à déguiser le désir de maintenir la prédominance du parti. On le vit au Congrès suivant, celui de Montluçon. On le vit mieux encore lorsque la Fédération des syndicats et groupes corporatifs ouvriers de France se mit à tenir ses Congrès successifs dans les mêmes villes (et avec un personnel assez semblable) que l'organisation politique à la remorque de laquelle elle traîna bientôt une existence réduite et précaire, avec toutefois quelques velléités d'indépendance, comme à Bordeaux (1888) oti le Congrès se rallia au principe encore vague de la grève générale.
Elle disparut d'ailleurs assez vite de la scène. Sans programme sérieux, sans organisation bien précise, simple machine mise en fait au service de l'action électorale, gênée par cette subordination à un groupement politique, ruinée intérieurement par les déchirements du parti, la première fédération syndicale française était vouée d'avance à une disparition survenue d'autant plus vite qu'elle fut hâtée par un événement considérable dans l'action ouvrière de ce pays.
L'année même où le Congrès de Bordeaux avait tenté cet essai mal venu voyait à Paris la fondation de la Bourse du Travail. Cette création,
qui allait être bientôt imitée dans différents centres de province, réalisait enfin certaines idées déjà anciennes.
Sans remonter jusqu'à 1790 oii un rapport fut soumis à la Commune de Paris ni à des projets tombés dans un oubli profond, on ne peut guère éviter de rappeler que l'économiste Molinari écrivit en 1843 un livre sur ce sujet, sans succès d'ailleurs. Pour être plus officiels, d'autres projets ne furent pas plus heureux. C'est seulement le 5 novembre 1886 que M. Mesureur déposa sur le bureau du Conseil municipal parisien son rapport tendant à la création d'une Bourse du Travail.
L'idée primitive était d'ailleurs sensiblement modifiée. MoLrPTARi escomptait que l'institution proposée par lui amènerait une régularisation de l'offre et de la demande de la valeur-travail, aiderait à combattre le chômage et la baisse des salaires qu'il entraîne, provoquerait une sorte de répartition plus égale des travailleurs dans les différentes régions. Cette idée d'un « bureau de placement » commun à toutes les corporations et qui centraliserait tous les renseignements intéressant à la fois patrons et ouvriers ressemblait assez à celle qui présida avant la guerre à la création des labour exchanges par le gouvernement anglais.
La conception qui prévalut au Conseil Municipal fut assez différente.
Sans une Bourse du Travail, "lisait-on dans
le rapport Mesureur (1), «l'existerLce des chambres syndicales sera toujours précaire, les charges qu'elles imposent éloignant d'elles le plus grand nombre d'ouvriers. H importe donc qu'elles aient des locaux et des bureaux où chacun pourra venir sans crainte d'avoir à faire des sacrifices de temps et d'argent au-dessus de ses ressources ; la libre et permanente disposition des salles de réunion permettra aux travailleurs de discuter avec plus de maturité et de précision les questions multiples qui intéressent leurs industries et influent sur les salaires ; ils auront pour les guider et les éclairer tous les moyens d'information et de correspondance, les éléments fournis par les statistiques, une bibliothèque économique, industrielle et commerciale, le mouvement de la production pour chaque industrie, non seulement en France, mais dans le Monde entier. »
La Bourse du Travail, dès son origine, revêtait donc, bien plutôt que le caractère d'un bureau de placement et d'information, d'un marché du travail, celui d'un centre de réunions ouvrières qui allait grandement faciliter la tâche des syndicats. De plus, et c'est là l'importance principale du rôle que cette création allait jouer dans le mouvement ouvrier, en même temps qu'elle permettait leur développement autonome et les soustrayait dans une mesure point négligeable aux influences poHtiques, la nouvelle institution
(1) Cité par P. Pelloutier, Histoire des Bourses du Travail, p. 63.
mettait les divers syndicats en contact plus direct et les entraînait à créer entre eux, dans une même localité, une organisation commune esquissée à peine jusque là.
