‹ Le syndicalisme et la C.G.T. [Confédération Générale du Travail]Chapitre 6 sur 14 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Constitution de la O. G. T.

L'organisation nationale du mouvement ouvrier en France n'avait été qu'ébauchée avec la création de la Fédération des Bourses du Travail.

C'était un pas considérable, mais qui supposait encore d'autres progrès. Les Bourses réalisaient bien l'union des groupements d'une même localité ou d'une région (car très vite leur activité ne se limita point k la ville où elles avaient leur siège), mais elles ne constituaient pas l'organisation nationale des sjTidicats d'une même corporation. C'est ce qu'avaient tenté de faire les guesdistes avec leur Fédération des syndicats. Cette œuvi'e avortée ou du moins en voie de disparition, le besoin d'unité se fit sentir, d'autant que seule une organisation solide pouvait éviter le retour de querelles intestines qu'anarchistes, allemanistes, blanquistes, éléments agissants de la nouvelle organisation, auraient pu être tentés de recommencer entre eux. Le fait, c'est que la logique de l'action ouvrière ainsi commencée l'emporta. Loin qu'un groupe, une école, une tendance, parvînt à imposer son hégémonie aux autres, la neutralité syndicale eut cet effet que le mouvement ouvrier allait se donner son organisation propre, indépendante de toute considération étrangère.

Mais ce ne fut pas tout de suite ; ce ne fut pas sans de longs tâtomiements, bien des erreurs, des hésitations, des incohérences. Les militants avertis du syndicalisme s'amusent toujours un peu quand certains déclarent remarquable la constitution présente de la C. G. T. ; c'est qu'ils ne peuvent point ne pas penser à cette longue période d'incertitudes et d'essais qui devaient de proche en proche, par un développe-

ment constant, aboutir à l'organisation actuelle ! Pour cette période encore l'histoire n'est pas simple. Nous allons essayer de la clarifier. Du moins montre-t-elle que le syndicalisme, dans ses organes comme dans ses idées, n'est pas l'application d'un plan, d'un système, mais le résultat d'une longue et parfois pénible évolution. Il a fallu bien des efforts, des contradictions, des ajustements, pour mettre au point l'organisation présente, on va le voir.

Les délégués rassemblés à Nantes (1894) avaient perçu la nécessité d'une union plus large, d'un organisme unique. On avait proposé même de constituer une fédération unique des Bourses et des Syndicats. H y eut quelques projets hésitants, mal assis. Pellotjtier proposa que le lien commun fût un Comité de la grève générale dont le siège eût été à Paris. D'autres délégués, notamment BouRDERON qui représentait la Bourse parisienne, eurent davantage l'idée de l'organisme national à créer. Quoi qu'il en soit, on se borna à décider la création d'un Comité syndical ouvrier, mal venu, mal compris, chaotique et qui demeura sans aucune influence. A dire vrai, la nouvelle institution ne fonctionna point réellement.

Le Congrès de Nîmes (1895) vint seulement indiquer le développement de la Fédération des Bourses qui prenait une place prépondérante dans le mouvement ouvrier. C'est ce Congrès

qui appela Pelloutiër au secrétariat de la nouvelle organisation : il devait s'y prodiguer utilement jusqu'à sa mort prématurée, en 1900.

La question de l'unité ouvrière fut reprise l'année suivante.

« Les militants furent à nouveau préoccupés de donner un organisme sérieux et durable au prolétariat français ; ils voulaient rechercher les moyens les plus propres à unifier les organisations ouvrières, à coordonner les forces syndicales et à dresser en face du capital l'armée du prolétariat.

« Telle était la tâche principale du Congrès de Limoges qui, à la première question de son ordre du jour avait inscrit : « Plan général d'organisation corporative de Vaction et des attributions de différentes organisations existantes. » (1)

Cette seconde partie de l'ordre du jour soumis au Congrès répondait à l'état plutôt chaotique des organisations d'alors. Il y avait entre elles un chevauchement d'attributions qu'il convenait, pour faire œuvre satisfaisante et viable, de délimiter autant que possible. On n'y parvint d'abord que très mal.

