‹ Le système continental et la Suisse 1803-1813Chapitre 11 sur 23 · C. LES INDIENNES · texte numérisé non relu

C. LES INDIENNES

Le tissage du coton, vers lequel la crise du système conti- Liaison nental avait poussé le plus grand nombre des fileurs, avait étroite entre débuté en Suisse par la fabrication de tissus mêlés, < mi-laine .\."^ "^ ,*

*■ ^ ^ ' ^ indiennes et le

et coton ». A ces premiers produits, de qualité très ordinaire, tissage des toiavaient bientôt succédé les toiles de coton. Puis étaient ap- les de coton.

* Dans la vallée badoise de la Wiese dont Bâie était un des principaux débouchés, bon nombre d'ouvriers se mirent aussi à filer la soie.

Gothein, p. 768; — Atlas, 1820.

* Cette note qui date de Tannée 1805 dit entre autres : « Jeunes et vieux sont occupés maintenant à la confection des chapeaux de paille, dans tous les villages de la région romande fribourgeoise, même dans les campagnes où d'ordinaire on filait le coton. » Nous n'avons pas trouvé à Fribourg de renseignements plus précis sur la filature à la main dans ce pays ; mais il paraît naturel que les habitants de ce canton eussent, comme sur le plateau suisse, occupé les loisirs de l'hiver à filer le coton. Au reste, les Gem. Schw. Nachr., rédigés à Berne, devaient être renseignés sur les conditions économiques d'un canton aussi voisin que Fribourg.

Gem. Schw, Nachr,, 6 février 180o.

parues les mousselines et, dans la première moitié du dixhuitième siècle, chaque spécialité de tissus avait trouvé son siège définitif.

A Saint-Gall, Appenzell et Zurich, le tissage s'était perfectionné et affiné. Ces deux premiers cantons s'étaient plus spécialement réservé les mousselines et les gazes ; Zurich et le Toggenbourg livraient les toiles fines ; enfin, l'Argovie, la Thurgovie et Glaris produisaient les tissus plus ordinaires*. Ces toiles de coton avaient, comme articles de lingerie et de literie, rapidement supplanté les produits de lin. Elles se vendaient dans le pays ou s'exportaient blanchies en quantités considérables. Mais c'est dans l'impression des tissus qu'elles trouvaient leur application la plus importante, et elles s'écoulaient par milliers dans les fabriques d'indiennes des cantons où à l'étranger, surtout en Alsace et en France^. En fait, le tissage n'a pris en Suisse son véritable développement qu'à l'apparition des manufactures de toiles peintes, au milieu du dix-huitième siècle ; ses destinées sont intimement liées à celles des maisons d'impressioiî qui en sont le principal débouché. Pour comprendre la crise que subit sous la Médiation la fabrication des toiles de coton, il est indispensable d'étudier auparavant l'action du système continental sur l'industrie des tissus imprimés.

La fabrication des indiennes, qui devait contribuer dans La fabrica- une si large mesure à la puissance industrielle de la Suisse, avait été acclimatée dans le pays par les réfugiés français.

Introduite tout d'abord dans les cantons occidentaux, à fiiècle. Neuchâtel, à Genève et à Bâle, elle remontait dans le courant

* « Les toiles de coton du Toggenbourg sont les plus estimées pour le fin ; celles de Zurich pour le mi-fin, celles de Berne pour Tordinaire. » (Manuscrit du Bâlois Ryhiner, 1766.)

Wartmann-Seippel, p. 83.

* Les fabriques d'indiennes suisses n'imprimèrent que rarement des tissus de lin. Quant à l'impression des étoffes de soie et de laine, elle se heurtait à des difficultés qui ne disparurent qu'au dix-neuvième siècle, à la découverte de nouveaux procédés chimiques.

tion des indiennes en Suisse au dix-huitième

du dix-huitième siècle la vallée de TAar, de Berne jusqu'en Argovie, pour gagner tour à tour Zurich, Saint-Gall et en dernier lieu, Glaris. Elle prit rapidement une intensité extraordinaire; à la fin du siècle elle occupait le premier rang en Europe relativement à l'exiguïté de son territoire, et même au point de vue absolu, elle détenait sur le continent une des premières places.

Les manufactures de la Suisse occidentale faisaient venir indifféremment de tous les cantons industriels les toiles blanches qui leur servaient de matière première. Les districts argoviens approvisionnaient plus spécialement de leurs gros tissus les maisons de Berne et de TArgovie bernoise, dont les indiennes ordinaires étaient utilisées sur tout le continent et notamment en France pour l'habillement du peuple.

La fabrication des indiennes de qualité supérieure avait tout naturellement son siège en Suisse orientale ; les manu- . factures de Zurich disposaient des toiles fines de leur canton*, celles de Saint-Gall des produits du Toggenbourg. Grâce à leurs tissus légers, ces deux régions industrielles avaient pu créer la spécialité des mousselines imprimées (mi-doubles ou jaconas), abondamment répandues sur le continent comme vêtements d'été.

Zurich développait enfin une dernière spécialité d'indiennes, celle des fichus qui, sous le nom de « mouchoirs genre zuricois > et « fazzoletti d'Esslinger > prenaient le chemin de la France et de l'Italie*. Les fabricants glaronnais avaient également, à côté de leurs indiennes ordinaires, adopté cet article qui trouvait un excellent débouché au delà des Alpes et dont se coiffaient les femmes du peuple en Lombardie.

