CHAPITRE VI
L'Unité ouvrière.
On ne peut guère douter que les événements
qui suivirent les Congrès de Nice et de Lyon
(1) Là encore, on put noter un accroissement remarquable de rorganisation puisque 488 organisations y avaient délégué 293 militan*^s.
n'aidèrent beaucoup à imposer aux militants cette idée de fusion dont l'acceptation n'était encore que théorique. Une nouvelle explosion de grèves, provoquée en France par l'application de la journée de dix heures (loi Millerand-Col- LIARd) et les incidents que se multiplièrent firent comprendre aux militants que le dernier pas devait être franchi.
H le fut au Congrès de Montpellier (22-27 septembre 1902).
Les délégués de la Fédération des Bourses qui s'étaient réunis la semaine précédente à Alger avaient reconnu la nécessité de l'union immédiate et les craintes encore assez vives de certains d'entre eux étaient fort atténuées par l'intensité de ce sentiment.
Un projet fut adopté par les 64 Bourses du Travail présentes qui confièrent à Niel le soin de le défendre devant les délégués des Fédérations nationales.
Le Congrès de Montpellier, où 165 militants avaient les mandats de 458 organisations, fut tout entier dominé par cette question de l'unité ouvrière et par la préoccupation de lui donner enfin un statut.
D apparaissait à tous qu'il était impossible de laisser subsister cette anomalie choquante d'un mouvement ouvrier divisé en deux groupes, alliés certes et menant deux actions parallèles, qui avaient le même recrutement et poursuivaient
le même but, mais dont la séparation constituait une faiblesse et ne permettait pas à l'action syndicale de donner son plein efïet.
Que la très grande majorité des travailleurs organisés fût convaincue de la pressante nécessité de faire l'union, on n'en peut douter puisqu'à Montpellier même un seul syndicat — celui des maçons de Reims — fit entendre quelques réserves en donnant pour raison que l'indépendance des deux grands groupements provoquait entre ceux-ci une émulation.
L'unité ouvrière fut donc faite à Montpellier. EUe ne rencontra aucune difficulté véritable, bien que la commission spéciale chargée d'élaborer les modifications à introduire dans les statuts eût à se prononcer entre deux projets différents. L'accord se fit sur les propositions finales avec un vote de quasi-unanimité.
On était enfin parvenu à réaliser la coordination des forces syndicales. La C. G. T., telle que nous la connaissons aujourd'hui, et sous réserves de certaines modifications réalisant une unité encore plus grande, était définitivement
constituée.
Après cet historique un peu ardu mais indispensable car on ne saurait vraiment comprendre le mouvement ouvrier sans connaître sa formation trop ignorée, le moment est venu d'exposer l'organisation et le fonctionnement de l'organisa-
tion centrale du syndicalisme dans ce pays.
Un juriste excellent, très averti de l'action ouvrière, M. Maxime Leroy, discute ainsi les caractères essentiels de la C. G. T. (1) :
« La Confédération Générale du Travail ne constitue pas un groupement fonctionnant indépendamraent des syndicats, Bourses et Fédérations, à la manière d'un pouvoir exécutif se superposant et s'ajoutant, en les complétant, aux divers rouages politiques ou administratifs de la République. Elle n'est pas non plus comparable à une sorte de « Syndicat supérieur », le « Syndicat des Syndicats », comme disait M. Allou, au Sénat, pendant la discussion de la loi du 21 mars 1884. Elle n'est pas davantage une association de personnes ; elle n'a pas une vie autonome ; elle n'a ni assemblée générale, ni adhérents individuels. »
Nous croyons qu'il n'y a rien à reprendre à cette discussion. Elle montre au moins la difficulté de faire rentrer la C. G. T. dans les cadres juridiques admis, sinon peut-être en la définissant une union d'associations professionnelles, ce qui est peu dire d'ailleurs, et ne suffit à montrer ni la manière dont elle est constituée, ni à plus forte raison son objet, ni même son rôle. Acceptons-la pourtant, au moins de façon provisoire, et exposons la constitution que lui donnaient les statuts adoptés à Montpellier,
Dès cette date, la Confédération avait perdu son caractère primitif d'être le groupement com-
(1) La Coutume Ouvrière, T. II, p. 447.