Le Congrès de Limoges, où étaient représentées 28 Fédérations, 18 Bourses et 18 Chambres syndicales, s'ouvrit le 23 septembre 1895.

(1) ]VIlla Keitsky, U Évolution du Syndicalisme en France, p. 226.

On y put mesurer tout d'abord la place prise par la Fédération des Bourses, grâce sans doute à l'activité de ses militants et surtout de son secrétaire, mais aussi à son action exclusivement économique ; la nécessité de tenir à l'écart l'action sjTidicale de l'action politique, la reconnaissance de la séparation des deux mouvements furent les idées générales qui présidèrent à la discussion des projets d'organisation unitaire.

H y en eut plusieurs. Finalement, après une longue discussion, la commission d'organisation corporative proposa les dispositions suivantes par lesquelles débutaient les statuts primitifs du nouvel organisme :

10 — Entre les divers syndicats de groupements professionnels, de syndicats d'ouvriers et d'employés lies deux sexes existant en France et aux Colonies, il est créé une organisation unitaire et collective qui prend j)our titre : Confédération Générale du Travail.

Les éléments constituant la Confédération Générale du Travail devront se tenir en dehors de toutes écoles politiques.

20 — La Confédération Générale du Travail a exclusivement pour objet d'unir, sur le terrain économique et dans des liens d'étroite solidarité^ les travailleurs en lutte pour leur émancipation intégrale.

3° — La Confédération Générale du Travail admet dans ses rangs :

a) les syndicats ;

b) les Bourses du Travail ;

c) les unions ou fédérations locales de syndicats de diverses professions ou de métiers similaires ;

d) les fédérations départementales ou régionales de syndicats ;

e) les fédérations nationales de syndicats de diverses professions ;

f ) les unions ou fédérations nationales de métiers et les syndicats nationaux ;

g) les fédérations d'industrie unissant diverses branches de métiers similaires ;

h) la fédération Nationale des Bourses du Travail.

Les articles suivants fixaient la constitution intérieure de la Confédération à la tête de laquelle se trouvait placé un Conseil National formé de délégués des Unions ou Fédérations, les attributions de celui-ci et des commissions qu'il pourrait constituer, l'institution d'un Congrès annuel...

H est difficile de dire que le Congrès de Limoges avait réellement constitué l'unité nationale ouvrière. A ne prendre que l'article 3 des statuts, « si compréliensif qui réunissait dans un même organisme tous les groupes corporatifs » (1), il rend beaucoup mieux compte de la complexité des groupements corporatifs à cette époque que de la manière dont l'organisation nouvelle pouvait jouer. Les enchevêtrements d'attributions

(1) Maxime Leroy, la Coutume Ouvrière, p. 454.

dont nous parlions plus haut, les superf étalions de syndicats aboutissaient encore à ce résultat fâcheux : c'est que la représentation, établie de façon très complexe au Conseil national, défavorisait singulièrement la Fédération des Bourses, qui n'avait que trois délégués alors que les Fédérations ou syndicats nationaux disposaient chacun d'un nombre égal de voix. Faite sans méthode, sans discrimination suffisante entre des organisations d'inégale importance et dont certaines étaient subordonnées aux autres, cette union donnait beaucoup plus l'idée d'un entassement que d'une organisation.

Les critiques ne manquèrent donc pas. Elles étaient justifiées, car l'œuvre sortie du Congrès de Limoges était très imparfaite. Telle quelle, pourtant, elle marquait un énorme progrès et trouva d'ardents défenseurs. Beausoleil, qui eut toujours un certain lyrisme, anticipait certes beaucoup lorsqu'il déclarait (1) que la C. G, T. constituait une « sorte de Ministère du Travail libre, créé de toutes pièces par les travailleurs, et pour eux, capable de pouvoir, lorsque les circonstances le commanderaient, organiser la production et la consommation, en un mot pourvoir en toute éventualité à la vie sociale en substituant les organisations ouvrières confédérales à l'organisation capitaliste actuelle. » Et pourtant, quand on mesure cet optimisme trop précoce à nos espé-

(1 ) Rapport au Congrès de la Fédération des Bourses, Tours,

rances d'aujourd'hui, comment ne pas être frappé du cliemin parcouru en moins d'un quart de siècle...

