CHAPITRE IX
Lésions des organes abdominaux
Les ascensions en montagne et en ballon sont souvent marquées par l’apparition de troubles digestifs. La sensation de soif apparaît la première, moins pénible chez l’aéronaute en raison de l’absence de l’élément de fatigue. Elle précède de peu l’anorexie et le défaut d’appétit, qui chez les alpinistes peut aller Jusqu'au dégoût insurmontable des aliments.
Les nausées et les vomissements s’observent fréquemment. On note parfois de la diarrhée ; plus souvent de la dilatation des gaz intestinaux causant mécaniquement une gêne profonde de la respiration, et par voie réflexe des éblouissements, des vertiges, de la torpeur, des troubles circulatoires.
Cette dilatation des gaz intestinaux sous l'influence de la faible tension de l’air extérieur, constatée par Colin, d’Alford et niée par Regnard qui fait remarquer que « l’intestin est ouvert à ses deux extré-
mités », a été de nouveau signalée par P. Bert, qui s’est placé sous la cloche de la machine pneumatique. (CII m'a paru, dit-il, que ce gonflement était assez fort pour agir même sur la respiration et en gêner les mouvements : j'ai constaté sur moi-même ce gonflement désagréable ». .
Elle intervient certainement mécaniquement et par voie réflexe dans l’étiologie et la pathogénie du mal des altitudes.
En refoulant le diaphragme et en le faisant bomber davantage dans le thorax, elle en réduit la capacité. Elle apporte aussi une gêne profonde à l’aspiration thoracique produite normalement par le vide pleural et déjà amoindrie par suite de la baisse de la pression atmosphérique.
Dans ces conditions, l’inspiration devient de plus en plus fréquente et difficultueuse, pénible, anxieuse. En montagne surtout, l’essoufflement en résulte quelquefois.
Il se produit une accumulation du sang dans le système veineux pulmonaire et, au contraire, un ralentissement de la circulation artérielle ; d’où « nutrition imparfaite des tissus, anémie cérébrale ». Germe a établi sur ce défaut d’aspiration du sang dans les poumons, par suite de la diminution de l’aspiration thoracique, sa théorie pathogénique du mal des altitudes, dite de l’anhémospasie.
Ces troubles ne peuvent que favoriser ou accroître les effets produits sur l’organisme, par les modifications progressives de la composition de l’air à mesure que l’on s’élève et qui sont, elles, les véritables
causes productrices du mal des altitudes. Elles agissent, soit par anoxémie, selon P, Bert, soit par acapnie, comme le veut Mosso. &« L'organisme étant très sensible au défaut du gaz carbonique dans le sang, et l’étant bien moins au défaut de l’oxygène, c’est donc à l’acapnie qu'il convient de rapporter, les vomissements qui se produisent à des altitudes inférieures à 3.000 mètres. À ces faibles hauteurs, la cyanose, la tendance au sommeil, la fatigue, les palpilations, les troubles de la vue qui constituent les principaux symptômes de l’anoxémie, n’existent pas encore. Si l’on étudie les rapports du vomissement avec les mouvements respiratoires, on constate que eolui-ei se produit dans la période où il y a une excitation des centres qui accélère le rythme et diminue la profondeur des inspirations. La preuve que l’acapnie est bien la cause du vomissement, c’est l’influence bienfaisante produite par les inhalations d’acide carbonique, ce gaz, mélangé bien entendu d’oxygène, formant le meilleur remède, et rétablissant presque instantanément les conditions normales en rendant à la respiration sa profondeur et en dissipant la fatigue. Le pouls est considérablement ralenti, il se produit une profonde sensation de bien-être. L’adtonction d’acide carbonique rend une partie de sa valeur à la tension partielle de cet acide dans le sang lorsque la dépression est faible ».
Les troubles circulatoires, vaso-moteurs, que peut développer par voie réflexe, le gonflement abdominal, ne sont pas négligeables. Ils consistent en congestion céphalique, vertiges, bourdonnements d’oreilles, baïl-
lement, sensations de lourdeur, de fatigue. Par leur pathogénie et leurs caractères, ils rappellent l’atonie gastro-intestinale.
Cette distension abdominale, conséquence de la dépression barométrique, doit se produire chez l’aviateur, au même titre que chez les autres ascensionnistes. Peut-être même les rapides changements d’altitudes en augmentent-ils l’intensité.
Personnellement, nous n’avons jamais été gêné par ce phénomène.
Il est possible néanmoins d’attribuer à ses effets, une part des troubles digestifs et notamment des vomissements que présentent un certain nombre d’aviateurs pendant le vol.