mun aux Fédérations de syndicats d'une même industrie ou d'un même métier. Elle représentait l'union de deux sections, chacmie conservant son autonomie : celle des Fédérations et celle des Bourses du Travail. H serait donc inexact de dire qu'elle est une organisation de syndicats ; si dans la période qui a suivi l'unité, des organisations isolées ont pu adhérer directement, ce n'a été qu'à titre transitoire, en l'absence de toute Fédération nationale ; de même en ce qui concerne l'admission originelle de certaines fédérations régionales.
On pourrait dire par suite que la Confédération est une organisation au troisième degré, le groupement primaire étant constitué par le syndicat de métier ou d'industrie local, le groupement secondaire ayant une forme double (Fédération nationale ou Bourse du Travail) et la C, G. T. réalisant entre celles-ci le lien qu'elles forment elles-mêmes entre les syndicats.
Des explications demeurent ici nécessaires car ce n'est pas la moindre difficulté pour ceux qui étudient notre mouvement de l'extérieur que celle de comprendre comment fonctionne cette organisation en partie double.
Au premier abord, il semblerait que l'unité soit bien incomplète ou tout au moins très compliquée. Il n'en est rien : l'expérience maintenant
longue et suffisante a complètement démontré que le syndicalisme français, quelles que soient les raisons très empiriques qui l'ont amené après Lien des traverses à s'organiser ainsi, s'est donné une constitution oii le souci de l'autonomie n'atténue point la coordination des efforts.
Un texte en donne la raison décisive ; c'est l'article 3 des statuts de Montpellier (1), que voici :
« Nvl syndicat ne fourra faire partie de la G. G. T. s'il n'est fédéré nationalement et adhérent à une Bourse du Travail ou à une Union de syndicats locale, ou départementale, ou régionale de corporations diverses.
Toutefois, la Gonfédération Générale du Travail examinera le cas des syndicats qui, trop éloignés du siège social d'une Union locale, ou départementale, ou régionale, demanderaient à n'adhérer qu'à l'un des deux groupements cités par l'article 2.
Elle devra en outre, dans le délai d'un an, engager et ensuite mettre en demeure les syndicats, les Bourses du Travail, Unions locales ou départementales, ou régionales, les Fédérations diverses, de suivre les clauses stipulées au paragraphe premier du présent article.
Nulle organisation ne pourra être confédérée
(1) Nous faisons remarquer que nous ne tenons compte en ce moment que de ce texte primitif. Comme nous l'avons dif, des modifications y ont été apportées par les Congrès successifs, la plus importante étant celle qui a été réalisée en décembre 1918. Mais nous les exposerons à leur place.
si elle n'a au moins un ahonnement à la Voix du Peuple. »
C'est dans ce texte que se trouve exposée ce que nous appelons la triple obligation confédérale, qui est toujours en vigueur.
Des trois conditions imposées aux syndicats, l'une n'est évidemment qu'accessoire, celle qui a trait à l'achat de l'organe officiel ; mais les deux autres sont essentielles.
Ainsi, chaque syndicat — sous la réserve des autorisations transitoires prévues dans cet article — est affilié à la C. G. T. par le double intermédiaire des Fédérations nationales, d'une part, et des Bourses ou Unions de l'autre.
n s'ensuit que l'organisation syndicale française opère suivant un double jeu : en premier lieu, une organisation centralisatrice — celle des Fédérations — qui groupe tous les syndicats relevant d'une même corporation et possédant à travers le territoire des intérêts professionnels communs ; en second lieu, une organisation nettement décentralisatrice — ceUe des Bourses et Unions — qui groupe dans la même localité (aujourd'hui dans le même département) toutes les organisations professionnelles à quelque corporation qu'elles appartiennent.