L'industrie des toiles peintes avait atteint son apogée dans les années 1780 à 1795. Cette courte période vit naître des

* L' Argovie fournissait aussi à Zurich une certaine quantité de toiles ordinaires.

Helv, Alm., 1803, p. 74.

* Zurcher Taschenbuch, 1881, p. 205.

curre Mulhouse,

fortunes que même les revers de l'époque suivante ne purent

ébranler. D'après l'évaluation de Jenny, il existait en Suisse

dans le dernier quart du dix- huitième siècle au bas mot

3000 tables d'impression auxquelles travaillaient environ

9000 ouvriers. La production annuelle s'élevait à un million

de toiles imprimées qui rapportaient au pays environ douze

millions de gulden (plus de 26 millions de francs, valeur

actuelle).

La crise des Lg formidable ébranlement de la période révolutionnaire

dant la Médk- ^^^^ ^" i^^^ ^" lendemain compromettre ces résultats. Les

tion. La con- faillites, les pertes déterminèrent dans tous les centres une

nce de interruption partielle de la fabrication et, sur plusieurs

points, firent un mal irréparable.

La date fatale de 1798 marquait encore un autre événement destiné à exercer une répercussion profonde sur le marché européen des tissus imprimés : la réunion de Mulhouse à la France. Les fabriques d'indiennes de l'Alsace, greffes du grand arbre industriel suisse, étaient jusqu'alors restées en étroite relation avec les cantons dont elles tiraient une forte quantité de toiles blanches. Elles avaient eu comme ceux-ci une brillante période d'expansion, à la faveur de laquelle Mulhouse avait considérablement augmenté ses établissements et amélioré la qualité de ses produits. Un seul obstacle s'opposait encore au complet développement de cette région, les barrières douanières de la France.

Au moment même où l'invasion de 1798 venait brusquement paralyser la Suisse, l'annexion, brisant les dernières entraves de la jeune industrie alsacienne, lui ouvrait tout grands les débouchés de la République désormais fermés aux cantons. De nombreux subsides du gouvernement consulaire accéléraient encore cette impulsion*. Vers 1800, 200000

^ La production de Mulhouse en tissus imprimés avait suivi dans le dernier quart du dix-huitième siècle la marche suivante :

1776 à 1786. . . . 100 000 pièces de 16 aunes (20 mètres). 1786 à 1796 .... 120 000 » »

Jenny, Il p. 162 (d'après DoUfus-Ausset).

pièces d'indiennes sortaient annuellement des fabriques du Haut-Rhin (Mulhouse, Thann, Wesserling, Sennheim et Golmar). Grâce au concours des dessinateurs français, ces produits avaient atteint une incomparable perfection et pris la première place sur le marché européen*. On a pu constater l'acharnement tout spécial avec lequel Napoléon, conscient de la puissance communiquée à la Suisse par ses manufactures d'indiennes, les avait persécutées en France et en Italie. Dans cette campagne, Mulhouse fut son principal . auxiliaire.

En comparaison de la redoutable concurrence alsacienne, les manufactures saxonnes de toiles imprimées, auxquelles le système continental avait rendu quelque vie, n'avaient pour la Suisse que peu d'importance. Elles devaient leur renaissance à la disparition de la concurrence anglaise ; elles bénéficiaient d'autre part de la décadence de Hambourg, jadis centre actif des tissus imprimés. Tandis que la grande place hanséatique, surveillée étroitement par les généraux français, voyait dépérir toutes les branches de son commerce et de son industrie, les jeunes maisons saxonnes, heureusement soutenues par leur gouvernement, s'étaient relevées et avaient reconquis leur place sur les marchés allemands *.

Le renchérissement des matières tinctoriales, notamment de l'indigo, vint s'ajouter aux divers facteurs énumérés plus haut pour donner à la période du système continental un caractère fort critique pour l'industrie des toiles peintes en Suisse.

L'influence de la politique impériale se fit sentir de façon très diverse sur les diff'érents centres de fabrication. Les uns, le petit nombre, furent anéantis ou peu s'en faut. La plupart

^ Il convient de citer ici une autre fabrique d'indiennes fondée à la fin du dix-huitième siècle sur territoire badois, à Lôrrach, à deux pas de la fron tière suisse. Cette maison, qui dépendait en fait de Mulhouse, dut suspendre son travail pendant les premières années de TEmpire. Elle le reprit activement à partir de 1808.

Jenny, II p. 69.

' Jenny, p. 69.

réussirent, à force d'énergie, à se maintenir dans des conditions à peu près tolérables. A cet égard, on peut classer en deux groupes les manufactures des cantons sous la Médiation : celles de la Suisse occidentale, Genève, Neuchâtel*, Bâle, qui eurent au dix-huitième siècle le développement le plus brillant et reçurent aussi les coups les plus sensibles ; puis celles de la Suisse orientale, qui traversèrent la Médiation dans de moins mauvaises conditions et, dans la suite, se dédommagèrent amplement de leurs pertes jusqu'au moment où le «Zollverein» leur fit subir en 1840 la crise finale. Lesmanufac- A Genève, on ne trouve plus au commencement du siècle turcs d'mdicn- ^^^ j^g fgstes d'une industrie jadis prospère et qu'a tuée le cidentaïc Gc- régime impérial. Les manufactures de tissus imprimés constinève, Ncuchâtel tuaient au dix-huitième siècle avec Thorlogerie la principale et Bâle. richcssc de la ville. Elles avaient de fréquents rapports avec

les cantons; elles y trouvaient une partie de leur matière première, elles y rencontraient aussi la concurrence des fabriques suisses. Les années 1785 à 1788, qu'on cite comme une période de prospérité économique générale pour Genève, furent aussi un temps d'activité brillante pour l'industrie des indiennes. II existait à cette époque onze maisons genevoises d'impression avec un total de près de 3000 ouvriers 2. La principale, celle de J.-L. Fazy, occupait à elle seule de 12 à 1300 ouvriers et fournissait une production annuelle de 40000 pièces d'indiennes fines, mi-fines, de mignonnettes et de mouchoirs. Ces produits s'en allaient à Lyon, à Marseille et surtout dans le midi de la France, par l'intermédiaire de la foire de Beaucaire.

