‹ Le système continental et la Suisse 1803-1813Chapitre 14 sur 23 · TRAME · texte numérisé non relu

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Quant au commerce de soie brute, de tous temps prospère à Zurich et resté considérable encore en 1803, il fut promptement étouffé par les décrets napoléoniens sur l'exportation des matières textiles italiennes. Dans la capitale, de quatorze maisons qui s'y étaient vouées exclusivement, bon nombre durent suspendre leurs affaires à ce moment ^.

A considérer dans son ensemble l'industrie de la soie, on peut encore une fois affirmer qu'elle n'a pas subi pendant cette période de modifications très profondes. Le système continental s'est contenté d'arrêter son impulsion, sans lui infliger les pertes irréparables qu'éprouvait l'industrie cotonnière.

§ 12. Le lin.

La période du blocus continental ne fait qu'accentuer h mouvement de déclin dessiné au dix-huitième siècle dans la dernière des trois grandes industries textiles de la Suisse.

Les facteurs déterminants en ont été énumérés plus haut. Ils doivent être cherchés d'un côté dans la perte de plusieurs débouchés importants liés à l'interruption du trafic maritime, d'autre part dans l'énorme hausse des prix de la matière première provoquée par les décrets français. Enfin, la Souabe,

* Ileh. Alm., 1803, p. 77 ; — Tillier, II, p. 286.

qui trouvait en abondance dans son propre territoire les lins et les chanvres nécessaires, ajoutait à ces causes de décadence la concurrence ruineuse de ses toiles fabriquées à bon marché*.

Ainsi, le système continental enleva définitivement à la fabrication des tissus de lin son caractère de grande industrie, trompant l'espoir de ceux qui croyaient sa renaissance assurée par la crise du coton.

La crise dans Des deux centres de fabrication de toiles de lin, Berne les districts et la Suisse orientale, c'est le premier qui eut le plus à pâtir ernois. j^ j^ politique française.

Bien qu'en diminution au cours du dix-huitième siècle^ cette industrie avait une certaine importance pour l'ancienne République bernoise et son exportation s'élevait à cinq millions de livres. Seule, elle résista à la tourmente de la Révolution qui avait emporté les fabriques d'indiennes et fait disparaître dans les campagnes la filature du coton. De ce fait, elle prenait pour le canton une importance double, ce que ne manquaient pas de faire ressortir les mémoires et les pétitions adressés au gouvernement bernois après les prohibitions de 1803 2.

Les rapports des mesureurs officiels, qui se font chaque année l'écho des plaintes amères des tisserands, fournissent sur la marche de la fabrication quelques indications précises.

Dans quinze districts, on mesura :

de septembre 1804 à septembre 1805, 12464 pièces de toiles.

1 Recès, 1812.

2 Arch. Berne, Man. des Kommerz., 30 janvier 1804.

3 Arch. Berne, Man. des Kommerz., 1804 à 1813.

On peut conclure de ces chiffres que, dans les premières années de la Médiation, la production dans son ensemble ne subit pas de grandes variations. A Tintérieur elle profita plutôt de la crise sur les tissus de coton, mais les prix toujours croissants de la matière première ne tardèrent pas à absorber le plus clair de ce bénéfice.

On continuait néanmoins à filer et à tisser par la force de rtiabitude et dans l'espoir d'une amélioration. A partir de 1811, les déplorables conditions de production persistant, le découragement s'empara peu à peu des populations bernoises. La crise se manifestait par des symptômes plus graves encore que les plaintes des tisseurs, la réduction brusque du nombre des toiles livrées aux mesureurs, les fraudes dans la longueur réglementaire des filés de lin et enfin l'abandon total du travail dans certains districts*. Çà et là, on recourait à de nouvelles branches industrielles, et c'est à cette époque que remontent entre autres, dans plusieurs villages de l'Emmenthal, les débuts du tricotage et de la bonnetterie qui y prirent plus tard une grande extension 2.

Les fileurs et les tisseurs restèrent néanmoins dans leur majorité fidèles à leur première occupation, mais à la fin de la Médiation, ils étaient tombés dans une profonde détresse.

En Suisse orientale, l'industrie du lin s'était maintenue L'indostrie dans deux cantons, à Saint-Gall et en Thurgovie. du Un en Suisse

Dans le premier, son domaine avait été limité par l'envahissement du coton à l'ancien pays saint-gallois. Fileurs et tisseurs y déployaient encore une certaine activité et on cultivait encore dans cette région le lin et le chanvre ^. Le com-

^ Le district d'Ëriswyl, un des principaux centres du tissage du lin^ fut parmi les premiers frappés. En 1808^ le chômage y était déjà sensible. En 1811, le district de Sumiswald fut particulièrement éprouvé.

Arch. Berne, Man. des Kommerz., 1808-1811.

^ Ce passage de la toile au tricotage fut spécialement marqué dans le district de Gommiswyl.

Arch. Berne^ Man. des Kommerz. 1811.

3 Voir dans le Gem, Schweizer Tarticle consacré à Tancien pays saint-

orientale.

merce de toiles de lin sur le marché du chef-lieu était actif et autour de Téglise de Saint-Laurent, les employés de TEtat, occupés à contrôler et à mesurer les pièces, avaient toujours de la besogne ^. La ville possédait huit blanchisseries considérables qui étaient spécialement destinées à cette catégorie de tissus.

Ainsi, les renseignements qui nous parviennent encore, sur l'industrie de la toile, à la fin du dix-huitième siècle, montrent bien qu'à Saint-Gall son rôle n'est pas entièrement terminé.

Sous la Médiation, c'est un silence complet. L'absence de toute indication à son sujet dans les archives du Directoire commercial est particulièrement significative. On sait seulement par un manuscrit daté de 1825, qu'en 1817, les trois dernières blanchisseries furent partagées entre les indigents ou vendues aux particuliers comme terrain de construction ^. La filature et le tissage du lin subsistèrent bien dans quelques communes à la frontière thurgovienne 3, sans conserver d'importance pour le canton *. En réalité, l'industrie séculaire des toiles saint-galloises a reçu avec la Médiation le coup de grâce ^.

En Thurgovie, la crise fut certainement moins violente que dans les autres cantons. Cette région qui produisait en abon-

gallois. Dans la plupart des maisons, on y filait et on y tissait encore sous la surveillance du père de famille. Souvent, pour filer les déchets^ on faisait venir de la vallée de Montafun, dans le Vorarlberg, des femmes qu'on payait quatre kreuzers par jour.

Gem, Schweizer, III, 137 ss.

* Bernhard Wartmann, p. 173.

^ Hartmann, p. 24.

3 Atlas, 1820.

^ D'après une indication que nous devons à l'obligeance de M. Wartmann, à Saint-Gall, la dernière maison de commerce en toiles Bârlocher suspendit ses affaires en 1830. En 1865, il existait encore sur toute l'étendue du canton 170 métiers à lisser le lin.

Wartmann, p. 644.

^ A Appenzell, l'industrie du lin s'était maintenue avec le tissage du linon et de la batiste qu'on préparait dans les districts orientaux et qui

dance des lins et des chanvres d'excellente qualité, ne ressentit pas comme l'Emmenthal les prix élevés de la matière première*. Néanmoins, le marché y reçut aussi le contre-coup des décrets français. En comparaison des dernières années du dix-huitième siècle, 1780-1790, que marqua encore une activité considérable *, la Médiation fut caractérisée par une sensible diminution des affaires qui influa en particulier sur le mouvement des places d'Arbon et de BischofszelP.

Sur un large territoire, du lac de Constance à la frontière saint-galloise, le tissage en couleurs prit la place des toiles de lin et devint à partir de cette époque une des principales branches industrielles du canton.