Le « 3^ Congrès national corporatif », pour donner à ces assemblées prolétariennes leur nom exact, se tint en 1896 à Tours, du 14 au 19 septembre.

Il faut remarquer d'ailleurs que la fusion était loin d'être faite entre les fédérations nationales groupées dans la C. G. T. et les organisations locales que réunissait la Fédération des Bourses. CeUe-ci manifestait une assez grande méfiance contre la nouvelle organisation et devant le «peu de vitalité » dont elle faisait preuve. Des réserves avaient été faites par les Bourses, touchant la fusion décidée à Limoges. Elles se traduisirent par le fait que leur Fédération tint bien son Congrès à Tours, mais immédiatement avant la réunion des délégués de la Confédération.

Le Congrès des Bourses s'ouvrit en effet le 9 septembre. H eut à discuter une question importante puisqu'elle ne tendait à rien moins qu'à définir le rôle général de ces groupements locaux et par contre-coup la valeur de transformation sociale du syndicalisme. L'idée qui triompha fut de donner aux Bourses un programme de recherches méthodiques sur les conditions économiques du travail, de la production, de l'échange, de façon, disait Pelloutier, qu'en « étudiant les

régions qu'elles embrassent, en apprenant, aveô les besoins, les ressources industrielles, les zones de culture, la densité de la population, en devenant des écoles de propagande, d'administration, d'études, en se rendant, pour tout dire en un mot, capables de supprimer et de remplacer l'organisation présente », elles se présentent comme une institution pouvant s'adapter à une organisation sociale nouvelle.

Mais l'importance immédiate de ce Congrès des Bourses fut dans la définition de son attitude au regard de la C. G. T. La résolution suivante fut votée par 25 voix contre 5 :

« Le Congrès des Bourses du Travail accepte la constitution d'une Confédération exclusivement composée des Comités fédéraux des Bourses du Travail et des Unions locales de métiers, cette Confédération n'ayant pour objet que d'arrêter, sur les faits d'intérêt général qui intéressent le mouvement ouvrier, une tactique commune, et la réalisation de cette tactique restant aux soins et à la charge de celle des fédérations adhérentes qu'elle conserve. »

Il y avait encore bien des réserves dans cette adhésion, mais elle constituait néanmoins un très grand pas vers la réalisation complète de l'unité ouvrière. Dans la pratique, les rapports entre les deux organisations furent ainsi réglés par le Congrès des Bourses :

— ua -—

« Pour arriver à diminuer la durée des Congrès, le 5^ Congrès des Bourses est d'avis que : 1° chaque fédération nationale doit supprimer de son ordre du jour particulier toutes les questions d'intérêt général, V étude de ces questions devant être laissée au Congrès général des syndicats ; et 2» que tous les Congrès administratifs doivent se tenir à la même époque et dans la 7nême ville. Pour sarictionner ce vœu, il décide que les futurs Congrès des Bourses du Travail n'inscriront à leur ordre du jour que les questions intéressant les Bourses du Travail. »

Ainsi fut établi le régime sous lequel devaient rester pendant huit ans les assises nationales du syndicalisme français.

Le Congrès de la Confédération du Travail qui s'ouvrit aussitôt après, avec 71 délégués représentant 203 organisations corporatives, eut à discuter principalement l'attitude des syndicats au regard de la politique.

Déjà, comme nous l'avons montré, les groupements corporatifs avaient accédé à un point de vue bien net ; celui-ci devait ressortir plus nettement encore au Congrès de Limoges.

