‹ Le système continental et la Suisse 1803-1813Chapitre 15 sur 23 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

QUELQUES RÉPERCUSSIONS DU SYSTÈME CONTINENTAL SUR DIVERSES BRANCHES ÉCONOMIQUES

§ i6. L'agriculture.

II avait suffi d'un jeu de la politique pour ébranler jusque dans ses fondements le brillant édifice de l'industrie et du commerce suisses.

Ceux qui avaient observé avec méfiance l'évolution des ma- Réaction pronufactures dans le pays, qui avaient déclaré que leur éclat "^^^^^ P^ i® serait éphémère et leur prospérité incertaine *, ceux-là ncntd^^eiT'favoyaient leurs prédictions confirmées par la crise du système veur de ragdcontinental. Le paysan qui avait abandonné le travail de la culture, terre et son revenu régulier pour filer ou tisser le coton ou la soie, éprouvait un regret immense et une déception non moins vive; le peuple rejetait sur l'industrie la responsabilité de ses misères. Cet état d'esprit devait se manifester par une intense réaction en faveur de l'agriculture.

Ce mouvement, on le sait, ne datait pas de l'époque impériale; il avait commencé en France dans les dernières décades du dix-huitième siècle, sous l'influence des théories de Rous-

* Chaptal avait dit dans la préface de son ouvrage La chimie appliquée aux arts : « Ce n'est que par une interversion déplorable qu*on a établi, il y a un demi-siècle, les fabriques de coton, sans penser que le sort de ces établissements, nourris par les matériaux du dehors, allaient être livrés à toutes les chances des révolutions et à toutes les intrigues de cabinet. »

seau et des physiocrates. Il avait aussi à cette époque gagné la Suisse et s'était traduit autrement que par de platoniques protestations contre l'industrie envahissante. A ce moment déjà, les hommes intelligents et éclairés avaient entrepris la lutte contre les obstacles qui paralysaient l'agriculture et que maintenait l'ancien régime ; ils cherchaient à supprimer la routine de l'assolement triennal, du droit de parcours, des biens communaux, grâce auxquels de grandes étendues de terrain restaient improductives.

Mais tout cela n'avait jamais revêtu de caractère général. Quelques améliorations avaient bien été réalisées, mais sans la participation des gouvernements cantonaux le plus souvent intéressés au maintien des abus et, somme toute, le résultat n'avait pas été en proportion de l'effort.

Il fallut l'avènement de la République helvétique pour écarter définitivement les anciennes méthodes de culture. Toutefois, dans les premières années du siècle, au milieu des agitations de toute espèce, la population agricole n'eut guère le loisir de profiter de ses nouvelles libertés. La Médiation, «lie, offrit à cet égard, toutes les conditions de tranquillité requises, mais la tendance réactionnaire, fortement marquée à cette époque, fit courir de sérieux dangers aux conquêtes de la Révolution, dans tous les domaines. Les gouvernements aristocratiques de plusieurs cantons s'opposaient de toutes leurs forces aux innovations et cherchaient, avec une âpreté particulière, à entraver le rachat des dîmes et des redevances.

Le système continental avec son cortège de chômages et de misères vint à point pour démontrer la nécessité des réformes agricoles et empêcher un recul. On peut affirmer qu'il a été un facteur important dans l'impulsion vigoureuse donnée pendant la Médiation à l'œuvre commencée au dix-huitième siècle et qu'il a contribué, pour une forte part, à la libération du sol en Suisse. Il ne peut être question d'étudier ici en détail les conditions de l'agriculture à cette époque. Il suffira.

pour démontrer la réaction générale qui se produisit en fa« veur du travail de la terre, d^indiquer à grands traits les progrès accomplis.

A côté des réformateurs du dix-huitième siècle, des initia* leurs, comme ks Bernois Tschiffeli et Fellenberg, le Zuricois J.-Casp. Hirzel, de nouvelles personnalités paraissent, ainsi le landamman Heer, à Glaris, le conseiller Freienmut, en- Thurgovie, Ch. Pictet, à Genève, qui font entendre leurs voix autorisées par des discours et des brochures. Tous opposent la stabilité des ressources du sol au caractère accidentel et hasardeux de l'industrie et du commerce; tous arrivent à la même conclusion : la Suisse a dû une prospérité artificielle à la période de défaillance des industries étrangères. L'introduction du travail des manufactures a eu les conséquences physiques et morales les plus désastreuses ; elle a fait naître des besoins nouveaux, des habitudes de jeu et de boisson; elle a excité l'avidité au gain; les femmes sont surmenées ; les enfants ont abandonné l'école ; sur bien des points, une surpopulation déplorable a fâcheusement influencé les conditions du logement. Le peuple s'est endetté, la mendicité a augmenté dans d'effrayantes proportions. Attendre le retour de circonstances favorables à l'industrie serait incertain ; il n'y a qu'un seul moyen de salut, c'est de revenir au travail de la terre ^.

Fellenberg s'écriait avec joie dans le premier numéro de principaux

progrès réalisés dans Ta^i-

la Médiation.

* Voir à ce sujet les Landwirtschaftliche Blàtter de Hofwyl, de Fellenherg; l'ouvragée du même auteur intitulé Aassichten der schweizerischen Landwirtschaft, traduit en 1808 par Pictet ; une brochure saint-g^alloise : ^ "... Zeitbetrachtungen ûber daê schweizerische Baumwollengewerbe ; le discours prononcé en 1804 par le président de la société économique des Grisons et celui du landamman Heer à la fondation de la Société d'agriculture glaronnaise en 1807; un mémoire lu par M. Henriot à la Société d'émulation de Neuchàtel ; un autre présenté au Directoire commercial de Zurich et intitulé : Ueber die Mittel gegen den ôkonomischen Ver f ail des Vater^ landes ; lire enfin la brochure du pasteur Schuler sur le canton de Glaris : Die unglaubliche Grosse des Elends im Schoosse unseres Vaterlandes.

Allg- Ztg., 23 juin 1806,2 août 1807, 21 mai iSOS;-— Neaer S ammler, I, p. 194 ; — Petitpierrc, p. 153.

son journal agricole de Hofwyl : < La détresse de Theure actuelle, aussi bien que le courant de la mode, nous a déjà ramenés en partie à la fonction la plus naturelle de notre existence terrestre, à l'agriculture, seule solution aux besoins et aux déficits du moment présent. >

A côté des anciennes sociétés constituées au dix-huitième siècle dans plusieurs cantons suisses, notamment à Berne^ Soleure, Fribourg, Zurich, il se forma de nouveaux groupements essentiellement consacrés à Tétude de l'économie rurale.

La société économique de Winterthour, née en 1809, vint à point seconder le travail infatigable du Directoire commercial zuricois * ; à Glaris , le landamman Heer fondait en 1807 une société d'agriculture ; en Thurgovie, on créa en 1810 une commission agricole; l'Argovie fut dotée aussi en 1810 de la < Gemeinnûtzige Gesellschaft » ; les Grisons eurent en 1803 leur société économique dont le journal, le Neuer SammlePf se fit remarquer par ses courageuses campagnes contre les abus administratifs. A Neuchàtel, on adjoignit en

* Il convient de relever ici encore une fois l'activité admirable déployée pendant toute cette période par le Directoire commercial zuricois. Le fonds dont il disposait se montait en 1798 à 680 000 gulden. Il s'en fallut de peu que cette somme ne fut confisquée pendant les troubles de l'Helvétique ; elle fut en tout cas fortement entamée par des avances faites au nouveau gouvernement^ par les contributions de guerre et les impositions de toute espèce. Grâce à son excellente administration, le Directoire sut avantageux sèment tirer parti de ce qui lui restait. Après être tombé, de 1804 à 1807, de 752 000 à 620 000 gulden, le fonds prospéra à souhait dans les années suivantes. En 1815 toutes les pertes étaient réparées; en 1830 la caisse con tenait I 051 738 gulden.

Le Directoire intervint habilement et à plusieurs reprises pendant la Médiation en faveur des intérêts zuricois et suisses. En matière rurale, il procéda en 1808, sur l'état de l'agriculture dans le canton, à une vaste enquête qui servit de point de départ aux nombreuses réformes entreprises dans la suite. La liste des travaux présentés par les membres dans les années 1806 à 1813 révèle la préoccupation presque exclusive des questions' agricoles.

Arch. Zurich, Oek. Prot., XVII, XVIII et 29 mai 1808; -- Z archer Taschenbach, 1883, p. 56 ; — pour la Société économique de Winterthour,. voir Arch. Zurich, Oek. Prot. X, 107.

1802 à la « Société d'émulation patriotique » qui datait de 1761 , la « Société du jeudi > qui se maintint active jusqu'en 1816*. A Fribourg, on chercha d'après les principes de Fellenberg à faire du couvent d'Hauterive un établissement agricole modèle. Dans le canton de Vaud, la société d'émulation publia dès 1805 les Notices (Futilité publique y qu'on remplaça en 1812 par la Feuille (Tagriculture et d'économie générale ^.

Partout on engageait courageusement la lutte contre la routine, on s'efforçait de vaincre l'apathie ou l'hostilité des gouvernements cantonaux; la Diète elle-même lançait en 1812 un appel, purement platonique d'ailleurs, pour engager les cantons à concentrer leur attention sur l'amélioration de l'agriculture ^.

L'activité des sociétés et des particuliers tendait d'un côté à la suppression complète des abus de l'ancien régime, de l'autre à l'introduction de toutes les améliorations possibles.

Elle cherchait tout d'abord à abolir les dîmes et les cens, rétablis à la chute de l'Helvétique. On avait admis que ces anciens droits pourraient être rachetés, mais les cantons réactionnaires, en tête Fribourg, Berne, Soleure, Zurich, cherchaient, en élevant le taux du rachat, à empêcher sur leur territoire la réussite de cette opération.

Les lois de Berne exigeaient par exemple pour le rachat des cens, une somme égale à trente-trois fois le revenu annuel moyen de la terre, pour celui des dîmes, une somme égale à vingt et jusqu'à vingt-six fois ce revenu. Fribourg exigeait même pour certains droits le paiement des sommes arriérées impayées pendant l'Helvétique. D'autres cantons,

^ Allg. Ztg., 3 mars 1807 ; — Oechsii, p. 676 ; — Petitpierrc, p. 14 ; — Pupikofer-Sulzberger; p. 136.

* La tentative annoncée avec grand bruit à Fribourg échoua. On ne put arriver à faire prospérer l'établissement d'Hauterive qui eût exercé sur le pays la meilleure influence.

Helv. Alm., 1809, p. 40 ; — Verdeil-Gaullieur, p. 169.

' Repertorium, § 121.

Bâie, Schaffhouse et Lucerne procédèrent d'une façon moins intransigeante. Quant aux Etats nouvellement constitués comme Vaud, Saint-Gall, Thurgovie et Tessin, ils firent, cela va de soi, tout leur possible pour l'abolition des anciens droits féodaux*.

Deux autres réformes importaient aux initiateurs en matière agricole : la suppression du droit de parcours ou de vain^ pâture (Weiderecht) et la division des biens communaux (AUmende).

Sur le premier point, on ne rencontra pas de difficultés sérieuses ; Soleure seul se montra rebelle à toute concession. Le canton réactionnaire de Fribourg céda en 1810. Dans les nouveaux cantons, la vaine pâture fut abolie de 1805 à 1807, soit gratuitement, soit contre paiement de faibles indemnités. Dans la principauté de Neuchâtel, le droit de parcours fut supprimé en 1807 *.