L'organisation centraliste des Fédérations se comprend d'elle-même. Il est indispensable qu'un
lien s'établisse, et le plus fort, le plus solide, entre tous les groupements professionnels du même travail. La communauté d'intérêts est évidente entre le syndicat des charpentiers d'Albi et celui de Toulouse, par exemple. Elle existe au point de vue des salaires, des heures de travail, des conditions de la grève toujours possible, et aussi de la réglementation légale. Certaine dans ce cas, cette solidarité est indispensable lorsqu'il s'agit de services aussi unifiés, aussi centralisés que celui des chemins de fer ou celui des fabriques d'allumettes. La nécessité de l'Union sous cette forme, que l'on retrouve d ^ailleurs dans tous les pays, ne saurait être contestée ni méconnue.
Il ne pourrait y avoir et il n'y a eu de controverses que dans l'application même du principe. Fédérations de métiers ou Fédérations d'industries ? Tels ont été les deux termes de la question, déjà posée à Paris en 1900 et qui ne devait être réglée qu'à Marseille en 1908. Sous une autre forme, aurait-il fallu, en ce qui concerne par exemple les travailleurs du Bâtiment, admettre à la C. G. T. des organisations de spécialités, des Fédérations séparées, disons de maçons, de terrassiers, de tailleurs de pierre, de charpentiers, de couvreurs, de serruriers ; en ce qui concerne les corporations de la métallurgie, aurait-on dû reconnaître une division en fondeurs, puddleurs, affineurs, apiéceurs, ajusteurs, chaudronniers, riveurs, etc. ?...
Comme on le verra plus loin, le syndicalisme
français s'est prononcé pour l'union entre des catégories souvent très voisines et pour des raisons dont les plus fortes sont tirées des besoins même de l'action ouvrière. Principe d'une organisation agissante, combattive, révolutionnaire, il devait être amené à renoncer au strict corporatisme (ce que les Anglo-saxons appellent crajt unionism) pour se prononcer en faveur du groupement large dans lequel devaient se fondre et disparaître les préjugés de métier (ce que les mêmes anglo-saxons, justement sous l'influence de nos idées, appeUent Industrial unionism).
... La représentation de la section des Fédérations dans la C.G.T. était réalisée par un bureau et un comité composé d'un représentant choisi par chaque organisation participante. Le secrétaire de cette section était en même temps secrétaire général de la Confédération.
L'organisation de la section des Bourses ou Unions réclame davantage d'explications.
A l'origine, on l'a vu, la Bourse du Travail était le local où se réunissaient les syndicats ouvriers d'une viUe et où se trouvaient organisés certains services de placement, de statistique communs aux organisations. Comme il est aisé de le comprendre, les organisations ainsi groupées devaient bien vite réaliser entre eUes une Union, et c'est dans ce sens qu'il faut entendre le terme
de Bourses toutes les fois qu'il est question de représentation des syndicats.
Nous allons voir de quelle manière ce mode de groupement devait se transformer jusqu'à devenir ce qu'il est aujourd'hui : un réseau d'Unions Départementales groupant chacune tous les syndica,ts de leur circonscription, quelle que soit la corporation à laquelle ils appartiennent.
L'histoire de cette évolution intéressante serait très longue à exposer et n'a plus guère maintenant qu'un intérêt rétrospectif ; aussi allons-nous la résumer dans ses grandes lignes.
La Bourse du Travail était « subventionnée » par les municipalités, ce qui revient à dire que celles-ci faisaient en tout ou en partie les frais du local affecté aux groupements ouvriers, très souvent des services qui leur étaient communs et parfois même « finançaient » dans une certaine mesure les syndicats.