La Bourse du Travail, disait le premier secrétaire de la Commission executive ouvrière chargée d'en assurer l'administration, Ribaxjdier, sera «le camp retranché des travailleurs, pour arriver à leur indépendance d'abord et à leur affranchissement par la suite... »
Que cette institution ait répondu à un besoin et aux désirs des travailleurs, on n'en peut douter quand on constate le développement rapide qui se produisit aussitôt.
La même année (1887) qui vit l'ouverture de la Bourse parisienne (1) vit également inaugurer celle de Nîmes. Suivirent alors Marseille (1888), Saint-Etienne (1889), Toulon (1890), Béziers, Montpellier, Cette, Lyon, Toulon, Bordeaux, Cholet... En 1892, quatorze Bourses étaient déjà en activité.
« Outre le service fondamental du placement ouvrier, remarque Pelloutier, toutes ces Bourses du Travail possédaient bibliothèque, cours professionnels, conférences économiques, scientifiques et techniques, services d'hospitalisation des com-
(1) Ou plus exactement de son annexe, rue du Bouloi, dont l'ouverture précéda celle de l'immeuble municipal, rue du Châteaa-d'£au.
pagnons de passage ; elles avaient dès leur ouverture permis la suppression dans chaque syndicat de services qui, nécessaires tant que les syndicats avaient vécu isolés, devenaient inutiles dès qu'une administration commune est en mesure d'y pourvoir ; elles avaient déjà coordonné les revendications le plus souvent incohérentes, parfois même contradictoires, établies par les groupes corporatifs sur des données économiques insuffisantes, en un mot, elles avaient, en moins de six années, accompli chacune dans sa sphère une tâche dont la Fédération des syndicats n'avait même pas soupçonné l'importance et l'utilité. »
Mais ces organisations demeuraient pratiquement isolées les unes des autres. L'idée de les unir, de les fédérer ne devait pas tarder à se faire jour. Il faut bien reconnaître que les rivalités socialistes furent pour quelque chose dans ce dessein : les militants parisiens, qui prirent cette initiative et chargèrent la Bourse du Travail de Saint-Etienne d'organiser un premier Congrès, appartenaient pour la plupart à des groupes rivaux du « guesdisme » et n'étaient point fâchés de dresser contre la Fédération syndicale socialiste une organisation indépendante et concurrente.
Le projet fut rapidement mis à exécution au Congrès qui se tint le 7 février 1892 à Saint- Etienne, réunion médiocre en apparence, puisque dix Bourses seulement avaient pu donner leur adhésion effective, mais qui devait avoir une
répercussion profonde dans le monde ouvrier.
Unanimement, les délégués adoptèrent la constitution proposée d'une Fédération des Bourses de Travail de France (F.B.T.) dont le rôle fut ainsi défini par l'article 1" des statuts votés :
« Une fédération est formée entre les Bourses du Travail ; elle a pour but :
« 10 D'unifier et de faire aboutir les revendications des syndicats ouvriers ;
« 2° D'étendre et de propager l'action des Bourses du Travail dans les centres industriels et agricoles ;
« 3° De nommer les délégués au secrétariat national du Travail ;
« 4P De réunir tous les éléments statistiques et de les communiquer aux Bourses adhérentes et en même temps de généraliser le placement gratuit des travailleurs des deux sexes de tous les corps d'état. »
En même temps, le Congrès affirmait que « les Bourses du Travail doivent être absolument indépendantes pour rendre les services qu'on en attend. »
L'activité de la jeune Fédération se développa vite.
Certains éléments cherchèrent alors à provoquer un accord entre elle et la Fédération Nationale des syndicats, mais en vain. Un vœu de la Bourse parisienne, tendant à convoquer un Con-
grès national unique où seraient admis tous les syndicats indistinctement, fut repoussé par les syndicats socialistes réunis à Marseille en septembre 1892.