Quant à la division des biens communaux, il avait fallu les années de disette 1770 et 1771, au siècle précédent, pour en faire démontrer la nécessité. Une série de partages s'étaient aussi effectués en 1799 et 1800, époque de crise ; mais, dans ce domaine, l'Helvétique s'était montrée très prudente et sa loi du 15 décembre 1800 limitait considérablement le nombre et les catégories des biens à partager. A la Médiation, il restait encore beaucoup à faire ; dans la Suisse centrale notamment, ces terrains étaient dans un état déplorable, desséchés en été, transformés par la pluie en bourbiers, traversés d'ornières, incapables de produire aucune plante utile. Les animaux mis dans ces pâturages, sources de fièvres et de miasmes, ne pouvaient en rapporter que des maladies ^.

^ Ici^ le taux du rachat égalait dix-sept à vingt fois le revenu moyen annuel de la terre. Dans le canton de Vaud^ le rachat se fit aux frais de l'Ëtat avec Tappui d'un impôt modéré prélevé sur les biens à redevances. Cette opération donna lieu à de nombreuses complications nées des protestations des anciens propriétaires bernois dans le pays.

Oechsli, p. 697, 718.

« Oechsli, p. 698 ; — Pupikofer-Sulzberger, p. 135-137 ; — Kuenlin, p. 217.

3 Quelques communes peu fortunées et chargées de pauvres laissaient

La Médiation dénote un vigoureux pas en avant dans rhistoire du partage des biens communaux, de leur culture plus rationnelle et plus intensive. Les dispositions prises sous l'Helvétique furent promptement dépassées. Une loi très libérale du canton de Lucerne, du 28 juin 1803, donna l'impulsion. Suivirent un grand nombre de communes zuricoises, puis Glaris, Berne, Argovie, Appenzell, Zoug, d'autres en-

core

De la disparition de l'ancien régime sortit une série d'améliorations qui découlaient logiquement les unes des autres. L'abolition des dtmes amena l'abandon de l'assolement triennal et de la jachère morte et leur remplacement par les cultures alternées. Les cultures fourragères, celle du trètle, de l'esparcette et de la luzerne, commencées timidement au dix-huitième siècle, prirent une nouvelle extension. La routine du système des pâturages entretenue par les biens communaux disparut peu à peu. Par la stabulation on put utiliser les engrais de manière plus profitable; le fumier qu'on laissait perdre, au dix-huitième siècle, fut recueilli en quantités plus considérables pour le grand profit des labours. Grâce à l'entretien plus soigné du bétail, on renforça la production du lait et on donna de ce fait à l'industrie laitière, qui devait prendre de si fortes proportions dans la suite, la première impulsion. Avec l'extension des cultures fourragères, on put introduire et répandre dans le pays de nouvelles plantes, le colza, les navets» le tabac; la betterave fit son apparition avec la nouvelle industrie sucrière née du système continental •. On chercha à remettre en honneur la pomme de terre dont la culture avait dégénéré depuis quelques années, mais la plante de Parmentier ne prit pied

incultes des biens communaux de 8000 poses (Jucharte) qui servaient de pâturage à quelques chevaux seulement.

Gem. Schw. Nachr., 6 mai 4806 ; — Helo, Alm,, 1804, p. 135 ; iSiO, p. 22.

< Miaskowski, II,IV.

* Chuard-Seippel, p. 43 ss.

dans le pays eu réalité qu'après la famine de 1817*. A Tamélioration des cultures répondit enfin le perfectionnementdes instruments de travail et l'introduction de machines agricoles.

Toutes ces innovations firent l'objet de communications variées dans les sociétés économiques et provoquèrent de sérieuses enquêtes. Des fermes modèles furent installées dans plusieurs cantons et servirent aux premières expériences suivies et appliquées par les paysans et les particuliers avisés*. Le centre de la réforme agricole fut dès 1807 l'institut de Hofwyl dans le canton de Berne ; son âme fut le fondateur et le directeur de cet établissement célèbre, l'infatigable Emmanuel de Fellenberg.

Ce tableau rapidement esquissé suffit à montrer que la plupart des progrès qui, développés dans la suite, ont fait la prospérité de l'agriculture suisse, ont trouvé pendant la Médiation leurs premières applications pratiques.

Ces considérations générales ne touchent à notre étude

qu'en raison de l'influence indirecte exercée par le système

continental sur les choses de l'agriculture. 11 est néanmoins

quelques phénomènes d'économie rurale qui pourraient en

être qualifiés de conséquences directes, ceux qu'ont entraînés

la nécessité de demander au sol indigène certaines matières

premières dont la politique française avait fermé l'accès à la

Suisse industrielle.

L'élève du On y peut comprendre tout d'abord les quelques essais de

▼cr à soie. — culture du ver à soie que vit la Médiation. Les tentatives

a c ure u f^^^^ j^^j^g ^^ domaine au dix-huitième siècle dans les can-

hn et du chanvre. — L'éie- tons de Vaud, de Thurgovie et de Zurich, avaient donné des

vagc du mou- résultats aussi incertains que celles des princes allemands

^^ dans le Brandebourg et le Palatinat ^.

< Un Neuchâtelois^ de Merveilleux, fît de la pomme de terre Tobjet spécial de ses observations et de ses études.

Petitpierre, p. 176.

' Oechsli, p. 696.

3 Meyer de Koonau, I, p. 31 ; — Pupikofer-Sulzberger, p. 835 ; — Petitpierre, p. 178.

Il est naturel que les décrets impériaux dirigés contre l'exportation des matières premières italiennes aient fait germer de nouveau l'idée d'acclimater en Suisse le ver à soie. La question ne fut d'ailleurs poussée sérieusement qu'à Neuchàtel et à Zurich. A Neuchâtel, la société du jeudi fit venir des graines de mûrier qu'elle répartit entre l'Etat, les communes et les particuliers ^. A Zurich, ou se flatta pendant quelque temps de restaurer cette culture avec succès et en grand. La localité de Wa;denswyl, sur la rive gauche du lac, avait déjà vu au dix-huitième siècle les premiers essais pratiques d'un marchand zuricois, Peslalozzi. Un groupe local reprit en 1806 son héritage et établit des plantations de mûrier. Le pasteur Bruch, de Wœdenswyl, se montra particulièrement actif et se fit le porte-parole de ses concitoyens auprès du gouvernement en faveur de cette entreprise. La chose parut intéressante au Directoire commercial qui envoya à Wœdenswyl un de ses membres, Sulzer. Dans son rapport, celui-ci témoigna de l'excellente qualité de la soie zuricoise, tout en déclarant qu'on n'arriverait jamais à la produire en quantité suffisante^ ; il concluait que le peuple ferait mieux de chercher à produire le lin et le chanvre dont le rendement lui paraissait plus rémunérateur.

On a vu que la culture du lin pratiquée autrefois sur plusieurs points du plateau suisse, notamment à Zurich, avait été complètement délaissée à la fin du dix-huitième siècle, à la suite des fortes importations de matières textiles d'Alsace et de Belgique; elle n'était plus guère soutenue rationnellement qu'en Thurgovie et dans quelques districts bernois^.

^ Petitpierre, p. 178.

« Arch. Zurich, Oek. Prot. XVII, 123, juillet J808; X, 14i, 23 décembre 1809 ; — Meyer de Knonau, I, p. 311.

^ En Thurg^ovie, dont le sol se prétait excellemment à cette culture, on prêtait le plus grand soin à la production du lin et du chanvre. Dans la Haute-Thurgovie, on faisait annuellement trois récoltes dont la seconde était la plus appréciée. Dans la Basse-Thurgovie, on cultivait plus spécialement le chanvre.

Helv. Alm,, 1803, p. 70; 1811, p. 70.

Après les décrets français de 1803 elle redevint une véritable nécessité.

Les «Gemeinnûtzige Schweizerische Nachrichten » lançaient , en 1805 déjà, un appel énergique pour inviter les agriculteurs suisses à restaurer une culture si bien appropriée à leur sol ^ ; les revues économiques de plusieurs cantons pu-* blièrent une série d'articles dans le même sens. En 1807, Sulzer réintroduisit la question au sein du Directoire commercial zuricois ; exposant les avantages que retirait la Thurgovie de la production du lin, il proposait au gouvernement de faire venir de ce canton quelques agriculteurs pour enseigner aux paysans zuricois les meilleurs procédés *. On favorisa aussi par voie de subside les expériences faites avec des lins étrangers achetés en Hongrie et dans les provinces baltiques 3. A Neuchâtel, la Société du Jeudi fit venir des graines de Livonie qu'on distribua à un certain nombre d'agriculteurs qui devaient en cultiver une partie à leur guise, le reste suivant les indications qu'on leur donnerait. Des essais furent poussés au Val de Ruz et au Val de Travers, à la Brévine, à Lignières, à Pertuis*. Ils furent en général favorables au lin étranger. On manque par malheur de renseignements sur les résultats pratiques de cette culture, tant à Zurich qu'à Neuchâtel.

On possède par contre des détails plus complets sur les efforts tentés pour procurer aux jeunes manufactures de laine leur matière première en restaurant l'élève du mouton. Dans

* Gem. Schw, Nachr., 11 juin 1805.

« Arch. Zurich, Oek. Prot., 121, juillet 1807.

3 Le Directoire fit entre autres un prêt de 1000 fr. au pasteur Escher de Pfœffikon pour lui permettre de faire dans son district des essais de culture du lin. Il y ajouta un cadeau de 50 fr. pour couvrir les frais qu'avaient causés à cet ecclésiastique ses précédents achats de graines étrangères.

Arch. Zurich, Prot. des Kaufm. Direkt., 21 mars 1800.

* La graine de Hongrie donnait un lin plus grossier que les plants indigènes et qui ne se prêtait qu'à la fabrication des grosses toiles. Un de Montmollin publia à Neuchâtel une Instruction sur la culture du lin.

Petitpierre, p. 177.

toute l'Europe, le système continental avait mis cette question à Tordre du jour ; en Suisse, elle éveilla immédiatement l'attention des sociétés économiques et des gouvernements. On chercha à perfectionner l'élève du mouton de deux façons : par l'amélioration de l'entretien du bétail, de sa stabulation et de sa nourriture ; par l'épuration de la race indigène au moyen de croisements étrangers, surtout avec les mérinos, espagnols ; cette dernière question notamment excita en Suisse un vif intérêt.

Cette campagne, à laquelle prirent part un grand nombre d'hommes intelligents et actifs, eut à surmonter de grosses difficultés. Elle se heurtait d'abord à la méfiance obstinée de l'agriculteur à l'égard de toute innovation. Le paysan redoutait que l'élevage du mouton ne portât préjudice à celui des bêtes à cornes; dans les communes où subsistait la jachère morte, il refusait de laisser les moutons user du droit de libre parcours jusqu'alors réservé aux seules bétes à cornes. Dans les districts industriels, où il eût été urgent d'introduire le travail de la laine, le pays, cultivé d'une façon plus intensive, ne possédait plus les étendues de pâturages indispensables. Pour améliorer la qualité de la laine, il fallait ne faire qu'une seule tonte annuelle et par conséquent se résigner à voir diminuer la quantité. Le mérinos se montrait moins prolifique que la race ordinaire et l'on perdait le bénéfice de la vente des agneaux. D'une façon générale, les conditions climaté» riques se prêtaient peu à l'introduction des bêtes espagnoles^ très sensibles au froide

Dans quelques cantons, rien ne put venir à bout de la routine, mais on arriva sur d'autres points à des résultats encourageants. Ce mouvement se manifesta d'abord en Suisse occidentale. On a vu quelle énergie Charles Pictet déploya à Genève pour développer de front l'élève du mouton et la fabrication, des tissus de laine. Il obtint avec son troupeau de

* Apch. Zurich, Ock. Prot., 129, juillet 1808; — Recès, 1812; — Neuer Sammlery 1800, p. 166.

mérinos de magnifiques produits qui poussèrent quelques citoyens à suivre son exemple. A la fin de l'Empire, plusieurs beaux troupeaux s'étaient constitués aux environs de la ville; les plus connus étaient, après celui de Charles Pictet, ceux de MM. Lullin, Girod et Boissier.