Un tel régime, qui d'ailleurs aida dans bien des cas au développement originel des organisations, n'aUait pas sans de nombreux inconvénients. Il ne faut pas beaucoup forcer le sens du mot « subvention » pour en conclure « contrôle ». On le vit bien quand les groupements ouvriers manifestèrent leur indépendance à l'égard des municipalités, du pouvoir central, ou même de la politique. A Paris, par exemple, la Bourse du Travail eut à subir à plusieurs reprises des traverses graves. Fermée en 1893 par le Ministère DuPtTY sous le prétexte que certains syndicats
n'étaient pas en règle avec la loi de 1884, elle devait encore connaître en maintes circonstances les invasions policières et les perquisitions. Les syndicats parisiens n'en continuèrent pas moins à utiliser l'immeuble de la rue du Château-d'Eau, mais, pour assurer leur action, ils fondèrent une Union de syndicats dont la direction était indépendante de la Commission Administrative de la Bourse, qui fonctionna même longtemps au sein du bâtiment municipal jusqu'au jour où, devant l'hostilité du pouvoir et pour maintenir son indépendance, elle vint s'installer dans le même immeuble que la C. G. T. C'est elle d'ailleurs qui maintenant possède et administre les bâtiments de la rue Grange-aux-Belles oti sont installés à la fois les services du bureau confédéral et de plusieurs Fédérations d'industrie, les bureaux et les salles de réunion, une clinique médicale, un service judiciaire, une imprimerie dépendant directement de l'Union.
Ainsi, dans la Seine, il ne faut pas confondre la Bourse du Travail qui dépend dans une certaine mesure de l'administration municipale, et l'Union départementale qui est complètement indépendante de cette administration bien que tous les syndicats ayant leur siège à la Bourse sont adhérents à ru. T>.
L'exemple de Paris permettra de comprendre aisément ce qui s'est passé dans les départements. Si, pendant longtemps, les Bourses provinciales ont pu s'accommoder davantage du régime de
la subvention, les inconvénients que présentait celui-ci ne tardèrent pas à apparaître. Des incidents du même ordre que ceux qui s'étaient déroulés dans la capitale montrèrent aux militants la nécessité de ne plus dépendre des allocations accordées, toujours à titre précaire, par les villes et de rendre l'action des syndicats indépendante de toutes les pressions extérieures.
Ce fut le sentiment manifesté au Congrès de Nice (1901) et celui qui prévalut au Congrès d'Alger, l'année suivante, immédiatement avant la réalisation de l'Unité confédérale.
Quand celle-ci fut acquise, on peut dire que si en de nombreuses villes les syndicats continuèrent à accepter l'hospitalité municipale, le groupement local lui-même, sous la forme d'Union, fut le seul qui eut une valeur effective et représentative de l'organisation ouvrière.
Peu à peu d'ailleurs, on le verra, devaient se constituer des Unions départementales, seules admises depuis le Congrès du Havre (1912) à représenter directement les syndicats locaux au sein de la C. G. T.
Ce rapide exposé terminé, il nous faut maintenant esquisser dans ses grandes lignes le rôle des Bourses ou Unions.
A quoi répond ce mode de groupement ?
D'abord à des raisons d'union et d'action locales. Si le lien est manifeste entre tous les syndicats
d'un même métier répandu sur le territoire, il n'est pas moins sûr entre les organisations d'une même ville ou d'une même région. Qu'un syndicat de Lyon proclame la grève, la lutte qu'il entreprend intéresse aussi les autres organisations de la même viUe. Le succès ou l'échec du mouvement ont des répercussions certaines sur l'action que peuvent engager les autres corporations. Dans la grève même, et la solidarité qu'elle implique, n'est-il pas indispensable qu'une coordination s'établisse entre groupements voisins, soit qu'il s'agisse de secours pécuniaires, de l'appui à donner aux grévistes sur les chantiers ou dans les usines, ou même d'un mouvement de solidarité souvent décisif ?
D'autre part, le mouvement local correspond à une tâche plus générale. Une besogne d'administration d'abord ; puis, une besogne d'éducation : ce que des syndicats isolés ne peuvent que rarement faire eux-mêmes, en matière de conférences, de cours techniques, d'agitation, de revendications morales, leur Um'on peut l'entreprendre utilement. De même, elle peut représenter les organisations ouvrières devant l'administration locale, établir des services médicaux ou juridiques, veiller à l'application générale des lois sociales. Ce rôle immédiat sufiirait à lui seul à justifier dans une large mesure ce mode de groupement. Nous ne dissimulons point d'aiUeurs que l'activité des Bourses et Unions peut trouver à s'exercer sur un plan plus large et avec des objets plus généraux.