« Les questiojis politiques, disait Keufer, qui devait être peu après trésorier de la C. G. T., les rivalités d'école qu'on ne compte plus, ont dispersé les efforts, augmenté les divisions et l'impuissance. »

Les délégués furent unanimes à écarter du sein des syndicats « ce brandon de discorde : la politique » et l'ordre du jour suivant vint poser le principe de la neutralité syndicale :

« Le Congrès national corporatif de Tours invite les organisations corporatives à se tenir à Vécart de toute action politique. »

Un important débat s'engagea ensuite sur la grève générale dont le principe fut admis à la presque unanimité, mais avec cette précision utile à rappeler aujourd'hui encore :

« La grève générale comme la grève partielle, sont des conflits d'ordre économique, et si après les syndicats, l'idée en a été propagée par des groupements politiques révolutionnaires, qui acceptent les décisions des Congrès ouvriers au lieu de les combattre, elles n'en conservent pas moins un caractère de lutte purement syndical. »

Toutefois le Congrès ne fit pas de l'adhésion à l'idée de la grève générale une condition formelle de l'admission à la C. G. T.

Sans doute, les réunions de Tours avaient marqué un gros progrès, mais l'union était beaucoup plus dans les textes que dans les faits. Pendant plusieurs années encore, jusqu'à ce que le Congrès de Montpellier (1902) vint enfin achever

l'unité, les deux organisations vécurent côte à côte, de leur vie propre, non sans querelles ni sans méfiances dont les Congrès ultérieurs devaient connaître les échos. La Fédération des Bourses, plus active, animée d'un esprit davantage révolutionnaire et qui possédait un militant d'une valeur inappréciable en la personne de Pellou- TiER, ne laissa pas de traduire longtemps ses craintes d'être absorbée par la Confédération.

Elles furent exprimées au 9^ Congrès de Toulouse (1897) où la Fédération se retrouva avec une force sensiblement accrue puisque les délégués représentaient 40 Bourses du TravaiJ (sur 47 existantes) qui groupaient 627 syndicats fédérés. Les militants se préoccupèrent surtout de la propagande dans les milieux ruraux et maritimes, de l'organisation du placement et de la lutte contre le chômage.

Les délégués des fédérations nationales, quand ils se réunirent à leur tour du 20 au 25 septembre, étaient au nombre de 75 qui représentaient 264 organisations.

De nouveau, dans les deux réunions furent discutés les rapports entre les Fédérations et les Bourses. La majorité des délégués de ces dernières se montra favorable à la Confédération, mais non sans réserves encore. Us posèrent comme condition à leur entrée dans la C. G. T., que les Bourses seraient admises avee représentation effective au Conseil national.

Le Congrès de la C. G. T. acquiesça.

D'après les nouveaux projets de statuts (rap* portés par Riom, de la Fédération du Bâtiment), ne pouvaient plus être admises à la Confédération, en principe, que des Fédérations nationales ou des syndicats nationaux — exception temporaire faite pour les fédérations locales et des syndicats isolés en l'absence d'une fédération nationale adhérente. Un effort sérieux fut fait en vue de supprimer ou tout au moins de diminuer les superfétations et les enchevêtrements d'organisations : ne pouvaient plus adhérer à la C. G. T. qu'une Fédération par profession et qu'une Union par localité. Par là se trouvaient établies deux « sections » confédérales, l'une reliant entre elles les Fédérations, l'autre les Bourses — début véritable de la constitution présente du syndicalisme français. Ces deux sections conservaient leur autonomie financière, les attributions données à chacune par les Congrès antérieurs. Quant au Comité confédéral, il devait être formé par la réunion du Comité fédéral des Bourses et du Conseil national corporatif (Fédérations),

Toulouse fut une mise au point, un essai de systématisation de l'œuvre d'unification depuis longtemps annoncée. Mais ces tendances à l'unité, certaines quant aux désirs des militants et des groupes, restaient encore bien troubles, bien confuses dans leur expression, très insuffisantes dans la pratique. La nouvelle organisation ne manifesta pas beaucoup de vitalité dans ses débuts.

