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CHAPITRE II LE STSTËHE CONTINENTAL ET LE COMMERCE SUISSE

Le système continental avait exigé en Europe un ensemble de mesures étendues et variées. Elles étaient proportionnées à TefiFort colossal de la lutte engagée contre l'Angleterre et à la grandeur de la politique qui devait assurer en dernier ressort et dans tous les domaines la suprématie de la France.

Les conséquences économiques de ce système allaient être infiniment diverses et complexes. Le commerce du monde entier était ébranlé ; le bouleversement de la navigation sur mer, rétablissement de nouvelles barrières douanières sur le continent devaient en répercussion provoquer d'innombrables phénomènes d'action et de réaction sur l'édifice industriel européen. Sans avoir la prétention de tous les mettre au jour, nous voulons étudier ces manifestations en tant qu'elles ont concerné la Suisse.

L'influence du système continental s'est exercée en premier lieu sur le commerce suisse, et ceci de deux manières. Elle a fermé à ses exportations, autrement dit aux produits manufacturés qui en formaient la base, leurs anciens débouchés et a tendu à leur enlever systématiquement le marché européen entier. En deuxième ligne, elle a empêché l'accès des frontières de la Confédération aux importations, c'est-àdire aux matières premières qui représentaient l'élément

essentiel de ce commerce et dont Tindustrie suisse dépendait. Nous avons eu Toccasion de parler de cette double action de la politique napoléonienne sur les débouchés et les matières premières. Nous y revenons maintenant avec plus de détails en appliquant notre étude aux trois principales branches d^activité industrielle et commerciale de la Suisse au dix-huitième siècle, celles du coton, de la soie et du lin. Nous chercherons ensuite à nous rendre compte de la répercussion des fluctuations commerciales sur chaque branche de ces grandes industries. Puis nous examinerons les industries qu'a fait naître le système impérial et celles que son avènement a seulement relevées et ''fortifiées. Nous terminerons enfin par Tétude de quelques phénomènes plus ou moins secondaires de cette lutte économique.

§ 4. — Coup d'oeil sur les trois grandes industries textiles suisses et leur développement commercial.

Le coton • '^ ^^^ nécessaire tout d'abord de se rendre compte des son rôle au dix- conditions dans lesquelles se présentaient, au début de la méhuitième siècle; jiation, les trois industries qui serviront de point de départ

son importance . , ,. i

... , à notre étude.

pour 1 Angleterre; les in- Au point de vue économique, un des traits caractéristi-

tcntions de Na- quçs du dix-huitième siècle est Tavènement du coton et son

poeon son ^j.jQjjjpjjg g^p |gg autres matières textiles.

«gara. '■

Cette nouvelle denrée, un pays s'en est emparé et Ta exploitée avec une habileté consommée, c'est l'Angleterre, qui lui doit son gigantesque essor industriel et la conquête commerciale du continent. L'invention et le perfectionnement des machines à filer, à partir de 1740, augmentent à l'infini la production des filés et des tissus de cotons, et consacrent dans ce domaine la suprématie britannique. Le Royaume- Uni inonde l'Europe de ses étoffes qui par leur bon marché écartent toute concurrence. Les nouveaux tissus présentent des avantages incontestables sur les anciens articles de soie

et de laine, qu'ils ne tardent pas à reléguer à Farrière-plan, Ils se lavent plus facilement, constituent un habillement commode et agréable, se prêtent mieux à toutes les formes ; appuyés par la mode, ils font bien vite la conquête de TEurope^

L'Angleterre, maîtresse de la mer, dispose des matières premières, surtout depuis la conquête des colonies françaises, de la nouvelle industrie. Parmi les denrées coloniales que transportent ses vaisseaux, les cotons prennent une des premières places. Des capitaux énormes sont engagés dans les manufactures de coton qui constituent une des bases de la richesse financière britannique. Lorsque Napoléon aura atteint ce nœud vital de TAngleterre, la réalisation de sa politique aura fait un grand pas. Tout naturellement c'est aux cotons que le système continental livrera ses plus rudes assauts.

Deux alternatives se présentent à l'Empereur : dans la première, il créera en France une industrie capable à elle seule d'approvisionner le continent et qui trouvera ses matières premières en Europe même, car l'on y aura préalablement acclimaté la culture du coton. Si au contraire cette tentative n'aboutit pas, si Napoléon n'arrive pas à faire produire à l'Europe l'arbrisseau asiatique en proportions suffisantes, il prendra le second parti. A la révolution économique opérée au dix-huitième siècle, il opposera une gigantesque contrerévolution par l'expulsion complète du coton ; l'Empereur, ses sujets, ses alliés et le monde entier enfin s'émanciperont des nouveaux produits et reviendront aux anciens tissus de lin ou de soie *.