Les essais de filature mécanique du lin ne firent pas défaut Lestenutives en Suisse pendant la Médiation ; malgré les récompenses de filature méoffertes par TEmpereur, ils n'eurent pas plus de succès que *^^^ ^^ ^»°ceux qu'on avait tentés sur la soie. Le décret impérial du 7 mai 1810, qui promettait un million à celui qui réaliserait cette invention, fut porté dans plusieurs cantons à la connaissance du public et provoqua des expériences variées. On s'efforça tout d'abord d'améliorer la qualité des filés, dont dépendait essentiellement la réussite de la filature mécanique.

furent entraînés dans la débâcle des mousselines. Trogen, le principal marché de toileries de ce canton^ reçut pendant la Médiation un coup très sensible et vît se succéder plusieurs faillites. En 1829, Appenzell ne comptait plus que 29 métiers à tisser le lin.

Sturzenegger, p. 5.

^ Il importe de rappeler que l'extension prise en Thurgovie par l'industrie de la toile avait été due essentiellement aux crises que traversa l'agriculture vers 1770. A ce moment, un grand nombre de campagnards s'étaient mis à filer et à tisser. Sous la Médiation au contraire, l'agriculture thurgovienne passa par une période prospère, grâce à la forte demande des produits destinés à l'entretien des armées. Les paysans purent sans inconvénient laisser à l'arrière-plan leurs précédentes occupations industrielles et se consacrer aux travaux des champs.

' Les principales maisons thurgoviennes expédiaient alors chaque semaine 400 ballots de toiles de lin blanchi ou en couleur. . Pupikofer^-Sulzberger, I, p. 835.

^ Pupikofer-Sulzberger, II, p. 137.

C'est ce but que poursuivirent Rodolphe Hess, à Zurich * et le Saint-Gallois Nicolas Fehr. Ce dernier travailla à Berne pour le compte de la société économique de cette ville. Ses essais conduisirent sinon à la âlature mécanique, au moins à une utilisation plus rationnelle des déchets de matières premières *.

Un an après la construction de la première machine à filer le lin par Philippe de Girard en 1811, un Glaronnais nommé Tschudi établi à Rorschach, en inventait une à son tour, mais son œuvre ne demeura pas en Suisse. Vendue pour 13 500 thalers au gouvernement prussien, elle fonctionna à Waldenburg en Silésie et fut dans ce pays la première de son espèce. Elle était d'ailleurs loin de valoir les machines analogues de France et d'Angleterre ^.

Les dentelles. On peut rattacher à l'industrie du lin une branche parente, la fabrication des dentelles qui s'étendait dans le Jura de Sainte-Croix à Pierre-Pertuis. Cette spécialité n'avait pris d'extension sérieuse que sur territoire neuchâtelois où le travail de la dentelle au fuseau s'était concentré dans le val de Travers, notamment à Couvet, à Fleurier, aux Verrières et à la Brévine. Sans pouvoir prétendre à concourir avec celles de la Flandre, les dentelles neuchâteloises faisaient bonne figure à côté des produits de l'industrie normande. Elles se répandirent rapidement en Europe, grâce à la mode, à une contrebande active et à l'organisation ingénieuse d'un commerce intimement lié à celui de l'horlogerie.

A la veille de la Révolution, ce travail occupait dans la principauté près de 4000 personnes. Cette prospérité continua pendant la période du système continental. Deux circonstances y contribuèrent, la remise en honneur de la dentelle dans le costume du Consulat et de l'Empire^ et la

* Gem. Schw. Nachr., 27 janvier 1810.

« Tillier, II, p. 286.

' Heer et Blumer, Gemâlde des Kantons Glaras, cité par Jenny, I, p. 73,

* Musée neuch,, 5, p. 180, 217.

décadence des autres industries neuchâteloises ; grâce à la crise des toiles peintes et de Thorlogerie, le nombre des ouvriers en dentelle augmenta régulièrement pendant les années 1804 à 1812 et s'éleva de 4651 à 5766. La stagnation générale du commerce de 1812 à 1814, le fil retomber à 5628; mais en 1817 déjà, il était remonté à 6600*. A ce moment, l'industrie des dentelles, en bonne voie de croissance, s'étendait vers le Nord, et gagnait le Jura bernois, Saint-Imier et les Franches-Montagnes 2. .

§ i3. Les laines.

Après avoir passé en revue les trois grandes industries tex- Recherche tiles de la Suisse, il convient d'étudier le groupe des industries de nouvelles au moyen desquelles on chercha à réparer les brèches creu- ^^raï^ciiesmdus-

. , trielles à intro-

sées par la crise économique. duire dans le

Les gouvernements cantonaux, occupés surtout de capitu- pays. lations militaires et de félicitations à l'adresse du Médiateur, n'avaient pris souci de combattre le mal que lorsqu'il fut sans remède. Les particuliers et les directoires commerciaux s'étaient payés de moins d'illusions ; dès le début, ils s'étaient mis en face de l'angoissante question : où trouver de nouvelles ressources^ comment parer à la ruine profonde et générale du bien-être de la nation 3?

En quelques endroits on procéda par voie de concours, sans grands résultats pratiques. Dans les projets qui furent présentés se trouvaient confondues les propositions les plus variées et les combinaisons les plus bizarres

Le concours ouvert à Saint-Gall en 1813, pour lequel le directoire commercial offrait des prix de 400, 300 et 200 francs, est assez caractéristique à cet égard. L'un proposait

* Voir p. 220.

s Helv. Alm., 1818, p. 153 ss.; 1821, p. 164.

^ Le directoire commercial de Zurich avait dès 1807 constitué une commission de trois membres pour étudier la chose. Arch. Zurich, Prot. des kaufm. Dîrekt., 6 avril 1807.

d'introduire en Suisse la confection des jouets de Nurem* berg; un autre recommandait la culture du tabac; un cordon^ nier de Zurich donnait la recette pour trouver de Tor et de l'argent daxis les cailloux de la Sitter ; un Neuchâtelois trou* vait plus avisé «d'attendre simplement des jours meil* leurs ^« »

Il fallait avant tout éviter dans le choix des nouvellesbranches d'activité un facteur qui avait causé la perte des industries ruinées ; la dépendance .de l'étranger. Il était essen-» tiel de rechercher celles qui pussent trouver en Suisse leur matière première, ainsi que les débouchés suffisants à les faire vivre.

Deux industries, celle des laines et celle des pailles, parurent bientôt répondre à ces conditions, l'une très ancienne,, jadis florissante, maintenant délaissée ; l'autre établie depuis peu dans le pays et en bonne voie de prospérité. C'est à elles qu'on en appela et toutes deux reçurent du système continental l'impulsion vigoureuse que nous allons voir. Décadence de On peut à juste titre s'étonner de la situation précaire où l'industrie des se trouvait à la fin du dix-huitième siècle la plus ancienne lames en Suisse jjjj^g^j,j^ suisse, Celle des laines. Elle jouait encore au dix-

au dix-huitième . . . .

Siècle. septième siècle un rôle important et suffisait non* seulement

aux besoins du pays, mais envoyait aussi ses tissus au dehors.

Que restait-il maintenant de la fabrication des draps dont on retrouvait les traces plusieurs siècles auparavant dans la plupart des villes suisses et qui avait fait notamment la réputation de Fribourg? Qu'étaient devenus les manteaux, les tiretaines et les bures que produisaient Glaris, Berne, le canton de Zurich? Quelques maigres restes de cette activité si intense subsistaient seuls à Winterthour, autrefois le centre le plus important des laineries, dans le Simmenthal, d'où sortaient de gros tissus connus sous le nom d' « Ober-

* Gem, Schweizer, 2, p. 22i ; — Wartmanii, p. 341.

lânder Tuch » et en Ârgovie, où l'on fabriquait des bonnets et des bas*.

 quoi était due cette rapide décadence?

