CHAPITRE X
Lésions des organes respiratoires
La Rnte inspiratoire croissante et l’accélération de la respiration qui se produisent à mesure que Von s'élève dans l’atmosphère, trouvent une explication dans les théories générales du défaut de pression barométrique, de l’anoxémie, de l’acapnie, de la fatigue. Ces facteurs agissent simultanément et de façon plus ou moins prépondérante sur le fonctionnement des divers organes, selon l’état atmosphérique, le mode et la rapidité d’accès aux différentes altitudes. Le mécanisme suivant lequel ils interviennent pour modifier les échanges respiratoires en particulier, et que nous avons envisagé dans notre chapitre III, nous fait apparaître l’absolue nécessité du parfait fonctionnement, par suite de l’intégrité des différentes parties de l’arbre respiratoire pour tout ascensionniste.
La pratique des ascensions en ballon, et surtout des ascensions en montagne, au cours desquelles la fati-
gue, par l’auto-intoxication qu’elle détermine, joue un rôle si important, a rendu cette notion nettement évidente. Elle nous a permis de constater la production plus rapide de l’essoufflement et la fréquence plus grande des stases pulmonaires, voire des épistaxis et hémoptysies chez les sujets que des lésions anatomiques des organes respiratoires y prédisposent, par la réduction qu’elles entraînent de la ventilation pulmonaire et du champ de l’hématose. Cette prédisposition est, d’ailleurs, plus accentuée lorsque coexistente des lésions cardiaques, valvulaires mitrales par exemple, ou des lésions rénales dont l’influence généralement hypertensive ne nous échappe pas.
De même l’obstruction nasale qui se produit au cours des rhinites congestives, attribuée, par le D' Cousteau qui la constata à bord de l’Ariel, en 1902, à la diminution de la pression barométrique plutôt qu’à l’état hygrométrique de l’air, nous montre l’importance que peut avoir la persistance de la perméabilité nasale aussi bien sur le maintien de l’équilibre, que sur la respiration.
L’aviateur est exposé aux mêmes modifications atmosphériques que les autres ascensionnistes, c’est évident. Mais leurs effets peuvent lui être rendus plus sensibles par la ventilation née de la vitesse de l’avion, par l’effort musculaire et nerveux que nécessite le pilotage et surtout par la grande rapidité avec laquelle s’effectuent les changements d’altitude.
La nécessité d’un fonctionnement respiratoire par-
fait apparaît pour lui plus impérieuse que pour tout autre ascensionniste.
Nous essayerons de le prouver en citant les observations de certains sujets admis dans le personnel navigant, que nous avons recueillies avant et surtout pendant la guerre.
L’anatomie pathologique nous apprend qu’une simple infiltration embryonnaire persiste souvent seule au niveau des récents foyers inflammatoires des poumons et des bronches. Sa disparition progressive, du reste dans les foyers plus anciens, coexiste avec le retour de plus en plus complet de l’élasticité pulmonaire. :
Il apparaît donc net, à priori, qu’un sujet, jadis atteint d’affection broncho-pulmonaire aiguë et parfaitement guéri, peut faire de l’aviation. Nous regrettons ne pouvoir donner, ici-même, l’observation intéressante d’un officier pilote, tout à fait rétabli d’une pneumonie grave et qui n’a éprouvé aucun trouble respiratoire au cours de plusieurs ascensions jusque 4.000 mètres sur Sopwith, quatre mois après sa guérison.
Lorsque de l’emphysème a succédé à des lésions aiguës primitives ou plus souvent récidivantes, il vaut mieux que le sujet ne fasse pas d’aviation.
Chacun sait, en effet, la gêne qu’éprouve un emphysémateux à respirer dans un air dont la raréfaction est progressive. La baisse de la pression atmosphérique et la diminution pathologique d’élasticité de son tissu pulmonaire, combinant leurs effets, rendent ses inspirations de plus en plus pénibles et incomplètes,
alors qu’au contraire ses expirations sont de plus en plus faciles et complètes. Les modifications CONCOmitantes croissantes de l’air atmosphérique à mesure que l'altitude croît nous permettent; d’autre part, de concevoir la précocité et la facilité avec laquelle naîtront chez lui des troubles respiratoires.
Pour toutes ces raisons, il ne pourra atteindre impunément les hauteurs de 3.000 et:4.000 mètres, auxquelles doivent accéder et se maintenir la plupart du temps les combattants de l’air, et ne rendra que de faibles services.