* Territorialement, Genève et Neuchâtel n'appartiennent pas à la Suisse à cette époque, mais leur situation politique antérieure et postérieure, leurs rapports commerciaux étroits avec la Suisse les font rentrer tout naturellement dans cette étude.

' C'est le chifFre indiqué par le professeur Norrmann, dans sa Geogr. siatist. Darstellung des Schweizerlandes (1798). Jenny le comparant à la population genevoise l'estime exagéré ; mais la liste exacte des manufactures d'indiennes existant avant l'annexion à la France et qui se trouve dans les archives de Genève ne peut nous laisser de doutes à ce sujet ; elle dé-

Mais Tannée 1785, où la fabrication atteignît son maximum d'intensité, fut aussi marquée par les décrets de Galonné contre les produits manufacturés de coton ; Genève ne sut pas déployer la même ingéniosité que ses voisins suisses pour éluder les prohibitions royales; la perte de sa clientèle française et une longue suite de troubles révolutionnaires amenèrent dès 1788 une crise économique terrible, qui détruisit en dix ans les trois quarts des maisons d/indienne. En 1798, le chef-lieu du département du Léman ne comptait plus que quatre fabriques ; dans ce nombre, deux seulement avaient quelque importance: la maison Labarthe, aux Bergues, qui avait succédé en 1801 à l'ancienne manufacture J.-L. Fazy et la maison Petit & Senn aux Eaux- Vives.

A première apparence, les manufactures de toiles peintes ne pouvaient que gagner à l'annexion qui leur ouvrait de nouveau les débouchés de la France et les faisait participer aux avantages accordés à l'industrie de ce pays. On les vit au contraire languir pendant toute la période française.

Il faut attribuer ce fait en premier lieu au fâcheux effet de la prohibition des tissus suisses. Après les décrets de 1803, les fabricants genevois se trouvèrent dans le plus grand

montre simplement la valeur de cette branche industrielle pour la petite république. On connaît le nom des dix maisons suivantes qui occupaient 2350 ouvriers :

Frères Pellet avec 250 ouvriers.

H. Mallet » 150 »

J.-Luc. Muzy » 100 »

Guillon et Paris .... » 150 »

Bauvet » 50 »

Gaussen » 60 »

Fazy père » 125 »

J.-Louis Fazy .... » 1200 »

Macaire » 200 »

Lagier » 200 »

Il faut ajouter à ce tableau la maison Petit et Senn que la liste ne contient pas et qui^ vu son importance, ne peut avoir eu moins de 500 à 600 ouvriers. Ceci nous donnerait un total d'environ 2900 ouvriers en indiennes. Relevons d'ailleurs le fait que ces chiffres sont ceux d'une année prospère.

Arch. Genève, Industrie 499, 1 ; — Jenny, II, p. 89.

embarras. Ils avaient jusqu'alors fait venir de Suisse ou des Indes les ♦/$ des toiles de coton nécessaires à leur travail et que les districts voisins de la ville ne produisaient qu'en quantité insignifiante ^ Ils furent obligés désormais de chercher à l'intérieur de l'Empire un matériel rare et infiniment coûteux. Les toiles fines des Indes furent remplacées à grands frais par celles de Paris. La Belgique et surtout la Normandie et le. Beaujolais furent mis à réquisition pour les gros tissus.

Puis, les avantages qu'on espérait retirer des débouchés français ne se réalisèrent pas, et la diminution de la demande causa de vives déceptions. Mulhouse accaparait tous les bénéfices; seuls Beaucaire et les marchés du Midi rapportaient encore quelque chose. Genève partageait enfin avec le continent tout entier les conséquences économiques d'un état de guerre permanent *.

Ainsi, malgré l'annexion, malgré les efforts constants des industriels genevois en vue d'améliorer la qualité de leurs produits, malgré des perfectionnements qui absorbaient le plus clair d'un revenu déjà très réduit, les fabriques d'indienne s'affaiblissaient d'une année à l'autre. C'est en vain que le gouvernement français avait cherché à se faire illusion en attribuant cette décadence à la contrebande des indiennes suisses ^ ; les véritables causes du mal se révélaient trop

^ Pour la maison Labarthe^ la proportion était la suivante en 1803, année de la prohibition :

4685 pièces de toile de Suisse.

8599 » dés Indes.

545 » du Beaujolais.

13 829 pièces.

La Suisse entrait donc pour un tiers dans la fourniture de cette maison.

Arch. Genève, Industrie. 499, 1. (Etat des manufactures du département du Léman.)

' C'est ainsi que la maison Labarthe qui trafiquait avec le Levant dut arrêter de ce côté toutes ses opérations.

Arch. Genève, Industrie. 499, 1.

^ L'enquête faite à ce sujet par le préfet du Léman démontrait la fausseté de cette supposition.