La question revint à Rennes (1898) mais ce fut pour marquer un recul (1). Des querelles entre Lagailse, secrétaire de la C. G. T., et Pelloutier témoignèrent d'un gros malaise et d'un incontestable déséquilibre entre les deux sections. Une commission dut être nommée pour reviser l'œuvi'e du Congrès de Toulouse et ce fut encore à Riom de faire les propositions nouvelles.

« La Commission, déclara-t-il, admet que les deux organisations, tout en restant absolument autonomes, puissent se réunir par intermittence et, dans les cas urgents, lorsqu'elles en éprouveront le mutuel désir. »

La Commission admettait encore que le mouvement syndical revêtait deux formes : « la forme professionnelle corporative par la réunion des Fédérations de métiers sous le nom de la Confédération, la forme locale administrative, par la Fédération des Bourses du Travail. »

C'était, avec le « désir de faire cesser tout conflit », une séparation véritable entre les deux sections. On n'en saurait douter d'ailleurs en lisant ce passage de la résolution votée :

« Les deux organismes constituant la Confédération (Conseil National et Fédération des Bourses) ne se réunissent qu'en cas d' événements imprévus et nécessitant manifestement une entente. »

(1) 160 organisations étaient représentées par 101 délégués.

L'union subsistait, mais sans caractère de peranence. Elle n'était plus guère que dans l'obliition faite au Comité fédéral des Bourses comme IX Fédérations nationales de métiers de faire "écéder leur titre particulier de celui de « Confé- 3i'ation Générale du Travail », dans toutes leurs aiiifestations.

La C. G. T. ne constituait donc plus qu'une

I rte de lien moral entre les deux sections séparées.

es militants signalèrent immédiatement ce dan-

j r. « On sera obligé de les réunir à nouveau, déclara

j ; AUN" (Fédération de la métallurgie). Le Congrès

( ' Rennes n'aura donc pas fait de bonne besogne. »

... Entre les autres questions dont eut à

• )( euper le 10^ Congrès national corporatif, il

tut signaler ici celle de la votation au Congrès.

lait-elle proportionnelle et réglée, comme le

lulaient les grandes orgam'sations, suivant le

jmbre des adhérents, — ou unitaire, chaque

"anisation disposant d'une voix quelle que

b sa force ? Le Congrès adopta une solution

•me, favorable pourtant à la seconde concep-

n. Seulement, la question n'était pas réglée

façon définitive. On devait la retrouver plus tard,

avec une acuité singulièrement accrue.

La vérité, c'est qu'à cette période de son hisre le syndicalisme ressentait le contre-coup érieur de l'agitation provoquée dans tout le

pays par l'affaire Dreyfus et des crises industrielles qui se produisirent alors.

Le Congrès de Rennes sa terminait à peine que battait son plein la grève des terrassiers de Paris, auxquels s'étaient joints d'autres ouvriers des corporations du Bâtiment. En peu de jours, 50.000 travailleurs étaient en lutte. Le moment pa,raissait propice pour déclancher la grève générale dont loft Congrès ouvriers avaient coup sur coup accepté le principe. La Fédération des Métal lurgistes, le Syndicat National des Chemins de Fer se montrèrent favorables à celte idée. C'est surtout de l'organisation des cbeminots que l'on attendait le signal d'un mouvement dont certains \ escomptaient beaucoup en raison de l'effet politique et économique qu'il ne manquerait pas de produire, à la veille de l'Exposition L^niverselle, tant en France qu'à l'étranger.

L'échec fut complet, le Gouvernement ayant in tercepté des ordres de grève. Le secrétaire de la^ C. G. T., Lagailse, qui était en même temps secré taire-adjoint des cheminots, donna sa démissioîi] La grève du Bâtiment parisien eut d'ailleurs d'heureuses conséquences pour les ouvriers euxmêmes qui obtinrent de sensibles améliorations de salaires, et elle ne devait pas peu contribuer, par la suite, au développement remarquable du syndicalisme dans cette industrie.