Après dix ans de travail, l'arrondissement de Genève comptait en 1815 6600 moutons mérinos, plus 600 bêtes métis, la quantité des laines recueillies s'élevait à la même date à

76500 kg. dont:

Prix do kg. Prix du kg. de laine Iivée an

Kgs. de deqré suffisant pour être

laine bnite. employée dans les fabriques.

i^ Laine mérinos ou superfine 15000 3.40 8.50

2* Laine métis .... 1 500 2.80 6.—

3^ Laine indigène ou commuDe 60000 2. — 5. —

Ces laines genevoises trouvaient leur premier débouché dans la fabrique de cachemires Pictet et dans la fabrique de draps installée en 1812. Elles eurent aussi une certaine renommée à l'étranger et attirèrent les acheteurs de 150 et 200 lieues à la ronde. Les laines mérinos s'en allaient, comme l'affirme un document officiel, aux fabriques de Reims, Sedan, Elbeuf et jusqu'en Belgique ^ Enfin dans les dernières années de la période impériale, il fut question de former dans le département du Léman un « jury pastoral » chargé de seconder les efforts des particuliers. Ce projet paraît avoir été abandonné dans la suite ^.

A Neuchâtel, les grands propriétaires n'avaient rien épargné pour se "procurer des béliers mérinos; la Société du Jeudi joignit ses efforts à ceux des particuliers et des communes. En 1807 déjà, le nombre des bêtes à laine fine s'était sensiblement accru dans la principauté. On dut au propriétaire Guigner de Prangins quelques essais d'acclimatation du mérinos dans le canton de Vaud^. A Fribourg, le couvent

^ Arch. Genève, Industrie, 501, 1813.

< Arch. Genève, Mérinos, 509, 1813.

3 Gem. Schw, Nachr., 3 novembre 1807 ; — Petitpierre, p. 176 ; — Yerdeil-GauUieur, p. 4, 159.

d'Hauterive fit venir à grands frais en 1807 des brebis et des béliers espagnols, mais ces animaux ne purent malheureusement supporter le climat et la plupart d'entre eux périrent*.

Dans la Suisse allemande, Zurich, le centre le plus important des manufactures de laine renaissantes, devint tout naturellement le principal champ d'expériences. Le Directoire commercial songea dès 1807 à introduire l'élève du mouton dans les districts industriels éprouvés par la crise ^. Après une série de travaux, il institua une commission de trois membres pour étudier les conditions de l'élevage du mouton dans le canton, faire des enquêtes régulières avec rapports et distribuer des primes aux paysans qui auraient réalisé les perfectionnements les plus remarquables 3. Dans la campagne, des hommes dévoués secondèrent le Directoire, entre autres le pasteur Ëscher à Pfœffikon et le lieutenant du Petit Conseil à Uster, Schwerzenbach.

En 1810 déjà, les résultats obtenus étaient appréciables, et paraissaient d'autant plus remarquables qu'on gardait le souvenir de l'état de décadence où languissait l'élève du mouton dans le canton peu d'années avant. Si dans quelques districts, à Wetzikon par exemple, la passivité du paysan et

1 En 1806^ une société d'agriculture fribourgeoise demandait par Tentremise de l'ambassadeur de France au gouvernement espagnol l'autorisation de pouvoir faire sortir d'Espagne 1500 brebis et 50 béliers mérinos. La démarche échoua.

Décrets du P. C. frib., i7 janvier 1806.

* Arch. Zurich^ Prot. der Ind.-Kom., 7 janvier 1807.

^ Ces récompenses étaient réparties d'après les quatre catégories suivantes :

io Un louis d'or aux personnes qui pourraient prouver avoir entretenu pendant l'année plus de cinquante moutons.

20 Un louis et trois thalers à celles qui auraient entretenu le même nombre de bêtes, croisées de flamands ou de mérinos espagnols et fournissant de la laine de qualité supérieure.

30 Trois louis d'or à l'individu ou à l'association d'individus possédant cent bêtes ou davantage.

40 Trois louis d'or à celui qui aurait chez lui un berger capable d'apprendre son métier k d'autres jeunes gens.

Arch. Zurich, Oek. Prot., X, 97, 4 février 1809.

la rudesse du climat condamnaient le programme du Directoire à un échec définitif, sur d'autres points, les progrès étaient surprenants ^

D'après le rapport de la Commission industrielle du gouvernement zuricois, le nombre des bétes à laine, après avoir augmenté annuellement de 2000, était en 1811 de 8288*. Les districts d'Uster et de Grûningen en possédaient à eux seuls le tiers ; ils avaient aussi la plus forte proportion de bétes à laine fine, grâce aux nombreux achats faits par les particuliers de cette région en béliers flamands et espagnols. Après Uster et Grûningen c'était le « Freiamt » zuricois qui présejitait les résultats les plus réjouissants ^.

Le bénéfice net de l'élevage des moutons s'élevait en 1811 à 13 000 ou 14 000 francs de Suisse, en comptant un prix minimal de 80 francs par quintal de laine. Au mois de janvier de la même année on avait dépensé en primes et en récompenses diverses 937 francs, pris dans le fonds directorial *.

Les rapports des autorités commerciales fortifièrent encore le gouvernement zuricois dans son intention d'encourager l'élève du mouton. Sur le désir de l'infatigable Schwerzen-

* Arch. Zurich, Oek. Prot., X, 236, 1812.

^ De ce nombre, la moitié se composait de troupeaux de 50 bêtes. Beaucoup de paysans possédaient 10 moutons.

Arch. Zurich, Oek. Prot., X, 227, 9 mai 1812.

^ Le tableau suivant qui date de 1811 est incomplet et ne présente qu'une partie des moutons de Zurich, ceux évidemment qui étaient parqués en grands troupeaux dans des enclos et qui étaient plus faciles à recenser. Néanmoins, il suffit à montrer approximativement la force respective des difiPérents districts dans cette branche de l'élevage.

Districts. Race fine. Race ordinaire.

Uster 1100 100

Grûningen 400 230

Bulach 200 100

Regensberg — 50

Winterthour 150 ,110

Andelfîngen ...... 80 30

Knonau 70 850

Meilen 70 30

Arch. Zurich, Prot. der Ind.-Kom., 29 décembre 1811.

* Arch. Zurich, Prot. des Kaufm. Direkt., 17 janvier 1811.

bach, il se préparait en 1813 à mettre en vigueur un règlement sévère sur le commerce des bêtes à laine; la -chute du système continental vint malheureusement arrêter ce mouvement de réformes*.

L'exemple de Zurich eut un heureux retentissement dans la Suisse centrale. Les projets du Directoire furent adoptés dans les cantons d'Uri et de Schwyz, grâce à l'initiative d'un prêtre d'Altorf, Antoine de Vaya, et de la Société de bienfaisance schwyzoise ; dans ces deux cantons, on fit des achats de béliers espagnols et flamands^.

A Glaris, les premiers essais remontent à 1803. A cette époque déjà, quelques agriculteurs du chef-lieu et du village de Mollis avaient fait venir à grands frais de Strasbourg quelques mérinos. Ces animaux s'étaient multipliés et en 1809, le canton possédait 150 bêtes de race pure et un grand nombre de métis. La même année, Schindler et Glarner cherchaient à rétablir dans la vallée la fabrication des draps de laine 3.

L'état de négligence dans lequel se trouvait l'élève du mouton au début du siècle était particulièrement frappant dans les Grisons. Le nombre des bêtes indigènes, qui s'augmentait encore en été de tous les troupeaux amenés d'Italie dans les hauts pâturages du canton, variait entre 100 et 150 000. Le tiers était exporté comme viande de boucherie ; le reste, élevé exclusivement en vue de la reproduction, donnait une laine grossière qu'on tondait deux fois l'an et qu'on vendait aux marchands de Saint-Gall, Appenzell et Glaris. Ainsi, la branche de l'élève du bétail la plus forte des Grisons ne rapportait au canton qu'un bénéfice dérisoire, et chaque année^ on envoyait au dehors de fortes sommes destinées à l'achat de draps et de diverses étoffes de laine *.

* Arch. Zurich, Prot. der Ind. Kom., 15 février et 2 décembre 1813.

* Le Directoire commercial zuricois correspondait à ce sujet avec les initiateurs du mouvement dans les petits cantons et les appuyait de ses conseils.

Arch. Zurich, Oek. Prot., X, 12, 23 mai 1807 ; 146, 3 février 1810, 3 Helv, Alm,, 1809, p. 69.

* Helv, Alm., 1806, p. 53.

La hausse des prix de la laine provoquée par le système coQtinental éveilla le désir de mettre fin à cette situation anormale. Les économistes demandaient au gouvernement de prohiber ou d'imposer fortement les draps étrangers, d'interdire l'exportation de la laine indigène et de favoriser l'établissement de manufactures. De leur propre initiative, quelques districts du Praettigau cherchaient à développer l'élève du mouton*.

Profitant de ces circonstances favorables, le podestat ou maire du village de Zizers, Marin, tenta de provoquer un mouvement plus général. Après entente avec le prince-abbé de Pfœffers qui se montrait disposé à le soutenir, il acheta, de concert avec quelques amis, les premières bêtes espagnoles. Puis il fit adopter par sa commune un règlement qui comportait entre autres la répartition d'un bélier espagnol par troupeau de 400 têtes et la castration de tous les béliers de race indigène*.

Au printemps de 1808, les résultats obtenus étaient très encourageants, la laine était d'excellente qualité et le nombre des beaux métis augmentait. Déjà Marin projetait la création d'une société par actions dont les fonds devaient servir à stimuler le mouvement ; la fondation dans le pays d'une fabrique de draps faisait aussi heureusement augurer de l'avenir.

Mais le maire de Zizers dut bientôt se convaincre qu'il avait trop présumé de ses forces. Pour obtenir une épuration de la race par les mérinos, il eût fallu castrer tous les béliers indigènes. Marin ne put réaliser ce point essentiel de son programme qui échoua par Tinertie d'une partie de la population; découragé par l'indifférence du gouvernement, il abandonna la lutte, que personne ne reprit après lui ^.

Le canton de Berne possédait bon nombre de bêtes à laine

* Neuer Sammler, 1807, p. 195.

* Neuer Sammler, 1808, p. 376.

3 Neuer Sammler, 1809, p. 266.

réparties sur tout son territoire. Mais l'élevage du mouton, pas plus que la fabrication des draps de laine, ne semble y avoir accompli de progrès sensibles. Les efforts dus dans ce domaine à deux habitants d'Aarberg, MM. de May et Sinner, restèrent isolés ^

D^ailleurs, Tintérêt général manifesté en Suisse pour l'amélioration de la race ovine ne dura pas plus que le système continental. La crise passée, Télève du mouton retomba dans son ancien état de négligence et de routine et, au cours dix-neuvième siècle, il passait au dernier rang des spécialités de rélevage *.

§ 17. Les denrées coloniales et leurs surrogats.