Arch. Genève, Industrie. 499, 1, 8 avril 1807.

clairement dans les pétitions des industriels et les enquêtes officielles. Péniblement enrayée jusqu'en 1810, la dégringolade s'accentue à partir de cette date, rapide et irrémédiable. Les années suivantes n'apportèrent à Genève que de nouvelles déceptions.

Au début de l'Empire, un décret avait accordé une prime à tous les produits manufacturés français qui pénétraient en Italie. Cette mesure avait été motivée en partie par le désir de mieux combattre les indiennes suisses. En facilitant dans cette direction les opérations commerciales, elle avait compensé en quelque mesure les déficits qu'éprouvait Genève sur les marchés de la France. En 1811, le gouvernement, estimant que l'exclusion des toiles imprimées suisses était suffisante, avait aboli la prime sur l'Italie pour la reporter sur les produits exportés dans le Nord. Cette modification eut pour le commerce genevois au delà des Alpes les conséqueoces les plus fâcheuses, à un moment où on ne pouvait espérer se dédommager du côté du Nord.

L'année 1812 portait le dernier coup aux fabriques genevoises en bouleversant leur dernier débouché. La retraite des armées d'Espagne et d'Italie vint interrompre la foire de Beaucaire et suspendre toute expédition de marchandises à cette destination. Les offres de secours et de prêts que fit à ce moment le gouvernement français arrivaient trop tard. Au début de 1813, les dernières maisons suspendaient leur travail.

Le tableau suivant contribuera à faire saisir plus clairement la marche descendante qu'elles avaient suivie dans Tespace de six ans *.

^ Ce tableau n'indique que les lig-nes générales du mouvement, sans tenir compte des hauts et des bas momentanés, comme ceux qui se produisirent par exemple aprèsle décret de Trianon. D'après ces chiffres, l'activité de la maison Labarthe avait à la fin de la période diminué de moitié, celle de la maison Petit^Senn des deux tiers. Les autres maisons n'existaient plus.

Ajoutons que le salaire journalier moyen de l'ouvrier était tombé en 1812 à 1 fr. 50.

Arch. Genève, Industrie. 399, 1, 1806 ; 500, 1811 ; — Idem., P. H. cccx a, 1810, 1811, 1812.

Manufactures

Nombre d'ouvriers.

Pièces entrées en fabrique.

ier Yeod.

ier jany.

ier jany.

Février

Labarthe, ancienne maison J.-L. Fazy fondée en 1760 aux Bergues

Petit & Senn aux Eaux -Vives , fondée en 1700. . . .

Lagier , fondée en

Veuve Muzy, fondée en 1791

byiroD 8 000

L'impression des tissus reçut ainsi à Genève une atteinte mortelle ; elle devait définitivement succomber à la première réapparition des produits anglais.

Neuchâtel, principauté vassale de la France, ne traversait guère la crise dans de meilleures conditions que le nouveau département du Léman. C'est peut-être de tous les centres, celui où le développement des toiles peintes avait suivi le cours le plus rapide et le plus brillant. Introduite à la fin du dix-septième siècle par Jacques de Luze, réfugié de la Saintonge, l'industrie des indiennes eut sa période de croissance la plus intense de 1750 à 1780 et atteignit son point culminant en 1788. Elle avait couvert de manufactures les rives du lac, de Boudry à Saint-Biaise, et avait étendu ses rameaux dans le Val de Travers, à Couvet et dans le Val de Ruz, à la Borcarderie. A la veille de la Révolution, la principauté comptait 6 à 700 tables d'impression et environ 2000 ouvriers ^ répartis dans dix établissements, dont le plus étendu et le plus connu était la fabrique Pourtalès 2.

* Petitpierre, p. 236 ss. ; — Musée neuch., p. 19, 164. ^ La maison Pourtalès est un des exemples les plus curieux de la poussée étonnante des manufactures neuchâteloises au dix-huitième siècle. Fondée

Les maisons neuchâteloises de toiles peintes paraissent avoir d'emblée, au dix-huitième siècle, exercé une sorte de suprématie; — au moins, d'après le témoignage de Fàsi, la leur reconnaissait-on en Suisse où on les donnait en exemple. — Le contre-coup des troubles révolutionnaires, que ressentirent cruellement les districts neuchâtelois, mit fin à ce beau mouvement*.

La situation douanière de la principauté à sa réunion avec la France, parait avoir été un peu hésitante. Il semble bien qu'il fut question de la comprendre à l'intérieur de la ligne des douanes françaises, puisque par l'organe de ses délégués^ à Paris, la classe des commerçants neuchâtelois demanda instamment au gouvernement impérial le maintien du statu quo.

Quelles étaient les raisons qui déterminaient les industriels neuchâtelois à faire cette démarche qui, au premier abords ne laisse pas d'étonner? Il est probable que la perspective d'être privé des toiles de cotons suisses les y avait poussé» dans une large mesure. Jusqu'à ce moment, comme ressortissants de la Prusse, ils n'avaient pas eu à pâtir des décrets de brumaire; après les difficultés faites à l'importation des toiles des Indes, ils devaient tenir doublement à conserver la disposition des tissus des cantons. Quoi qu'il en soit, l'ancien état de choses subsista*. Peut-êlre les habitants de la principauté eussent-ils préféré se voir rattacher économi-

en 1750^ elle avait en quatorze ans augmenté quinze fois son capital primitif, et l'avait porté à 1 200 000 livres. De 1776 à 1795, le gain annuel réparti entre les associés était de 1 450 000 livres. En 1796, rétablissement prit le nom de maison « Vaucher Dupasquier » et pendant toute la période napoléonienne se maintint solidement. Pourtalès, « le roi des négociants, y^ laissa en 1814 une fortune de trente millions.