Ce dernier Congrès fut encore mémorable par l'adoption d'une résolution votée quelques jours avant dans une Conférence régionale à Tours sur la proposition des Bourses de Nantes et Saint- Nazaire : cette motion proclamait la nécessité, comme moyen de révolution, « de la suspension universelle et simultanée de la force productrice, c'est-à-dire la grève générale ». L'orateur qui enleva ce vote — et dont la carrière politique ne devait point confirmer la promesse de ce premier succès oratoire — n'était autre que M. Aristide Beiand ; l'auteur de la motion était Pelloutier, dont le nom est indissolublement lié à l'action des Bourses et au développement du syndicalisme.
Quelque temps après, c'était au tour de la Fédération des Bourses du Travail de convoquer son second Congrès : celui-ci eut lieu à Toulouse. On y reprit l'idée de réunir dans une assemblée unique toutes les organisations syndicales indistinctement, mais elles seules, à l'exclusion des groupes socialistes et des cercles d'études sociales. La réunion du nouveau Congrès qui devait se tenir à Paris fut un instant retardée par suite des démêlés de la Bourse du Travail avec les pouvoirs publics rendus ombrageux par l'activité ouvrière. Le gouvernement décida la fermeture de l'immeuble. Cet acte de violence du ministère Dtjpxty
donna à ce Congrès auquel boudait la Fédération des syndicats un grand retentissement et une gravité exceptionnelle ; il prit tout de suite le caractère d'une protestation contre le coup de force gouvernemental.
La première séance fut tenue le 12 juillet 1893. Les délégués des syndicats y assistaient en grand nombre, même ceux de centres inféodés au Parti ouvrier Français.
La discussion sur l'union des forces ouvrières se termina par le vote de la résolution suivante :
« Tous les syndicats ouvriers existants devront dans le plu^ bref délai adhérer à leur Fédération de métier ou en créer, s'il n'en existe pas ; se former en fédérations locales ou Bourses du Travail ; puis ces Fédérations et ces Bourses du Travail devront se constituer en Fédérations nationales.
A cet effet, le Congrès émet le vœu que la Fédération des Bourses du Travail de France et la Fédération nMionale des Chambres syndicales se fondent en une seule et même organisation.
Il sera fondé un Comité central composé de deux délégués par Fédérations de métier et de quatre pour la Fédération nationale des Bourses du Travail et des Chambres syndicales. »
Ce ne devait d'ailleurs être qu'un vœu et la nouvelle organisation ne devait jamais avoir d'existence effective. Mais on ne peut pas oublier cette résolution puisque s'y trouve affirmée l'idée précise d'un groupement national et presque sous sa forme présente de la double obligation
faite à chaque syndicat d'adhérer à une organisation locale groupant tous les syndicats sans distinction de corporation et en même temps à une Fédération nationale englobant toutes les organisations de la même corporation.
Peu à peu, l'idée d'unité se faisait plus claire et plus pressante.
Pourtant, presque aussitôt exprimée, cette idée subit un recul.
Le Congrès de Paris avait à son tour discuté la grève générale, de façon plutôt vague d'ailleurs, juste assez pour montrer l'intérêt que les travailleurs organisés portaient de plus en plus à cette méthode révolutionnaire et pour constituer une commission de neuf membres qui fut dite « d'organisation de la grève générale ».
Mais, de son côté, le Parti Ouvrier Français accentuait son hostilité contre cette proposition, d'abord traitée par lui avec un certain mépris, car il ne semble pas que ses dirigeants, après Marseille, avaient pris beaucoup au sérieux que le prolétariat jugeât désormais inutile tout « appel aux pouvoirs publics »,
L'opposition se fit irréductible à Nantes (1894) où les deux Fédérations ouvrières concurrentes avaient, chacune de son côté, décidé de tenir son Congrès. Il y eut bataille. La Bourse du Travail de Nantes, sollicitée par les deux organisations, leur manda qu'il ne lui paraissait point utile
de tenir deux assemblées syndicales et leur proposa de les fusionner. D'assez mauvaise grâce, la Fédération des Chambres syndicales finit par donner une adhésion que la Fédération des Bourses avait consentie aussitôt. C'était un premier échec pour le Parti Ouvrier. H le sentit si bien que cette fois le Congrès politique précéda, contre l'ordinaire, le Congrès corporatif, et se prononça catégoriquement contre la grève générale, espérant ainsi influencer les délégués syndicaux.