Ce ne sont pas les fluctuations du commerce et de Tindus- La consomtrie qui ont le plus contribué à maintenir vivace pendant nation des dénie dix-neuvième siècle le souvenir du système continental, ^^ g^^-^^^ mais bien un phénomène d'ordre plus secondaire, le renché- dix -huitième rissement des denrées coloniales. "^'®-

Jusque vers 1770, l'usage habituel du café, du sucre, du thé, du chocolat n'existait en Suisse que dans les familles riches ^. Le développement de l'industrie permit ce luxe aux classes populaires. Dans le dernier quart du dix-huitième siècle et surtout à partir de 1790, la consommation de ces denrées augmenta dans des proportions énormes; l'habitude de prendre du café et du sucre se généralisa et se répandit dans les régions les plus écartées, chez le fileur des Alpes et l'horloger du Jura, aussi bien que chez le paysan du plateau. Cette consommation extraordinaire pouvait, avec le temps, exercer son influence sur la richesse d'un petit pays où le

^ Le premier^ de May^ écrivit une brochure sur l'élevage des moutons espagnols. Le second^ Sinner^ forma un troupeau de bêtes mérinos. C'est à lui que le podestat Marin fit ses achats de béliers.

Neaer Sammler, 1808, p. 380; — ffelv. Alm., 1821, p. 173.

' Chuard-Smppel, p. 36; — Kuenlin, p, 219.

' Musée neuch,, 1875. p. 30.

numéraire était rare. C'est ainsi que, d'après une correspondance du « Journal helvétique », la principauté de Neuchâtel consacrait annuellement à l'achat de denrées coloniales une somme comprise entre 3 à 400000 livres*. Aussi les économistes suivaient-ils avec inquiétude le développement des nouvelles habitudes contre lesquelles tonnaient les moralistes. C. -Ulysse de Salis-Marschlins mettait ses compatriotes des Orisons en garde contre l'augmentation générale d'un luxe dont Pestalozzi, dans son roman «Léonard et Gertrude», constatait les effets désastreux sur les paysans argoviens^. Ces protestations demeurèrent vaines et au début du dixneuvième siècle, le peuple ressentit vivement l'influence du régime économique qui l'obligeait à rompre avec des habitudes fortement enracinées.

On a pu se rendre compte, au courant de cette étude, des événements qui réagirent successivement sur le prix des denrées coloniales. Au premier renchérissement provoqué par les événements de 1806 succède, de 1807 à 1809, le mouvement de spéculation désordonnée sur lequel nous avons plus haut, à propos du coton, attiré l'attention. Après la violente crise financière de 1809, les prix se maintiennent relativement modérés jusqu'au moment où les symptômes précurseurs du décret de Trianon précipitent de nouveau le marché européen dans l'affolement.

De 1811 à 1813, une sorte de torpeur semble régner et on observe une dépréciation lente et régulière des produits coloniaux. On peut d'abord l'attribuer à l'application sévère

* L'auteur de la lettre du Journal heivétiçae, après avoir qualifié avec mépris le café de « mauvais légume des Isles^ » proposait d'établir sur TimportatioQ des denrées coloniales un droit de 1000 pour 100 (sic).

Voir aussi à ce sujet les Mémoires présentés de 1793 à 1806 à la Société •d'émulation patriotique de Neuchâtel ; — Musée neuch,, 1875, p. 9.

^ De Salis citait l'exemple de la commune de Seewis dans le Prœttigau, dont les habitants ne consommaient jadis que quelques mesures de vin annuellement, et qui, à la fin du dix-huitième siècle, faisaient une énorme •consommation de vin et de café..

Neuer Sammler, 1804, p. 290.

du décret de Trianon qui paralyse toute spéculation ; puis, à la contrebande qui, dès 1812, jette sur le continent de gros chargements de sucre et de café; enfin à l'influence des surrogats qui commencent à se répandre dans le peuple et qui contribuent à réduire encore une consommation extrêmement afl^aiblie*.

Nous voici amenés tout naturellement à exposer les tenta- Les surrotives faites dans le but de remplacer les denrées prohibées et ^**® ^" ^^^ ®* dans lesquelles les Suisses se montrèrent particulièrement ^^^ m^*^" ingénieux. tion.

Les promesses de primes que le gouvernement impérial prodigua aux inventeurs, avaient promptement fait éclore dans toute TEurope un grand nombre de compositions plus ou moins saugrenues. En 1808, la foire de Leipzi^^ était déjà inondée de ces recettes qui eurent d'abord peu de

^ Nous n'avons trouvé ni dans les archives^ ni dans les ouvrages g^éné- Taux ou les monographies de renseignements sur le prix des denrées coloniales en Suisse pendant la Médiation. Les quelques indications suivantes se rapportent à Genève et à Neuchàtel.

O E XT £: -V E 180&

Café Moka . . . .

55 kg.

396 fr.

1kg.

7 fr. 20

» Martinique. . .

225 fr.

4 fr. 45

» Saint-Domingue .

490 fr.

8 fr. 90

Sucre ire qualité . .

640 fr.

11 fr. 60

630 fr.

11 fr. 45

» pilé, ire qualité .

500 fr.

9 fr. 09

480 fr.

8 fr. 72

Cacao des Indes . . .

480 fr.

8 fr. 72

Poivre

500 fr.

9 fr. 09

Café Moka .... 55 kg. 700 fr. 1 kg. 11 fr. 90 » Martinique . . » 520 fr. » 9 fr. 45

2T£:X7CZZ.A.TEX^ 1801 1806 1808 1810 1811 181S 1814 181B

Café . 1 livre Fr. 2.55 — 4.19 3.60-4.20 4.95 4.37 1.83 1.65-1.80 Sucre . » » — 1.55 3.— — — — —

Arch. Genève, Industrie, 499, 2 (6 brumaire, an XIV), 25 octobre 1805, 9 nov. 1811 ; — Musée nench., 1867, p. 236 (lettres du baron de Sandoz- Rollin, 1808); — Id, 1875, p. 12 (Indications données par le pasteur Vaucher et M. Matthey-Doret dans les descriptions des mairies de Lignières et de Cortaillod, 1801 et 1818).

succès*; les années suivantes, les surrogats, perfectionnés,, prirent place sur le marché. La plupart n'eurent néanmoins qu'une existence éphémère et s'éclipsèrent à la chute du système continental^. Il en est deux qui subsistèrent, laissant aux générations à venir le souvenir de cette époque : le café de chicorée et le sucre de betteraves.

De toutes les denrées acclimatées en Suisse au dix-huitième siècle, le café était la plus populaire. Le peuple en usait avec passion. Dans les Alpes, on le prenait le matin avec beaucoup de lait, souvent avec du sucre ou du miel ^. Chez les ouvriers, enclins aux excitants, on le consommait à toute heure du jour. Dans les familles pauvres, on se privait souvent des choses les plus indispensables pour acheter du café qu'on Qiélangeait quelquefois, à cette époque déjà, avec du froment ou du seigle grillé *.

Pendant la Médiation, on suppléa à l'absence de la précieuse denrée tour à tour par le café de glands, de carottesséchées et pulvérisées, de graines de tournesol et autres combinaisons extraordinaires. Toutes ces recettes, annoncées dans les journaux, étaient avidement expérimentées 5. Dans

* Allg, Ztg., 24 juin 1808, Jubilate Messe.

^ A Zurich, on chercha ua surrogat au coton et on fit, sans résultat» durables d'ailleurs, des expériences avec les graines de Tépilobe et les fila» ments de Tortie. Quant aux surrogats fabriqués en grande quantité sur le continent pour remplacer les matières colorantes exotiques, notamment Tindigo, on ne les prépara guère en Suisse, semble-t-il. Les journaux et les revues se contentaient de citer le nom des plantes è vertus tinctoriales, le pastel, la garance, le safran, et la manière de les cultiver.

Arch. Zurich, Oek. Prot., 114, 24 juin 1807; X, 25 octobre 1807; — Neaer Sammler, 1805, p. 316; 1806, p. 387; 1811, p. 395.

3 Neaer Sammler, 1804, p. 290.

* Musée neuch., 1875, p. 30.

^ Les feuilles d'agriculture du canton de Vaud proposaient le café de betteraves, de châtaignes rôties et de fèves. — Dans la Feuille d'avis de Neuchàtel, en 1808, M™* Fauche-Borel annonçait qu'elle avait reçu en com* mission du café d'Italie composé pour la moitié de bon café et pour l'autre d'amandes. Ce mélange qui se payait 75 c. la livre, aurait, d'après Mme Fauche, été approuvé par le conseil de la ville de Sairit^all. — VAlmanach du Messager boiteux de 1807 publiait à propos de ces surrogats

les dernières années, elles furent supplantées par la poudre de racine de chicorée dont Temploi se généralisa et persista après la chute de l'Empire jusqu'à ce jour. Tous ces surrogats, quels qu'ils fussent, avaient certains inconvénients pour l'hygiène* et, dans la petite bourgeoisie et le peuple, on prit de plus en plus le parti de supprimer l'usage du café et de revenir à l'ancien régime de la soupe.

Les efforts tentés pour trouver un surrogat convenable pour remplacer le sucre furent plus fructueux. On devait tout naturellement s'adresser d'abord au miel. Les premières années, on chercha en outre à retirer le sucre du petit-lait, du raisin, des châtaignes*. Vint ensuite le sucre d'érable; un citoyen vaudois, J.-J. Dufour, qui avait émigré dans le Kentucky, rapporta à son retour au pays un procédé d'exlraclion qu'il avait expérimenté aux Etats-Unis. Des échantillons, fabriqués à Lausanne en 1807, furent expédiés aux sociétés économiques de quelques cantons. Cependant l'usage de ce produit ne se généralisa guère en Suisse. En 1812, la société économique de Berne voulut reprendre la question et favoriser dans le pays la culture de l'érable. Elle ne fut pas suivie 3.

un spirituel article d'Alph. de Sandoz-RoUin intitulé « Moyen de faire du café sans café. » Le morceau était accompagné d'une planche exécutée par un artiste neuchâtelois et représentant le Messager qu'une société de commères assaillait de questions anxieuses au sujet du blocus de Napoléon. « Quel intérêt pouvez-vous y prendre ? » demandait le Messager. — « Et le café? répondaient en chœur les commères. On dit qu'on n'en aura plus.... Qu'allons-nous devenir? De quoi vivrons-nous? Encore pourrait-on se passer de pain, mais de café I.... »

Musée neach,, 1875, p. 31 ss. ; — Verdeil-Gaullieur, p. 4, 107.

* On citait entre autres l'exemple des dentelières du Val de Travers qui prenaient continuellement du café de carottes et payaient cette habitude de cruels maux d'estomac.

Musée neuch.y 1875, p. 35.

' Le sucre de petit-lait fut préparé en fortes quantités dans le canton de Berne. On le payait jusqu'à 7 batz la livre.

Helo. Alm., 1821, p. 175.

3 Un rapport publié par les Notices d'utilité publique, à Lausanne, décrivait ce produit de la manière suivante : « ....Un sucre jaune, quelque peu

Entre temps, un autre surrogat préférable avait paru qui s'imposa dans les dernières années de la Médiation. Il est intéressant de constater que, grâce à l'initiative d'un Bâlois, le conseiller Mérian, la Suisse fut parmi les nations une des premières à employer le sucre de betteraves. Mérian fit construire une fabrique dans sa propriété du Rothhaus, près de Bâle ; en même temps, il perfectionnait sur ses terres la culture de la betterave avec un tel succès qu'il obtint rapidement deux récoltes annuelles. Dès ses premiers essais, il produisit un sucre d'excellente qualité, à grains jaunes, qui s'employa pour la pâtisserie et se vendait 10 louis les 50 kilos. L'établissement du Rothhaus vint en Europe immédiatement après celui de Berlin fondé par Achard, l'initiateur de l'industrie sucrière, et qui fut le premier de son espèce ^

Le succès obtenu par Mérian provoqua bientôt la fondation d'une nouvelle fabrique, de dimensions plus modestes, située à Nyon. Cette entreprise, patronnée par le célèbre agriculteur J. de Loys de Dorigny, appliqua au début à la production des betteraves un domaine de 150 poses (70 hectares). De Loys fit à ses concitoyens un appel pressant les engageant à pousser la culture de la plante sucrière.