Jenny, II, p. 93.

^ Le recensement de 1793 à 1794 montre une diminution de 600 âmes sur la population totale de la principauté.

Allg. Ztg., 30 nov. 1804.

* Corresp. 9 mars 1806, Napoléon à Oudinot; — Musée neuch.,vol. 11; — Voir page 38.

quemenl à la France, s'ils avaient pu prévoir la suite de la politique impériale et la douloureuse crise des années suivantes.

On peut rapprocher étroitement la situation faite par le système continental aux tissus imprimés à Neuchâtel et à Bâle. Ces deux centres industriels eurent tout particulièrement à souffrir de la perte du marché français. Tous deux, spécialisés dans les mêmes articles que Mulhouse, c'est-à-dire les indiennes mi-fines et les tentures pour meubles, ressentirent plus vivement la concurrence alsacienne. Pour tous deux la crise décisive se produisit dans les premières années de l'Empire ; seulement, tandis que la tempête emportait les maisons bàloises, celles de la principauté réussissaient au prix de graves pertes à lui résister.

C'est en 1807 et 1808 que la crise atteignit à Neuchâtel son maximum d'intensité. A ce moment elle avait déjà provoqué deux faillites et réduit le nombre total des ouvriers à 6602. Au début de 1808, la situation était intenable. Quelque temps auparavant, le fabricant J.-J. de Luze, petit-fils du fameux réfugié, avait fait auprès du maréchal Berthier des <lémarches pour obtenir l'abrogation des décrets prohibitifs. Le 25 janvier, accompagné de plusieurs industriels, entre autres MM. Dupasquier et Verdan, il présentait au prince une pétition qui signalait l'effet désastreux des prohibitions sur la production des toiles peintes. Malgré sa bonne volonté, Berthier ne put donner que des promesses à ses nouveaux sujets *.

Il faut sans aucun doute attribuer à l'heureuse reprise •des affaires sur le marché allemand en 1808 et 1809, l'arrêt •de cette chute rapide ^. Des huit maisons dont on cite les

* De 1807 à 1808, la population de la principauté diminua de 955 âmes.

* Musée neuch., 1882, p. 164 ss.

3 Le grand succès des indiennes fines pour ameublements fournies par les maisons neuchâteloises avait particulièrement contribué à améliorer la situation sur les marchés de Francfort et Leipzig*.

Gem, Schw, Nachr., 27 avril 1810, — voir p. 170.2.

noms dans la pétition de 1808, cinq au moins lui durent l'existence. C'était en premier lieu la maison Vaucher-Dupasquier, souvent mentionnée à Leipzig et à laquelle ses gros capitaux permettaient de faire aisément face aux mauvaises années. De toutes les manufactures neuchâteloises, c'est elle qui atteindra dans les meilleures conditions la fin de la période napoléonienne*. Venaient ensuite la maison Bovet&0«, à Boudry; H. Dupasquier frères, à Marin; Daniel Verdan, à Grandchamp; Louis Verdan père et fils, aux Isles*.

Ces établissements se soutiendront jusqu'à la chute du régime impérial et c'est à leur activité qu'on peut attribuer l'accroissement peu considérable mais régulier dès 1808, du nombre des ouvriers en indiennes.

Quant aux trois autres maisons, elles abandonnèrent la lutte, victimes des dernières années du régime : la maison du Bied près Colombier, propriété du petit-fils de Jean-Jacques de Luze et doyenne des fabriques d'indiennes neuchâteloises, fut transformée en 1814 en un hôpital militaire; la maison Dupasquier & C*«, à Saint-Biaise, se ferma en 1815; la maison Verdan, à la Borcarderie, disparut peu de temps après ^.

En 1811, l'émigration et le chômage avaient fait de tels progrès dans toutes les branches industrielles, que le gouvernement jusque-là impassible s'était ému. Il ouvrait une souscription par actions de 100 livres chacune, destinée

^ En 1815, la maison Dupasquier occupait à elle seule 538 ouvriers et payait annuellement en salaires 100 000 livres neuchâteloises.

Allff, Ztg,, 22 juin 1808 ; — Jenny, II, p. 94.

« ffelv, Alm,y 1818, p. 157.

3 L'ancienne fabrique du Bied, où furent logés en 1814 plus de 2000 Autrichiens et Prussiens blessés, fut reprise par MM. Robert et Bovet et transférée à Thann en Alsace. Les sources ne s*accordent pas sur le sort de la maison A. Verdan. D'après une version, elle aurait été transformée en manufacture de draps de laine ; d'après une autre, elle fonctionnait encore en 1817 comme fabrique d'indiennes. Elle paraît en tous cas avoir disparu en 1820.

ffelv. Alm., 1818, p. 157 ; — Musée neach,, 1882, p. U8 ; — Petitpierre, p. 236 ss.

à appuyer Tintroduction dans le pays de nouvelles spécialités ; mais les ouvriers en indiennes n'avaient pas attendu cette intervention tardive; renonçant à se tourner du côté de rhorlogerie qui passait par une crise analogue; ils se vouèrent en bon nombre au travail des dentelles. Ceci ressort nettement des statistiques que nous possédons assez complètes pour Neuchâtel et qui montrent la marche suivie par les deux industries, en sens inverse.

Indiennes.

Dentelles.

D'une manière générale, l'industrie des indiennes neuchâteloises sortait réduite de moitié de la période du blocus continental.