On peut Tattribuer tout d'abord à renvahissement du pays par les manufactures de coton qui avaient accaparé un grand nombre de mains et détourné le peuple des tissus de laine ^. Un autre motif se trouve dans l'incurie des gouvernements du dix-huitième siècle qui, négligeant de protéger cette branche de l'industrie indigène, avaient laissé les portes des cantons s'ouvrir toutes grandes aux draps étrangers. Au dehors, en Hollande, en Angleterre et en France à Louviers, Elbœuf et Sedan, les fabriques vigoureusement stimulées perfectionnaient chaque jour leurs produits. Peu à peu, la concurrence devint insoutenable pour les manufactures du pays, qui travaillaient dans de mauvaises conditions. A la Révolution, la suppression des couvents italiens, auxquels Winterthour envoyait en grande quantité ses bures, vint porter le dernier coup aux laineries suisses^.

Enfin, conséquence naturelle de cet état de choses, on négligeait toujours plus l'élevage du mouton jadis très répandu dans les campagnes. La race dégénérée ne donnait plus qu'une laine dure et grossière. C'est ainsi qu'au début du dixneuvième siècle la Suisse consacrait à l'achat des draps de laine de France, d'Angleterre et de Lusace des sommes considérables, chose d'autant plus regrettable que le pays était plus pauvre en numéraire *.

C'est à partir de 1806, lorsque l'espoir de renouer des rela- Renaissance tions avec la France fut devenu illusoire, qu'on se préoccupa

* Helv. Alm., 1803, p. 69 ; — Gem. Schw. Nachr., 27 avril i806 ; — • Meyer de Knonau, I, 3i3.

^ Burkli, FabrikjBfesetzgebung^ p. 49.

^ A Zurich et à Claris, la fabrication des tissus de laine avait définitivement cédé la place à celle des indiennes vers i790. A ce moment» Zurich en était réduit à faire venir de Berne ses gros draps.

Arch. Zurich, Ok. Prot., X, 134, 28 octobre 1809 ; — Jenny, I, p. 62.

* Allg. Ztg., 14 août 1803; — Gem, Schw. Nachr., 19 septembre 1806.

de cette industrie à partir de

d'acclimater de nouveau le travail des laines dans le pays. Soumise à Texamen des directoires commerciaux, des sociétés de bienfaisance et des particuliers, la question fut également inscrite à Tordre du jour de plusieurs sociétés scientifiques.

Au début, on eut à lutter contre de grandes difficultés. Point capital, comment se procurer la matière première? Les laines d'Espagne, indispensables à la fabrication des tissus fins, avaient été jusqu'à la fin du dix-huitième siècle accaparées par la Grande-Bretagne *. Aujourd'hui, Français et Anglais se les disputaient avec une égale àpreté et ne laissaient arriver aucun autre acheteur. Après l'occupation de la Péninsule, Napoléon s'était efforcé d'attirer en France les troupeaux de mérinos et avait donné à ses généraux des ordres exprès à cet effet*. En même temps, on cherchait à concentrer en deçà des Pyrénées les laines espagnoles qui se vendaient ensuite à Perpignan et à Bayonne au grand profit des fabricants français ^. Restaient les laines plus ordinaires de la Saxe et de la Souabe, mais les Anglais les achetaient en masse. D'une façon générale, la demande croissante en draps pour la fourniture des armées^ maintenait très hauts les prix de la matière première et les spéculations, sans jamais atteindre l'intensité des opérations sur les cotons, n'en constituaient pas moins une sérieuse entrave au commerce.

* D'après Beer, vol. 3, p. 98, TAnglcterre consommait en iSOO six millions de livres de laine espagpnole.

* Gorresp. Napoléon à Berthier, i6 septembre iSlO ; — Allg. Ztg,, 6 août 1808.

3 Jusqu'en 1809, on trouvait encore à des prix très élevés des laines espagnoles sur les marchés européens. En 1810^ elles furent un temps introuvables, sauf pour les Français.

Allg. Ztg., 26 mars 1809, 29 juillet 1810, Ostermesse.

^ Le gouvernement impérial poussait vigoureusement la fabrication des laines en France et en Italie. A Turin notamment, il avait établi une fabrique qui fournissait des tissus de toutes espèces. Il donnait aussi une grande extension à l'élevage du mouton et aux bergeries nationales.

Moniteur y 6 septembre 1805 ; — Gorresp. 24 août 1807, Exposé de la situation de l'Empire.

Les Suisses ne devaient donc compter que sur leurs propres ressources. Pour s'émanciper de l'étranger, il fallait avant tout viser à relever l'élève du mouton; il importait d'afSner la race par l'achat de béliers mérinos et de perfectionner les conditions de stabulation et de pâturage. On verra plus loin quel fut le résultat des efforts patients et méritoires qu'on fit dans ce sens et qui favorisèrent le développement des manufactures de laine*

Dans ce domaine, Genève donnait à la Suisse le bon Lesmanufacexemple. L'introduction du travail des laines y offrait un ca- ^qIj^^^^ ^^ ractère particulièrement intéressant parce qu'elle était due à suisse occidenun seul homme. Frappé du profit que retirait l'Angleterre t*ie. de cette industrie, Charles Pictet fit courageusement à ses frais les premières expériences, peu après l'annexion de sa ville natale à la France. Après un apprentissage aux bergeries nationales de Rambouillet, il constitua chez lui en 1799 un troupeau de cinquante-quatre bétes à laine fine; son essai fut couronné de succès.

Pour stimuler l'introduction de la race d'Espagne dans le pays, il créait en même temps une fabrique de châles de cachemire imités des produits anglais, où les laines fines du département devaient trouver un débouché. En 1800, il adressait au goirvernement français un intéressant mémoire, dans lequel il exposait ses tentatives et ses intentions, proposant entre autres la création d'une école gratuite de filature ^ ; il réclamait aussi des autorités un subside pécuniaire dans le but de distribuer des rouets aux habitants du département et de mettre à leur disposition des chambres chaudes et des soupes économiques. Cette démarche lui valut avec les encouragements de Chaptal, alors ministre de l'intérieur, une subvention de 6000 francs 2.

^ Pictet avait formé lui-même un certain nombre de fileurs, dont plusieurs enfants pauvres de dix à douze ans qui s'entretenaient déjà par leur travail.

Arch. Genève, Industrie 500, An IX.

* Chaptal qui possédait lui-même un troupeau de bêtes mérinos portait

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Pendant les années suivantes^ Piclet perfectionna ses procédés; à l'exposition de 1806, il reçut une médaille d'argent pour ses châles ^ Grâce à son initiative, la production des laines ânes avait été fortement stimulée dans le département, elle dépassait même les besoins de sa fabrique. Quant aux laines ordinaires, elles trouvaient leur application dans la chapellerie et la bonneterie, mais il importait de créer un établissement industriel où elles pussent s'écouler en quantités plus grandes. Ce projet que Pictet forma de bonne heure fut réalisé en 1812, grâce à ses efforts inlassables. La fabrication de gros tissus commença avec douze métiers ; elle livra d'abord des draps communs croisés et des draps en couleurs unies et mélangées. Ces produits se perfectionnèrent promptement et peu de temps après sa fondation, la manufacture produisait annuellement un millier de pièces de draps de quinze aunes. En même temps, la fabrique de châles se développait de façon réjouissante. Â la Restauration, les deux établissements prospéraient à souhait et Charles Pictet pouvait se vanter d'avoir doté son pays d'une industrie nouvelle *.

