‹ Le système continental et la Suisse 1803-1813Chapitre 10 sur 23 · B. LA FILATURE A LA MAIN · texte numérisé non relu

B. LA FILATURE A LA MAIN

Les condi- Qu pcut diviser en trois zones le grand domaine de la tions de a a- gig^^^j.^ ^jj Suisse au dix-huitièmc siècle ^. La première avait

turc avant et *•

après la mise ^^^ centre à Saint-Gall et à Hérisau ; ces deux marchés attien vigueur du raient Ics filés légers d'Appenzell, les produits plus grossiers système conti- j^ plusieurs bailliages environnants (Rheinthal, Gaster, Uznach), ceux du Toggenbourg, du Praettigau grison et de Glaris. Ce dernier canton faisait sur Saint-Gall, par le Toggenbourg, un commerce considérable de ses « Râdligarne ^ ». Le second groupe était représenté par la région

* ffdv. Alm., 1814, p. 219.

* Le Vorarlberg et les districts de la Forêt-Noire étaient, on le sait, étroitement liés à la zone saint-galloise, mais nous ne citons ici que les pays actuellement suisses.

3 On distinguait en Suisse au dix-huitième siècle et pendant la Médiation trois catégories de filés : les « Wassergarne » ou filés à la machine^ les « Râdligarne » ou produits de qualité ordinaire fournis par les rouets (Râdli), les « Lothligarne» ou numéros fins pour gazes et mousselines (Nos 90 à 150).

zuricoise; les fileurs des districts du lac se réservaient la préparation des numéros fins. Les autres rouets du canton, auxquels se joignaient ceux des bailliages argoviens et des petits cantons, fournissaient le reste. La troisième zone, moins étendue, comprenait quelques vallées argoviennes (Wynenthal, Seethal, Wiggerlhal) dont les filés de qualité très ordinaire approvisionnaient les manufactures des bords de TAar *.

La filature, qui constituait partout une ressource inestimable pour les classes populaires, eut sa plus belle période de prospérité vers 1760. A ce moment, elle travaillait non seulement pour le pays, mais aussi pour l'étranger. L'exportation, notamment celle à destination de la France, prit même, de 1780 à 1790, de telles proportions que quelques gouvernements cantonaux craignirent un renchérissement des filés nuisible à l'industrie indigène ^. Mais c'était le chant du cygne. Vers 1790, les premiers produits mécaniques anglais pénétraient sur le continent. Dès lors, ce sont des plaintes constantes sur l'envahissement du marché par l'article britannique au détriment de l'ouvrier suisse 3.

L'apparition des filatures mécaniques dans le pays vient

^ Il existait aussi en Suisse orientale, dans la vallée de la Kander (canton de Berne) et dans la principauté de Neuchàtei quelques vestiges de filatur& du coton à la main, mais sans importance générale pour le pays.

Voir pour la filature à la main en Suisse : Atlas, p. 1770 ; — Wartmann- Seîppel, p. 1 ss; — Wartmann, p. 150 ss.

> Les g^ouvernements de Zurich et, de Saint-Gall notamment^ défendaient toute exportation de filés de coton. Cette interdiction demeura du reste sans. efiFet.

Bûrkli, Fabrik^esetzgebung* (1786), p. 51 ; — Wartmann, p. 129.

3 En 1786, le prix d'une livre de filés à la main était de 8 gulden. Il tomba de 2 gulden à la première apparition des produits mécaniques anglais, en 1790, Au mois de juin 1797, le journal du Toggenbourgeois Nabis UIL dépeignait de la manière suivante la crise provoquée dans la vallée de la Thour: «Nos marchands de filés et nos fileurs souffrent beaucoup.... La cause en est la grande quantité de filés anglais qui entre dans le pays. Il en pénètre plusieurs centaines de quintaux dans le canton d'Appenzell et le Toggenbourg par la voie de Saint-Gall, à bien meilleur marché que nos filés indigènes. Nous devons de ce fait vendre nos produits 2 à 3 gulden moin& cher que s'il n'arrivait point de filés anglais.... Les fabricants et les maîtres tisserands retirent un grand bénéfice de ces prix avantageux, cela est vrai^

achever l'œuvre de l'Angleterre et provoque dès le début de la Médiation une crise décisive. Elle contraint lé peuple à renoncer toujours plus à la production des gros numéros et à se limiter à la fabrication des filés de mousselines auxquels seul le travail de la main donnait la finesse nécessaire. C'est précisément cette dernière spécialité qu'atteindra le système continental en renchérissant les cotons des colonies devenus inabordables au petit ouvrier, en dépréciant les tissus de luxe et en restreignant la demande des filés légers.