Quant aux fabriques d'indiennes de Bâle, frappées de la même manière que celle de la principauté, on ne peut que constater combien foudroyants furent pour elles les effets de la politique impériale. Inaugurée en 1716 par la fondation de la maison Ryhiner, cette industrie comptait au moias six manufactures dont l'activité considérable se concentrait sur

* Cette statistique que nous fournit Petitpierre a été complétée par' q"®^" ques données de journaux contemporains.

Petitpierre, p. 211 ; — Gem. Schw, Nachr,, 6 septembre 1805; — ^%- Ztg., 15 décembre 1811.

TAllemagne, Tltalie et surtout la France *. Toutes, et en lêle la vénérable maison Ryhiner, disparaissent emportées par la tourmente sans laisser de traces.

Quant au second groupe de maisons d'impression, celles Les manude la Suisse centrale et orientale, la crise nV a nulle part ^^^^^^ ^ **

. 11 . . Suisse oncn-

altemt un degré d intensité comparable. Diverses circonstances ^^j^^ Areovie, locales jointes au fait d'attaches moins étroites avec le marché Zurich et Giafrançaisy ont contribué à faire traverser la période napoléo- "^* nienne à ces manufactures sans pertes excessives.

De Bâle, passons aux districts argoviens.

Il est intéressant de constater tout d'abord que dans l'ancien pays bernois, si peu industriel de sa nature, l'impression des toiles avait pris une certaine extension, notamment aux environs de la capitale*. Mais c'est surtout dans l'Argovie bernoise, à Aarau, Lenzbourg, Zofingue et dans les districts environnants que la fabrication des indiennes s'était développée. Au total, elle comptait avant la Révolution sur l'ensemble du territoire de la République bernoise, de quinze à vingt établissements avec plus de 400 tables qui occupaient environ 1200 ouvriers. Sa production annuelle se montait au

^ L'aboadance et la variété des articles imprimés fournis par la maison Ryhiner prouve Factivité d«s manufactures bâloises. — D'après Norrmann (Geogr. statist, Darstellung des S chweizer landes), plusieurs fabriques nouvelles auraient pris naissance aux environs de Bâle dans le dernier quart du dix-huitième siècle.

Jenny, II, p. dOl, 104-105.

* Cinq fabriques d'indiennes assez prospères s'élevaient dans les environs de la ville de Berne. Il faut leur adjoindre quelques établissements de petites dimensions, qui se trouvaient à Berthoud, dans le bailliage commun de Morat, dans le pays de Vaud et dans la ville alliée de Bienne.

L'imprimerie Tschanz à Kirchberg près Berthoud dont la fondation remontait haut dans le dix-huitième siècle, franchit probablement le pas redoutable de la Révolution. Des deux maisons qui existaient à Bienne, l'une passa à la fin du dix-huitième siècle dans les mains de François Verdan de Neuchâtel. On la retrouve vers 1820 travaillant sous la raison sociale * Neuhaus et Verdan ; » elle comptait à ce moment 60 tables d'impression et environ 200 ouvriers.

Gem. Schw, Nachr,, 29 avril 1806; — Helv. Alm., 1821, p. 183; — Jenny II, p. 112, 123.

chiffre de 140 à 150000 pièces de toiles imprimées, dont une faible quantité de tissus de lin. Nous n'avons pas à nous occuper des maisons, de Berne, puisque le bouleversement de 1798 les a balayées ainsi que leurs annexes. Nous passerons immédiatement aux manufactures qui s'élevaient, au commencement du siècle, sur le sol du nouveau canton d'Argovie.

On n'a sur leur nombre que des renseignements assez confus ; Blumer compte dans cette région huit ou neuf établissements dont quelques-uns de dimensions considérables.

La fabrication des indiennes, en activant le tissage des toiles de coton, avait été sur ce point en particulier un élément de grande prospérité. D'après Norrmann, les manufactures de l'Argovie avaient leur principal débouché en Allemagne et dans les pays du Nord. Autrement plus solides que celles de Berne, elles surmontèrent la période révolutionnaire. Pour la plupart, elles franchirent également l'époque critique du blocus continental ; on peut l'affirmer dans tous cas pour les quatre établissements suivants : en premier lieu, la maison Laué à Wildegg, la plus considérable des manufactures argoviennes, qui comptait au bas mot 120 tables d'impression et qu'on citait comme un établissement modèle; la maison Hûnerwadel à Lenzbourg, qui possédait à la fin du dix-huitième siècle 60 à 70 tables et travailla jusqu'en 1845; enfin, aux environs d'Aarau, les maisons Hans Rothpletz et Herosee avaient chacune 20 tables*.

L'activité de ces établissements a certainement souffert de la politique impériale. Le seul fait de la crise extraordinaire du tissage argovien qui envoyait aux manufactures d'indienne du canton une forte part de ses toiles de coton, tendrait à prouver une sensible diminution dans la production des toiles

^ Ces maisons sont mentionnées dans le tableau des établissements industriels argaviens que nous fournit Bronner pour l'année 1840. Par contre deux autres fabriques de petites dimensions à Niederlenz-Othmarsingen ne figurent plus dans le texte de Bronner.

Jenny^ II, p. 117 ss. ; — Bronner, I, p. 501, 502.

peintes. A ce sujet, les plaintes n'ont pas manqué*; néanmoins, les fabriques de cette région semblent avoir atteint la fin de la Médiation, sinon sans pertes, du moins sans dommages irréparables*.

A Zurich, fait intéressant et bien remarquable, la période révolutionnaire n'eut pas sur l'impression des tissus les fâcheux effets constatés ailleurs.

