‹ Le système continental et la Suisse 1803-1813Chapitre 5 sur 23 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La paix d'Amiens, malgré les démonstrations de joie dont elle fut accompagnée sur les deux rives de la Manche, ne devait être qu'un armistice.

Il n'en pouvait être autrement, dans les conditions où se trouvaient, au début du dix-neuvième siècle, les pays en présence devant cet événement important.

En France, la Révolution avait fait passer le pouvoir des mains de la noblesse, classe agraire, entre celles du tiers état, classe industrielle et commerçante par excellence. Elle avait délivré le pays des corporations et de toutes les entraves de l'ancien régime, et l'avait préparé à jouer son rôle de grande puissance économique.

D'autre part, un des objectifs principaux de l'Angleterre au dix-huitième siècle, a été d'étouffer dans leur germe les velléités commerciales et industrielles des nations européennes pour conserver intact le monopole conquis par la Grande-Bretagne*. L'Angleterre pouvait-elle vis-à-vis de la France nouvelle se départir de celte politique et laisser la

* Kiesselbach développe excellemment cette thèse. Il montre au dixhaitième siècle Talliance de l'Angleterre dans tous les pays de l'Europe avec les éléments réactionnaires et agraires contre les éléments libéraux et industriels^ en Portugal, en Espagne et en France pendant la Révolution Kiesselbach, p. 149.

jeune République poursuivre en paix cette œuvre de renaissance économique ?

Cet élément d'opposition irréductible, les hommes d'Etat de la Révolution l'avaient déjà saisi ; l'idée du blocus continental avait germé dans leur esprit, mais pour demeurer à Tétat d'ébauche*. Un homme va reprendre ce legs de la Révolution, le préciser, le compléter, en activer la réalisation avec toute l'énergie dont il est capable, c'est Bonaparte.

Après avoir rétabli l'ordre à l'intérieur, à l'extérieur il impose la paix au continent, répit bienfaisant pendant lequel toutes les forces de la France vont prendre un brillant essor. Mais, dans la pensée du Premier Consul, comme du reste dans celle du gouvernement anglais, cette trêve ne sera pas de longue durée et ne servira qu'à préparer une nouvelle lutte à laquelle Bonaparte donnera une extension gigantesque et qui aboutira au système continental. La France ne peut songer à lutter sur mer, elle est impuissante à attaquer directement le commerce et les colonies britanniques. C'est indirectement qu'il faut atteindre les sources de la richesse anglaise en leur enlevant les débouchés indispensables, en empêchant l'Angleterre d'écouler ses marchandises, et en la privant par ce coup droit porté à ses finances des moyens de continuer la guerre.

Il faut, en un mot, avec la collaboration de l'Europe entière, vaincre l'Angleterre sur le continent.

« Je vais conquérir les colonies par la terre », écrit Napoléon à son frère Louis. « L'objet de la lutte entre la France

* Voir dans Fournier III, p. 14, la lettre de Mallet du Pan à Thug"ut de juillet 1796 : « On fermera à l'Angleterre le marché du continent et on attaquera ses principales richesses. » Dans Sorel : « L'Europe et la Révolution française» III, p. 389, les instructions du Comité de Salut public *à l'envoyé de la Hollande : « Le but à atteindre est d'exclure les Anglais du continent. Privée de son immense débouché, travaillée de révoltes et de mouvements intérieurs qui en seraient la suite, l'Angleterre devient fort embarrassée de ses marchandises coloniales et asiatiques. Ces dernières, invendues, tombent à un bas prix et l'Angleterre se trouverait vaincue par l'abondance comme elle a voulu vaincre les Français par la disette. >►

et l'Angleterre, s'écrie-t-il encore dans un discours au Tribunal, c'est la fourniture du continent. Si cette fourniture échappe à TAngleterre, c'en est fait de sa puissance daiis les Indes. Dans cet étal de choses, il n'y a ni principe, ni règle. Le continent n'a que celte alternative, ou de subir le joug de l'industrie mercantile de l'Angleterre, ou de s'imposer toutes les privations pour réduire cette puissance à une paix fondée sur les bases de la réciprocité. »

Tous les Etats européens sont également intéressés à la lutte contre l'Angleterre, tous ont contre elle des griefs divers ; ils protestent surtout contre la violation du droit des neutres et l'abus du droit de visite que, forte de sa supériorité sur mer, la Grande-Bretagne exerce sans aucun ménagement. Puis, ils ont à souffrir de l'essor de l'industrie britannique qui condamne les industries continentales à une existence précaire et qui envahit successivement grâce à ses procédés de fabrication, tous les débouchés européens.