L’altération croissante possible dans ces conditions, de ses lésions organiques est un facteur nouveau qui l’invite à s’abstenir de voler.
La tuberculose pulmonaire, dans toutes ses formes, nous semble également devoir être considérée comme une contre-indication à l’aviation, en raison de l’action néfaste immédiate ou tardive que peut avoir celle-ci sur son évolution.
S'agit-il de simples réactions pleurales sèches, frottements, adhérences, contemporaines d’infiltrations embryonnaires parenchymateuses SOUs-jacentes et très localisées, ne se révélant par aucun signe stéthoscopique, ou consécutives à des pleurésies anciennes ? Elles peuvent occasionner une gêne mécanique intense qui se traduira par une limitation des mouvements respiratoires. Une réduction de l’aspiration thoracique, par suite du champ et de l'intensité de l’hémaose, en résultera le plus souvent. L'apparition plus précoce des troubles des altitudes sera favorisée, en
même temps que sera amoindrie la résistance du pilote.
Si, d’autre part, nous voulons bien nous souvenir que «la plèvre réagit sous l’influence des changements de pression » et que « des pleurésies ont été recueillies pendant un voyage en ballon », l’aggravation possible du pronostic éloigné de ces lésions sous l'influence des ascensions est indiscutable.
Tous ces troubles fonctionnels sont encore plus accusés lorsqu’existent des infiltrations, généralement tuberculeuses chez les jeunes sujets, du parenchyme pulmonaire. |
Ils résultent du ralentissement circulatoire, des stases sanguines au niveau des foyers congestifs où seléreux de ces lésions, et de la réduction de la capacité respiratoire qui en est la conséquence. Des accidents hémorragiques peuvent même les compliquer, dans les tuberculoses à tendances congestives notamment et simplement du fait de la dépression barométrique. « Dans ces cas pathologiques, en effet, écrit le D' Soubies, l’équilibre peut être momentanément rompu entre la tension sanguine et celle de l’air contenu dans les alvéoles pulmonaires, et l’hémoptysie se produit. »
Ses conséquences immédiates apparaissent, combien terribles, pour l’aviateur dont la chute peut suivre. Par le véritable coup de fouet qu’elle est, d’autre part, pour l’évolution de la tuberculose, elle en assombrit gravement le pronostic.
Pour le prouver, nous citerons l’observation suivante d’un officier de 26 ans que nous avons soigné
pendant plus d’un an, chez qui le vol en avion, a non seulement réveillé une tuberculose torpide, latente, mais à certainement accéléré son évolution.
OBSERVATION
Membre d'une famille dans Jaquelle aucun antécédent bacillaire n’a pu être relevé, tant parmi les ascendants que parmi les collatéraux, le lieutenant X ... à passé le plus souvent à la Campagne et sans maladies aucunes, une grande partie de son enfance. à
Engagé à 18 ans dans l'infanterie, il entre quatre ans plus tard à l'Ecole de Saint-Maixent, puis est versé comme Sous-lieutenant dans un régiment d'infanterie quelques mois avant la guerre.
Il süpporte bien les grandes fatigues du début de la campagne jusqu’en septembre 1914, époque à laquelle il reçoit une sérieuse blessure à la cuisse droite qui donne lieu à une hémorragie plutôt abondante, Laissé pour mort par les Allemands. qui, dit-il, « le voyant pâle, inondé de Sang, ne l’achevèrent pas comme ils le firent de quelques blessés voisins », il parvient à rejoindre à grand peine nos lignes, la nuit suivante. :
Sa guérison est rapide.
Au début de 1915, Sur sa demande, il est nommé observateur en avion et chargé spécialement des missions photographiques.
Ses premières ascensions, assez nombreuses et rarement Supérieures à 2.500 mètres à cette époque, ne lui occasionnent tout d’abord aucun trouble appréciable. Ce n’est que deux ou trois mois Plus tard qu'il Commence à ressentir une gêne respiratoire légère, mais croissante à la montée. Il ne s’en inquiète pas, sa santé générale lui paraissant excellente,
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Le 28 mai. à onze heures, il a pour la première fois quelques crachements de sang, assez rapidement suivis d'une hémoptysie abondante qui dure deux jours. Il avait volé de 8 heures à 10 heures ce jour-là et avait atteint l’altitude de 2.100 mètres.