A côté de ces essais en grand, les tentatives plus modestes ne manquèrent pas * ; toutefois, quelle que fût l'attention qu'on eût vouée à la préparation de ces surrogats, on ne put jamais les produire en quantités suffisantes pour couvrir les

gras, moins soluble^ mais aussi doux que le sucre blanc ; 30 à 40 mesures de liqueur tirée de l'arbre avant réclosion des bourgeons en fournissent 2X^3 livres. »

Gem, Schw, Nachr., 21 août 1807, 28 février 1812.

* Il convient ici de citer encore le rôle important joué dans l'industrie du sucre de betteraves en France par un Suisse, Benjamin Delessert.

Chuard-Seippel, p. 20.

* Un auber^ste de Grabs (Saint-Gall), était entre autres cité dans les journaux pour la culture judicieuse de ses betteraves dont il tirait un sirop excellent, du sucre en cristaux et de Peau de vie. Une plante parente de la betterave, la bette ou poirée (Maagold) servit également en 1810 dans le canton de Berne à produire du sucre.

Gem, Schw, Nachr,, 31 janvier 1811 ; — Allg. Ztg,, 15 mai 1812.

contrebande en Saiffe.

besoins de la consommation en Suisse. Le sucre et le café n*en restèrent pas moins, pendant le blocus continental, des articles de luxe strictement dévolus aux classes riches et que leur prix rendait inabordables à la majeure partie de la population.

§ i8. La contrebande.

Le grave préjudice porté à l'industrie et au commerce par capactèret le système continental avait non seulement provoqué la re- généraux de la cherche de nouvelles ressources économiques, il avait fatalement poussé les populations aux opérations irrégulières.

On a vu plus haut la puissante organisation de la fraude et l'immense système de contrebande qui introduisait par mer dans l'Europe orientale les denrées prohibées pour les rejeter par voie continentale sur l'occident et sur la France.

La Suisse, de par sa position centrale, ses montagnes et le nombre de ses voisins, était bien placée pour jouer dans ce trafic un rôle important. Les marchandises britanniques qui venaient de Vienne et de Leipzig et se heurtaient à la ligne du Rhin, hérissée de douanes, devaient tout naturellement chercher à traverser le territoire suisse pour atteindre la frontière française.

Dans les premières années de la Médiation, la contrebande prit pour objet les produits manufacturés anglais et les denrées coloniales. Après l'adhésion graduelle des Etats voisins de la Suisse à la politique impériale, avec l'application rigoureuse des mesures exigées par Napoléon, l'accès des marchandises britanniques fut rendu très difficile; en réalité, on a constaté qu'il n y en avait pour ainsi dire plus du tout en Suisse. Depuis 1808, d'après le témoignage de rapports français, ce n'était plus guère qu'avec les produits manufacturés suisses^ toiles de coton, mousselines et broderies, qu'opérait la contrebande *. Concentrée presque uniquement

* Arch.. Genève^ Contrebande, 469, 2, 20 février 1810. (Le Directeor des douanes impériales aa Préfet du Léman.)

sur la frontière du Jura*, cette dangereuse industrie, en Suisse aussi bien que dans le reste de l'Europe, ne tente au début que des professionnels; mais à mesure qu'augmente la misère du peuple, à mesure qu'apparait plus claire et plus inique la situation commerciale faite par l'Empereur à son alliée, la fraude recrute dans toutes les classes de plus nombreux adhérents. Parmi les commerçants, elle n'est pratiquée d'abord que par quelques maisons de Bâle ; puis elle s'étend à la Suisse orientale. Elle attire les négociants ruinés; dans la campagne les aubergistes sont complices et receleurs, les paysans se chargent de transporter les ballots. La population fait cause commune avec les rôdeurs suspects et les déserteurs qui s'organisent en bandes armées et retirent le plus grand profit de cet état de choses.

Malgré les dangers, les fatigues, les frais qui absorbent souvent les gains de l'entreprise, malgré la sévérité de la répression et les enquêtes répétées des gouvernements^ la contrebande restera plus ou moins active pendant toute la période napoléonienne. Elle sera particulièrement intense à trois époques de la Médiation : tout d'abord au début de 1806, avant l'affaire de Neuchâtel, puis en 1808 sur la frontière vaudoise; enfin, en 1812, épiant les défaillances de la politique impériale, elle éclatera au grand jour, à l'effroi des autorités suisses. Menace continuelle pour les cantons, elle donnera à Napoléon un prétexte à fréquentes et orageuses interventions dans les affaires de la Confédération.

La contre- l^ centre le plus actif de la contrebande était Bâle, marché tière du Jora ™P<>rtant, confluent naturel des affaires entre l'Allemagne, -Bâle. la France et la Suisse. Certains commerçants, au nombre

desquels se trouvaient plusieurs Français établis dans cette ville, y tenaient à l'égard des cantons le même rôle que les

^ Dans la Suisse orientale, il ne semble s'être fait de contrebande que dans les dernières années de la période où les fortes importations de cotons et de cotons filés donnèrent lieu aux complications que nous avons étudiées plus haut. (Voir § 3.)

manufacturiers d'Aavers et de Paris à Tégard de TEurope, celui d'entremetteurs et de bailleurs de fonds. Dès le début, les soupçons de la France furent excités par ces manœuvres, auxquelles l'Empereur lui-même avait fait maintes allusions. Les premiers mois de Tannée 1806 furent déjà marqués par un incident fâcheux.. Un chargement de marchandises anglaises traversant TAllemagne à destination de Bâle, fut arrêté sur territoire badois par les douaniers français de Huningue ; cette violation de frontière provoqua une correspondance assez vive entre le gouvernement bâlois et les autorités militaires de la forteresse voisine et força le premier à renouveler ses décrets de 1804 contre la contrebande*.

Suivit l'aventure de Neuchâtel qui aurait dû être pour les spéculateurs un sérieux avertissement, semble-t-il. Mais les Bâlois se montrèrent incorrigibles. Malgré Tappareil des stations frontières et la surveillance exercée aux portes de la ville et le long du Rhin, ils demeuraient Fobjet de la méfiance générale; leur ville restait, suivant l'expression de Fouché, le point de départ « de tous les moyens de séduction employés pour détourner le cultivateur de son travail et pour en faire des porteurs de ballots*. »

A intervalles réguliers, les plaintes et les dénonciations de l'ambassade française survenaient, mettant sur pied tout le monde, Landammans et gouvernements cantonaux, accumulant les accusations justifiées ou non. Souvent les insinuations des autorités impériales apparaissaient sans fondement, mais quelquefois aussi une flamme trahissait le feu qui couvait sous la cendre.

Quelles étaient les voies suivies par la contrebande bâloise? Son objectif le plus direct était tout naturellement l'ancien évéché de Bâle et le département du Haut-Rhin, c'est-à-dire les arrondissements de Delémont et d'Altkirch. La frontière, fortement découpée, se prêtait à ce genre d'opérations; une

« Arch. Bâle, Kont. Syst., P 1, 20 janvier 1806.

^ Arch. Bâle, Koot. Syst.^ P 1, 21 décembre 1807, 28 juin 1809.

chaîne de localités suisses et françaises se trouvaient enclavées les unes dans les autres, dans le voisinage de Bâie, ce qui obligea la France à modifier sa frontière douanière ; quelques communes suisses furent comprises dans la ligne des douanes impériales, alors que certaines communes françaises en étaient exclues*. La vallée de la Birsig, débouchant sur Bâle, et notamment les villages de Binningen et Bothmingen, se prêtaient particulièrement bien à l'organisation des convois de contrebande.

Lorsque les risques dans cette région se furent aggravés, la contrebande bâloise fit un premier détour vers le sud. Elle se concentra pendant un temps sur Soleure, attirant mille désagréments au gouvernement et aux commerçants de ce canton restés généralement étrangers aux agissements de leurs voisins *. Les convois passaient par le Hauenstein sur territoire soleurois, d'où ils gagnaient ensuite la France par les défilés du Jura. La vallée étroite de la Dûnnern, qui relie le canton de Soleure avec Moûtier, jouait ici un rôle essentiel; Balsthal servait de dépôt général avant la frontière. Lorsque la surveillance des douaniers impériaux eut paralysé toute action sur ce point, les Bâlois poussèrent sans aucun doute encore plus au sud et utilisèrent la frontière vaudoise. Ce fait, signalé au gouvernement vaudois expliquerait pour une part la recrudescence de la fraude observée dans cette région en 1808».

Enfin, les marchandises prohibées empruntaient parfois le territoire badois pour pénétrer en France. Ici, le point sensible était à la hauteur des villages d'Istein et de Schlien-

* Arch. Bâle, Kont. Syst., P 2, 1806.

« Arch. Bâle, P 1, 30 avril 1808. (L*avoyer Glutz-Blotzheim au gouvernement de Bâle.)

^ « Plusieurs maisons de commerce de Bâle se sont trouvées compromises par leur correspondance avec cet individu (un commerçant de Mulhouse).... N'ayant plus moyen de se servir de cette voie, elles se servirent probablement du canton de Vaud. >

Corresp. du P. G. Vaudois, juillet 1809. (L'intendant des péages au gouvernement vaudois, à propos de Faifaire de contrebande à Bâle en 1809.)

jo^en sur le Rhin, à quelques lieues au nord de Bâie, dans une région accidentée et favorable à la contrebande*.

Quelques exemples illustreront tout ce mouvement.

Peu de semaines après la confiscation de Neuchâtel, la nécessité de se débarrasser à tout prix des marchandises entassées dans le pays provoquait une entreprise particulièrement audacieuse et attirait à la Suisse de nouvelles complications. Les rapports français signalaient depuis quelque temps la présence dans le canton de Soleure d'une troupe armée, forte de quatre-vingts individus ressortissants pour la plupart des villages de Balsthal et de Welschenrohr et commandés par un certain Antoine Kohler. La bande opérait avec la complicité d'un médecin de Delémont, nommé Bassignot; soigneusement renseignée par dix-huit éclaireurs, elle jetait sur difiFérents points de la frontière des ballots de marchandises prohibées. Dans la nuit du 24 au 25 avril 1806, elle fut prise en flagrant délit ; les douaniers français opérèrent une importante saisie de mousselines, châles et toiles de coton. Aussitôt,, sur les plaintes de Rouyer, on ordonna une enquête. Il fut démontré que l'affaire avait son point de départ à Bâle; les^ commerçants Jersing et Kléber, sujets français établis dans le canton et déjà suspects, furent reconnus expéditeurs despièces confisquées (huit ballots de mousselines à destination de Soleure). Les marchandises, détournées en route de leur destination primitive, avaient été conduites à Balsthal où elles restèrent un temps chez l'aubergiste Brunner du « Rôssli », pour être amenées ensuite dans le village voisin de Matzendorf. Là on avait divisé les huit ballots en seize chargements plus petits qui furent transportés en plusieurs voyages à dos d'homme sur territoire français. Le premier convoi de 1100 pièces de mousseline fut saisi par les douaniers, mais un second chargement, arrêté à temps par le chef de la bande, fut ramené à Balsthal; on le confia trois semai-

* Arch. Bâle, Kont. Syst., P 1, janvier 1808.

nés plus tard à des contrebandiers français qui passèrent la frontière sans être inquiétés.

