‹ Le syndicalisme européenChapitre 4 sur 9 · AUTRICHE · texte numérisé non relu

AUTRICHE

L'Autriche couvre une superficie de 35iooo kilomètres carrés, sur laquelle vivaient 22 millions d'habitants en 1880, 28700000 en 1890, 26900000 en 1900, 28800 000 en 19 10. On évaluait, en 1918, à 96 au kilomètre carré la densité moyenne de la population, mais cette population e^-t très inégalement répartie et tandis que la Basse Autriche, la Bohème, la Moravie, la Galicie, la Silésie, dépassent notablement la moyenne, le Grand-Duché de Salzburg, le Tyrol, la Carinthie, la Carniole,

la Dalmatie, régions de montagnes ou de plateaux pierreux, restent fort au-dessous.

Un fait, — capital pour l'étude que nous poursuivons ici, — et nous le verrons, — est la juxtaposition ou mieux l'opposition des langues, dont chacune correspond à un sentiment national plus ou moins excité ; 35,8 pourioo des Autrichiens parlent l'allemand et 23,2 pour loo le tchèque, il y a i6,5 pour loo de Polonais, i3,2 pour lOO de Ruthènes et /4,6 pour loo de Slovènes.

La concentration urbaine est beaucoup moins poussée en Autriche qu'en Allemagne ; 7 villes seulement comptent plus de looooo âmes : Vienne avec 2o3iooo, Prague avec 223 ooo, Trieste avec 229000, Lemberg avec 206000, Gratz avec i5iooo, Cracovie avec i52 0oo, Brunn avec 126000. La population rurale demeure encore très abondante, ainsi que le prouve le recensement de 1900 : 70 pour 100 des Autrichiens vivaient alors de la culture du sol, et bien que l'aspect du pays se soit quelque peu transformé dans les treize dernières années, la répartition fondamentale ne s'est pas brusquement modifiée.

Le développement de l'industrie restait fort médiocre en 1880. A ce moment, l'Autriche consommait six fois moins de fer que l'Angleterre, 6 fois moins de coton aussi, et possédait 3 fois moins de métiers que l'Allemagne. Depuis cette époque, l'activité usinière s'est accrue, surtout dans le domaine métallurgique et textile, et l'extraction de la houille

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en particulier a plus que doublé, mais l'Autriche a plutôt laissé s'agrandir l'écart qui existait entre elle et les deux puissances qui viennent d'être citées. En 1895, elle ne comptait que I 560000 ouvriers de la manufacture; en 1900, 22 pour 100 de sa population seulement s'adonnaient aux labeurs d'extraction et de transformation. C'est que si Vienne et ses environs et la plus grande partie de la Bohême et de la Moravie donnent l'impression d'une vie industrielle intense, d'autres parties de l'Empire demeurent à un stade inférieur de la production. Entre la Dalmatie et la zone dont Prague est le centre, le contraste est frappant. Comment ne le retrouverait-on pas dans le mouvement corporatif lui-même ?

Pour apprécier ce dernier équitablement, ilfauttenir compte des antagonismes linguistiquesou nationaux, que rien n'a encore effacés, etqu'un régime politique lamentable a plutôt entretenus, — des différences caractéristiques qui se révèlent dans l'économie, de province à province, — comme aussi de la médiocrité de l'instruction dans les districts méridionaux.

Les associations ouvrières autrichiennes sont loin de se pouvoir développer en toute liberté. Jusqu'en 1867, elles étaient invariablement proscrites ou à peu près. La loi du 15 novembre 1867 prétendit mettre de l'ordre dans l'arbitraire, mais pratiquement ce résultat

ne fut guère atteint. Elle proclamait le droit d'association, mais réservait au pouvoir la faculté d'interdire les groupements qui poursuivaient des objets contraires à la légalité, ou qui paraîtraient dangereux pour l'Etat. La déclaration et la communication des statuts étaient obligatoires. Toute infraction aux statuts pouvait donner lieu à dissolution, et à maintes reprises, l'autorité usa des articles qui lui permettaient d'abolir les syndicats.

Le code pénal de 1862 prohibait les coalitions, qui tendaient à relever les salaires ou a réduire la durée de la journée de travail. Une loi de 1869 frappa les grèves qui visaient au même but. Après une campagne active, les ouvriers obtinrent la loi de 1870 qui ne punissait plus la coalition en tant que telle, mais qui comportait des pénalités pour les personnes qui recouraient à la violence, afin de contraindre à la grève.