L'industrie des indiennes, dont les premières traces remontaient dans ce canton au début du dix-huitième siècle, fut à son origine fortement entravée par les règlements sévères, des corporations citadines. Les teinturiers notamment se prétendaient lésés dans leurs droits et avaient accumulé contre elle des tracasseries sans nombre. Pourtant, vers 1780, elle eut cause gagnée et, à partir de cette époque, progressa plus, rapidement sans jamais atteindre toutefois à l'importance de la fabrication des soieries.

Deux grandes maisons, celle de David et Melchior Esslinger et celle de Hans Jacob Hoffmeister, absorbaient la majeure partie des affaires en indiennes; toutes deux installées^ à Aussersihl, elles comptaient ensemble environ 1600 ouvriers. La première, considérée comme un établissement modèle,, avait un roulement annuel de 950000 francs. Elle était particulièrement connue pour ses mouchoirs (genre « zuricois ») imprimés sur fond < rouge turc y>^. La demande devint si

^ Eq 1808^ Hans Rothpietz, dans une lettre adressée au gouverneinent bâlois pour obtenir la libération d'un lot de toiles confisquées, se plaint du peu de profit de sa profession « qui, avec les hauts prix des matières tinctoriales, ne présente pas d'autres avantages que la consolation d'entretenirdes ouvriers indigents. »

Arch. Baie, Kont. syst., P 2, juin 1808.

* Soleure possédait à la fin de la Médiation une manufacture de toiles peintes, la maison Wagner & Cie. Deux autres maisons, celle de Gerber & Ci« dans le chef-lieu et celle de Gugg^er à Balsthal, s'occupaient du commerce des indiennes. A quand remonte leur fondation ? Les renseignements à ce sujet manquent.

Helo. Alm., 1813, p. 10.

^ Le développement de la teinturerie au rouge turc, après la fondation^ Zeller, avait fortement stimulé la fabrication des mouchoirs imprimés.

Zàrcher Taschenbach, 1881, p. 203 ; — Voir § lO.D.

forte chez HofFmeister que pour y satisfaire, on devait travailler bien avant dans la nuit. Quatre ou cinq autres maisons d'importance secondaire travaillaient à côté de ces deux établissements de première grandeur. Les toiles fines et les mousselines imprimées à Zurich avaient acquis, en France «t surtout en Allemagne, une renommée justifiée.

L'Helvétique vint démontrer quelles néfastes conséquences avait eu pour le canton le monopole économique que s'était arrogé la ville sous l'ancien régime. La proclamation de la liberté industrielle et commerciale eut d'excellents résultats dont bénéficièrent aussi les manufactures de toiles peintes; à la Médiation leur situation était en somme satisfaisante. Les difficultés recommencèrent lorsque les corporations eurent reparu avec le nouveau régime aristocratique et réactionnaire de 1803 et qu'au même moment se manifestèrent les effels de la politique impériale. A la vérité, les attaques des corporations étaient moins redoutables qu'autrefois; elles avaient peu de prise sur une industrie renforcée par quelques années de liberté, mais les teinturiers n'en renouvelèrent pas moins fréquemment leurs désagréables contestations.

Quant au système continental qui enlevait aux mouchoirs ■de Zurich un de leurs principaux débouchés, celui de la France, il frappait d'une façon générale toutes les indiennes fines que produisaient en grand nombre les manufactures d'Esslinger et de Hoffmeister. Ces deux maisons éprouvèrent de ce fait des pertes sensibles. Alors qu'en 1791, leur mouvement d'âfffaires représentait encore pour chacune une somme de 750 000 francs, elles n'atteignirent plus jamais ce chiffre, même dans les bonnes années *.

Néanmoins, le témoignage de Bûrkli permet d'affirmer qu'elles traversèrent toutes deux dans des conditions passables la première décade du siècle. Esslinger dut sa situation prospère à la grande activité qu'il sut déployer sur les mar-

^ Z archer Tasehenbuchy 1881, p. 256 ; — Jenny, p. 127.

chés allemands, surtout en 1810. De Hoffmeister, nous savons qu'il introduisit de bonne heure les perfectionnements apportés récemment dans l'industrie des indiennes (blanchiment chimique des toiles, calandres, rouleaux, etc. ). Grâce à ces innovations, la maison profita d'une forte réduction des frais en même temps que d'une production plus intense.

Winterthour fournissait aussi des toiles peintes, mais de qualité ordinaire; deux maisons y travaillaient au dix-huitième siècle; l'une, en tous cas, a franchi la crise sans encombres *.

Les indiennes de Saint-Gall et d'Appenzell ne peuvent guère avoir exercé d'influence sur la situation générale du tissage dans cette région. L'impression y avait bien pris vers le milieu du dix-huitième siècle une certaine extension ; mais dans la suite, elle fut complètement écartée par le tissage sur lequel toute l'activité se concentrait.

A Saint-Gall, elle ne signifiait que fort peu de chose à l'époque de la Médiation. Sur territoire appenzellois, elle s'était maintenue à Hérisau, mais ne s'était guère développée. Dans ces deux cantons, elle se limitait exclusivement à la mousseline ; les mi-doubles et les jaconas, livrés sous forme de mouchoirs fins et de fichus, étaient les seuls articles imprimés dont l'exportation eût pris quelque importance. Il est probable que la crise des tissus de luxe atteignit cette industrie, mais on ne possède aucune indication qui permette d'apprécier ses fluctuations. Ce défaut de renseignements est déjà significatifs.