Je constate, à cette époque, une induration très nette du sommet droit avec quelques râles bronchiques. Trois jours après, son hémoptysie étant terminée, je l’évacue sur l'hôpital G..... RO MLEREE , Où il reste huit jours. Envoyé en convalescence de trois mois dans sa famille, en Savoie, il rejoint son escadrille au bout de deux mois en août.
Son état général paraît bon à cette époque ; il se sent bien, possède un excellent appétit, digère bien, dort bien, ne transpire pas la nuit, ne tousse pas et ne crache pas. L'examen objectif confirme l'existence d'une induration nette assez étendue de son sommet droit, sans lésions de ramollissement. Le poumon gauche paraît normal.
Nous lui conseillons de ne plus voler et rendons compte de son état à ses chefs. Ils le placent à la tête d’un service peu fatigant, qui lui plaît, l'amène à vivre beaucoup au grand air mais lui laisse toutefois suffisamment de temps pour se reposer et se soigner. Il l’assurera parfaitement jusqu'au 9 août 1916, date de sa nouvelle évacuation motivée par une aggravation de son état général et l'apparition de signes de ramollissement.
Pendant toute cette période nous l’avons surveillé de près. Malgré le repos, le bon air et l'excellente alimenta- {ion qu'il n’a cessé de prendre, son appétit étant toujours resté excellent, son état général ne s’est pas amélioré. En dépit de quelques oscillations en plus de son poids, coïncidant avec des périodes meilleures, son amaigrissement est devenu plus apparent.
Il n’a-eu que très rarement une élévation vespérale de sa température. son sommeil a toujours été bon, pas de sueurs nocturnes. Toux peu fréquente, rare ; expectoration muco-purulente très peu abondante contenant cependant de nombreux bacilles.
Cette constatation a devancé de plusieurs mois l’apparition des signes stethoscopiques du ramollissement de plus en plus apparent, au développement et à l'extension duquel nous avons assisté malgré un traitement rigoureux.
Lorsque nous avons obtenu son évacuation, qu'il avait précédemment refusée de nombreuses fois, son état général était plutôt médiocre et inquiétant, malgré l’apyrexie constante de sa maladie ; son moral était, d'autre part, très déprimé.
De l'hôpital de la M..... , Où il resta quelques jours, il fut dirigé sur Vernet-les-Bains, dont il ne put supporter le climat, et, de là, trois mois après, sur Amélie-les-Bains.
Une grippe (?) contractée en octobre, lui fit perdre très rapidement le bénéfice de toutes ses cures précédentes. Elle fut suivie d’une poussée évolutive nouvelle, très active. qui eltéra profondément sa santé physique et morale. Une lettre qu'il nous adressa en décembre 1916 témoigne l’aggravation de son état et son désespoir. Une nouvelle lettre de sa famille, du début de juin 1917, nous indique que depuis, son état s’est encore aggravé à la suite d'hémoptysies abondantes et répétées depuis le mois d'avril.
Par le surmenage qu’elle a imposé à son appareil respiratoire, sinon fonetionnellement, du moins anatomiquement altéré, au début, l’aviation a certainement favorisé chez cet officier l’apparition des hémoptysies, et, consécutivement hâté l’évolution de la maladie.
Son influence, sans être aussi malheureuse, doit également être considérée comme néfaste dans les autres formes de la tuberculose. Cela résulte des rapides changements d’altitudes qui accroissent la débilité pulmonaire et favorisent les poussées congestives.
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De même pour celles réalisées en ballon, les ascensions en avion ne sauraient exercer les heureux effets de la cure dans une station d’altitude. Le séjour dans les hautes sphères aériennes est trop bref, et la fatigue consécutive à la montée et à la descente toutes deux généralement rapides, aurait une action plutôt nuisible. |
Les lésions tuberculeuses bronchiques, pulmonaires et pleurales nous semblent donc devoir être considérées comme une contre-indication absolue à l’aviation.
Une attention spéciale doit être attachée également aux ectasies bronchiques des jeunes sujets, aux œdèmes et congestions pulmonaires si fréquentes chez les arthritiques, s’ils veulent briguer l’honneur, à réserver le plus possible à la jeunesse saine et robuste, de servir dans le personnel navigant de l’aviation.
Blessés de poitrine. — Les blessures de poitrine quelles qu’elles soient, devraient être considérées, selon nous, comme absolument incompatibles avec tout service aérien. Le cas suivant qu’il nous a été permis d’observer, nous aide à le démontrer.