Il y a lieu ici d'évoquer succinctement les textes, qui visent la reconstitution des corporations, et qui étaient destinés à combattre par voie indirecte le syndicalisme de lutte de classe, — ceux de 1869, de i883 et de 1907. Ils faisaient obligation aux artisans de s'affilier à certains corps de métier, dont le recrutement était mixte, à la fois patronal et ouvrier, et le métier ne pouvait être exercé que par ceux qui avaient donné une preuve de capacité. Dans le fait, les corporations, qui ne devaient fonctionner que dans la petite industrie, ont abouti à peu près partout à un échec

Paul Louis. — Syndicalisme européen. "■ i4

La mutualité professionnelle fut en Autriche la première forme du groupement prolétarien. Elle précéda l'introduction du machinisme, dont l'avènement provoqua, de i84o à i85o, des troubles assez sérieux. De 1824 à 1826, les typographes avaient ouvert des caisses de secours qui vécurent plus ou moins; celle de Vienne, en i8/44, comptait 38o membres. C'est à cette dernière date que commencent les grandes grèves du textile, d'où sortent des associations à forme de « résistance », et qui inquiètent fort le pouvoir.

En juin i848, il se créa à Vienne une société générale ouvrière, qui rassemblait des adhérents de toutes les professions; et le mouvement, qui se manifesta à ce moment dans la capitale de l'Autriche, rappela de très près celui qui avait surgi un peu plus tôt dans la capitale de la France. Mais une période de réaction rigoureuse ne tarda pas à suivre; de nombreux groupements furent frappés de dissolution, même celui des imprimeurs, dont la modération était connue.

Un réveil de la pensée démocratique et ouvrière se marque vers 1860, avec la formation de sociétés d'éducation dont le gouvernement se résout à agréer les statuts. Puis les idées libérales de Schultze-Delisch et les idées socialistes étatistes de Lassalle opèrent simultanément leur pénétration, et presque

aussitôt entrent en conflit. La loi deiSôy stimule les initiatives d'association, qui jusque-là restaient réfrénées dans le prolétariat. Dès 1868, lesboulansfers et les g-arcons de café se dotent de syndicats, tandis que les typographes convoquent à Vienne leur premier congrès corporatif national. Ce congrès a un tel retentissement que les maçons, puis les travailleurs d'or et d'argent essaient à leur tour de s'organiser; mais le gouvernement, devant cette poussée syndicale et devant la poussée socialiste, qui s'accuse par la multiplication des cercles lassalliens et eisenachiens ou marxistes, recourt une fois de plus au coup de force. Les cercles eisenachiens sont dissous en 1869 et 26 syndicats de la capitale subissent le même sort. A dater de ce moment, peut-on dire, l'histoire du syndicalisme autrichien demeurera liée à celle du socialisme. Il importe donc d'ouvrir une parenthèse pour présenter cette dernière en quelques mots.

Le premier parti ouvrier socialiste naquit dans l'Empire en 1877, mais il fut tout de suite livré aux divisions des réformistes et des révolutionnaires, et pourchassé par le pouvoir, qui dénonçait ses tendances terroristes et qui établit même temporairement un régime d'exception à Vienne (i884). Toutes les associations politiques furent dispersées en i885, et l'on conçoit que les organisations ouvrières, quelles qu'elles fussent, éprouvèrent les mêmes difficultés de vivre. La socialdémocratie autrichienne réussit cependant à

triompher des obstacles qu'on lui opposait, et à tenir en 1888, à Hainfeld, un premier congrès où elle proclama son unité et exhorta ses membres à s'aliilier aux syndicats. Le 2* congrès, convoqué à Vienne en 1891, déclara que les syndicats devaient être des sortes d'écoles, où les ouvriers apprendraient à penser; — qu'ils manqueraient à tous leurs devoirs, s'ils ne s'imprégnaient pas d'esprit socialiste, et qu'ils multiplieraient leur puissance en se fédérant et se confédérant. Peu après surgissaient les oppositions nationales, qui travaillent toujours le parti socialiste autrichien et qui ont provoqué, à une date plus récente, une crise dans le mouvement corporatif. Un certain nombre de cercles socialistes tchèques avaient adhéré à l'organisation unitaire créée à Hainfeld; or dès 1898, se dressait à Budweis un parti Tchéco-Slave en antagonisme avec celle-ci. Le parti centraliste comprit qu'il lui fallait se réorganiser et donner satisfaction aux tendances nationales et fédéralistes, si bien qu'en 1897, '^ ^® répartit entre 6 groupements : Allemands, Tchèques, Polonais, Slovènes, Ruthènes et Italiens; en 1907, la fraction parlementaire socialiste elle-même se distribua en 5 sections. Ces divisions nationales n'avaient qu'une importance relative dans l'ordre politique; dans l'ordre syndical, elles allaient jouer un rôle déprimant, en engendrant la dislocation de certains syndicats et en donnant au patronat une arme redoutable, chaque fois qu'éclaterait un grand conflit