Les maisons de Saint-Gall qui avaient à faire imprimer des grosses toiles s'adressaient généralement au dix -huitième

* Les renseignements sur les autres fabriques zuricoises d'indienne pendant la Médiation font défaut. D'après Meyer de Knonau, il existait en 1827 dans le canton dix-neuf manufactures de toiles peintes. Il est très probable que dans ce nombre se trouvaient quelques établissements datant de la Médiation.

Voir encore Helv. Alm., 1803, p. 74 ; — Jenny, p. 126.

* Tout au plus pourrait-on signaler l'apparition d'un nouvel article, le châle, jusqu'ici inconnu dans le domaine de l'impression.

Wartmann, p. 166, 317.

siècle à Mulhouse, à Constance et aussi à une manufacture d'indiennes qu'avait fondée dans le voisinage, à Islikon en Thurgovie, un homme actif et intelligent, Bernard Greuter. Il est probable que le système continental, en réduisant les relations commerciales avec l'étranger, accrut en Suisse orientale l'importance de la fabrique d'islikon et contribua à en faire un centre pour l'impression des toiles de coton et de lin saint-galloises et thurgo viennes. Quoi qu'il en soit, la maison Greuter & Rieter * continua de travailler avec succès pendant toute cette période et même dans les années les plus troublées par la guerre, ses représentants parcoururent activement l'Allemagne. Signalons encore une maison d'impression prospère à Schaffhouse, fondée par les frères Seiler en pleine Médiation^ et jetons un coup d'oeil en terminant sur la région glaronnaise.

Dans ce canton, l'industrie des indiennes offre un intérêt particulier parce qu'elle s'est développée d'une façon directement opposée à celle des manufactures étudiées jusqu'ici. Dans les autres cantons, les fabriques de toiles peintes avaient pris leur essor vers 1750. A Glaris au contraire, les premiers essais d'impression des tissus ne se soutinrent que péniblement, éclipsées qu'ils furent par la filature et le tissage du coton qui ne laissaient guère de place à l'introduction d une nouvelle industrie ^. L'année 1790, à partir de laquelle les manufactures reculent partout ailleurs, marque à Glaris le début d'une période de prospérité et de progrès. Plus tard, les maisons traverseront dans de bonnes conditions

1 Bernard Greuter s'était en 1798 lancé dans la politique. Ses fils avaient repris l'affaire et s'étaient associés en 1798 aux frères Rieter, de Winterthour. Le siège commercial de la fabrique fut alors transféré dans cette dernière ville.

Jenny, p. 139.

2 Schaffh, Festschrifty p. 14.

3 Le premier essai fut fait à Glaris même par un officier, J.-H. Streiffy en 1740.

Jenny, p. 173.

les dernières années de la Médiation, au contraire des autres régions industrielles.

Avec la Suisse entière, elles partagent pourtant l'épreuve de Pinvasion française et autrichienne. En 1798, il existait dans la vallée, répartis entre Claris et Mollis, une demidouzaine d'établissements en majorité fondés après 1790. Ils imprimaient les grosses toiles tissées dans le pays et livraient en grande quantité des mouchoirs, des foulards et des fichus de toutes couleurs qui jouissaient d'une grande faveur en Italie. Les événements de 1798 et 1799 leur furent fatals. Tous ils interrompirent alors leur travail, les uns pour ne plus se relever, l'ancienne maison Blumer fut du nombre, les autres, pour ne le reprendre qu'au début de la période napoléonienne, ce fut notamment le cas pour la jeune manufacture d'Egidius Trumpy. A ce moment, l'industrie des indiennes reprit vie dans la vallée, fit des recrues et se perfectionna jusqu'à la chute de l'Empire*. Il faut sans aucun doute attribuer cette évolution favorable à la persistance des relations commerciales de Glaris avec l'Italie, son principal débouché. La popularité dont jouissaient en Lombardie les mouchoirs et les fichus imprimés, l'absence de toute concurrence dans cet article lui assuraient un débit régulier. Enfin, l'activité des commerçants glaronnais, particulièrement nombreux à Ancône et à Trieste et empressés à faciliter les opérations de leurs compatriotes, contribuait à activer l'écoulement de ces produits 2.

A ce vigoureux mouvement d'affaires dans le midi se joignit une égale activité du côté de l'Allemagne. Elle permit aux glaronnais d'acquérir d'emblée à Leipzig et Francfort une place honorable parmi les maisons nouvellement arrivées sur ces marchés. Les comptes des commerçants Luchsinger et

* Jenny, II, p. 198.

^ On peut citer parmi les commerçants glaronnais travaillant en Italie à ce moment, Pierre Blumer de Schwanden, à Ancône; Dinner et Tschudi, à Trieste et surtout Luchsinger et Streiff, dont Tactivité se manifeste sur tous les points de l'Europe.

StreifF pour la foire d'automne de 1810 sont caractéristiques à cet 'égard. Ces documents, cités par Jenny, montrent le gros chiffre d'affaires réalisées en tissus imprimés (45000 gulden, près de 100000 francs); ils font voir, avec les prix élevés qu'atteignaient les indiennes glaronnaises, les sérieux progrès de leur fabrication*.

La fondation d'une nouvelle maison en 1812, la présence à Leipzig jusqu'en 1813 du fabricant Jacob Streiff témoignent aussi de la vitalité des maisons glaronnaises dans les dernières années de l'Empire 2.

Les manufactures de Claris eurent leur période brillante de 1820 à 1840, époque où les autres fabriques d'indiennes dépérissaient. Leur production égalait à ce moment celle de la Suisse entière.

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