Dans la principauté de Neuchâtel, la crise des indiennes fit apparaître de bonne heure la filature et le tissage de la laine. C'est ainsi qu'en 1807, il existait deux manufactures, l'une à la Borcarderie et l'autre au Bied ; la première, dirigée par un MontmoUin, livrait à cette date déjà d'excellents

un intérêt très spécial aux laineries. — Voir p. 267, Arch. Genève, Industrie 600, 17 pluviôse. An IX (6 février iSOi).

* Arch. Genève, Industrie, 499, 2.

* La fabrique de drap appartenait en iSl 7 à MM. Decerve Palisse & Seguin. Elle occupait une centaine d'ouvriers et avait depuis 1812 doublé sa production annuelle. La fabrique de châles établie aux Pàquis avait à la même époque passé à M. Prévost-Pictet ; elle occupait une trentaine d'ouvriers et produisait annuellement 300 à 400 châles dont une moitié étaient brochés.

Etrennes de Genève, 1817, p. 146.

échantillons de draps ; la seconde s'occupait plus spécialement de la teinture, du foulage et de Tapprêt des laines ^

A propos de la Suisse occidentale, on peut encore signaler quelques essais tentés dans le canton de Vaud où, pour donner de Touvrage aux indigents, on créa des ateliers de filature de laine. On fonda même en 1804, à Concise, une manufacture de draps par actions qui, soutenue par les sociétés d'émulation du pays, eut son temps de prospérité ; mais elle fit faillite en 1809; le pays n'était pas mûr pour l'industrie^.

A Berne, les tentatives pour régénérer et étendre le travail des laines eurent également peu de succès. Quelques fabriques de tissus fins furent probablement lancées pendant la Médiation et échouèrent par suite des prix de la matière première et de la concurrence. En tous cas, leurs produits ne dépassèrent jamais les frontières du canton ^.

Dans la Suisse orientale, c'est Zurich qui avait joué le Les manufacprincipal rôle dans la restauration de cette industrie. La tures de tissus grande part en revenait au directoire commercial de ce canton, d«i*'°««»iSuisqui s'efiForça de favoriser l'élevage du mouton et de soutenir les manufactures naissantes ^. La fabrication des draps reparut en 1806 dans la manufacture Guyer à Fehraltorf qui, grâce à l'appui financier du directoire, réussit à surmonter les difficultés du début ^. Le mouvement se précisa de 1808 à 1810, lorsque le gouvernement eut reconnu la nécessité de favoriser officiellement le travail des laines. De nouvelles maisons s'élevèrent sur plusieurs points du canton; après

* Gem. Schw. Nachr., 3 novembre i807 ; — Petitpierre, p. i76, 242.

* Vcrdeil-Gaullieur, p. i69.

3 Une fabrique de tissus de laine existait en 1821 à Oberdiesbach. Elle appartenait à un industriel du nom de Siegfried et prospérait à soubait. Une autre manufacture se trouvait à la même époque dans la vallée de Frutigen. La fondation de ces deux établissements remonte-t-elle à la Médiation. Il est permis de le supposer.

Helv. Alm.y 1821, p. 180, 181.

* Arch. Zurich, Prot. des kaufm. Direkt., 1808-1809.

^ Arch. Zurich, Prot. des kaufm. Direkt.^ 21 avril 1806^ 21 juin 1808.

avoir produit des draps grossiers^ elles passèrent aux articles plus fins et furent bientôt en état de concourir avec Tétranger*. Dans les dernières années de l'Empire, la maison J.-Gaspar Schinz adopta aussi la spécialité des casimirs anglais devenus très rares sur le continent^. A intervalles réguliers, les délégués du Directoire venaient visiter les jeunes manufactures, vérifier les progrès et apporter les subsides ^. A Winlerthour, la seule localité du canton qui n'eût jamais complètement cessé de produire des étoffes de laine, la fabrication reprit dans des proportions encourageantes, ainsi que le témoignent les règlements corporatifs des tisserands et des commerçants *.

A partir de 1810, la crise grandissante sur les manufactures de coton, la disparition graduelle des articles anglais, la demande toujours croissante provoquèrent en Europe une nouvelle poussée de l'industrie de la laine, qui fit pendant ces années-là des progrès sensibles dans les cantons suisses allemands où elle fut vivement stimulée par les sociétés de bienfaisance^. Elle reparut tout d'abord dans les bailliages argoviens^. A Schwyz, on fonda aux frais de la caisse des pauvres une école de filature''. Les journaux signalèrent

^ Nous trouvons entre autres des manufactures de laine sur les bords du lac, à Oberrieden, puis à Marthalen, enfin près de Zurich, au lieu dit « auf dem Rietli. » Cette dernière est probablement celle que mentionne VHeio. Alm, comme appartenant à MM. Homber^er & Gîe.

Arch. Zurich, Hand- u. Gew., p. 386, 2, i7 janvier i809; — Id.,p. 284, 2, 29 novembre i809.

« Helv, Alm., iSii.

3 Arch. Zurich, Prot. des kaufm. Direkt., i808; — Gem, Schw. Nachr.y 27 avril 1810.

* Arch. Zurich, Hand. u. Gew., le»" septembre 1808.

' Il est intéressant de constater que les commandes des commerçants suisses en articles de laine à la foire de Francfort, jusqu'ici abondantes et régulières, manquent complètement à la foire d'automne de 1810. Ce fait est dû en grande partie aux troubles des affaires à ce moment, mais les progrès de la fabrication indigène y auront probablement aussi été pour quelque chose.

^ Lehmann, p. 34.

■^ La caisse des pauvres de Schwytz avait jusqu'en 1812 dépensé

comme un fait extraordinaire l'apparition, pendant l'hiver 1810-1811, de deux manufactures à Rheineck (Saint-Gall) et à Grûsch (Grisons)*. Enfin, après une longue éclipse, la fabrication des draps renaissait à Glaris, grâce aux efforts de deux citoyens dévoués, H. -H. Glarner et F. Schindler*.

Inspirés par l'exemple de Zurich, les gouvernements commençaient à se montrer; Bâle présentait à la Diète de 1811 un rapport tendant à obtenir l'appui de l'Assemblée fédérale pour la fabrication des draps et l'élevage du mouton ; la question parut deux fois à l'ordre du jour ^. Les autorités de Saint-Gall décidèrent de favoriser officiellement l'introduction de cette industrie dans leur canton*.

Cependant le système continental prit fin au moment où l'impulsion semblait en bonne voie, et la campagne entreprise sous l'empire des circonstances critiques de l'époque fut suspendue. Les résultats acquis ne se soutinrent pas les

4718 gulden à Tacquisitioa d'instruments pour filer la laine, à l'achat de matières premières et aux salaires des fileurs et des tisseurs. Allg, Ztg., 22 février 1812.

* Le Neaer Sammler de 1809 parle d'une manufacture de tissus de laine fondée peu de temps auparavant et qu'il cite comme la seule de son espèce dans le canton. Peut-être s'agit-il de l'établissement de Grûsch dont la fondation remonterait alors à 1808.

Neaer Sammler, 1809, p. 266.

* Au début de la Médiation, on présenta au gouvernement de Glaris^ un projet de loi tendant à encourager l'établissement de manufactures de laine et qui fut malheureusement rejeté. Il fallut l'effroyable misère des dernières années pour faire comprendre la nécessité d'introduire dans le pays de nouvelles branches industrielles.

ffeh. Alm., 1809, p. 69, 125; — Schuler, p. 16.

3 Les discussions entamées à ce sujet en 1811 furent reprises à la Diète en 1812. On y faisait en particulier appel au patriotisme des Suisses pour les engager à utiliser exclusivement les produits indigènes. Le projet for* mule en 1811 à l'Assemblée fédérale et tendant à imposer les lainages allemands d'un droit de 8 à 10 %, furent abandonnés l'année suivante par crainte de représailles.