Plus graves faillirent être les conséquences de l'agitation provoquée par l'affaire Dreyfus. Les éléments prolétariens se séparèrent nette-

ment en deux groupes. Chez les socialistes, les jauressistes et les allemanistes avaient pris vigoureusement partie pour la révision ; mais d'autres se tenaient dans une sorte de neutralité. Chez les anarchistes, la participation à l'action dreyfusiste fut des plus actives.

On n'a pas ici à retracer les péripéties de cette lutte. Elle se termina, on le sait, par l'avènement au pouvoir de la coalition des partis républicains de gauche et l'entrée au ministère d'un socialiste — c'était son étiquette d'alors — M. Millerand. Nous n'aurions pas à parler de ces événements politiques, s'ils n'avaient eu d'abord au sein même des syndicats d'assez sérieuses répercussions, et si la politique suivie par M. Millerand n'avait failli compromettre le caractère même de l'action ouvrière.

La crise dura peu, mais elle n'en fut pas moins vive.

Il y eut, chez beaucoup d'éléments ouvriers, un mouvement d'espoir assez compréhensible devant l'entrée dans le ministère Waldeck-Rousseatj d'un homme qui avait édifié sa fortune politique en prenant la défense des travailleurs. C'est que les travailleurs avaient encore beaucoup à apprendre... Le millerandisme, comme on baptisa presque aussitôt cette politique, avait pour objet un véritable enrégimentement des forces ou\Tières pour un but politique très clair : en faire le meilleur soutien d'un système politique qui était loin d'être assuré encore. La tactique était habile :

elle consistait à accorder certaines concessions de détail aux ouvriers pour les amener à collaborer à une paix des classes. Seulement les plus habiles calculs ne tiennent pas devant les faits, et les prévisions de M. Millerand se trouvèrent détruites — et définitivement, irrévocablement, — par l'agitation gréviste d'alors, la grève du Creusot qui devait avoir pour conséquence l'exode de trois mille ouvriers et la suppression de l'action syndicale dans le fief de M. Schneider — elle ne devait j retrouver droit de cité que pendant la guerre ; la grève des mineurs survenue ensuite devait montrer qu'un ministre socialiste opérait d'une façon tout à fait semblable à ses prédécesseurs. Un journal satirique publiait alors un âpre dessin de Steinlen avec cette légende :

— Et qu'est-ce qu'il nous envoie, le citoyen ministre ?

— Trois mille hommes de troupes !

Enfin, un incident sanglant de grève survenu à la Martinique acheva de détourner les ouvriers du millerandisme : celui-ci avortait presque aussitôt que tenté. Il ne devait demeurer de cette expérience qu'une méfiance encore plus grande des ouvriers pour les méthodes politiques.

Entre temps eut lieu à Paris le Congrès de la Fédération des Bourses oii 34 de ces organisations étaient représentées.

On y reparla des rapports des organisations

syndicales avec les partis politiques, sans succès d'ailleurs pour ceux qui souhaitaient encore une fusion avec les groupements socialistes. Une vive dénonciation faite par Pelloutieb des effets désastreux qu'avaient eus pour certains groupements corporatifs leur transformation en groupements politiques fut décisive puisque c'est à l'unanimité que fut adoptée la motion suivante de la Bourse de Constantine :

« Considérant que toute immixtion de la Fé ération des Bourses du Travail dans le domaine politique serait un sujet de division et détournerait certainement les organisations syndicales du seul but qu'elles doivent poursuivre : l'émancipation des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes,

« Décide :

« Qu'en aucun cas, la Fédération des Bourses du Travail ne devra adhérer à un groupement politique. »

Mais, d'autre part, Pelloutier fit repousser l'adhésion plus complète à la Confédération Générale du Travail.