Manœuvre inutile. Les discussions furent longues et passionnées sur cette question au Congrès corporatif (1).
Les éléments syndicaux du Parti furent battus par leurs adversaires des Bourses qui formaient une majorité aux tendances du reste assez composites; 67 voix se déclarèrent favorables à l'idée de grève générale et 37 seulement se prononcèrent contre ; il y eut 9 abstentions. La défaite était si nette que les délégués guesdistes abandonnèrent la place au premier prétexte.
La cassure était complète. Si elle ne disparut pas immédiatement, la Fédération Nationale des Chambres syndicales ne fut bientôt guère plus qu'une ombre ; elle tint encore un Congrès à Troyes (1895) où fut répété l'anathème contre la grève générale et où l'on repoussa toute idée d'union
(1) 21 Bourses du Travail y furent représentées ; elles groupaient 776 syndicats ; d'autre part s'y rencontraient les délégués de 30 fédérations avec 682 syndicats ; il y avait encore 204 syndicats représentés directement,
avec les Bourses. Mais c'était l'année même oîi naissait à Limoges la Confédération Générale du Travail. .
Un autre fait allait encore contribuer à soustraire le mouvement ouvrier :Çrançais au contrôle des groupements politiques.
En vain, pour réagir contre cette séparation du syndicalisme et du socialisme parlementaire, Guesde s'éleva-t-il contre cette tendance au Congrès international socialiste de Londres en 1896.
Déjà, un précédent Congrès international socialiste, tenu à Zurich, avait voté une résolution qui excluait tous les adversaires hostiles à l'action parlementaire :
« Toutes les Chambres syndicales ouvrières seront admises au Congrès, disait ce texte, et aussi les partis et les organisations socialistes qui reconnaissent la nécessité de V organisation des travailleurs et de V action 'politique.
Par Vaction politique, on entend que les organisations des travailleurs cherchent autant que possible à employer ou à conquérir les droits politiques et le mécayiisme de la législation pour atriener ainsi le triomphe des intérêts du prolétariat et la conquête du pouvoir politique. »
Le Congrès de Londres revêtit une importance considérable. Tous les socialistes inJBluents de
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France s'y trouvaient et les syndicats avaient eux-mêmes envoyé des représentants.
La discussion sur l'admission des syndicats rebelles au parlementarisme s'ouvrit très vive sur l'examen de la validité des mandats qui eut lieu par nationalité. Les politiques contestèrent avec passion l'admission des délégués ouvriers. Les socialistes demandèrent alors le rappel de la motion de Zurich et l'expulsion des éléments hostiles à la conquête des pouvoirs publics. Les deux thèses s'affrontèrent.
« L'action corporative est une simple interprétation de l'ordre capitaliste, disait Guesde, toujours tranchant. La classe ouvrière ne peut se désintéresser du gouvernement. C'est au gouvernement, c'est au cœur qu'il faut frapper. Dans ce Congrès, il n'y a pas de place pour les ennemis de l'action politique. Ce n'est pas de l'action corporative qu'il faut attendre la prise de possession des grands moyens de production. Il faut d'abord prendre le gouvernement qui monte la garde autour de la classe capitaliste. Ailleurs, il n'y a que mystification, il y a plus, il y a trahison... Ceux qui rêvent une autre action n'ont qu'à tenir un autre Congrès. »
Cette thèse ralliait alors presque tous les représentants de toutes les tendances socialistes françaises : Jaurès, Gérault-Richard, Viviajsti, Devtlle, Rouanet, Mtllerand faisaient écho à la condamnation portée par ^Guesde. De leur côté, les leaders socialistes étrangers n'étaient
pas moins catégoriques. Nous sommes, disait Wilhelm Liebknecht, avec les « collectivistes » contre les « anarchistes ».