Pour réaliser la première partie de cet étonnant programme et donner à la France le temps de créer ses nouvelles ressources industrielles, il procédera d'abord à une

* Béer, p. 334-375.

* «Si j'avais pu réussir à faire filer le lin comme le coton, j'aurais donné un million à l'inventeur et l'on serait arrivé. Dans le cas contraire, j'aurais prohibé le coton si je n'eusse pu le naturaliser sur le continent. » (Discours au Tribunat.)

série de prohibitions radicales. Ces oiesures, nous Tarons vu, ne visent pas seulement l'Angleterre, elles frapperont aussi le pays dont les conditions ont été, après celles du Royaume- Uni, le plus profondément modifiées au dix-huitième siècle par Tavènement du coton, la Suisse.

L'industrie LMudustrie dcs cotous, plus ancienne en Suisse qu'en An-

cotonnière en gleterre, existait déjà dans les cantons au quinzième siècle*, uisse. sa "aa- ^pj.^g ^^^ éclipse, elle reparaît à la fin du dix-septième, et,

ses débouchés, d'un élan, conquiert le pays dans la première moitié du dixhuitième siècle. Aux deuxième et troisième quarts du dixhuitième siècle, c'est la petite République montagnarde qui, relativement au nombre de ses habitants, occupe en Europe de beaucoup la première place dans le travail des cotons. Sa consommation en matière brute égale à peu près celle de la Grande-Rretagne ; ses produits manufacturés sont supérieurs en qualité aux marchandises anglaises, surtout dans les articles fins*.

Pour comprendre à quel point cette industrie a pénétré le pays de ses branches ramifiées à l'infini, pour se rendre compte de l'importance qu'elle a prise pour toutes les classes de la population, il suffit de lire les récits des voyageurs qui parcoururent la Suisse au dix-huitième siècle, Fâsi Norrmann, Goethe, dans son roman Wilhelm Meister^ Pestalozzi dans celui de Léonard et Gertrude.

C'est, d'après l'expression de ce dernier, une véritable «frénésie de coton ». Des districts entiers, surtout dans la Suisse orientale, à Saint-Gall, Zurich, Glaris, abandonnent leurs anciennes occupations pour filer ou tisser la nouvelle matière dont le travail plus facile, plus accessible aux enfants, dont le rendement plus sûr amène une diffusion rapide.

^ Le plus ancien document se rapportant à l'industrie des cotons en Suisse a été trouvé à Zurich et date de i485. C'est un décret du Conseil interdisant la vente du coton brut aux étrangers.

Burkli, Mech. BaumwoUspinnerei, p. 2.

« Ce n'est qu'à partir de i770 que l'Angleterre reprend l'avance qu'elle ne perdra plus désormais.

Jenny, I, p. 85.

Autre avantage important de cette jeune industrie, elle n^est pas assujettie aux entraves des règlements corporatifs et peut se développer en pleine liberté.

Bientôt elle s'installe dans les chaumières du plateau suisse ; puis elle remonte les vallées des Alpes et gagne les chalets des montagnards. Source inattendue de ressources, elle apporte le bien-être, mais en même temps de nouveaux besoins à des populations qui vivaient jadis des ressources modestes de Tagriculture ou de la filature du lin^

A la vérité, il ne manque pas de voix, déjà à ce moment, pour montrer combien cette prospérité est fragile, pour mettre le peuple en garde contre les dangers d'un luxe artificiel, pour regretter les anciennes conditions d'existence et prêcher le retour au travail de la terre. La crise du blocus continental devait justifier ces avertissements ; pour l'heure, dans l'emballement du début, on ne les écoutait pas.

Dans le dernier tiers du dix-huitième siècle, le coton a conquis la Suisse orientale et une partie de la Suisse septentrionale. Son domaine comprend une zone limitée à l'ouest par l'Aar, au nord et à l'est par le Rhin et le lac de Constance, au sud par une ligne passant par les lacs de Sempach, de Baldegg, de Zoug, l'extrémité inférieure du lac de Zurich et rejoignant le Rhin en englobant encore la vallée de la Linth. Ajoutons-y quelques taches isolées dans les Grisons, dans le canton de Berne, dans la principauté de Neuchâtel et à Genève. Enfin, l'industrie des cotons a débordé sur les pays voisins et attiré dans sa sphère des districts entiers du Schwarzwald et du Vorarlberg.