Nous avons remarqué maintes fois que les individus atteints d’atonie gastro-intestinale plus ou moins nette, y sont particulièrement sujets.
À l’appui de ces faits, nous citerons l’observation suivante que nous devons à l’obligeance de nos deux amis X..., lieutenants-pilotes tous deux, et très instructive à cet égard. Ils ont bien voulu nous permettre sa communication ; nous les en remercions vivement.
5 OBSERVATION
Père. — Typhoïde à 26 ans. Vers 33 ans, crise de traurhumatisme articulaire subaigu léger. Ultérieurement troubles intestinaux produits par de l’entéro-colite.
Mère. — Troubles gastriques, intestinaux et hépatiques très accentués après la naissance du lieutenant X..., qui
est le second de quatre enfants bien portants. A l’occasion de la quatrième grossesse, insuffisance cardiaque sans bruits d’orifices, qui a cédé au traitement, ne laissant aucune lésion ni aucun trouble du rythme. Est sujette aux bronchites. |
Collatéraux. .. Trois frères et sœurs bien portants.
Le lieutenant X..... est né en 1891. Bel enfant en naissant, il à été nourri au sein et s’est parfaitement développé. Rougeole à 3 ans. À 5 ans, coqueluche suivie d’une première crise de rhumatisme articulaire aigu qui a duré une quinzaine de jours, avec persistance de douleurs articulaires vagues pendant plusieurs années. A 15 ans. ictère catarrhal bénin.
À 17 ans, deuxième crise de rhumatisme polyarticulaire aigu, violent, d'où semblent dater, dit son frère, les bruits surajoutés constatés ultérieurement à l’auscultation du cœur. Vers cette époque également début de troubles digestifs vagues, difficiles à préciser. Une saison à Wiésbaden, puis deux à Plombières, ont donné chaque fois d’excellents résultats.
Entre 18 et 20 ans, à diverses reprises, sensation d’oppression et dyspnée d'effort, lourdeurs digestives de courte durée. Pas d’épistaxis. A cette époque notre ami qui préparait son examen d’entrée à l'Ecole polytechnique, auquel il fut reçu à 20 ans, travailla beaucoup et fut très fatigué. Consulté, le D' Lamacq, médecin des hôpitaux de Bordeaux, trouva tantôt un dédoublement du premier bruit (pseudc-galop de Bard), tantôt un souffle léger accompagnant ce premier bruit ou compris entre les deux temps de ce premier bruit dédoublé (souffle d’asthénie cardiaque de Bard et Lamacq). Les accidents subjectifs furent améliorés par le repos, une diététique sévère et par la digitaline (V gouttes pendant dix jours).
Gêne moins grande les années suivantes, car défaut de surmenage, travail moins fatigant. Son frère, médecin et pilote-aviateur, nous dit que pendant sa vingt-unième année (première année d'école), il a constaté un cœur normal
Lam
à la percussion donnant le plus souvent un choc normal à la palpation ; assez souvent vibration étendue de la paroi thoracique, exceptionnellement léger frémissement cataire présystolique dans la région apexienne, Signes stethoscopiques d’auscultation très variables. Perception de bruits normaux plutôt rare, Un dédoublement presque constant du second bruit prédomine tantôt à la base, tantôt à la pointe. 11 est parfois accompagné d’un roulement présystolique, bref, que l’on perçoit sans dédoublement de ce second bruit. Le rythme mitral complet ne se trouve qu’exceptionnellement réalisé. |
En général, pouls entre 80 et 90. Le malade dit qu'après sa seconde crise de rhumatisme et pendant plusieurs mois, le pouls était à 120. II n’éprouvait pas de palpitations, mais son cœur battait fort à l’occasion des efforts, et après les repas.
A 21 ans, en 1912, son service militaire dans l'artillerie lui paraît pénible. Il fait beaucoup de cheval, et s'en trouve cependant bien. Quelques troubles d’entérite qu'il néglige de soigner. Il agit de même pour une dilatation gastrique cependant nette déjà, et constatée par un médecin.
Début de la guerre très pénible comme lieutenant d’artillerie de campagne. Les fatigues, les intempéries et la mauvaise alimentation lui occasionnent une entérite grave aui nécessite son évacuation en octobre 1914 et ne cède qu'à plusieurs mois d'un régime sévère. Rentre ensuite à son dépôt où il se surveille et achève son rétablissement.