Leur action doit créer dans la ville et la région la coordination de l'action ouvrière, de la même manière que l'organisation centrale la réalise en haut entre les diverses corporations. Elles ont pour mission d'étudier les conditions locales, celles relatives au travail d'abord mais aussi les conditions générales de l'activité économique, l'étude de tous les moyens d'action possibles, de même que la propagande, la constitution ou le développement des organisations syndicales et l'aide que ces dernières doivent s'apporter mutuellement.
Elles constituent donc un premier organe de liaison et de coordination à la base ; elles servent encore, en créant dans chaque département un groupe de militants et un noyau d'action, à empêcher que l'activité de la province soit tout entière déterminée par celle de Paris oii naturellement se trouvent réunies la plupart des autres organisations.
Elles sont enfin l'organe essentiel d'application du viaticum, dont le fonctionnement ne devait être généralisé qu'un peu plus tard ; le viaticum est l'indemnité calculée selon la distance parcourue par eux, qui est accordée aux ouvriers syndiqués se déplaçant à la recherche d'un emploi.
Ainsi, cette double organisation exposée, on comprend mieux que lorsqu'il est question de
Taction menée par la C. G. T. il s'agit, non pas de ractivité d'une organisation existant par ellemême et dont les groupements nationaux ou locaux ne seraient qu'une émanation, mais de celle qui a son origine à la base et dont la Confédération elle-même n'a d'autre but que de coordomier les manifestations et d'assurer l'unité.
Dans sa forme d'alors — et nous faisons à nouveau remarquer qu'elle a été sensiblement modifiée depuis — la C, G. T. n'était pas autre chose qu'un secrétariat, un bureau, opérant sur les indications et sous le contrôle de deux Comités, celui des Fédérations et celui des Bourses, et qui était chargé d'appliquer, tout compte tenu des circonstances et des événements, les principes posés par les Congrès nationaux.
Lors donc qu'on disait et lorsque l'on dit aujourd'hui comme nous le lisons parfois dans la presse, que la C. G. T. a « ordonné ;>, a « décidé », cette formule prête à de grossières erreurs. La Confédération n'est pas un organe directeur et déterminant. C'est une méprise que d'assimiler les militants qui travaillent rue Grange-aux Belles, à une « Vente Suprême » d'un carbonarisme nouveau, moins le mystère et le secret ; encore une fois il ne s'agit que de délégués des organisations syndicales dont la charge est de mettre en pratique les décisions prises par ces organisations elles-mêmes, de les réaliser sous le contrôle de celles-ci. Si l'on voulait la caractériser exactement,
il faudrait l'appeler l'administration de la collectivité des syndicats ouvriers.
Est-ce à dire pourtant que le rôle du Bureau confédéral soit simplement d'em-egistrer, de servir à l'échange des correspondances, de préparer des statistiques et des rapports. Assurément non ! Les militants qui le composent ont, dans les limites que fixent et suivent les directives que tracent les syndicats eux-mêmes, une large part d'initiative et de responsabilité, celles-ci étant développées au maximum à tous les degrés de l'organisation confédérale, parce qu'à tous règne le maximum de liberté.
En effet, et contrairement à ce qui se passe dans d'autres pays, la Confédération Générale du Travail n'est ni centralisée — on l'a vu — ni même centralisatrice.
Non seulement chacun des groupements qui la constituent conserve l'autonomie de son action, mais encore détermine lui-même les règles de son organisation propre et les devoirs des éléments qui le constituent.
