‹ Le syndicalisme et la C.G.T. [Confédération Générale du Travail]Chapitre 8 sur 14 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

€ Réformistes » et » Révolutionnaires ».

L'unité ouvrière était faite. Après de longues et douloureuses expériences, bien des tâtonnements, des erreurs, beaucoup d'empirisme et, on l'a vu, non sans une certaine incohérence, le prolétariat s'était donné une organisation. H avait même fait plus : au cours de ces difficiles efforts, il avait développé sa conscience, il s'était donné un idéal, une conception générale capable de représenter, d'exprimer de façon complète ses aspirations d'ensemble, le but final qu'il poursuit ainsi que le caractère de ses revendications immédiates, la volonté de les réaliser et en même temps la méthode propre pour y parvenir.

C'est, à notre sens, tout cela qu'il faut traduire par syndicalisme révolutionnaire.

Toutefois, cela même demande d'autres précisions.

La tentation est forte et eRe s'explique dans une certaine mesure par les faits du passé, d'opposer syndicalisme révolutiomiaire à syndicalisme réformiste. Mais nous croyons que c'est beaucoup trop dire ou dire trop peu.

n est temps de dissiper une confusion qui persiste encore. Ne laissons pas emprisonner notre pensée dans des mots.

Si cette opposition était complètement exacte, elle reviendrait à dire qu'il y a deux catégories dans l'action ouvrière, l'une tendant à la transformation totale de l'état social présent et y travaillant par des méthodes susceptibles d'amener une subversion brusque de l'ordre de choses établi ; l'autre opéranl dans le cadre de la société actuelle, visant simplement à obtenir des améliorations, des réformes, mais sans que ces réformes et ces améliorations mettent en cause les principes et la constitution de la société présente.

Si cette opposition signifiait cela, nous avons le droit de dire qu'en France elle n'existe pas dans ce sens, ou qu'on ne l'y saurait trouver au plus que dans certains cas très particuliers. L'adhésion au principe proclamé par l'article premier des statuts de la Confédération Générale du Travail est significative, quelle que soit la large autonomie dont jouissent nos organisations :

« Elle (la C. G. T.) groupe en dehors de toute école politique tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du patronat et du salariât. »

Ainsi, dans la C. G. T. — et nous faisons remarquer que l'unité des organisations ouvrières n'a encore été réalisée dans aucun pays autant qu'en

France — les syndicats assignent à leur action, comme but général, une tâche dont on ne saurait assurément contester le caractère révolutionnaire, si l'on admet, comme il convient, que c'est caricaturer la Révolution que de la représenter sous la seule forme d'une subversion violente et d'un acte catastrophique.

L'opposition est un peu plus exacte lorsqu'on veut la restreindre à des différences de méthodes. Dans le cas du syndicalisme révolutionnaire, cela signifierait l'emploi constant de moyens extralégaux ; dans le second, l'utilisation de méthodes compatibles avec les cadres fixés par la législation existante. Ces deux définitions semblent à première vue plus sûres.

D n'est^pas très certain toutefois, qu'il en soit rigoureusement ainsi.

Dans la pratique le syndicat, « révolutionnaire » ou « réformiste », a surtout recours dans son action constante et régulière aux armes légales. La grève en est une et c'est même l'essentielle ; c'est son usage qui, mieux que tout, caractérise l'action ouvrière. La cessation concertée du travail, que c'est le rôle initial du groupement ouvrier de prévoir et de préparer, est une méthode commune aux deux systèmes.

Ce disant, nous ne prétendons pas nier qu'il n'y ait pas eu opposition entre deux tendances, deux tempéraments, deux façons de concevoir l'action d'ensemble du syndicalisme. Ce serait aller contre l'évidence. Les témoignages de ces heurts ont été

trop nombreux et trop significatifs pour qu'il soit possible de les méconnaître ; c'est justement parce que la lutte a été vive entre ces deux conceptions que la formule actuelle du syndicalisme a pu se développer, se clarifier, s'asseoir en quelque sorte et de telle manière justement que cette opposition du passé ne correspond vraiment plus à des différences positives d'organisation à l'heure actuelle, ou qu'il faut alors donner aux termes de révolutionnaires et de réformistes un sens tout différent et pas mal faussé, bien détourné de leur signification positive, puisqu'ils ne correspondent plus, l'un et l'autre, qu'à [une manière de concevoir la Révolution et les méthodes à employer pour la faire.