Recès, 1811-1812.

* Les deux premiers prix (300 et 200 fr.) du concours organisé en sep* tembre 1814 par le Directoire de Saint-Gall, furent décernés à deux projets traitant de l'industrie des laines.

Gem, Schweizery 2, p. 221.

années suivantes ; l'industrie des laines, pas plus que l'élevage du mouton ne devaient atteindre l'extension qu'on avait rêvé de leur donner en Suisse.

§ i4- Les pailles tressées.

L'industrie L'industrie des pailles présente un développement infinides païUes très- ^^^^ pl^g spontané que celle des laines et sa prospérité est

sées au dix-hui- . .

tième siècle et ^^ ^^^ points lumineux de la sombre période du blocus conses progrès peu- tinental. Elle avait pris naissance au milieu du dix-huitième dant la Média- gi^cle dans les bailliages libres argoviens où, les premières en Suisse, les paysannes avaient inauguré le port du chapeau de paille. A quelle date exacte et dans quelles conditions cette coutume s'était-elle introduite ? On l'ignore. Par contre, on sait de façon positive que les premières indications précises sur le tressage remontent aux années 1740 à 1750.

Industrie locale et limitée d'abord à un ou deux villages, cette spécialité reçut vers • 1780 une brusque impulsion due à un habitant de Wohlen, Jacob Isler. Ce citoyen, après avoir contribué à perfectionner les procédés de fabrication, fonda en 1783 une maison de commerce et d'exportation et étendit les débouchés des pailles tressées dans l'intérieur du pays *. A la fin du siècle, les produits argoviens passaient la frontière et se répandaient dans le Brisgau, la Forét- Noire et la Souabe.

Au début de la Médiation l'industrie des pailles se présentait dans des conditions propres à lui assurer toute prospérité. Elle n'était pas encore assez puissante pour éveiller les craintes des pays voisins et provoquer des mesures douanières ; elle se développait librement et trouvait sa matière première à proximité immédiate, dans les campagnes argoviennes; elle était maîtresse du marché suisse*.

^ A ce momeot, la mode de porter des chapeaux de paille s'étendit aux hommes. Il en résulta une augmentation considérable de la demande. Lehmann, p. 11. * D'après une enquête des Gem. Schw. Naçhr.y il n'entrait en Suisse en

Au dehors, elle ne rencontrait aucune concurrence sérieuse et sa clientèle augmentait continuellement. La période du système continental marque pour elle une phase de progrès décisif et l'extension de ses débouchés lui permet de prendre définitivement sa place sur le marché européen. En Suisse, elle dépasse les frontières de TArgovie et gagne les autres cantons.

L'activité du vieux Jacob Isler, les fréquents voyages de ses fils, le mouvement commercial intense de sa maison permettent de se faire une idée du développement qu'avait pris à l'étranger la jeune industrie. Les premiers rapports avec la France remontent à 1805 * ; les pailles tressées et les chapeaux argoviens s'écoulèrent alors à Paris et surtout à Lyon *. Puis, l'exportation atteignit la frontière espagnole ^ et gagna même le pays par excellence de la paille, l'Italie.

Avec l'année 1808, les produits suisses reprenaient le chemin de l'Allemagne. Dans ce pays, la crise économique avait fait apparaître la spécialité des pailles tressées dans la Forêt- Noire, autrefois un débouché de l'Argovie, et en Saxe, autour de Dresde. Dès 1804, la nouvelle industrie envoyait ses chapeaux sur le marché de Leipzig et les années suivantes en Russie et en Pologne. En 1808, la demande avait démesurément augmenté, dépassant la production de la Saxe. Les pailles tressées argoviennes, dont on signalait cette même année la présence à la foire de Leipzig, répondaient donc à

1805 aucun chapeau de paille étraog'er de qualité ordinaire. Même les chapeaux de paille de riz fabriqués en Italie ne trouvaient dans les cantons qu'un faible écoulement.

Gem. Schw, Nachr., 5 février i805.

^ Lehmann, p. 23.

' En 1808, par exemple, 800 douzaines de chapeaux de paille suisses passent sur la route de Lyon la frontière du Département du Léman.

Arch. Genève, Industrie, 500, 1808. Commentaire des exportations et importations du Département du Léman.

^ Le fait que le projet de traité de commerce avec l'Espagne en 1803 fait mention des pailles tressées et des chapeaux suisses est caractéristique pour l'importance prise par l'industrie argovienne.

un besoin urgent, aussi se répandirent-elles promptement dans toute rAlleipagne *.

De Leipzig et à l'exemple des Saxons, les Suisses poussèrent leurs affaires jusqu'en Bohême, en Autriche et en Po- • logne, partout avec un brillant succès ; l'année 1809 notamment, resta proverbiale en Argovie comme époque de prospérité extraordinaire •. La guerre n'interrompit même pas ce commerce florissant sur les marchés allemands ; en 1813, Jacob Isler fils se trouvait à Leipzig en pleine tourmente et assistait à la bataille livrée sous les murs de cette ville; en 1814, année excellente s'il faut en croire les comptes de la maison, la marchandise atteignit des prix exceptionnellement élevés. Avant la fin de la Médiation, les Argoviens purent encore nouer de solides relations commerciales avec la Hollande et l'Angleterre ^.

A cette prodigieuse extension des débouchés étrangers ré*

pondirent les progrès réalisés dans l'industrie des pailles en

Suisse et notamment à son lieu d'origine, les bailliages

argoviens.

LetravaUdes De nouvelles maisons se fondèrent à Wohlen, Hâgglingen^

pailles dans les Bûnzen et participèrent avec l'entreprise de Jacob Isler aux

TieosTz*^^^ succès remportés en Allemagne.

et à Friboorg. Des écoles de tressage furent créées dans les principaux centres; ce fut notamment le cas à Mûri, grâce à l'initiative du bénédictin Hediger, curé de ce village. Elles contribuèrent à augmenter l'élégance et la variété des produits. Puis, sous le contrôle sévère du gouvernement qui surveillait étroitement les abus et les fraudes, l'industrie des pailles gagna les districts argoviens les uns après les autres. Concentrée au dix-huitième siècle autour de Bremgarten et de Mûri, elle s'étendit peu à peu au Nord sur Baden et à l'Ouest sur

* Allg, Ztg., 7 août i808 ; — Lehmann, p. 35, 48. 3 La locution argovienne : « S'goht wie anno nûni » (ça va comme en Tan neuf; date de cette époque.

3 Lehmann, p. 35, 46.

Lenzbourg', procurant à tous un gain facile et lucratif et faisant de celte région un véritable oasis au milieu de la détresse générale*. En 1815, elle couvrait tout le « Freiamt > jusqu'à la frontière lucernoise.

Elle n'avait pas attendu ce moment pour dépasser les limites de TArgovie. En 1805 déjà, les <Gemeinnûtzige Schw^eizerische Nachrichten » adressaient un appel aux gouvernements et aux particuliers pour appuyer la fabrication des pailles tressées. « Le besoin de cet article existe à l'étranger, écrivait ce journal. Pourrons-nous y suffire? Toute la question est là.... Bien des indigents modestes ne manquent pas de bonne volonté pour travailler, mais seulement de matériel et de crédit. »

En Suisse allemande, les districts ^suricois de la vallée de la Reuss (AfFoltern, Albis), voisins du Freiamt argovien et qui jusque-là avaient eu pour principale occupation la filature du coton, étaient gagnés les premiers^. En 1808, le tressage avait atteint la rive gauche du lac, constituant dans cette région une excellente occupation pour les enfants et les personnes délicates; on en trouvait aussi des traces sur la rive droite, à Meilen ^. Malheureusement la rareté de la matière première, absorbée par les besoins de l'agriculture, semble avoir entravé son développement dans le canton de Zurich ; le gouvernement et le directoire commercial cherchèrent de bonne heure les moyens de parer à cette lacune en faisant venir des pailles fines des territoires voisins *.