Une première série d'arrestations, dont celle de Jersing et Kléber, succéda à Tenquête; mais tout le monde, expéditeurs et receleurs, put se tirer d'affaire. Les deux commerçants surent prouver que les mousselines, toutes de fabrication suisse, appartenaient à un juif nommé Goschler, du village alsacien de Hagenthal; ils n'avaient donc agi qu'à titre -d'expéditeurs et avaient fait expédier les ballots à Balsthal sur l'ordre exprès du propriétaire. Quant au juif, promoteur <ie toute l'affaire, il avait disparu lorsqu'on voulut l'arrêter*.

Les mêmes réclamations, les mêmes enquêtes infructueuses se reproduisirent en 1809, à l'occasion d'une seconde affaire qui provoqua les plaintes amères du Landamman auprès des autorités bâioises.

Les postes de Bâie étaient à ce moment administrées par l'hôtelier de « La Cigogne » , du nom de Landerer. La dé- <;ouverte de soixante-dix-sept pièces de mousselines anglaises, déposées dans les caissons de la diligence de Paris, avait attiré l'attention sur cet homme ; il fut directement accusé par le gouvernement français d'être l'un des principaux instigateurs de contrebande en Suisse; on procéda, sans résultat du reste, à des perquisitions domiciliaires chez lui, on visita ses livres, ses magasins et ses voitures. Dans le courant de l'enquête, qui fut poursuivie en même temps en Suisse et «n France, Fouché fit examiner une correspondance suspecte de la maison de commerce Blétry de Belfort ; il prétendit y avoir découvert des preuves écrasantes contre cinq maisons de Bâle^, qui auraient, par l'intermédiaire de Landerer, pratiqué la fraude sur une grande échelle. Les faits remontaient

^ Arch. BâIe, Kont. Syst., P 2, 12, 16, 21 et 31 mai, 2 juin 1806.

' Ces cîoq maisons étaient : Landerer-Arson, veuve Bourcart, Wieland & Cie, Pierre VVild, Falckeisen et Eckenstein. Cette dernière notamment avait, d'après Fouché, formellement proposé à Blétry de lui faire passer pour 40 000 francs de marchandises prohibées.

Arch. Bâle, Kont. Syst., P 2, 23 mars, 28 juin 1809.

à plusieurs mois en arrière; les maisons visées ne purent être convaincues de culpabilité et TafiFaire, après avoir fait beaucoup de bruit, dut être abandonnée par le gouvernement français.

Le grand -duché de Bade qui, lui aussi, recevait des plaintes continuelles de Paris, tenait à se montrer empressé aux yeux de TEmpereur. Après avoir, d'une façon générale, accusé les Suisses d'emprunter son territoire pour faire passer leurs produits manufacturés en France, il formula en 1807 des accusations plus précises, réclamant une enquête sévère à regard de deux maisons de Bâle qui auraient fourni à des sujets badois des marchandises prohibées ^ Les commerçants inculpés repoussèrent énergiquement ces allégations, déclarant n'avoir ni le droit, ni le pouvoir de contrôler l'usage fait par leurs clients allemands des marchandises que ceux-ci leur achetaient. Quelques mois après cet incident, une recrudescence de contrebande se produisit à Istein, suscitant de nouvelles réclamations et forçant les autorités bâloises à décréter une surveillance plus serrée des marchandises exportées en Allemagne *.

L'année 1808 provoqua à Bâle un redoublement de sévérité ; la crise des affaires avait poussé à des pratiques illégales plusieurs négociants dont on n'avait pu jusqu'alors suspecter l'honnêteté. Aussi on vit dès lors la moindre contravention punie non seulement d'une amende, mais de la privation des droits civiques et même de l'expulsion. Les peines frappaient aussi bien les employés subalternes que les patrons responsables et s'étendaient d'une manière générale à tous ceux qui, consciemment ou inconsciemment, avaient participé à l'opération frauduleuse.

Les recours en grâce d'un certain nombre d'inculpés jettent un jour lamentable sur la situation de la classe commer-

^ Maison Preiswerk & Zîmmerlin, et maison Klenck & C*^. Arch. Bâle, Kont. Syst., Pf, septembre 1807.

« Arch. Bâle, Kont. Syst., P 1, janvier 1808.

çante à cette époque^ ; c'est en vain que les malheureux, qui n'étaient souvent que de simples commissionnaires dans l'entreprise, faisaient valoir l'excuse de la crise économique, cause de leurs misères et de leurs fautes ; c'est en vain qu'ils aliénaient la situation odieuse faite par la France à son alliée, ils étaient impitoyablement condamnés. Il résultait de cet état de choses tout un appareil de délations et de dénonciations et le commerçant vivait dans une alarme perpétuelle^ sous la menace d'actions judiciaires et de visites domiciliai-

res

Dans toute cette organisation, les juifs jouaient un rôle considérable ; il n'est presque pas d'affaires où nous ne trouvions mêlés un ou plusieurs Israélites. Bon nombre d'entre eux pratiquaient la contrebande à la faveur de leur métier de colporteur. En 1812, sur la demande des autorités badoises, on fit procéder à des perquisitions dans une auberge fréquentée par des Juifs ^, sans rien y découvrir de suspect» du reste.

Avec l'année 1811, les fraudeurs reprirent leur activité sur la frontière à proximité immédiate de Bâle, particulièrement sur le département du Haut-Rhin. Le peuple des districts campagnards, jusqu'ici à l'écart du mouvement, fut gagné par la contagion, à la grande inquiétude du gouvernement- On commençait à percevoir l'ébranlement du système continental et ni les menaces, ni les réclamations de la France, n'étaient plus d'aucun effet. Berne- Fri- Le récit de l'affaire de Balsthal en 1806 a suffisamment bourg.— Vaud. montré la position ingrate et délicate du canton de Soleure, pour qu'il soit nécessaire d'y revenir. Les lacs de Bienne et de Neuchâtel qui séparaient les territoires fribourgeois et

^ Supplique au P. C. de BAle de la maison Walz-Bonati. Recours en grâce du commerçant Benjamin Stierlin et de son commis Staab. Arch. Bâle, Kont. Syst., P 2, 25 juin, 6 décembre 1811. ' Cas du commerçant Emmanuel Mérian.

Arch. Bâle, Kont. Syst., P 2, 4 mars 1811.

3 Arch. Bâle, Kont. Syst., P 2, 28 juin, 7 juillet 1812.

bernois de la France et de la principauté, ne se prêtaient pas à la contrebande aussi facilement que les vallées boisées du Jura; effectivement les symptômes de fraude n'y apparurent que dans les premières années de la Médiation.

On a vu qu'en 1804, la légation française avait signalé des incidents suspects sur les rives du lac de Bienne. Le gouvernement bernois chargea ses lieutenants à Nidau, Bûren et Erlach de procéder à une enquête à ce sujet; il en ressortit clairement que le tra&c illégal était pratiqué surtout par des ressortissants français établis dans le canton^.

Dans le canton de Fribourg, on ne découvrit de marchandises prohibées qu'à Morat. De ce côté, les mesures décrétées par la Diète en juillet 1806 sufBrent et à partir de ce moment, on ne relève plus dans cette contrée aucun fait de nature à provoquer de nouvelles réclamations de la France.

C'est plutôt la frontière vaudoise du Jura qui attirait à ce moment l'attention des gouvernements. De 1803 à 1806 déjà, le chef des douanes impériales à Genève avait dénoncé l'introduction clandestine de tissus anglais dans le département du Léman ; il signalait principalement Coppet comme point dangereux où, à deux kilomètres de la frontière, s'organisaient les bandes armées et les convois de marchandises 2. Subitement, en 1808, c'est dans cette région que la fraude parut se concentrer.

Au début de l'année, les indices d'une forte recrudescence de contrebande avaient inspiré au gouvernement vaudois les plus vives inquiétudes. Au mois de janvier, le Petit Conseil prenait à l'égard du commerce en produits manufacturés de coton, des mesures qui suscitèrent de la part des cantons industriels suisses allemands de violentes protestations ^.

Plusieurs lettres pressantes du préfet du Léman, Barante,

* Arch. Berne, Man. des Kommerz., 11 mars 1804. Voir page 35.

* Arch. Genève, Contrebande, 469 a, 9 Brum. an X, 2 avril, 12 juin 1806, ^ Voir page 55.

déterminèrent les autorités vaudoises à prendre peu de tempi^ après des dispositions plus énergiques encore^. Un arrêté^ daté du 15 juin 1808, décréta que les scellés seraient apposés sur tous les magasins et boutiques de Nyon qui faisaient le commerce des produits manufacturés de coton. On procéda dans cette ville ainsi qu'à Coppet, Gingins et Begnins à une série de perquisitions domiciliaires et on y saisit des correspondances suspectes. L^intendant des péages, Pellis, devait procéder à l'examen des marchandises séquestrées. Toutes ces opérations qui s'accomplirent sous la surveillance du commissaire de police genevois Noblet, délégué par le gouvernement français, ne donnèrent pas grands résultats. On ne fit de confiscations sérieuses que dans la maison Kehrwand et Mercier à Coppet, qu^avait signalée Barante. Plusieurs sujets français, contrebandiers avérés, furent expulsés du territoire vaudois. Enfin, le Petit Conseil chargea le citoyen Muret de faire une tournée dans les huit arrondissements de lieutenance du canton, d'y faire une enquête détaillée sur la contrebande et de rappeler aux fonctionnaires leurs devoirs. A son retour. Muret présenta un rapport qui permit de reconstituer les grandes lignes du système de fraude organisé dans le pays *.

Les principales villes du canton, Lausanne, Yverdon^ Morges, Nyon^ contenaient d'importants dépôts de marchandises 3, d'où partait un double courant de contrebande. Le pre-

* Le lieutenant du P. C, à Nyon, la Fléchère-Beausobre, rapportait le 20 août à son gouvernement un entretien qu'il avait eu avec le conseiller français Fabry. Il s'exprimait de la manière suivante dans sa lettre : « On s'est un peu endormi, chez vous, sur les dangers de cette contrebande.... Je vous en parle comme un homme qui désire rester Suisse ; si votre canton veut se maintenir tel, il doit mettre les pieds contre le mur pour empêcher par tous les moyens qui sont entre ses mains, cette malheureuse contrebande. »

Corresp. secrète du P. C. vaudois, 13 juin, 20 août 1808,

' Corresp. du P. C. vaudois, janvier 1809; — Verdeil-GauUieur, 4, 101 ss.

3 Lausanne, Vevey et Yverdon étaient, en 1804 déjà, dénoncés par l'administration française comme étant « les véritables magasins de la France. »

Arch. Genève, Police, 524 b, an XIL

niier prenait source à Lausanne et à Morges et se dirigeait sur Cossonay, Tlsle et Romainmôtier; les ballots déchargés dans ces localités étaient acheminés à dos d'homme par le Molendruz etla Valléede Joux à Mouthe, sur territoire français. Le second avait pour point de départ Rolle, Nyon et surtout Coppet. Au pied de la montagne, à Bassins, Begnins, Bonmont, les porteurs commençaient leur ouvrage; le point de concentration des marchandises prohibées avant la frontière était habituellement Saint-Cergues d'où on les passait ensuite sur la Vallée de Mijoux *.