Aussi, quel sort lamentable que celui du malheureux fileur forcé de changer de métier, d'émigrer ou de traîner une existence misérable! Les salaires qui ont déjà baissé de moitié, dans les dernières années du dix-huitième siècle, tombent encore * ; il faut travailler double ; la misère survient avec sa suite inévitable de tromperies et d'expédients. Les gouvernements sont obligés d'intervenir contre ceux qui cherchent à réduire la longueur réglementaire du « Schneller > (l'écheveau de 1000 mètres). L'exploitation des enfants qu'on fait travailler dès l'âge de quatre ans pour un gain dérisoire de 1 à 2 kreuzers par jour, prend des proportions effrayantes. Jusqu'à la fin de la Médiation, on constate encore en Suisse des traces de filature à la main ; on rencontre, malgré la crise grandissante, des malheureux rivés à leur rouet, trop éloignés des grands centres pour se créer de nouvelles occupations, incapables surtout de retourner au Crise gêné- travail de la terre auquel on cherche à les ramener, ra e e ^span- Q'gg^ ^^^j^ particulièrement dans le canton de Claris que

tion de la fila- * '

ture à la main, cette situation se fait sentir dans toute son horreur. Le tissage

mais cinquante ou cent autres personnes souffrent de ce qui fait le profit d'un seul.... »

Bûrkli, p. 19 ; — Hungerbûhler, p. 48.

^ Voici quelques indications sur les salaires |B^laronnais au dix-huitième siècle :

Salaire journalier moyen d'un fileur . 20-24 kr. 14-18 kr. 14-16 kr. Ces chiffres supposent une production normale moyenne de 2 )^ écheveaux par jour.

des toiles de coton sur lequel les habitants de la vallée se sont jetés, a été rapidement encombré. Le fileur glaronnais n^a pas à sa disposition les ressources variées du Saint-Gallois ou du Zuricois; il dépend exclusivement de son rouet et, par malheur, il ne sait préparer que les filés ordinaires*.

Cette situation va en empirant rapidement dès le début de la Médiation. En 1807, le prix de Técheveau est tombé à 3 kreuzers (10 centimes); le gain journalier du fileur, avec une production maximale de quatre écheveaux, ne peut dépasser 40 centimes. A ce moment, un pain de cinq livres coûte à •Glaris 20 schillinge (90 centimes). La même année, un journal, le Glarner Anzeiger, engage le peuple à abandonner définitivement le coton pour se mettre au travail du lin*. Mais les fileurs restent inertes et rebelles à tout conseil.

Dans les années suivantes, leur situation devient épouvantable. Le prix de Técheveau tombe à 1 kreuzer; tout au plus le paie-t-on 1 Yj ou 2 kreuzers lorsqu'il est filé très fin. L'ouvrier le plus actif, en travaillant dès la première heure jusque tard dans la nuit, ne réussit à gagner guère plus de 24 kreuzers, qui suffisent à peine à la nourriture d'une seule personne. Dans ces conditions, toutes les aumônes ne peuvent parer à la détresse qui s'empare de cette partie de la population glaronnaise. Hâve, demi-nue, elle rôde sur les chemins ou, entassée dans des logis infects, s'exténue à arracher à ses rouets quelques misérables kreuzers. A la fin de celte période, elle se trouve dans un état désespéré de dénuement ^.

* « C'est un trait naturel du caractère glaronnais : écrit à propos de cette région le pasteur Steinmûller, qui parcourait la Suisse au commencement <lu siècle, plutôt que de rompre en quelque manière avec ses habitudes, il préférera doubler son travail. On rencontre partout des groupes de quinze, vingt et trente fileurs, femmes, filles et garçons, assis au bord de la route et qui à l'envi font marcher leur rouet pour augmenter le gain de la semaine. »

(Beschreibung der schweizerischen Alpen und Landwirtschaft, 1802). Jenny, I, p. lli.