En Suisse romande, l'industrie de la paille réalisait des

^ D'après les rapports du conseil commercial argovien, des enfants de six à dix ans gagnaient souvent de 4 à 6 et 7 batz par jour; l'ouvrier plus expérimenté faisait facilement le double. Certaines sociétés locales, comme la « Gesellschaft fur vaterlândische Cultur^ » contribuèrent beaucoup à étendre le travail des pailles tressées.

Lehmann, p. 36, 36 ; — Atlas, 1820.

' Meyer de Knonau, I, p. 305.

^ On signalait en 1808 à Meilen la fabrique de chapeaux du sieur Wunderli.

Arch. Zurich, Ok. Prot. X, 49, 26 mars 1808.

* Arch. Zurich, Ok. Prot. XVII, 127, juillet 1808.

progrès surprenants dans le canton de Fribourg. Cette région avait sur les cantons allemands un grand avantage, l'excellence de sa matière première. Tandis que l'Argovie ne disposait que d'un seigle à tige brune et étroite, le froment des champs fribourgeois fournissait une paille blanche et large, à la fois souple et brillante et qui ne le cédait guère à celle d'Italie.

Le travail des pailles semblait donc fait pour ce pays. En réalité, il y était exercé déjà au dix-huitième siècle maiâ dans de faibles proportions et n'occupait, aux environs du chef-lieu, qu'un nombre très restreint de personnes. La Médiation décida de son avenir. Le mouvement partit de la ville de Fribourg; on y comptait en 1805 déjà quelques petites fabriques, entre autres le couvent de la Maigrauge qui travaillait plus spécialement les fleurs artificielles ^

Grâce aux commandes abondantes et aux prix élevés de la marchandise, le travail des pailles s'étendit pendant la période du système continental au reste du canton. Dans les districts de la campagne, les femmes abandonnèrent peu à peu le tricotage auquel elles s'étaient adonnées jusqu'à cette époque pour le tressage des chapeaux. A la fin de la Médiation, le pays tout entier, les districts montagnards exceptés, était gagné à la nouvelle branche industrielle ^. Ce fut le cas tout particulièrement en Gruyère, dont le chef-lieu. Bulle, devint à ce moment le centre d'une fabrication active.

Quoique plus chers que ceux de la Suisse allemande, les articles fribourgeois jouissaient d'une meilleure renommée qu'ils devaient à leur plus grande finesse. Les pailles tressées s'écoulaient de préférence en Hollande, en Angleterre et en France ; les chapeaux s'en allaient plus spécialement en Italie

* Gem. Schw, Nachr., 6 février i805.

* Pendant cette période de croissance rapide^ les autorités fribourgeoises eurent comme le gouvernement argovien à sévir contre les fraudeurs qui cherchaient à raccourcir les pailles destinées au tressage. Fribourg essaima pendant la Médiation quelques fabriques de chapeaux dans les cantons voisins, entre autres à Berne, Lausanne et Payerne.

Décrets du P. G. frib., 1805.

et en Russie ; TAlIemagne recevait les deux articles en quantités égales.

Avant la hausse générale des tarifs sous la Restauration, quelques mois après la chute du système continental, l'industrie de la paille représentait à Fribourg un capital d'environ 340 000 francs et produisait annuellement 600 000 pièces tressées*. A partir de ce moment, elle resta un solide élément de l'industrie fribourgeoise.

§ i5. L'horlogerie et la bijouterie.

Ces industries s'étaient presque entièrement concentrées L'horlogerie dans les deux régions qui cessèrent d'être suisses pendant ®^ ^* bijouterie la Médiation, à Neuchâtel et à Genève, où elles prirent au *.^j^ dix-huitième siècle une magnifique expansion.

Dans la principauté, le genre de travail inauguré par Daniel Jean-Richard avait de toutes manières transformé la vie sociale des districts montagnards. Au contraire de l'industrie genevoise qui restait soumise à un régime corporatif sévère, l'horlogerie neuchâteloise put se développer librement; elle occupa bientôt les villages les plus écartés du Jura; puis, des hautes vallées, elle gagna les autres parties du pays. A la fin du dix-huitième siècle, du territoire exigu de la principauté, elle débordait d'un côté sur le val Saint-Imier et l'Evêché de Bâle et de l'autre sur la vallée de Joux. A la veille de la Révolution elle occupait des horlogers universellement connus comme Jaquet-Droz, Abram Breguet, Houriet, Ferdinand Berthoud, et envoyait par milliers ses chronomètres au dehors.

Les montres neuchâteloises avaient uni leurs destinées commerciales à celles des dentelles ; elles trouvèrent leurs premiers débouchés dans les provinces limitrophes françaises, en Bourgogne, à Lyon, puis s'écoulèrent sur les grandes foires du royaume, notamment à Beaucaire. Elles prirent

^ Kuenlin, p. 221.

ensuite leur chemin vers l'Espagne, le Portugal et jusqu'en Orient. D'antre part, elles atteignirent les pays allemands et Scandinaves ^ Quant aux produits de l'industrie genevoise, ils s'écoulaient en quantités considérables sur ces mêmes marchés, mais avec une préférence marquée pour le Nord, la Russie et la Pologne, par l'intermédiaire de Leipzig*.

Les Genevois avaient atteint un haut degré de perfection dans l'imitation des articles d'horlogerie anglais et leur faisaient une concurrence sérieuse. Dans la dernière décade du dix-huitième siècle, ils avaient traversé une période de ralentissement qui avait sensiblement réduit le nombre de leurs ouvriers. Néanmoins, en 1800, la production annuelle s'élevait encore au chifiFre respectable de 50000 montres et on comptait à la même époque plus de 3000 horlogers travaillant à domicile ou dans les différentes fabriques de la ville 3.

Quant à la bijouterie genevoise, tout compte fait, c'est dans de bonnes conditions qu'elle aborda la période de la Médiation. Elle produisait essentiellement les cadrans émaillés, les bottes gravées et ornées de joaillerie et les bijoux mécaniques ^. Si la mode des pièces émaillées avait cessé de régner en France à partir de 1770, elle subsistait dans les autres parties de l'Europe, notamment en Allemagne, et procurait une très nombreuse clientèle aux bijoutiers genevois. Les

* Bachelin, p. 32, i65; — Wartmann-Scippel, p. 89.

' Les Genevois faisaient leurs premières ventes à Leipzig et à Francfort; le reste s'éooulait ensuite dans les villes hanséatiques.

Arch. Genève, Industrie, 500.

^ Les six plus grandes maisons occupaient ensemble 200 ouvriers; les montres produites se répartissaient en 6000 montres à répétition, 12 000 montres incrustées en or, 3i 500 en argent, 500 en simili or.

Arch. Genève, Industrie, 499, 1, Etat des fabriques du département du Léman.

* Les horlogers de Sainte-Croix et de la Vallée de Joux travaillèrent de bonne heure à fournir à la bijouterie genevoise des cadrans et des mouvements bruts. L'émaillerie et la décoration à la gravure furent aussi pratiquées à Neuchàtel, mais en faibles proportions.

Etrennes de Genève, i817, p. i36 ; — Bachelin, p. 122.

pièces à mécanisme s'en allaient en grand nombre en Orient ; cette fabrication prospère employait environ 2000 ouvriers bijoutiers et occupait plusieurs maisons importantes*. Avec l'horlogerie, elle rapportait annuellement un bénéfice considérable qui, d'après un document officiel, s'élevait à la veille de la Révolution à 4 millions 422000 francs.