Les commissaires et les agents de contrebande étaient, ici comme à Bâle, en bonne partie des citoyens français établis, dans le département ou sur les deux versants du Jura, notamment à Nyon, et qui entretenaient entre eux une correspondance active. On avait fondé dans différentes villes des maisons d'assurance contre les risques du métier. De bonne heure, il en exista à Bâle. Dans la suite, on en compta bon nombre en Suisse française, entre autres à Vcvey et à Fribourg. En 1811, ces étabHssements fonctionnaient activement *.

Ainsi la fraude s'était assez puissamment organisée pour que, malgré les dispositions prises en 1808, elle pût provoquer une seconde alerte l'année suivante. Au mois d'août 1809, elle fut signalée dans les villages de l'Isle et de Romainmôtier, ainsi qu'à Rolle et à Nyon où l'on découvrit des marchandises prohibées. Sur les plaintes renouvelées du préfet du Léman, le gouvernement vaudois renforça les postes de gendarmerie établis dans plusieurs villages de la Côte et à l'Isle;

* Corresp. secrète du P. G. vaudois, janvier 1809 ; — Rapport du délégué du P. G. Muret.

^ Au début de 1805, le taux de l'assurance sur les marchandises anglaisesvariait entre 12 et i^%* Il subit une forte hausse en 1806 à la suite des dispositions prises par les cantons cette année-là. — Au nombre des entre-^ prises d'assurances, se trouvaient les maisons Dubois et Vieux à Vevey, Durr à Bex et Gendre à Fribourg.

Arch. Genève, Police, 524 a, 7 juillet 1806, 10 septembre 1811 ; 524 b^ 2 vendémiaire XIV (24 septembre 1805).

il décréta des mesures de surveillance plus active des chariots qui sortaient des villes et qui passaient les cols du Jura. Mais, en même temps, il put prouver que cette fois les irrégularités étaient dues essentiellement aux ressortis- .isants français et il fit parvenir aux autorités impériales une liste d'individus suspects, la plupart domiciliés àMouthe^.

L'histoire des événements politiques de 1810 à 1813 nous a donné l'occasion d'indiquer dans ses principaux traits la poussée de contrebande qui se produisit dans les dernières années de la Médiation. Il importe de mentionner encore ^eux faits qui sont caractéristiques pour cette période. C'est d'abord l'apparition d'un nouvel article de fraude, le tabac, en conséquence d'une hausse des droits français. Cette contrebande se faisait sur toute la ligne du Jura à partir de Bâle et surtout dans le canton de Vaud, où on avait entreposé à Nyon et à Vevey de grandes quantités de tabac ^. C'est ensuite la recrudescence marquée de la contrebande sur le lac, qui ne s'était guère fait sentir jusqu'alors qu'entre Coppet et Douvaine; devenue plus audacieuse, elle débarquait maintenant ses marchandises sur toute la rive française ; elle était particulièrement active du côté de Genève, si bien qu'en 1811, ie préfet du Léman se vit forcé de promulguer un règlement sévère sur la police du lac et celle de la pêche ^.

Les mesures prises en 1813 par le Landamman Reinhard résumèrent les derniers efforts tentés par la Suisse pour s'opposer à la marée montante de la contrebande ; à la chute du système continental, elle avait rompu ses digues et débordait de partout*.

1 Gorresp. du P. C. vaudois, 1809.

* De Vevey, la contrebande des tabacs s'opérait par le Valais et les cols savoyards ; on la faisait aussi directement par le lac sur Tourronde et Meillerie. En 1811, le P. C. vaudois ordonnait une enquête qui permît de déterminer les quantités de tabacs existant dans le pays.

Arch. Genève, Gontrebande, 469, 1er août 1811; Police, 524 a, 21 décembre 1811 ; — Gorresp. du P. G. vaudois, juillet 1811. 3 Arch. Genève, Gontrebande, 469, 2, 29 septembre 1811.

* Voir § 3.

§ 19- La crise à son point culminant. Le développement de la solidarité.

Le système continental avait compromis en Suisse Toeuvre économique d'un siècle entier. En 1812, le Landamman Burckhard résumait en ces termes le bilan de dix ans du régime imposé par la France à son alliée, m Les manufactures de la Suisse, après avoir langui dans un état de souffrance progressive, touchent aujourd'hui à leur fin. Le paysan est pauvre ; l'impossibilité de vendre a fait cesser le travail ; le prix de la main-d'œuvre a baissé de moitié, celui des objets les plus nécessaires à la vie a doublé, et ces mêmes contrées où l'industrie la plus active avait multiplié les moyens de subsistance, présentent le spectacle de la plus affreuse misère *. »

Quelle opposition avec le tableau de richesse orgueilleuse qui, vingt ans auparavant, frappait les yeux du voyageur étranger! Quel contraste avec l'activité qui animait au dixhuitième siècle les manufactures des villes, les industries manuelles et domestiques dans les campagnes, avec l'expan- »

sion splendide du commerce suisse dans toute l'Europe, la prospérité économique du pays entier.

Les premières années de la Médiation avaient vu lentement Grise finandépérir la petite industrie et le petit commerce. C'est aux ^^^^® ^^ ^*^i" grandes maisons de commerce, jusqu'ici épargnées, que la ^ ^"^ crise allait maintenant s'attaquer. La stagnation totale des affaires durant les derniers mois de l'année 1810 avait porté à la classe industrielle et commerçante un coup terrible. A ce moment, bon nombre de maisons de Bâle et de Zurich furent obligées de liquider. D'autres, renonçant au trafic des denrées exotiques, devenu par trop risqué, limitèrent désormais leurs affaires aux produits continentaux. Les frères Mérian qui possédaient une des maisons les plus con-

* Circulaire du 27 avril 1812.

sidérables de Suisse, portèrent à la connaissance de leur clientèle qu'ils s'abstiendraient dorénavant de toute opération lointaine^.

Le commerce suisse n'avait pas eu le temps de se remettre de ce premier assaut qu'une crise encore plus formidable venait, en 1811, ébranler l'Europe jusque dans ses fondements. «Elle est telle, disait un bulletin français, que chaque jour, tout banquier qui arrive à quatre heures sans malheur,, s'écrie : encore un de passé ! » Elle donnait le coup de grâce à Hambourg, amoncelait les ruines en Saxe, au Hanovre,, en Westphalie; elle ravageait enfin le nord et l'est de la France, frappant notamment les villes de Rouen, Saint- Quentin, Lille et Mulhouse. Le gouvernement impérial, malgré les millions consacrés à soutenir les maisons menacées, ne put enrayer le mal *.

En Suisse, les faillites se succédaient avec une rapidité terrible. Le choc le plus violent fut comme toujours pour Bâle où les maisons connues de J.-J. Thurneysen, de Franz Werthemann, de la veuve Burckhardt et plusieurs autres de moindre importance suspendirent leurs paiements ^. Ces catastrophes se répercutèrent aussi sur les établissements^ suisses en Italie, à Trieste, Ancône et Livourne *.

Enfin, en novembre 1813, une nouvelle série de grossesfaillites se produisait à Bâle et à Saint-Gall ^. Les maisons de

* Allff. Ztg.^ 1er décembre 1810.

» Thiers, p. 16 ; Vandal, III, p. 24 ; Clément, p. 116.

3 A Zurich, imitant l'exemple de l'Empereur, le gouvernement avait misà disposition du Directoire commercial une somme de 30 000 francs prélevée sur l'imposition extraordinaire des denrées coloniales, pour venir en aide aux commerçants dans l'embarras. Les prêts devaient être de courte durée et à. des conditions avantageuses. Le taux avait été fixé à 4 ^.

Arch. Zurich, Prot. des Kaufm. Direkt., 4 mars 1811.

^ On peut à cet égard citer une maison zuricoise de Livourne, celle d'Emmanuel Biedermann, qui suspendit ses affaires en 1811. A Trieste, la maison d'importation et d'exportation Salomon Jenny (de Claris) subit des pertes, dont elle ne se releva pas. Elle ferma en 1822.

Zûrcher Taschenbuch, 1884 ; — Jenny, II, p. 304.

5 Gem, Schw, Nachr,, 23 novembre 1813.

commerce glaronnaises, au pays ou à rétranger, furent parmi celles qui eurent le plus à soufiFrir des dernières années de la Médiation. Leurs revers se traduisirent d'une manière évidente par la diminution rapide du capital imposable dans le canton*.

A côté des pertes déclarées au moment même, il en était d'autres qui, dissimulées avec intention, n'éclatèrent que les années suivantes. C'est à cette époque seulement que se révélèrent en effet dans toute leur étendue les dommages causés par le système continental et l'épuisement de la classe commerçante.

Quelques rares spéculateurs retirèrent seuls bénéfice d'une époque où toutes les relations économiques étaient bouleversées. Bâle, Zurich, Saint-Gall, Glaris virent naître quelques grandes fortunes qui contrastaient d'autant plus vivement avec la misère générale. Mais, à la chute de l'Empire, la bourgeoisie se trouvait, dans son immense majorité, dans une situation gênée et douloureuse^.

On peut aisément, par tout ce qui précède, se figurer ce Apogée de la qu'était devenu le peuple dans les trois dernières années de ^"^® ^ *®*** la Médiation. ~ ^^^'

tion.

Dans les cantons occidentaux, de tout temps attachés à l'agriculture, la situation était relativement favorable; en revanche, la population de la Suisse centrale et orientale était réduite à une détresse lamentable. Dans les petits cantons et les Grisons, restés affaiblis à la suite des événements

^ Ennenda^ siège des principales sociétés de commerce glaronnaises au dix-huitième siècle, avait en 1809 un capital imposable de 1 812 050 francs. £n 1820, cette somme était tombée à 1 362 000.

Jenny, II, 240.

^ A Bâle, par exemple, à la faveur des années tranquilles, la vie de société avait recommencé et les fêtes populaires avaient repris. Le Conseil avait dû même promulguer une loi somptuaire, limitant à huit le nombre des voitures dans les noces. La crise de 1812 fit passer aux Bâlois Tenvie de se divertir. En 1813, on défendit, en considération de la dureté des temps, toute mascarade et tout amusement de carnaval.

Allff. Ztg., 29 mars 1810 ; — Basler Neajahrsblatt, 1904.

de 1799, éprouvés par la crise du transit, le paupérisme avait augmenté dans de terribles proportions. A Berne et en Argovie, le peuple industriel souffrait cruellement. La misère était à son comble dans TOberiand zuricois, dans les deux Rhodes d'Appenzell et à Glaris. L'épuisement du pays tout entier atteignit son point culminant au commencement de l'année 1812, lorsque l'insuccès des foires allemandes eut porté le dernier coup au travail des manufactures et réduit la population au désespoir.

A ce moment, comble d'infortune, se produisit une hausse subite et extraordinaire des prix du blé, qui s'étaient maintenus relativement modérés jusqu'alors depuis le commencement de la Médiation.

Par suite de l'introduction et de la diffusion des plantes fourragères en Suisse, la surface des terrains cultivés en céréales avait été considérablement diminuée; puis, en 1810, une sécheresse avait été fort nuisible aux récoltes; enfin, les bruits de guerre avaient provoqué en Allemagne d'immenses achats pour l'approvisionnement des armées. Les spéculateurs avaient poussé leurs affaires jusqu'en Suisse et avaient contribué à épuiser les faibles réserves du pays.

L'anxiété et la consternation furent générales. En hâte, les gouvernements s'efforçaient de parer à la famine menaçante par une surveillance étroite du marché des grains, par Tinterdiction des achats en masse et de l'exportation du blé à l'étranger*.