OBSERVATION
Le lieutenant X..... , âgé de 26 ans. dans les antécédents héréditaires ou personnels duquel on ne relève aucune tare acquit par de nombreux exercices sportifs et notamment le jeu de foot-ball dont il fut souvent champion, l’excellente santé et la parfaite constitution physique qu'il possédait à la mobilisation. Il fut huit fois blessé dans l’infanterie, dont la dernière par une balle qui lui traversa le poumon droit suivant une ligne dirigée d’un point situé
à deux centimètres au-dessus du mamelon droit, à la pointe de l’omoplate. Après trois mois de traitement il fut déclaré inapte à l'infanterie et obtint une convalescence de deux mois pour lui permettre de parfaire sa guérison.
Il l'employa tout d'abord, ainsi qu'il le fit d'ailleurs toujours par la suite, à améliorer sa respiration par la pratique de la gymnastique suédoise, de la marche et de la course graduée. Puis il apprit à piloter !
À la fin de sa convalescence il fut admis officiellement à faire partie du personnel navigant et compléta son entraînement. L'effet de celui-ci fut de porter successivement à 1.200, puis 1.500, puis 1.800 mètres la hauteur marquant l’apparition d’une gêne respiratoire, d'autre part, de moins en moins accusée. De même l’oppression, toujours éprouvée à partir de 1.500 mètres, diminua d’'intensité. Elle était accompagnée parfois de tiraillements douloureux dans la paroi thoracique et de points de côté qui chligeaient ce pilote à interrompre son ascension, voire même à descendre.
À cette époque, qui est celle à laquelle il quitta notre groupe, il volait généralement à une altitude comprise entre 1.800 et 1.900 mètres. Lorsque, pour répondre à diverses nécessités guerrières il dut dépasser l'altitude de 2.000 mètres, des troubles plus sérieux naquirent. Il s’efforça d'en triompher et d'en retarder l'apparition en persistant à cette hauteur d’une part, en poursuivant ses exercices respiratoires, à terre, d'autre part. À ces hauteurs de l’écume apparaissait au niveau de ses lèvres, généralement rosée et assez abondante, parfois nettement sanguinolente. En même temps ses passagers remarquaient le bleuissement de ses lèvres, la cyanose des parties découvertes de son visage et la congestion de ses conjonctives oculaires. Lui-même se sentait plus gêné dans sa respiralion et dans ses mouvements qui paraissaient plus mous, plus lents ; il interrompait alors sa montée, volait horizontalement, puis descendait lentement. Après l’atterrissage, il se sentait souvent très fatigué.
Malgré ces troubles, il persévéra énergiquement à voler, soutint vaillamment, sur son biplan Farman, vingt combats avec des avions de chasse ennemis, qu’il recherchait même, jusqu’au jour où la balle de l’un d’eux provoqua sa chute glorieuse sur le sol de notre cher pays lorrain.
Lorsqu'il ascensionnait, ce pilote éprouvait donc de l’oppression ; une gêne respiratoire intense lui faisait suite, qui se traduisait par l’apparition de phénomènes asphyxiques.
Si l’on songe aux accidents de toutes sortes dont cet état pathologique pouvait être la cause prédisposante, par exemple aux hémorragies possibles, sous l’influence de la dépression barométrique, au niveau des foyers cicatriciels pulmonaires, on sent combien précaire et incertaine était sa sécurité dans l’espace. Et l’on ne peut s’empêcher de considérer le danger, encouru inutilement par l’observateur qui l’accompagnait.
Les risques de l’aviation sont assez grands par euxmêmes, pour qu’on ne les augmente pas encore en recrutant des pilotes parmi les individus atteints de blessures anciennes des organes de la respiration, même si leur guérison paraît complète.
Aussi conseillerons-nous d'éliminer systématiquement dans le choix des élèves-pilotes les anciens blessés de poitrine quelle que soît la gravité de leur blessure et leur degré apparent de guérison anatomique et fonctionnelle.
Nous rappellerons, pour conclure, qu’il serait bon d’agir de même à l’égard de tous ceux qui présentent des lésions tuberculeuses pleuro-pulmonaires non évolutives quelles que soient leur forme ‘anatomopathologique et anatomo-clinique, et, à fortiori, évolutives.
L’emphysème pourra également être considéré comme une contre-indication à l’aviation, relative ou absolue suivant son degré de développement. L'état général servira de critérium.