A la même époque, elle occupe en Suisse 160 000 individus au bas mot. D'autres évaluations portent ce chiffre à 190000*.

* Voir entre autres à ce sujet pour l'Argovie le discours du pasteur de Bonnal, dans le roman de Pestalozzi : Léonard et Gertrude, II, p. 480 ; pour le Toggenbourg, Hungerbûhler, p. 58 ; pour Glarîs, Jenny, I, p. i06, i07.

* Ce nombre^ dans lequel ne sont pas compris les 9000 ouvriers en indienne pourrait être réparti de la façon suivante : Saint-Gall et Appenzell, 80 000-100 000 individus ; Berne et Argovie, 30-40 000 ; Zurich, 40 000 ; Glaris et Thurgovie, quelques milliers.

C'est de l'Angleterre que dépendaient, pour la plus grande part, les cotons en laine ou filés, matières premières nécessaires à cette intense activité.

Les cotons bruts provenaient de sources lointaines, auxquelles le continent puisait par l'intermédiaire du commerce britannique. On en distinguait deux grandes classes, ceux du Levant et ceux d'Amérique. Les premiers se subdivisaient eux-mêmes, selon leur provenance, en cotons de Macédoine, d'Asie mineure (Smyrne) et de Chypre * ; à filaments plus courts, ils servaient à la fabrication des filés grossiers et des tissus ordinaires et s'écoulaient indifféremment dans les diverses régions industrielles de la Suisse, à Saint-Gall, Zurich, Glaris ou en Argovie.

On englobait d'une façon générale sous le nom de colons américains, tous les cotons d'outre-mer. De qualité supérieure, à fibres plus longues, ils étaient utilisés pour les travaux plus délicats. Ils alimentaient en Angleterre la filature mécanique, incapable encore de travailler les cotons du Levant. En Suisse, ils se prêtaient, entre les mains habiles des fileurs saint-gallois et appenzellois , à la production de numéros très fins, destinés aux mousselines et aux gazes. Ils se concentraient tout naturellement dans les cantons orientaux. Des diverses catégories de ces cotons d'outre-mer, les plus importantes pour la Suisse étaient celle des Indes occidentales (colonies françaises, Saint-Domingue, Guadeloupe) et celle du Brésil (Maragnon, Bahia, Fernambouc). Les cotons de l'Amérique du Nord, on le verra, n'apparaîtront en Suisse que plus tard et sous l'action du système continental.

Pour les cotons filés, la Suisse avait eu recours, jusqu'au dernier quart du dix-huitième siècle, aux rouets et aux fuseaux de ses propres ouvriers. A ce moment, survint un évé-

* Les cotons de Chypre, plus fins que ceux de Macédoine et d'Asie mineure, avaient servi au début du dix-huitième siècle à la préparation des tissus légers. Ils perdirent leur importance première à la fin du siècle et cédèrent la place, pour la fabrication des articles de luxe, aux cotons américains.

nement qui modifia pour elle et le continent les conditions de production de cet article. L^Anglais Richard Arkwright, en combinant les inventions de ceux qui avaient cherché à résoudre avant lui le problème de la filature mécanique, avait doté son pays d'un nouveau modèle de machine à filer. En augmentant ainsi dans des proportions considérables la production des filés, il établissait définitivement la suprématie de la Grande Bretagne*. Grâce à la supériorité de leur matériel, les Anglais jetaient snr le continent une masse énorme de marchandises à bon marché et l'Europe entière s'approvisionnait chez eux.

Les Suisses, pour soutenir la concurrence, suivirent la loi générale ; ils cherchèrent désormais sur les grands marchés allemands les cotons filés que leur apportaient de puissantes entreprises britanniques. On verra plus loin l'influence qu'eut, au dix-huitième siècle déjà, cette révolution sur le travail des fileurs à la main, réduits à la seule spécialité des filés fins.

Les produits de l'industrie cotonnière suisse, toiles blanches, tissus imprimés, mousselines s'écoulaient à l'étranger par les maisons de commerce indigènes ou par les divers établissements suisses installés dans toutes les grandes places. Ils se concentraient sur les grandes foires européennes et s'en allaient à Zurzach en Argovie qui avait encore gardé au dix-huitième siècle une certaine importance comme marché international, à Beaucaire, Sinigaglia, Francfort, Leipzig et Danzig. Tenant partout tête aux cotonnades anglaises, ils rayonnaient de ces différents centres vers toutes les parties du continent, en Italie, en Espagne, sur la côte africaine, le Levant et dans tout le nord jusqu'en Russie 2.