Cet ensemble de circonstances funestes déterminait, en 1812, dans les cantons, une violente recrudescence de l'émigration. En 1803 et 1804 déjà, les troubles politiques, joints aux perturbations économiques, avaient chassé du pays beaucoup de monde, surtout à Bâle, Zurich et dans le canton de Vaud 2.

^ En mai 1812, grâce aux dispositions prises, les prix du blé retombèrent quelque peu.

Gem,, Schw. Nachr., 10 et 11 avril, 1 et 7 mai 1812.

' Au début de la Médiation, Bâle fut au nombre des cantons les plus for-

L'émigration recommença dès les premiers mois de 1811; en 1812, elle s'accrut dans d'effrayantes proportions, principalement dans les cantons orientaux, à Zurich et à Appenzell. La fièvre de l'expatriation gagna même les régions épargnées par le système continental, ainsi le Toggenbourg où les ouvriers demandèrent leurs passeports par centaines ^. Les émigrants prenaient pour premier objectif l'Alsace, contrée industrielle qui leur promettait de l'ouvrage; en grand nombre, d'autres se laissèrent recruter dans des conditions désastreuses pour les colonies agricoles, en Russie ou en Amérique.

Les autorités s'efforçaient d'arrêter cet exode. Le gouvernement d' Appenzell défendit sévèrement le racolage et limita le nombre des passeports qu'il était permis de délivrer. Le gouvernement zuricois revisa, au mois d'octobre 1813, ses ordonnances de 1803 et 1804*. Mais, comprenant en même

tement atteints par la contagion du départ^ qui se manifesta surtout dans les districts campagnards. Au printemps de 1803, 15 familles du seul district de Waldenbourg émigraient en Hongrie. D'autres se rendaient en Bavière ou en Amérique. A Zurich, des familles entières quittèrent en 1803 et 1804 les villages de Bonstetten, Herzel, Metmenstetten, Seebach, Wallisellen, pour fonder en Crimée une colonie prospère qu'on appela Zurichthal. Où vit aussi dans le canton de Vaud grossir chaque année le contingent des émigrants à destination de l'Ohio et du Kentucky.

Des feuilles étrangères, notamment VAllg, Ztg,y cherchaient par des articles alléchants à attirer les Suisses en Russie et en Hongrie. Par une circulaire du 25 octobre 1803, le landamman d'A£Pry mit le pays en garde contre cette réclame que combattirent aussi les Gem, Schw, Nachr, Louis Bridel, pasteur de l'Eglise française à Bâle, publia dans le même sens un livre intitulé : Le pour et le contre, oa avis à ceux qui se proposent de passer aux Etats-Unis d* Amérique, Le canton de Zurich réglementa l'émigration par deux ordonnances du 30 août 1803 et du 14 juin 1804.

Arch. Bâle, Ausw. a, 1803-1806 ; — Basler Neujahrsblat, 1903, p. 19; — Verdeil-GauUier, 4, p. 160 ; — Meyer de Knonau, I, p. 223.

' On assurait avoir délivré dans la première semaine de 1811 plus de 800 passeports dans le canton d'Appenzell et quelques centaines également dans le Toggenbourg. — Dans le canton de Zurich, le fabricant J.-J. Egg, accompagné de 200 ouvriers, émigra en 1812 pour le royaume de Naples où il fonda une fabrique.

Meyer de Knonau, I, p. 293.

^ Les principales dispositions de ce règlement zuricois du mois d'octobre

temps qu'une simple loi ne suffirait pas à remédier à la situation, il décida d'appuyer de toutes ses forces l'œuvre des sociétés philanthropiques, seules capables d'enrayer le mal. Développe- En terminant, qu'il nous soit permis de détourner nos mentdeiespnt yg^x j^g ruines accumulées par la politique napoléonienne et

de solidarité. •; , , ^ . , ,

— L'assistance "® *®® reporter sur un des rares points lummeux du sys-

piibiique.~Les tème continental.

congrès com- ^^ dix-huitième siècle, dans les belles années de l'industrie, on ne s'était guère préoccupé de développer les œuvres d'assistance publique. La crise économique donna à cette question une pressante actualité. La première impulsion vint de l'initiative privée; mais les gouvernements aussi s'émurent devant l'étendue de la misère et apportèrent leur collaboration dans la lutte contre le paupérisme qu'on engagea de plusieurs manières. On chercha en premier lieu à réglementer la mendicité; la gendarmerie dut surveiller plus étroitement les vagabonds qui encombraient les routes et qui, une fois 'eur identité établie, étaient renvoyés à leur commune d'origine en attendant qu'on pût leur procurer du travail.

On prit certaines mesures de nature préventive ; on limita je nombre des auberges ; on combattit les usuriers qui, trop souvent, abusaient cruellement de la détresse populaire ; on •nterdit les mariages précoces dont la coutume s'était établie dans les cantons industriels.

Enfin, on travailla à organiser et à développer les œuvres d'assistance publique. Les asiles et les écoles fondés par les

1812 étaient les suivantes: Les ressortissants zuricois forcés de quitter leur pays, étaient tenus :

10 D'exposer au Conseil de leur commune les raisons de leur départ.

%o De ne pas laisser derrière eux des parents ou des enfants sans ressources*

30 D'être en règle avec leurs créanciers.

Le passeport était délivré seulement après l'accomplissement de ces formalités ; après six ans de séjour à l'étranger, Témigrant perdait son droit civique. Perdait également son titre de citoyen celui qui émigrait sans passeport.

Arch. Zurich, Prot. der Ind. Kom., 10 octobre 1812.

particuliers donnèrent la main aux établissements patronnés par les gouvernements. On créait des ateliers de filature et de tissage ; on organisait des distributions de soupes économiques ; on réunissait de l'argent, des vivres, des instruments de travail que répartissaient ensuite les comités de bienfaisance.

Il importe de mentionner au moins les grandes lignes de Toeuvre humanitaire accomplie dans le pays. Le gouvernement vaudois s'était signalé par son intelligente activité ; en 1805, il créait une commission destinée à surveiller le service des prisons, des^^ hôpitaux et de l'assistance ; en 1807, il fondait un vaste hôpital cantonal, en 1810, un asile d'aliénés et un asile d'incurables au Ghamp-de-l'Âir ^.

Fribourg donnait, à ses nombreuses institutions privées, une organisation centrale et plus rationnelle. Berne, imité par Lucerne, se distingua par ses lois sévères contre la mendicité; son ordonnance de police promulguée en 1808, punissait le vagabondage de peines qui allaient jusqu'à la flétrissure et l'expulsion. A Zurich, on fonda en 1805 une caisse d'épargne et en 1809, un asile des aveugles qui fut longtemps, en Suisse, le seul de son espèce. A Bâle, l'école de Klingenthal instruisait et occupait plusieurs centaines d'indigents^. Dans le canton d'Uri, le banneret Emmanuel Jauch et le pasteur de Vaya fondaient dès 1803 une société d'assistance publique ; à Schwyz, on fit de même en 1807 3.

Dans les Rhodes-Extérieures d'Appenzell, Hérisau et Trogen avaient été au dix-huitième siècle les seules communes qui eussent profité des années prospères pour élever des écoles et des asiles; Hérisau possédait depuis 1768 un orphelinat. Sous la Médiation, ce mouvement s'étendit rapidement et de nombreux établissements naquirent. Teufen, Trogen, Speicher dépensèrent annuellement, pour leurs pau-

* Oechsli, p. 722, 723.

« Oechsli, p. 701.

3 Gem. Schw. Nachr,, 2, p. 150, 151.

Très 4 à 7000 gulden, Hérisau, jusqu'à 19000 gulden. La petite commune d'Urn&sch entretint à elle seule quarante à quatre-vingts orphelins ^

A Glaris enfin , où de tous les cantons, la misère avait pris les dimensions les plus désastreuses, on attendit jusqu'au dernier moment. Il n'existait dans le canton ni hôpital, ni orphelinat, ni société des pauvres. Le partage des biens communaux et quelques collectes faites en 1806 furent insuffisants à enrayer le mal. Il fallut l'appel désespéré de Schuler pour provoquer quelques mesures ^. Un comité (composé du bailli Zopfi, à Schwanden, du landamman Heer, du caissier Zweifel, à Glaris, du conseiller Schindler, à Mollis) se mit à l'œuvre. Pour parer aux misères les plus pressantes, on préleva, quatre fois par an et proportionnellement à la fortune de chacun, une imposition dont la répartition fut rigoureusement surveillée. Puis un vaste* plan de réformes fut élaboré; on projeta entre autres la création d'une grande colonie à l'usage des pauvres sur l'emplacement occupé autrefois par les marais de la Linth et rendu à l'agriculture par le génie d'Escher. Le comité proposait enfin la fondation d'un orphelinat et d'un pénitencier, l'institution de sociétés d'assistance et recommandait une administration plus rationnelle des biens communaux ^ Si ces projets demeurèrent en bonne partie lettre morte, tout ne fut cependant pas perdu dans ce programme de réformes.

Pendant la Médiation ce besoin de solidarité trouve son expression dans un autre fait encore, le rapprochement des groupes commerciaux suisses, que de trop fréquentes rivali-

* Gem, Schw. Nachr., 1, p. 98.

' La brochure de Schuler sur la misère des Glaronuais suscita dans le pays une grande émotion. Le correspondant àtVAllg.Ztg,, dans un entrefilet du mois de juillet 1813^ la déclara exagérée. Un député s'étant exprimé dans le même sens à la Diète, une vive discussion s'ensuivit. — Un nouvel appel, adressé en 18i4 par le gouvernement glaronnais à ses confédérés, vint lever tous les doutes à cet égard.

Tillier, I, p. 321.

^ Voir à ce propos la brochure de Schuler et Oechsli, p. 674.

tés avaient séparés au dix-huitième siècle. Aplanissant ces oppositions d'intérêts, la menace du danger fit comprendre à tous la nécessité d'une cohésion plus étroite.

Cet état d'esprit se traduisit, dès la première heure, par la convocation des premiers congrès commerciaux suisses, à Aarau, en 1803 et à Zurich, en 1805. Les graves événements des années suivantes ne pouvaient que fortifier ce désir d'entente et d'union. En 1811, le Directoire de Saint- Gall lança un projet instituant un congrès qui devait se réunir régulièrement à Zurich et auquel chacune des principalesvilles commerciales enverrait deux délégués; on désirait constituer ainsi une sorte de fédération suisse du commerce qui discuterait toutes les questions importantes et prendrait, à l'étranger, notamment en France, la défense des intérêts suisses^. Cette combinaison ne se réalisa pas; elle n'en est pas moins caractéristique pour l'époque de réaction fédéraliste qu'était la Médiation.

Indéniablement, la période du système continental, temps d'épreuves commun à tous les cantons et à toutes les classes, contribua à entretenir, au sein du peuple suisse, des sentiments d'union et de solidarité dont les fruits ne devaient pas être perdus.

Nous arrêtons ici notre travail. Nous avons assigné, à cette étude, comme limite extrême, l'année 1813 ; la répercussion de la politique napoléonienne devait se faire sentir bien après cette date et provoquer de nouvelles ruines.

La crise laissait le peuple gravement affaibli et en mauvaises conditions pour résister à la disette qui devait rendre tristement célèbres les années 1816 et 1817.

' Wartmann, p. 290.

Enfin, la brusque suppression des ordonnances impériales était funeste presque autant que rétablissement du système continental, parce qu'elle rouvrait toutes grandes et sans transition aux produits manufacturés britanniques les portes de TEurope.

Souvent encore, dans la période suivante, les classes industrielles et commerçantes, en Suisse, durent faire appel aux vertus d'énergie et d'endurance dont elles' avaient donné un si bel exemple pendant la Médiation.

Page 1