Cette lutte commune à laquelle Napoléon convie l'Europe au nom de la liberté du commerce suppose des sacrifices, des privations dont chacun prendra sa part; mais elle promet en compensation des bénéfices auxquels tous ont droit. Elle laisse aussi entrevoir d'autres avantages, que les alliés pourraient réaliser par un rapprochement de leurs intérêts commerciaux. Tous peuvent escompter leur part de cette « fourniture du continent > monopolisée par l'Angleterre ; tous regardent, en cette attente, à Bonaparte le libérateur d'un joug écrasant. De là, la grandeur indéniable et la popularité évidente de l'idée du blocus continental à son origine.

Au nom de l'intérêt général, Bonaparte englobera, bon gré mal gré, toutes les nations européennes dans son système économique. Mais dès le début, apparaît aussi la grande contradiction de sa politique, car dans la pensée de l'empereur, le bénéfice de l'effort colossal dirigé contre l'Angleterre, doit exclusivement revenir à la France. Il dissimulera d'abord ses intentions par des phrases et des promesses ; il affirmera

le caractère passager des mesures nécessitées par cette « guerre de Tindépendance commerciale, > puis il trahira le fond de sa pensée ; la France, Tltalie et leurs dépendances seront fermées au reste de l'Europe par une puissante organisation protectionniste qui au bénéfice de TEmpire, exclura graduellement les peuples occidentaux de tous les marchés du continente

C'est alors, que suffisamment puissant pour n'avoir plus à garder aucun ménagement, l'Empereur affirmera ouvertement son droit du plus fort. < Mon principe est : la France avant tout, s'écrie-t-il. Vous ne devez jamais perdre de vue que si le commerce anglais triomphe sur mer, c'est parce que les Anglais sont les plus forts. Il est donc convenable que, puisque la France est la plus forte sur terre, qu'elle y fasse aussi triompher son commerce, sans quoi tout est perdu 2.»

Ainsi le système continental, contrat passé entre Napoléon et les peuples européens, ne sera plus qu'un marché de dupes pour ces derniers. « Machine à double détente, cette mesure, doit, d'un côté ruiner l'Angleterre, de l'autre protéger les manufactures françaises renaissantes. Elle écartera à l'intérieur les concurrents établis en France à la faveur de l'ancien régime. Elle ouvrira tous les débouchés à l'industrie française qui, suivant les chemins que d'autres auront frayés avec la France, s'établira sur les marchés que l'expulsion de l'Angleterre aura laissés vides. Le système continental consacrera la suprématie de la France, sera le point de départ de sa rénovation économique, dernier mot de la Révolution conquérante et du système prolecteur. Le coup porté, les effets en dériveront, c'est-à-dire l'industrie française développée et le marché de l'Europe assuré, par contrainte d'abord, puis par habitude, aux produits français ^ ».

^ Lire Texposé très clair de la marche suivie par la politique impériale dans Oechsli, p. 545.

2 Corresp. Napoléon à Eug. Beauharnais, 23 avril 1810.

3 Sorel, VII, 114.

Tel est l'objet du système continental, sous toutes ses formes. Les décrets de Berlin et de Trianon, comme les mesures protectionnistes de brumaire font partie du même vaste plan, la conquête économique du continent par la France.

Le grand rival anglais une fois écarté, cette conquête ne semble plus devoir présenter de difficultés sérieuses. Les industries des Etats de l'Europe, affaiblies par diverses causes politiques et économiques, et surtout par la concurrence écrasante de la Grande-Bretagne, ne peuvent opposer à la France une longue résistance.