La discussion toutefois ne gagnerait pas grand'chose et risquerait de perdre beaucoup si nous l'abordions à cette place. C'a été le rôle de notre récent Congrès de Lyon de se prononcer. Pour en mieux comprendre toute la portée, il faut d'abord montrer quels ont été le développement et le caractère de l'action menée depuis l'unité ouvrière.

Nous avons l'habitude, et qui s'explique aisément si l'on songe à l'importance de plus en plus considérable prise dans l'activité confédérale par les grandes réunions biennales depuis Montpellier, de marquer les étapes de notre action par nos Congrès. Ceux-ci sont en réalité le facteur déterminant de l'activité générale du syndica-

lisme. Us sont à la fois un organe de contrôle et un organe de décision ; ils se prononcent sur la manière dont les décisions générales qui lient toute la classe ouvrière organisée de ce pays ont été exécutées, mises en pratique par le Bureau et les comités confédéraux ; ils décident des revendications à poursuivre et des méthodes à employer pour leur réalisation, ils jugent en dernier ressort, en quelque sorte, les résultats acquis et les actes accomplis, ils fixent en somme les directives, la tactique, les principes du mouvement ouvrier. Leur rôle est donc essentiel.

Pour l'apprécier pleinement, il faut connaître nos Congrès, pleins de vie et quelquefois de tumulte, où les thèses se choquent, où les personnalités se heurtent, « Ici, disait il y a peu un militant syndicaliste à des délégués nouveaux, vous ne trouverez de ménagements pour personne ; nous avons l'habitude de nous dire en face nos vérités ! » Un « beau Congrès », comme dans nos milieux on ses prend assez souvent à le dire, c'est un Congrès où les thèses générales s'affrontent avec toute l'ampleur voulue. Rien d'une discussion académique ou d'un débat parlementaire... Et pourtant, tant est grande cette discipline morale engendrée par la communauté des intérêts et de l'action, tant est puissant ce désir de demeurer uni, ces controverses passionnées, vibrantes, ont toujours eu pour résultat des résolutions décisives — celleslà qui nous permettent de jalonner l'évolution suivie par nos idées.

A ce titre, ceux que nous avons tenus de Montpellier à la guerre ont été de « beaux Congrès ». Ils n'ont pas été nombreux puisque l'on n'en compte que cinq dans cette période. Ce sont : Bourges (1904), Amiens (1906), Marseille (1908), Toulouse (1910), le Havi'e (1912). Un sixième était préparé à Grenoble lorsqu'éclata le conflit mondial.

Pour être complet, il convient de signaler ici que suivant les statuts adoptés à Montpellier chacune de ces réunions fut suivie jusqu'à la guerre d'une Conférence des délégués des Bourses du Travail consacrée aux questions administratives relevant de ces organisations locales.

Tous les Congrès de la C. G. T. devaient connaître l'écho plus ou moins vif des discussions de tendances ; tous aussi eurent pour résultat de préciser et d'affirmer les conceptions nouvelles que le syndicalisme de ce pays s'était déjà données.

Action révolutionnaire ou action réformiste ? On a vu plus haut les réserves que nous avons dû faire sur l'exacte valeur de cette opposition. Il faut bien convenir qu'elles auraient eu moins de force à ce début de l'unité ouvrière.

Il y eut en effet, à ce moment, deux conceptions qu'il était possible davantage de distinguer l'une de l'autre mais, encore une fois, elles se manifestèrent bien plutôt, déjà, par des différences

de tendance, de tempérament, d'organisation que par des vues bien tranchées sur les buts généraux de l'action ouvrière.