« Jenny, I, p. H6.

^ C'est aux fileurs que s'appliquait principalement la brochure du pasteur Schuler, Die unglaabliche Grosse des Elends im Schoosse unseres

La filature à la main était la seule occupation industrielle des petits cantons. Sa décadence contribuait également à la recrudescence du paupérisme dans cette région, déjà éprouvée par la campagne de 1799 et la diminution du transit.

Dans les districts d'Uri on ne filait guère que le coton ; dans ceux de Schwyz, Unterwald et Zug, on travaillait également la soie *. Survint la crise simultanée des fabriques de tissus de coton et des manufactures de soieries bâloises, le principal débouché des petits cantons. Elle jeta sur les chemins de nombreuses troupes de mendiants auxquels l'assistance publique, mal organisée, ne suffisait pas à porter secours *.

Sur territoire grisou, la filature s'était concentrée dans la vallée de la Landquart où elle occupait plusieurs milliers de personnes. Malgré l'inintelligence des autorités en matière industrielle 3, elle s'était développée dans de fortes proportions

Vaterlandes, Au printemps de 1813, cette population mourait littéralement de faim. Le pain, la viande et le lait étaient devenus pour elle choses inconnues. Le fond de sa nourriture se composait de tisane de chicorée et d& pommes de terre. Il arrivait souvent que la récolte de pommes de terre faite en automne, fût déjà épuisée au mois de février. Schuler cite les traits de misère les plus incroyables; on avait vu, disait-il, des malheureux manger de l'herbe, des orties, des bétes mortes. L'état de saleté des habitations étroites, où logeaient plusieurs familles entassées les unes sur lesautres, favorisait la propagation des maladies. Hommes et femmes dormaient sur le sol ou étendus sur des planches. Des troupes de mendiants parcouraient le pays. C'est dans la vallée de la Linth et de la Sernft et autour du Kerenzerberg que la misère était la plus forte. Schuler cite parmi les localités les plus éprouvées Linththal, Reutti, Betschwanden, Schwandi, Engi. Dans la vallée moyenne, à Claris, Ennenda et Mollis, où Tassistance publique était mieux organisée et où les tisseurs trouvaient encore quelques ressources, la situation était moins mauvaise.

Schuler, p. 4, 24, 25.

' Quelques districts du canton de Lucerne, probablement ceux qui touchaient au Freiamt argovien et à Zug, pratiquaient aussi la filature du coton ; mais l'industrie ne prit jamais dans ce canton des proportions sérieuses.

Helv, Alm., 1804, p. 160.

» Gem, Schiveizer, I, p. 37; II, p. 186; — \Helv. Alm., 1805, p. 45, 75; 1807, p. 58.

3 Les gouvernements des Ligues, tout entiers à leurs intrigues politiques,.

— 2aô —

€t rapportait en 1803 une somme approximative de 40 000 gulden aux montagnards du Prœttigau^. Si on ressentit sur €e point comme ailleurs les atteintes de la crise économique, la population y comprit, au contraire des Glaronnais, la nécessité de se créer un nouveau champ d'activité. En 1820, la filature à la main avait disparu, mais au moins puton atténuer en partie les effets de la politique française. On chercha non sans succès, comme le firent plus tard les tisseurs de lin bernois, à développer le tricotage des bas de laine qui occupait au siècle précédent déjà, un certain nombre de personnes dans la vallée. La société économique des Grisons s'efforça de pousser à côté du tricotage, la culture du lin et le tissage de la laine '.

Les fileurs appenzellois avaient atteint dans leur spécialité, une habileté extraordinaire, mais leur travail exigeait une sensibilité des doigts telle qu'elle rendait l'ouvrier impropre à tout métier manuel un peu rude. Aussi la crise des mousselines, en 1810, vint-elle jeter les fileurs dans la misère la plus complète. Réduits à la mendicité ou emportés par l'émigration de 1811, ils partagèrent dans un terrible dénuement le sort des tisseurs de mousseline. C'est au pied du Sentis, dans quelques villages écartés de la montagne, qu'il faut à la fin de la Médiation chercher les derniers rouets ^.

n'avaient accordé aucune attention à Tindustrie pendant le dix-huitième siède. Ils n'avaient rien fait pour combattre les fraudes que pratiquaient couramment les fileurs. Vers 1794, une manufacture de tissus de coton (probablement celle de Conrad Greuter, à Feldsperg) fut établie dans le pays. Cet établissement devait constituer un débouché excellent pour les produits de ia filature indigène. Au lieu d'encourager le fabricant, les autorités ne lui épargnèrent aucune difficulté et aucune tracasserie.

ffelv. Alm.y 1806, p. 152; — Neuer Sammler, 1804, p. 143.