« Ces deux orgam'sations, déclara le délégué de la Bourse de Lyon, doivent marcher de pair et faire chacune son travail, mais non se confondre. » Ainsi l'œuvre insuffisante et précaire de Rennes demeurait inchangée. Les deux organisations étaient alliées, mais non unies. Toutefois, on peut

noter chez les délégués une tendance assez nette vers l'unité dans l'engagement pris par les délégués des Bourses de pousser leurs syndicats à adhérer aux organisa-tions nationales de métiers qui ressortaient en propre à la Confédération. Le Congrès de la C. G. T. elle-même qui suivit immédiatement après, du 10 au 14 septembre, et où 236 organisations étaient représentées par 171 délégués, fut surtout marqué par un effort d'organisation dans les milieux encore rebelles au syndicalisme. Pour la première fois, on y souleva, mais sans la résoudre, la question des fédérations d'industries ou de métiers qui ne devait être réglée que beaucoup plus tard. La décision la plus positive qui y fut prise fut celle de publier un journal syndicaliste, La Voix du Peuple. Cet organe officiel de la C. G. T. devait paraître chaque semaine jusqu'à la guerre ; interrompu pendant la durée de celle-ci, il a reparu, transformé en revue mensuelle, le 1^^ Janvier 1919.

Lagailse avait été remplacé au secrétariat de la Confédération par Renatjdix, de la Fédération des Cuirs et Peaux. Mais ce dernier ne demeura que quelques mois à son poste ; le 21 avril 1901, il fut remplacé par Gtjérard, du Syndicat Nationai des Chemins de fer.

Cette même année devait enfin voir un pas décisif vers l'union ouvrière.

Les deux congrès corporatifs annuels, celui des Bourses et celui des Fédérations nationales se tinrent l'un après l'autre, mais non dans la même ville.

Le premier s'ouvrit à Nice, le 17 septembre 1901, Pelloutier, mort le 13 mars précédent, avait été remplacé au secrétariat par Yvetot. Celui-ci put souligner les progrès rapides de la Fédération qui s'était accrue par l'adhésion de 16 Bourses du Travail depuis trois mois.

La question de l'unité fut posée presque dès le début des travaux. Le rapport de Niel, qui représentait la Bourse du Travail de Montpellier, réclamait l'union entre les deux grandes organisations qui se partageaient le monde syndical. Leur séparation était une anomalie et une énorme contradiction.

« Cela est incompatible avec l'unité ouvrière, disait-il ; cela crée un antagonisme d'idées et de personnes. Il faut donc que l'une des deux disparaisse en tant qu'organisation centrale et qu'elle se fonde dans l'autre. »

A son avis, c'était la Fédération des Bourses qui devait, non disparaître à proprement parler, mais du moins renoncer à son rôle dirigeant...

Un tel langage, convenons-en, n'était pas absolument fait pour convaincre les délégués. Yvetot s'opposa à la fusion et le Congrès ne se prononça qu'en faveur d'une « étude approfondie » du projet Niel.

C'était peu, mais le désir et le besoin d'unité étaient désormais bien forts, même décisifs. On put en juger aussitôt à Lyon où se tint (23-27

septembre) le vi^ Congrès de la Confédération. (1) Le projet Niel y vint encore en discussion. Le plan présenté par le délégué de Montpellier peut être esquissé de la façon brève que voici : à la base, le syndicat ; au-dessus, la Bourse du Travail ; après les Bourses, les Fédérations ; enfin, au couronnement de l'organisation, «la Confédération Générale du Travail, synthèse de l'union ouvrière ». La Fédération des Bourses ne devait plus être qu'une section de la C. G. T., la réunion des Fédérations nationales formant une autre section.

A dire vrai, la situation n'était pas tout à fait aussi simple qu'on pût tout de suite adopter cette proposition. Toutes réduites qu'elles fussent, les superfétations de groupements subsistaient encore. Il ne semblait guère possible que l'unité pût se réaliser autrement que par étapes. Le projet fut remis encore ; mais l'unité ouvrière, enfin décidée dans son principe, ne devait pas attendre plus d'une année sa réalisation.

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