Le débat eut principalement pour cadre le Congrès de Bourges. Certaines fédérations, celles du Livre, du Tabac, des Chemins de fer manifestaient une hostilité contre les méthodes d'action préconisées par la C. G. T. et qui avaient été mises en pratique dans quelques grèves marquées d'incidents violents ou dans la. vive campagne menée par des organisations parisiennes pour obtenir la suppression des bureaux de placement payants. L'action directe — sur laquelle il nous faudra revenir plus loin — soulevait davantage que leur méfiance. Elles considéraient que l'action ouvrière devait d'abord s'exercer par la méthode de conciliation et ne recourir à la lutte qu'en dernier ressort. Elles estimaient que l'appui de l'Etat est nécessaire pour obtenir certaines améliorations.

Le secrétaire de la Fédération du Livre, Keufer, se fit leur interprète.

— Nous n'admettons pas, disait-il, que la transformation sociale se fera par une révolution brusque ; il faut d'autres moyens pour nous conduire vers l'idéal auquel chacun de nous aspire ; il faut une longue préparation mentale, il faut une modification morale des individus...

« La violence n'est pas le meilleur moyen pour obtenir satisfaction, et la méthode révolutionnaire est dangereuse en ce sens qu'elle amènera inévitablement des représailles dont les travailleurs

seront victimes ; elle continuera à désagréger les forces ouvrières.

« C'est pourquoi nous maintenons notre opinion, nos préférences pour la méthode réformiste, sans enlever la liberté des autres organisations qui préconisent l'action révolutionnaire ; elles la feront à leurs risques et périls. »

Le résultat de ce débat institué sur la tactique du Ckjmité confédéral et ses actes fut une première victoire pour les révolutionnaires, puisque leur thèse obtint 825 voix contre 369.

Que disaient les représentants de la majorité ? Ils proclamaient que le syndicalisme est l'expression d'une lutte entre deux classes bien distinctes et irréconciliables : « d'un côté, ceux qui détiennent le Capital, de l'autre, les Producteurs qui sont les créateurs de toutes les richesses, puisque le capital ne se constitue que par un prélèvement effectué au détriment du Travail. »

Après cette constatation d'un antagonisme permanent, ils déclaraient que c'est une illusion pour les travailleurs de compter sur les gouvernants pour réaliser leur émancipation, « attendu, disaient-ils suivant les termes de la déclaration préalable inscrite en tête des statuts-types de la C. G. T. — attendu que l'amélioration de notre sort est en raison inverse de la puissance gouvernementale. »

Donc, affirmation double d'anti-capitalisme et d'anti-étatisme, dont les auteurs tiraient la conséquence formelle que les salariés, impuissants

s'ils demeuraient isolés, doivent d'abord s'unir dans le syndicat et par lui dans la Confédération pour mener eux-mêmes la lutte contre les oppresseurs.

Ainsi, le syndicalisme révolutionnaire s'affirmait comme l'organisation du prolétariat en vue de la lutte à mener contre le capital pour la suppression du salariat. Il se déclarait hostile à toute entente permanente entre le capital et le travail ; il proclamait le principe de l'action continue contre le patronat, la méfiance de l'Etat et la nécessité de l'action directe, de la pression immédiate des producteurs. Il ne répugnait pas aux réformes sociales ni aux améliorations des conditions de travail, mais il ne reconnaissait à cellesci de valeur vraie qu'autant qu'elles diminuaient la puissance du capitalisme et tendaient à accroître la force émancipatrice du prolétariat. H ne croyait enfin possible de s'appliquer utilement à les obtenir que par l'activité propre des salariés.

Ce débat sur les principes du mouvement ouvrier eut une suite immédiate dans celui qui s'ouvrit aussitôt autour de la représentation proportionnelle.

L'essentiel du débat était ceci :

L'article 34 des statuts primitifs de la C. G. T. accordait une voix à chaque organisation représentée au Congrès, Les « réformistes » demandaient que cette disposition fût modifiée de manière

à tenir compte du nombre des syndiqués adhérents aux groupements représentés ; ils déclaraient ainsi qu'on obtiendrait une plus juste représentation de l'opinion ouvrière et que l'on rendrait proportionnelle à leurs charges l'influence des grandes fédérations.

Tel n'était pas l'avis des « révolutionnaires », et ce serait une grave erreur de croire qu'ils défendaient avec obstination la représentation « unitaire par syndicat » pour la seule crainte de voir un jour leur tendance écrasée sous la masse des grosses organisations modérées.