Il y avait bien des « anarchistes » dans le Congrès, mais les délégués syndicaux français se défendaient de faire de la politique. Les représentants les plus marquants de cette tendance — c'étaient Pelloutier, secrétaire des Bourses, Allemane, leader du Parti ouvi-ier socialiste révolutionnaire. Vaillant, député de la Seine, PouGET, rédacteur du Père Peinard, Guérard, du sjnidicat des cheminots, Tortelier, un des précurseurs du syndicalisme — se réclamaient purement et simplement de leur mandat syndical, exclusif de leurs conceptions personnelles, quelles qu'elles fussent. Ce mandat pouvait se traduire ainsi : s'abstenir de toute discussion, de toute déclaration politiques ; sur ce point ils étaient neutres, si bien qu'ils s'abstinrent à peu près tous sur le vote excluant les anarchistes proprement dits. Ils ne voulaient que faire de l'action syndicale.
Les voix de la délégation française se divisèrent sur l'exclusion des syndicaux : 57 se prononcèrent contre, 56 pour. Les socialistes français s'éloignèrent en faisant claquer les portes et en dénonçant comme le suprême péril pour la classe ouvrière, voire comme une manœuvre de la réaction, cette indifférence des syndicats pour la conquête du pouvoir qui « livrait le socialisme à l'ennemi ».
Sur ce point d 'ailleurs, le Congrès lui-même fut beaucoup plus catégorique. La tendance
politique s'y affirma franchement. « L'action législative et parlementaire » fut considérée « comme l'un des moyens nécessaires pour arriver à la substitution du socialisme au régime capitaliste.» « En conséquence, déclarait net une motion votée sur la demande de W. LiebkjSTECHT, les anarchistes seront exclus. »
Cette décision du Congrès de Londres n'eut pas pour résultat de ramener au bercail socialiste les éléments qui s'étaient déjà soustraits à la politique. Au contraire, elle ne fit qu'accentuer la séparation des deux mouvements en France. « Tous le^ militants de l'action syndicale, écrivait aussitôt Pelloutier, vont exploiter l'intolérance stupide de la majorité pour élargir le fossé qui séparait déjà les syndicats des politiciens. »
E en fut ainsi d'ailleurs. L'organisation ouvrière devait bien subir encore des tentatives de reprise plus ou moins vives, plus ou moins habiles de la part des partisans de l'action politique ; mais ces assauts devaient diminuer d'importance jusqu'au moment où le Congrès d'Amiens (1906) allait affirmer de façon définitive la neutralité politique, philosophique ou confessionnelle des groupements professiomiels ouvriers.
L'évolution était désormais faite ; elle ne pouvait plus que se compléter. Les syndicats, ayant pour rôle de grouper les producteurs en tant que producteurs, ayant d'autre part fait l'expérience fâcheuse des divisions qu'entraînait dans leur sein la seule complaisance à l'égard de l'action
politique, parlementaire, électorale, ne pouvaient qu'accentuer leur autonomie. De plus, la lutte continuelle oîi ils étaient entraînés devait avoir tout naturellement pour effet de les amener davantage à se préoccuper des problèmes économiques que des questions de politique ou de morale. Enfin, cette rupture et l'indépendance qu'ils affirmaient eurent pour conséquence non moins naturelle de les amener à développer leurs institutions propres.
Mais la résolution de Londres n'eut pas que cet effet. Alors que le syndicalisme français se soustrayait ainsi au contrôle des politiciens, d'autres mouvements ouvriers devaient demeurer dans une liaison souvent étroite avec les organisations politiques. Il en est résulté, reconnaissons-le, un empêchement profond, sérieux même à l'activité de l'Internationale syndicale avant la guerre. C'est une question qu'il nous faudra du reste exposer plus loin.