Sous la réserve nécessaire de se conformer aux obligations fixées par les statuts confédéraux et à la discipline générale d'action qu'elles ont elles-mêmes établie, les organisations demeurent maîtresses de leur activité. Nulle autre limitation ne leur est imposée que celle-là, qui est naturellement essentielle et sans laquelle il ne pourrait
y avoir ni union, ni action concertée. Nulle règle ne leur est imposée quant à leur constitution propre. Il n'est pas question, à la C. G. T., d'une tutelle s 'exerçant sur tous les actes des syndicats. Aussi est-ce un des caractères les [plus remarquables du syndicalisme dans ce pays que la variété des formes d'organisation.
Elles sont surtout apparentes en ce qui concerne les Fédérations nationales.
La plupart sont constituées suivant des principes d'autonomie souvent poussés très loin. Les syndicats qui les constituent conservent chacun une indépendance très grande. Ils déclarent la grève sans avoir à en référer au groupement national, par exemple ; ils fixent eux-mêmes le taux de leurs cotisations et les services qu'Us assurent. H n'y a pas de type uniforme ou du moins imposé.
C'est le cas dans le plus grand nombre des organisations. Il existe pourtant des exemples d'organisations plus ou moins centralisées, ainsi par exemple la Fédération du Livre — dont le dernier Congrès a du reste apporté à cette thèse de sérieuses modifications — et surtout les Syndicats nationaux des services publics ; dans ces dernières organisations, le système centralisateur est commandé par les conditions mêmes de la lutte : à l'organisation unitaire de l' Etatpatron doit forcément répondre une organisation très étroite des travailleurs.
Cette diversité d'organisations se .retrouve
également dans les Bourses du Travail et Unions, chacune demeurant libre d'établir comme elle l'entend ses services, de fixer ses cotisations, de régler son activité et d'en déterminer les buts, pourvu que son action ne porte point atteinte à la discipline .générale et ne contrevienne point aux règles d'ensemble adoptées par tous.
...On pourrait s'étonner peut-être qu'une telle organisation à la fois si souple et si variée puisse permettre une action aussi intense que celle déployée par la C. G. T. depuis qu'a été réalisée l'unité ouvrière.
C'est qu'on méconnaîtrait beaucoup le sens même de nos efforts ; c'est qu'on ignorerait tout à fait que cette discipline librement consentie, que ces règles d'action toujours révisables ont une valeur effective qui ne peut être diminuée.
Qu'on ne se laisse pas trop duper par les préjugés créés dans ce pays par un mode d'administration bureaucratique et' centralisateur à l'extrême. Il y a d'autres formes d'activité possibles que celle oti l'initiative des individus et des groupes est ligotée au bénéfice de la collectivité. N'aurait-il réussi qu'à donner cette preuve, le syndicalisme français aurait une valeur certaine.
La liberté aussi est un élément de force. Elle n'est pas en soi l'incohérence et la confusion. Que faut-il pour qu'elle soit pleinement un facteur d'organisation et de création ? Qu'elle s'exerce au profit d'une volonté commune et qu'elle fixe elle-même son objet, qu'il y ait harmonie entre
le principe dont elle se réclame et le but qu'elle s'est elle-même assigné.
Cette cohésion dans l'effort, cette unité dans l'idéal du monde ouvrier, nous l'avons vu développer peu à peu et se dégager dans ses grandes lignes à mesure que se fixait l'organisation même. Mais c'est à partir du moment où l'unité s'est faite, oii la C. G. T. a groupé effectivement les forces prolétariennes actives de ce pays que s'est formée de façon définitive et sûre la conscience générale que les travailleurs ont prise de leur action et de son but.
Cette histoire qu'il faut maintenant retracer, c'est celle des grands Congrès nationaux qui, de deux ans en deux ans, de celui de Bourges (1904) à celui du Havre (1912) allaient jusqu'aux approches de la grande guerre déterminer et dans une certaine mesure fixer le syndicalisme et sa doctrine • — si l'on peut toutefois appeler doctrine un ensemble de thèses générales dont le mérite le plus sûr est d'être demeurées en contact immédiat avec l'action et ses nécessités mêmes.