* La première machine à filer le coton, œuvre de John Wyatt, parut vers 1738. Puis vint Tinvenlion de James Hargreave^ qui fonctionna pour la première fois à Nottingham en i768; connue sous le nom de « Spinning Jenny, » elle fut perfectionnée par Samuel Crompton qui en fit la célèbre machine < Mule Jenny. » Ce dernier modèle fut enfin repris et modifié par Arkwright.

Burkli, Mech. Baumwollspinnerei, p. i3.

' Wartmann-Seippel, p. 90.

Ce tableau rapidement esquissé suffit pour faire voir à quel point l'industrie des colons était devenue la base de la prospérité industrielle en Suisse, base à laquelle on ne pouvait désormais toucher sans atteindre en même temps le bienêtre du pays tout entier.

Parmi tous les débouchés ouverts aux produits manufacturés des cantons, la France, de par sa proximité et sa situation industrielle, occupait une des premières places. Ce pays, comparativement à la poussée puissante de l'industrie des cotons chez d'autres peuples, n'avait réalisé dans ce domaine que peu de progrès. Dépendant de l'étranger et en guerre continuelle avec l'Angleterre, il s'était tourné vers la Suisse. Il constituait le principal débouché des mousselines et des cantons orientaux, ainsi que des cotonnades et toiles blanches qui approvisionnaient les fabriques françaises de tissus imprimés; les indiennes de Zurich, Argovie et Bâle qui remplissaient les entrepôts de Lyon et de Marseille étaient adoptées par le peuple. La France recevait enfin l'excédent de la production des filés suisses.

Les maisons saint -galloises et zuricoises de Lyon, puissamment montées, se chargeaient d'écouler toutes ces marchandises en province ou d'en diriger le transit sur l'Espagne. Pendant la plus grande partie du dix-huitième siècle, ce commerce actif n'avait rencontré aucun obstacle. Bien au contraire, grâce aux antiques privilèges dont ils avaient été gratifiés par le gouvernement français, les marchands suisses jouissaient dans le royaume d'une liberté plus grande que dans leur propre pays.

Les prohibitions de l'année 1781, bien qu'émanant officiellement du gouvernement français, ne changèrent rien en fait à l'intensité de ces rapports commerciaux. Les articles suisses étaient devenus trop indispensables en France pour que les ressortissants des deux Etats n'eussent pas un égal intérêt à tromper la douane. Même les troubles et les assignats de la Révolution n'avaient causé qu'une interruption

Situation

du siècle.

passagère à Timportation suisse, qui reprit activement sitôt passée l'époque agitée de la Terreur*. La période révolutionnaire fut même pour la fabrication des tissus fins un temps d'extraordinaire prospérité ; d'une part, la guerre maritime avait mis fin en France à toute concurrence britannique dans cet article; de l'autre, à Lyon, la tourmente avait balayé avec les manufactures de soieries les fabriques de mousse- Une rivales de celles de Zurich et de Saint-Gall.

Mais la fin du dix-huitième siècle et le début du dixneuvième amenaient pour l'industrie suisse de graves com-

comparative

plications. C'était d'abord l'occupation française en 1798, des deux induspuis l'invasion autrichienne séparant le pays en deux ter- tries cotonnièritoires ennemis et provoquant, pendant le terrible été de ^^^ française et

Af^f\r\ IV . é.' j * * j> A a' a suisse au début

1799, Imterruption de tout commerce d exportation et d'importation; c'étaient enfin, succédant aux horreurs de la guerre étrangère, les agitations continuelles de l'Helvétique.

Les conséquences de cette époque désastreuse se firent vite sentir sur le marché européen ; l'Angleterre s'avançait en maîtresse indiscutée sur le continent alors que l'industrie suisse luttait pour son existence ; la France, elle aussi, profitait du répit que lui laissait la paix d'Amiens; elle organisait en hâte ses nouvelles ressources et créait son industrie cotonnière. Avec l'aide du Premier Consul, grâce à l'impulsion d'un Oberkampf, elle peuplait de filatures mécaniques, de manufactures de toute espèce les provinces de l'Est, les bassins du Doubs, de la Saône et de la Meurthe. Le département du Haut-Rhin en particulier devenait une

' Après son tarif de 1791, la République eu avait promulgué en 1796 un nouveau à caractère nettement protectionniste. Malgré cela, 1796 fut une excellente année.