L'Espagne et l'Italie privées d'industries sont dépendantes de l'étranger et restent quantités négligeables. Les provinces polonaises et russes s'approvisionnent uniquement de marchandises anglaises ; la guerre de sept ans a fortement éprouvé l'industrie de l'Autriche que les lois protectionnistes de Joseph II n'ont pas encore réussi à relever. Il existe bien en Allemagne quelques centres industriels, la Silésie, certains pays rhénansj la Saxe ; mais la première de ces contrées a passé de 1755 à 1762 par la même crise que l'Autriche; les autres ont vu leur développement normal paralysé par l'Angleterre.

La Suisse paraît seule en mesure d'offrir une résistance aux projets de l'empereur. Son industrie et son commerce, issus non pas de conditions naturelles favorables, mais d'efforts patients et souvent pénibles, ont pris au dix-huitième siècle un magnifique essor et partout en Europe ont tenu tête à l'Angleterre. Il n'est presque pas un article anglais dans les industries textiles qui à la fin du dix-huitième siècle ne trouve son rival à Zurich ou à Saint-Gall. L'industrie suisse des cotons notamment, la première après celle de l'Angleterre, envoie en abondance sur le continent ses toiles et ses indiennes et s'est rendue indispensable en France. Les attaches commerciales de la Confédération s'étendent sur toute l'Europe et se ramifient jusque dans le Levant.

A la vérité, les cantons suisses venaient, eux aussi, de passer par une redoutable crise. Ils sortaient singulièrement affaiblis des bouleversements de la guerre tant étrangère que civile. Les efforts généreux, mais impuissants, du gouvernement de la République helvétique n'avaient pu compenser les terribles conséquences de celte secousse. Les concurrents de la Suisse avaient tiré avantage de cette situation. L'Angleterre notamment avait profité de Tépuisement de sa rivale pour reprendre sur le continent une suprématie incontestée.

Mais les cantons ne demandaient qu'un temps de repos pour regagner leur activité économique. Quelques années de paix pouvaient suffire à l'habileté, aux ressources innombrables dont disposaient leurs commerçants pour leur faire récupérer leur ancienne situation et renouer les relations interrompues.

Dès la première heure, Napoléon prend conscience de la force de résistance que ce petit pays va opposer à la réalisation de sa politique. Dès le début, il voit la nécessité de couper à tout prix les ailes à ce gêneur qui pourrait jouer en Europe, vis-à-vis de la France, le même rôle qu'il a tenu, au dix-huitième siècle, vis-à-vis de l'Angleterre. De là, la rigueur extraordinaire avec laquelle l'empereur appliquera le système continental à la Suisse, l'acharnement dont il la poursuivra pendant tout son règne. De là l'impossibilité pour la Confédération, malgré sa quaUté d'alliée de la France, malgré sa prompte et docile adhésion aux exigences françaises, d'obtenir le moindre adoucissement à une situation dont elle souffre cruellement.

Ce sont les conséquences de celte attitude de l'empereur à l'égard de la Suisse qui constituent l'objet de notre étude. Dans un premier chapitre, nous en examinerons les effets au point de vue politique. Nous passerons en revue les incidents diplomatiques qu'elle a suscités, les mesures prises par les cantons et par la Diète pour satisfaire aux exigences françaises, les démarches des autorités fédérales à Paris. Nous

étudierons ensuite les conséquences économiques de la politique impériale, sa répercussion sur le commerce et l'industrie et les phénomènes variés qu'elle a provoqués directement ou indirectement.

On peut, dans l'histoire du système continental, dans sa gradation et son intensité, distinguer trois périodes. La première commence avec les mesures protectionnistes de l'empereur en 1803 et s'étend jusqu'à la déclaration officielle du blocus par le décret de Berlin. La seconde, qui voit le système impérial graduellement étendu à l'Europe entière, s'arrête à 1810.

Le décret de Trianon, du 5 août 1810, marque le début de la troisième phase, celle où Napoléon, dans un dernier effort pour faire aboutir sa politique, en vient aux exagérations qui soulèveront l'Europe contre lui et provoqueront en 1813 l'écroulement de son régime économique.

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