Au total, on peut à l'entrée du dix-neuvième siècle compter à Genève près de 600Ô horlogers et bijoutiers, à Neuchâtel 4000 horlogers 2, dans le Jura bernois 1200 plus quelques centaines dans le Jura vaudois. On estimerait ainsi à environ 12 000 le nombre des personnes vivant à cette époque de ces deux branches industrielles et réparties du Léman au val Moûtier.

Genève et Neuchâtel subirent tous deux le contre-coup de la La crise de politique impériale qui bouleversa en Europe leurs meilleurs l***oriogene à débouchés, notamment l'Espagne et l'Allemagne. Genève fut Genève pendant frappée la première et dès la première heure ; la principauté le système conde Neuchâtel eut, au moins jusqu'en 1810, une situation moins tii*«ntai. défavorable qu'elle dut à la qualité plus ordinaire et aux prix moins élevés de ses produits, plus propres à tenir le marché en temps de crise que les articles de luxe genevois 5.

Le tableau suivant donnera quelques indications plus précises sur le mouvement de l'horlogerie neuchàteloise de 1796 à 1814.

^ La principale maison de bijouterie genevoise était à la fin du dixhuitième siècle celle des frères Cellier, qui comptait 800 ouvriers.

Arch. Genève, Industrie, 499, I, An X.

^ Le recensement des horlogers et bijoutiers genevois pour i799 donne le nombre de 5900, celui des horlogers neuchâtelois en 1802 le chiffre de 3939.

Arch. Genève, Industrie, 600, i8 Ventôse, An XI (2 mars 1799); — Petitpierre, p. 211 ; — Geiser, XXXIV.

3 Nous n'avons pas connaissance de prohibitions de Thorlogerie neuchà* teloise en France. Les plaintes formulées par les Genevois contre elle montrent qu'elle jouissait encore de sa liberté sur les marchés de l'Empire. Les pertes qu'elle éprouva pendant cette période ne résultèrent donc que des influences générales de la politique impériale en Europe.

Arch. Genève, Industrie, p. 500, 1810.

Années. Nombre d'ouvriers.

Sauf en 1808, année de crise aiguë et générale pour la principauté, on constate qu'il y eut jusqu'en 1810 une légère augmentation du nombre des horlogers, ce qui prouve que cette branche se maintenait dans des conditions relativement avantageuses. En 1810, c'est l'ébranlement général du marché européen ; quelques maisons d'horlogerie d'entre les plus considérées y succombent^.

De 1810 à 1812, plus de 1200 horlogers abandonnèrent leur métier. Bon nombre furent pris par la conscription ^ ; d'autres passèrent, on l'a vu, à la fabrication des dentelles» D'autres encore eurent recours pour subsister à une branche industrielle pratiquée avec succès par les horlogers neuchâtelois à l'étranger 3, mais qui n'existait pas dans la principauté, la fabrication des instruments de planimétrie et de physique. L'Etat, effrayé du chômage qui allait croissant, contribua pour sa part à acclimater dans le pays cette spécialité par

^ Comparer ce tableau avec celui que nous avons donné à la page 220.

s En 1806^ la vieille maison Houriet^ qui livrait annuellement 5000 à 10 000 montres, éprouva de grands revers. Au même moment, ^^py» ^^ fondateur de la fabrique de Beaucourt, se retira des affaires. En 1808, ce fut le tour de Thorloger Favre. En 1810, Victor Fatio, qui avait fondé un atelier pour la fabrication des outils d'horlogerie, ferma sa maison.

Bachelin, p. 55, 145.

3 Wartmann-Seippel, p. 106.

Tachât de pièces qui devaient servir de modèles*. Cela réussit à merveille; à partir de ce moment, on fabriqua à la Chauxde-Fonds des instruments qui ne tardèrent pas à rivaliser avec ceux des maisons anglaises, tout en étant moins coûteux.

Ces dispositions n'empêchèrent pas la majorité des ouvriers inoccupés de quitter le pays ; ce fut le cas en particulier pour les cadraturiers de Buttes et de Fleurier, qui émigrèrent à Sainte-Croix et dans la Vallée de Joux, donnant la main aux ouvriers que le chômage avait chassés de Genève. Du fait de ce renfort, l'industrie horlogère vaudoise reçut une vigoureuse impulsion durant la Médiation.

D'autre part, la crise paraît avoir excité l'ingéniosité des Neuchâtelois dans le sens d'une production moins coûteuse. Jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, les horlogers fabriquaient eux-mêmes à domicile toutes les pièces de la montre ; la période napoléonienne inaugure le principe de la division du travail, que les mécaniciens du val de Travers contribuèrent tout spécialement à développer *.

Le nombre des ouvriers du Jura bernois, dans le val Saint- Imier et les Franches Montagnes se maintint stationnaire à 1200. D'ailleurs nous manquons d'informations au sujet de cette région où les progrès extraordinaires que l'horlogerie réalisa au dix-neuvième siècle ne commencèrent qu'après la chute de l'Empire ^.

A Genève, l'horlogerie se trouvait en pleine crise dès 1808, malgré les efforts des fabricants pour maintenir les débouchés,, malgré leurs fréquents et périlleux voyages pour écouler la marchandise et faire rentrer les fonds *. Les ventes pour

^ Circulaire du 7 novembre 1811. Dans ce même document, le gouvernement neuchâtelois recommandait aux ouvriers inoccupés de se mettre à la serrurerie et à la culture du chanvre et du lin.

Allg. Zig.y 28 novenjbre 1811.

' Bachelin, 212, p. 143 ss.

' Helv, Alm,, 1821, p. 178.

* Arch. Genève, Industrie, 499, 2, 8 janvier 1807.

rAllemagne et la Russie, encore actives en 1803 sur le marché de Leipzig, avaient pris an ; le débouché de TEspagne était irrémédiablement compromis ; en Italie les affaires languissaient ^.

Les horlogers genevois n'attribuaient pas leurs pertes seulement aux conséquences générales de la situation politique en Europe, mais aussi à la contrebande qui introduisait dans TEmpire en fortes quantités les articles d'horlogerie anglaise^ et à la concurrence neuchâteloise contre laquelle ils demandaient une protection énergique.

Limités toujours davantage au seul marché français, les Genevois cherchèrent toujours davantage à se conformer au goût plus raffiné de Paris et à perfectionner leur production. Ils réalisèrent pendant cette époque de grands progrès sous le rapport de l'élégance et de la variété des formes. C'est ainsi que se généralisa l'usage des petites montres de dames qu'on avait commencé à fabriquer vers 1795 ; cet article de luxe qui se vendait uniquement à Genève devint à partir de 1806 une ressource très avantageuse^.

Malgré ces efforts, la situation semblait désespérée en 1810 et 1811. De 5000 horlogers et bijoutiers, un tiers à peine trouvait encore du travail, grâce à la bonne volonté de quelques chefs d'ateliers qui continuaient à produire sans espoir de bénéfice ; d'autres, un millier environ, avaient émigré; d'autres enfin avaient abandonné leur métier et cherchaient de nouveaux moyens d'existence. Le rapport officiel qui nous donne ces détails se termine tristement sur ces mots : < Le reste est sans courage. » En dix ans, l'horlogerie genevoise était réduite des neuf dixièmes 3.

* Arch. Genève, PH, CCCXI, A, 36, 2, 18ii ; — Allg. Ztg.y 15 février 1803, Neujahrsmesse.

* La moitié des montres fabriquées à Genève à la fin de la Médiation étaient des montres de dames.

Etrennes de Genève, 1817, p. 137, 139 ; — Wartmann-Seîppel, p. 89. 3 Le gain journalier moyen d*un horloger genevois dans les années 1780

geneyoïse.