Leur opposition avait son principe dans la conception sociale du syndicalisme qui — indiquons-le ici — n'a rien de commun avec les règles générales d'un régime politique démocratique où l'on considère comme d'égale valeur, comme interchangeables en quelque sorte les citoyens. Puisque l'action ouvrière est basée sur la force économique des travailleurs, puisqu'elle a pour idéal de transformer l'ordre social et de lui donner pour principe les formes de la production même, les « révolutionnaires » devaient constater que les industries essentielles ne possèdent pas forcément un aussi grand nombre de membres que certaines corporations qui le sont moins ; faut-il donc admettre que celles-ci submergent celles-là ?

A cette considération générale, ils en ajoutèrent une autre, faisant valoir que la représentation proportionnelle irait à l 'encontre de l'autonomie reconnue à chaque groupement et porterait un

coup mortel à la constitution féclérative du syndicalisme. Us avaient beau jeu enfin pour constater que certaines des organisations qui réclamaient la R. P. dans les Congrès confédéraux ne l'appliquaient pas chez elles.

Cette discussion, de l'issue de laquelle pouvait dépendre toute l'orientation ultérieure du syndicalisme, se termina par une éclatante victoire des « révolutionnaires » puisque la représentation proportionnelle fut repoussée à une énorme majorité.

La signification de ces controverses et de leur résultat devait être encore accentuée par l'importante décision du Congrès sur la journée de huit heures.

Cette revendication qui est aussi ancienne que les premières tentatives efiicaces d'organisation ouvrière, qui avait provoqué depuis 1889 les ' démonstrations ouvrières du Premier mai, était déjà à l'ordre du jour des Congrès corporatifs, comme en témoignèrent par exemple les résolutions déjà prises à Toulouse (1896) et à Paris (1900).

Mais il appartint au Congrès de Bourges de la reprendre, non poui en fair« l'objet d'un ordre du jour ou d'un vœu, d'une réclamation adressée vainement aux pouvoirs publics ou d'une affirmation théorique, mais pour la donner comme but immédiat aux efforts communs des revendications ouvrières.

L'heure n'était plus, déclarait-on, d'attendre la réforme d'une intervention légale d'en-haut, mais de l'imposer en ne tenant compte que des seules forces ouvrières et en concentrant sur sa réalisation toute la puissance de celle-ci.

L'ordre du Jour suivant précisait le caractère de cette action :

« Le Congrès considérant que les travailleurs ne 'peuvent compter que sur leur action propre pour améliorer leurs conditions de travail ;

« Considérant qu'une agitation pour la journée de huit heures est un acheminement vers l'œuvre définitive d'émancipation intégrale ;

« Le Congrès donne mandat à la Confédération d'organiser une agitation intense et grandissante à l'effet que :

« Ze l^r Mai 1906, les travailleurs cessent d'euxmêmes de travailler plus de huit heures... »

La suite de cet ordre du jour fut une active propagande concentrée tout entière sur cet unique revendication pendant près de deux années. EUe n'aboutit pas, en apparence.

En réalité, l'impulsion ainsi donnée devait être décisive et c'est au Congrès de Bourges, comme au 1er ]y[ai 1906 et à l'action ainsi lancée que les prolétaires de ce pays peuvent faire remonter l'origine de la victoire qu'ils ont pu enregistrer au printemps 1919.

H fallait le rappeler ici pour mieux montrer

encore que Bourges marque un moment d'une importance énorme dans l'action ouvrière. On peut dire que c'est là vraiment que les idées lentement élaborées au cours de la période d'organisation et les méthodes déjà aperçues trouvèrent leur expression positive.

Griffuelhes, alors secrétaire général de la C. G. T. et qui devait marquer toute cette période de son activité, de son habileté et de son énergie pouvait justement écrire à la suite de ces débats :

« Ce qui se dégage du Congrès, c'est le sentiment très net des militants français de mener un mouvement entièrement libre, subordonnant son action à ses propres besoins, créant la lutte en dehors de toute force extérieure et ne se préoccupant jamais que des intérêts ouvriers. »

Deux ans après, à Amiens, cette conception devait se trouver confirmée d'une façon plus remarquable encore.

Page 1