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économique. En igii, le parti socialiste allemand d'Autriche contenait i46 6oo membres le parti Tchéco-Slave en possédait, de son côté, iSoooo.

Fermons cette parenthèse. Les syndicats autrichiens, dispersés en 1869, se reformèrent en 1871. L'année suivante, ceux de Vienne tentèrent de se fédérer, mais s'attirèrent une interdiction formelle ; une prohibition analogue frappa la fédération projetée par les ouvriers de fabriques de l'empire en 1873. Vers le mois de mai de cette année, une statistique signalait, pour l'Autriche, 237 associations professionnelles avec 8o3oo membres, et pour la capitale seulement, 5i associations et 35/ioo membres. A ce moment, une formidable crise économique vient déchaîner un chômage sans précédent, et comme il arrive toujours en pareil cas, les groupements existants sont lourdement atteints. En 1876, les documents n'en comptent plus qu'une centaine.

L'année 1877 marque un réveil. Les groupements reparaissent un peu partout, plusieurs allant jusqu'à se doter d'organes réguliers de publicité ; et ils grossissent l'effectif de leurs inscrits, en dépit des luttes que se livrent les modérés et les « anarchistes ». A dater de 1886, les fédérations de métier surgissent réellement au-dessus des syndicats du premier degré, celle de l'imprimerie d'abord, puis celle des métaux et celle des chapeliers. Gomme le pouvoir demeure ombrageux, toujours prêt à sévir, les caisses de grèves sont

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rendues indépendantes des associations syndicales, et reçoivent une administration en apparence tout au moins séparée.

L'étape fédérative est vite dépassée et voici celle de la confédération. En 1892, un certain nombre de groupements créent une commission provisoire des syndicats; il y avait alors, d'après une statistique qui semble bien timide, si on la rapproche des précédentes, — 3i^5i ouvriers organisés pour toute l'Autriche, et 20202 à Vienne en particulier. Cette commission lance un journal mensuel, qui s'appelle la Feuille de correspondance syndicale des groupements professionnels d'Autriche, qui est mis en vente, pour la première fois, le i5 juin 1898, et qui convie le prolétariat autrichien tout entier à envoyer des délégués à un congrès.

Ce congrès siège à Vienne en décembre 1893 et délibère sur les intérêts corporatifs. Il préconise la constitution de fédérations d'industrie, réclame une réglementation légale du travail et conseille, aux associations existantes, d'assurer le viaticum à ceux de leurs membres qui cherchent de l'ouvrage. La Commission des Syndicats établira l'unité nécessaire dans le mouvement ; elle se composera d'tm délégué par industrie, aménagera un fonds de résistance, centralisera les services de secours et publiera des statistiques. La cotisation sera de o fr. 02 par membre et par mois. Des conditions très strictes sont mises à la proclamation des o^rèves, qui ne sont point

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livrées aux décisions des sections locales. Enfin, tous les social-démocrates, et ceci est une indication de tendance, sont invités à s'agréger aux fédérations.

L'année suivante, 1894, des organisations centrales de provinces : Moravie, Silésie, Haute et Basse Autriche, etc., reçoivent mandat de stimuler autour d'elles l'action syndicale. Puis la commission publie un règlement des grèves et se préoccupe de la lutte contre le chômage, les objectifs d'ordre pratique prenant une place de premier rang dans ses délibérations.