* Neaer Sammler, 1804, p. 143, 144 ; 1807, p. 194 ; — Helv, Alm,, 1806, p. 52.

' Neuer Sammler, 1804, p. 147 ; — Atlas, 1820.

^ Les fileurs appenzellois produisaient déjà au dix-huitième siècle des filés No 170. — Wartmann cite quelques-uns des derniers centres de la filature à la main à Appenzell.

Wartmann, p. 311, 2.

Âii delà du Rhin, la filature à la main passait parla même crise douloureuse qu'en Suisse. Elle se maintint encore, dans de misérables conditions, dans les districts occidentaux delà Forêt- Noire dont les habitants ne purent s'adapler à un autre travail*. Partout où la chose fut possible, les fileurs abandonnaient leurs rouets et cherchaient, soit dans les autres spécialités du coton, soit dans de nouvelles industries, une occupation plus rémunératrice. C'est le tissage des toiles de coton qui, plus résistant, remplaça généralement la filaturc. Ce phénomène, qui s'était déjà manifesté à la fin du dix-huitième siècle sur un grand nombre de points, s'affirma plus nettement encore sous la Médiation. En 1787, on comptait encore sur territoire zuricois 34 000 fileurs. A la chute du système continental, le rouet chassé par le métier à tisser et la filature mécanique ne se maintenait' plus que dans les districts du pied de l'AIbis *. La substitution du tissage à la filature s'accentua aussi dans l'Argovie, à Claris, et fut particulièrement marquée dans le Toggenbourg. Cette dernière région, qui possédait encore en 1790 plus de fileurs que de tisseurs, ne comptait plus dans les premières années du dixneuvième siècle que quelques rares fileurs, dans la partie supérieure de la vallée ^.

Dans la Suisse extrême orientale, c'est généralement à la broderie que passaient les fileurs *. Dans les Rhodes-Extérieures et la vallée du Rhin, les femmes qui travaillaient jadis au

* Le traité de commerce conclu en 1812 avec le grand-duché de Bade, contenait encore certaines dispositions relatives aux cotons exportés par les maisons suisses et destinés à être filés dans la Forêt-Noire. Dans les dernières années, certains envois de filés allemands entrant en ^Suisse par Waldshut portaient encore la dénomination « Handgespinnst » (filés à la main).

Wartmann, p. 338.

2 Bûrkli, Mech. BaumwoUspinnerei, p. 8, 26.

3 Atlas, 1820; — Bronner, p. 499; — Wartmann, p. 315 ; — Appenz, Monatsblatt., 1835, p. 165 ; — Hungerbûhler, p. 42.

^ A Glaris, on chercha aussi à introduire provisoirement la broderie pour occuper les fileurs. Mais cet essai n'eut pas de suites. Helv. Alm., 1809, p. 125; — Wartmann-Seippel, p. 123.

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rouet se livrèrent, dans les manières et les points les plus divers, à la broderie au crochet et au tambour.

Le tissage de la soie qui traversa les années du blocus dans des conditions relativement favorables, devint aussi une ressource avantageuse dont bénéficièrent plus ou moins les fileurs de tous les districts zuricois ^ .

Dans les anciens bailliages argoviens, la jeune industrie des pailles tressées prit une place de plus en plus importante dans les régions occupées autrefois par la filature du coton. Ce changement fut observé non seulement en Argovie, mais aussi, si nous en croyons une notice parfaitement vraisemblable d'ailleurs des Gem, Schiv, Nachr., dans la partie romande du canton de Fribourg^.

C'est ainsi que la filature à la main termine son existence. Avec le système continental, elle disparaît rapidement de tous les cantons ; dans la période qui suit la chute du régime napoléonien, elle est rayée de la carte industrielle de la Suisse.

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