L^intensité de la crise pendant les premiers mois de 1811 provoqua à la fin de Tannée un appel à Paris. Un mémoire envoyé par la Chambre de commerce de Genève au ministre de l'intérieur établissait une douloureuse comparaison entre la prospérité de jadis et la détresse actuelle et demandait instamment quelques avantages commerciaux qui pussent préserver Thorlogerie de la ruine totale *. La réponse de Paris ne fut pas défavorable ; mais le gouvernement français avait compris trop tard combien il eût été nécessaire de soutenir cette industrie, redoutable concurrente de l'Angleterre ; les quelques réformes qu'il octroya à ce moment ne pouvaient plus en aucune façon améliorer la situation.

La bijouterie se maintint plus solidement que l'horlogerie ^* bijouterie pendant le régime impérial, bénéficiant surtout de la vogue croissante de ses bottes à mécanisme dont elle avait infiniment perfectionné la fabrication. Les Genevois tirèrent aussi un parti avantageux des ressorts-timbres, inventés à la fin du dix-huitième siècle et qu'on n'avait jusqu'alors adaptés qu'à des boîtes de grandes dimensions. On les introduisit dans les médaillons, les tabatières, les étuis et surtout dans les montres à répétition. On put varier à l'infini la forme

à 1786 pouvait s'élever jusqu'à 12 francs. En 1812^ il était tombé à 2 et 4 fr.

Arch. Genève, Industrie, 500, 1810; 499, 2, 1811; — Id. PH, CCGXI, A 36, 2, 1811.

^ Ce mémoire portait sur trois points ; il demandait :

10 Les mesures les plus strictes pour empêcher l'importation en France des articles d'horlogerie étrangère et tout spécialement des produits neuchâtelois.

20 La suppression des droits de transit en Italie.

30 La possibilité de participer aux avantages procurés à l'industrie française par les licences. (Voir page 50^ note 2.)

Le duc de Cadore opposa sur ce dernier point un refus catégorique ; mais il promit de faire droit aux deux premières demandes. Un décret impérial du 26 décembre 1811 affranchissait en effet des droits de transit en Italie les ouvrages d'horlogerie certifiés de fabrication genevoise. On cherchait aussi à obtenir pour l'industrie genevoise des commandes pour la maison impériale, mais sans succès.

Arch. Genève, PH, CCGXI a, 369, 2, 3, 7 et 26 décembre 1811, 11 janvier

des bottes, ce que ne permettaient pas les anciens timbres trop volumineux. Bon nombre d'ouvriers inoccupés trouvèrent dans cette spécialité un travail rémunérateur*.

Quoique le commerce des pièces à mécanisme destinées

à FInde et à la Chine et dont on exportait en 1800 pour

600000 francs, fût fortement gêné, la bijouterie put, grâce

à la variété de ses produits, attendre la fin de la crise dans

des conditions relativement favorables *. Elle retrouva bientôt

son ancienne activité ^.

L'acicp fondu II convient d'ajouter à cette partie de notre étude quelques

à Schaffhouse. ^^^g g^p ^^^ spécialité de l'industrie des métaux, à laquelle

* le système continental fit faire un grand pas sur le continent,

celle de l'acier fondu.

Les premières expériences de fonte au creuset de l'acier avaient été faites vers 1740 en Angleterre. Dès cette époque, les secrets de la cémentation ou carburation du fer en barres avaient été jalousement gardés par la Grande-Bretagne, malgré les efforts des savants étrangers pour les pénétrer. Il s'agissait tout d'abord de trouver les compositions métalliques capables de donner des creusets assez solides pour supporter la fusion de l'acier; il fallait ensuite découvrir le secret des matières qui, ajoutées au métal, lui communi-

^ L'invention des ressorts-timbres était due à Salomon Favre, de Genève et Isaac- Daniel Piguet, horloger -cadraturier de la Vallée de Joux. En 1817, celte spécialité occupait à Genève 300 ouvriers.

Etrennes de Genève, 1817, p. 137.

* On estimait que malgré les mauvaises années, la bijouterie genevoise avait^ de 1789 à 1817^ triplé son revenu annuel.

Arch. Genève, Industrie, 499, 2, 1811 ; — Etrennes de Genève, 1817, p.

3 En 1817, à un moment où les conséquences de la crise s'étaient déjà quelque peu atténuées, l'horlogerie et la bijouterie réunies ne comptaient guère plus de 2800 ouvriers. Grâce aux perfectionnements réalisés dans les premières années du siècle, la production dépassait celle des 5000 ouvriers que possédait Genève en 1789. Malheureusement, cet accroissement de la production s'était manifesté sur tout le continent ; les prix de la marchandise avaient fortement baissé et les bénéfices en avaient diminué d'autant.

Etrennes de Genève, 1817, p. 137-139.

quaient la finesse du grain, l'élasticité et Tégalité. Jusqu^à la fin du dix-huitième siècle, toutes les expériences tentées sur le continent avaient échoué. Sous l'Empire, la difficulté de se procurer Facier anglais provoqua de nouvelles recherches. C'est à un Suisse, le Schaffhousois J.-C. Fischer, qu'on dut la solution du problème.

J. Conrad Fischer, né le 22 septembre 1776 à SchafiThouse, appartenait à une famille de fondeurs qui lui fit donner une bonne éducation. Jeune homme, il voyagea. En Angleterre, il entra en rapports avec quelques savants célèbres, entre autres Faraday et Benjamin Huntsman de Sheffield, l'inventeur de l'acier fondu au creuset. De retour au pays, il reprit la fonderie de cloches que lui avait transmise son père; en même temps, dans sa fabrique de Muhlethal près Schaifhouse, fondée en 1804, il commença la série de ses expériences de métallurgie.

Grâce à ses connaissances pratiques et théoriques, il surmonta tous les obstacles. Après quatre ans de travail, il fondit dans des creusets de son invention, un acier qui, de l'avis de ses contemporains^ égalait en perfection les meilleurs produits anglais. Poursuivant ses recherches, il découvrit peu après une nouvelle variété d'acier nickelé qu'il nomma < l'acier météore», d'après une combinaison de différents métaux existant dans les météores, et qui avait toutes les qualités du véritable acier de Damas. Ce métal trouva promptement son application dans la fabrication des armes tranchantes, des cachets et particulièrement des rasoirs, que les Anglais avaient seuls confectionné jusqu'alors.

Ces découvertes successives eurent en Europe un grand retentissement. A Paris, à la « Société d'encouragement pour l'industrie nationale ;>, elles furent l'objet de rapports flatteurs, sur quoi le ministre de l'intérieur fit demander à Fischer de poursuivre ses expériences en France. En 1814, l'empereur Alexandre de Russie, traversant la Suisse avec les armées alliées, honora de sa visite la petite fabrique de

Muhlethal; il se fit expliquer la fabrication de Tacier « météore », et après avoir fait cadeau à Fischer d'une bague de diamants, l'invita à venir s'établir en Russie.

Le Schaffhousois déclina cette proposition, comme il avait repoussé quelque temps auparavant l'offre venue de Paris. Modeste, profondément attaché à son pays, jouissant de l'estime générale et de l'appui de son gouvernement, il préféra rester dans sa yille natale où il disposait de l'admirable force motrice du Rhin. Il ne chercha pas à retirer de son invention aucun avantage matériel, bien que les circonstances eussent été de nature à lui assurer la fortune. Il mourut à Schaffhouse en 1854 *.

* Gem. Schw, Nachr., 15 août 1808; — Alm, Helv., 1811, p. 15 et 16; — Allg. d, Biogr,, article «Fischer»; — Die Indust, a. Kommerz Schweizy livr. 8, p. 634.

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