Le 2* congrès général se tient à Vienne en décembre 1896. Il est intéressant de mesurer les progrès que le syndicalisme de lutte de classes, le seul dont il ait été question jusqu'ici, avait réalisés à ce moment. Nous savons qu'une statistique estimait, en 1892, à 3i45i le total des syndiqués d'Autriche; une autre de la même année porte le chiffre à 46 606, dont 2216 femmes ; en 1898, 5oooo ouvriers étaient représentés au 1" congrès. La commission des syndicats accusait, en 1898, 17 fédérations, 776 sections et 98669 cotisants, dont 3 448 femmes. Les recettes globales pour cet exercice, dans les fédérations, avaient atteint à 986000 francs contre 65oooo francs de dépenses : 102000 francs avaient été consacrés aux secours de chômage, 26000 au viaticum, et i4oooo francs aux allocations de maladie.

A dater de 1896, le syndicalisme autrichien suit une courbe ascendante, mais en même

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temps se marquent de plus en plus vivement les dissidences nationalistes qui vont, à un certain moment, ralentir sa croissance. Il importe ici d'ouvrir une nouvelle parenthèse, afin de retracer succinctement les phases de cette crise des nationalités.

Dès 1896, s'était manifestée, dans le parti socialiste tchéco-slave, la volonté de créer des groupements corporatifs tchèques et de les rassembler en une commission syndicale particulière. La commission de Vienne s'était opposée à cette tentative, mais pour donner satisfaction cependant à certains désirs du prolétariat bohémien, elle avait accepté l'institution, à Prague, d'une organisation locale qui lui serait subordonnée. Cette concession n'avait point désarmé le séparatisme. Le 3i janvier 1897, ^® congrès des syndicats tchèques se prononce pour la fondation d'une commission tchéco-slave à Prague, et celle-ci, étant de fait appelée à l'existence, posséda d'abord 12834 adhérents et s'efforça tout de suite d'augmenter son influence. La grande grève minière de 1900 détermina un rapprochement entre les deux éléments allemand et slave, et la période de détente dura quelques années. Mais la lutte reprit, en 1906, avec une acuité nouvelle. La commission tchéco-slave, qui n'avait pas été reconnue comme autonome par la conférence internationale des syndicats tenue à Amsterdam en 1906, éprouva, de cette déception, une colère qu'elle ne dissimula pas. Elle proposa de substituer à l'unité syn-

dicale autrichienne, qui avait été proclamée à l'origine par les congrès généraux corporatifs, un régime fédéraliste. 11 y aurait autant de commissions que de nationalités, et au-dessus d'elles une commission internationale. Les groupements locaux nationaux, et ceci aggravait encore la complexité du mécanisme, choisiraientla commission à laquelle ils verseraient leurs cotisations. Les centralistes de Vienne repoussèrent énergiquement cette motion, en alléguant qu'elle tendait à énerver toute action d'offensive prolétarienne. Un congrès extraordinaire siégea en décembre 1906 pour examiner la situation, dans la capitale autrichienne, et les séparatistes y furent battus. Pour adoucir cependant leur échec, la commission unitaire proposa qu'on portât de 12 à 16 le nombre de ses membres : les quatre nouveaux devaient être désignés par les commissions provinciales de Bohème, de Moravie, de Galicie et de la côte lUyrienne, ces contrées étant slaves.

Mais la commission Tchéco-Slave, plus mécontente que jamais, invita alors les sections locales où elle avait des intelligences, à provoquer des scissions dans les fédérations, et sur plusieurs points aboutit à des résultats. Le 4' congrès corporatif tchéco-slave, où 63 700 syndiqués étaient représentés (1907), la reconnut comme la seule autorité. La rupture était définitivement consommée. Dans toute l'étendue de la Bohême et par toutes les fédérations, centralistes et fédéralistes s'entredéchirent et

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cette lutte fratricide gagne la Moravie, où s'installe encore une commission particulière. En vain le congrès socialiste international de Copenhague se prononça sur ce redoutable différend, et condamna les tendances nationalistes; en vain des conférences de rapprochement furent convoquées. On ne put négocier un arrangement entre les deux parties, car les séparatistes développaient des conceptions qui visaient à émietter à l'infini les associations professionnelles. La classe ouvrière offrait, malheureusement pour elle, le spectacle que l'Autriche présente depuis si longtemps, celui de l'antagonisme stérile des groupes ethniques. On conçoit que l'expansion du syndicalisme à tendance socialiste ait été paralysée dans la période la plus récente.

De 1896 à 1911, les statistiques des groupements et des effectifs ont accusé les totaux cidessous, les séparatistes tchéco-slaves étant comptés à part à dater de 1909.

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