Quelques mois après il entre dans une école d’aviation, v obtient rapidement son brevet de pilote sur Farman. Passe ensuite sur Caudron G3, puis sur G4. Se trouve bien pendant le vol, n’accuse que de la fatigue des oreilles et sensation-de tempes serrées à la suite de descentes rapides, phénomènes surtout nerveux, dit-il, et qui n’ont jamais reparu. Sans doute son entraînement les lui rendait-il moins appréciables.
Arrivé en escadrille en février 1916 sur Caudron G 3. Ses ascensions fréquentes ne lincommodent pas tout
d’abord. En mai 1916, il commence à ressentir quelquefois pendant le vol, à la montée, et surtout dans la journée après les repas, de l'oppression et de l’essoufflement. Il surveille son régime, sur notre conseil, et se trouve mieux. En juin, ayant eu à voler souvent, il se sent fatigué et note de l'oppression après les atterrissages succédant à de hautes altitudes, oppression diminuée ou supprimée par les descentes lentes (25 à 30 minutes pour 3.500 à 4000 mètres).
A ce moment, nous l’examinons complètement.
C'est un garçon de taille moyenne, de constitution forte. Tempérament sanguin, nerveux. Rien d’anormal au niveau des reins, des poumons, de l’appareil nerveux.
Appareil circulatoire. — Pouls à 80 en moyenne, régulier, mais paraît un peu mou et parfois inégal.
Cœur, — Choc normal à la pointe, avec parfois sensation de frémissement cataire dans la région méso-cardiaque. Des examens répétés ultérieurement ne l'ont pas révélé constant. Auscultation très variable, rarement absolument normale. Ou bien, comme cela se produit le matin, à jeun, un léger souffle inorganique se greffe sur les bruits du cœur qui paraissent normaux. Ou bien, ainsi que nous l’avons constaté dans plus de la moitié de nos nombreux examens, il existe un roulement diastolique accompagné ou non de dédoublement du second bruit. Pas de renforcement présystolique, ni de souffle systolique. Ces bruits ancrmaux surajoutés s'entendent avec le plus de netteté dans la région méso-cardiaque et ne se propagent pas. A peine sont-ils perceptibles à la pointe. Ils paraissent s’exagérer à l’occasion des fatigues et des repas. Dans les mêmes conditions, phénomènes subjectifs plus intenses.
Appareil digestif. — Appétit bon. Digestions plutôt pénibles accompagnées parfois de battements cardiaques, de troubles vaso-moteurs périphériques, de bourdonnements, d’éblouissements, d'éructations, de gonflement du ventre souvent très prononcé, Lourdeurs digestives. Fatigue
Sie
générale. Pas de vomissements. Vents nombreux, selles normales.
A l'examen physique : ventre très étalé au niveau. des flancs rappelant presque le ventre de batracien des ascétiques. Gonflement généralisé, accentué. Paroi mince, très flasque, qui se laisse facilement déprimer et permet de bien sentir les organes et anses intestinales sous-jacents.
À là percussion hypersonorité de tout le ventre, tympanique, de la région gastrique surtout, qui s'étend jusqu’au
niveau (d’une ligne passant par l'ombilic. Gargouillement épigastrique, péri- et sus-ombilical. L'existence d’une dilatation gastrique est certaine : elle est organique, mais surtout fonctionnelle, atonique. À notre avis elle est largement la cause des troubles cardiaques précités ; d’ailleurs la confirmation nous vient du pilote lui-même qui à remarqué nettement que « la fatigue du cœur coïncidait avec celle des voies digestives ». Différents traitements institués, qui furent plus ou moins observés, n'ont pas toujours été heureux, ou bien leurs bons effets n’ont pas duré longtemps. =
En juillet sont apparus des épistaxis abondantes, d'abord pendant le vol, d’autres fois après l'atterrissage, puis le matin au réveil. Elles ne cédaient que difficilement à l’antipyrine-et impressionnaient vivement notre malade qui craignait la production d’une syncope, et, tout en pilotant, s’ingéniait à les faire cesser. En même temps, il a noté la fatigue à partir d’altitudes dont la grandeur à décru de Juillet à août au fur et à mesure que l’état général devenait moins bon.
En août, il interrompt son service .sur nos conseils et reçoit nos soins. Un régime approprié améliore son tonus gastro-intestinal. De la digitaline à dose cardio-tonique (V gouttes pendant dix jours), prise plus tard, produit également d’heureux effets.
Quinze Jours après la cessation de ce traitement, des essais de vol sont accompagnés d’épistaxis nouvelles ; des
troubles digestifs reparaissent accompagnés ou suivis de désordres vaso-moteurs.
A ce moment il est dirigé sur la Maison de convalescence des aviateurs, où il trouve un parfait repos physique et moral.
Interdiction absolue de voler. Traitement hygiénique, diététique.
Amélioration de son état. — Un examen radioscopique pratiqué en novembre 1916, semble, d’après les conclusions du D' Josué, avoir infirmé l'existence d’une lésion mitrale.
En décembre, il entre dans un service technique qui absorbe beaucoup et où d’abord il ne vole pas. De ce fait il constate une grande amélioration de son état.
En janvier 1917, quelques vols tentés à faible hauteur (500 mètres au maximum) « lui sont agréables au point de vue état physique » et lui font plutôt du bien. Toutefois un essai d'altitude sur G 4 (1.700 mètres) le fatigue beaucoup et lui occasionne des malaises pendant les deux jours suivants. Augmentation des lourdeurs digestives et troubles réflexes.
Actuellement (mars 1917), grosse amélioration, côté cœur, et disparition totale des saignements de nez qui avaient persisté jusqu’en novembre 1916.
Son frère constate un cœur régulier battant à 90, .une heure.et demie après les repas ; un premier bruit prolongé plutôt que dédoublé, second bruit non dédoublé : il ajoute cependant qu’en janvier, ce second bruit do certainement dédoublé avec ou sans roulement présystolique. Troubles fonctionnels insignifiants, parfois même er
« Estomac peu brillant, m'écrit-il, mon frère m'a mis à un régime sévère, pain grillé, viandes rôties, légumes bouillis, suppression de la Dico aux repas et pendant la digestion, sauf une tasse d’infusion après les repas. En somme, grosse amélioration. Je continue mon régime dont Je me He très bien et ne vole pas. »
En somme, que trouvons-nous chez ce pilote ? Des troubles cardiaques, assez constants c’est vral, Mais très irréguliers dans leurs manifestations et dans leur intensité. Ils dépendent nettement de phénomènes digestifs anormaux, liés à une atonie gastro-intestinale nettement caractérisée.
Le vol à de hautes altitudes, en déterminant des manifestations morbides diverses : oppression, essoufflement, congestion céphalique, épistaxis, fatigue cardiaque et générale, a ébranlé profondément son moral et sa santé physique. Celle-ci n’est redevenue meilleure qu'avec le repos, le régime et surtout l’interruption du vol. Leur influence nocive est indéniable. Ils occasionnent chez notre pilote qu’une lésion anatomique y prédispose, un développement plus marqué de l’atonie pré-existante, une exaltation des troubles mécaniques ou nerveux qui en sont la conséquence.
Les épistaxis abondantes, rebelles, présentées par notre pilote, à des altitudes plutôt faibles, alors qu’elles peuvent apparaître entre 8.000 et 9.000 mètres en ballon, nous le prouvent de facon évidente.
Si l’on songe maintenant aux oscillations normales de la tension sanguine sous l'influence des chang'ements d’altitudes réalisés en aéroplane, on peut envi. sager les modifications qu’y pourront apporter les lésions chroniques du tractus gastro-intestinal ; dans l’espèce, les lésions atoniques comme chez notre pilote.
Nous n’avons pas eu l’occasion d’observer des pilotes, anciens blessés de l’abdomen, par balles ou éclats d’obus. Il est vraisemblable que, pour eux, des
üraillements, des douleurs, naîtront au niveau des adhérences cicatricielles, à des hauteurs différentes pour chacun d’eux. Elles pourront être le point de départ de réflexes, sur la nature desquels l’éxpérience de Goltz sur la grenouille et le coup de poing épigastrique du boxeur nous fixent amplement. :
Le danger que peut créer pour l’aviateur, l’altéralion des voies digestives abdominales est donc réel. IT apparaît très sérieux, tant au point de vue vital, étant données les circonstances dans lesquelles il peut naître, qu’au point de vue de l’évolution qu’il imprime à la maladie et du pronostic immédiat et distant qui en résulte.
Il nous paraît donc utile de déconseiller l’aviation à tous ceux qui sont atteints d’affections chroniques douloureuses, avec ou sans exacerbations paroxystiques, des voies digestives, abdominales surtout.
Dans le choix des élèves pilotes, il sera bon de pratiquer un examen subjectif et objectif approfondi de l’abdomen. Les sujets, porteurs de lésions chroniques ne se manifestant qu’à peine, pourront, à la rigueur, recevoir un avis favorable à leur entrée dans le personne] navigant de l’aviation. Par exemple, ils devront surveiller leur régime et se confier au médecin dès l’apparition des moindres troubles. Quant à ceux, en particulier, qui présentent de l’atonie digestive, surtout si elle est prononcée et complique une altération organique, il vaudra mieux les refuser.