La Révolution vit aussi paraître en Suisse l'article des mouchoirs tricolores quî^ vendus à 30-40 gulden la douzaine, eurent un vif succès en France. Cette spécialité rapporta de gros bénéfices et valut à elle seule de belles fortunes à quelques fabricants. Citons ici, entre autres exemples, celui du Toggenbourgeois Abraham Bronner.

Hungerbûhler, p. 45-69.

puissante région industrielle; Mulhouse apportait à la France l'appoint de ses fabriques d'indienne et de ses teintureries*.

Cependant, excepté dans cette dernière ville, l'industrie cotonnière française est encore récente. Elle est bien loin de suffire aux besoins du pays. Le prix élevé de la main-d'œuvre, de moindre inconvénient pour les articles de luxe, paralyse la production des étoffes de qualité inférieure. N'étant point en mesure de fournir en quantité suffisante les tissus ordinaires à ses classes pauvres et les toiles blanches à ses fabriques d'indienne*, la France doit continuer à faire appel à sa voisine qui travaille dans des conditions autrement favorables. Dans ces conditions, toute prohibition des produits suisses déterminera un renchérissement suivi d'une crise ^. Or, l'intention de Bonaparte est précisément de risquer cette crise qui, dans sa pensée, après un malaise passager, produira deux résultats : d'une part, les (progrès de l'industrie française qui heureusement protégée et développée, pourra désormais subvenir à la consommation indigène ; de l'autre, le retour du peuple à l'usage des tissus destinés par la politique du Premier Consul à remplacer les produits de coton sur le marché de l'Europe. Les étoffes de soie se substitueront tout naturellement aux mousselines et aux percales; les tissus de lin regagneront sur les cotonnades la place perdue au dix-huitième siècle.

Comment ces deux dernières industries textiles vont-elle fournir à l'Empereur des armes pour sa lutte contre le coton? Industrie de jj est nécessaire ici de tracer encore un parallèle rapide entre la Suisse et la France.

Portée en Suisse dès la fin du dix-septième siècle à un

* Béer, p. 3, 78-80.

« Voir plus loin à ce sujet le Mémorial de Winterthur.

3 Les Gem, Schiv. Nachr, écrivaient: «L'usage des tissus de coton est tellement répandu en France que la prohibition forcerait les neuf dixièmes de ses habitants à revenir aux tissus plus chers de la laine, de la soie et du lin, ce qui provoquerait de grandes pertes. »

Gem. Schw. Nachr., 29 avril 1806.

la soie

haut degré de perfection par les réfugiés français, Tinduslrie de la soie avait suivi au dix-huitième siècle un développement plus régulier quoique moins brillant que celle du coton. Elle possédait encore sur cette dernière deux avantages : tout d'abord elle avait à combattre une concurrence anglaise infiniment moins redoutable, puis elle trouvait dans son voisinage immédiat une matière première abondante qu'elle obtenait sans intermédiaire. La fabrication des soieries était concentrée sur deux points, à Zurich et à Bâle.

Zurich, où Factivité industrieuse des huguenots s'était d'abord portée, possédait à la fin du dix-huitième siècle des manufactures très complètes. On y tordait la trame et l'organsin destinés au commerce étranger ou à la consommation indigène. On y travaillait de lourdes étoffes unies, brochées et façonnées de toute manière, aussi bien que les tissus légers, comme le crêpe. Le nombre d'ouvriers occupés à cette industrie dans le canton dépassait 4000.

Bâle détenait le monopole des rubans de soie et de filoselle dont la fabrication occupait dans la ville même plusieurs maisons ; les districts de la campagne possédaient environ 2300 métiers. Il existait aussi en Argovie quelques établissements semblables, essaimes de Bâle.

Le Piémont et la plaine lombarde étaient les principaux fournisseurs des soies brutes, dont les grands marchés étaient Gôme, Novare, Bergame, Brescia, Parme, Crémone.

Les soieries suisses trouvaient de nombreux acheteurs dans l'Italie septentrionale, en Espagne et dans le Levant, par l'entremise des maisons de Livourne. Toutefois, c'était au nord de l'Europe, en Allemagne d'abord, puis en Hollande que se trouvaient les débouchés les plus considérables, soit pour les tissus zuricois, soit pour les rubans bâlois. La place de Francfort avait pris une importance toute particulière; on y pratiquait surtout un commerce actif de trame et d'organsin dans lequel Zurich jouait un des premiers rôles ^ A Zurich

* Helv, Alm,, i803, p. 7i-72 ; — Burkli, Seideniadustrie, p. 175 ss.

des manufactures de Lyon,

Un.

et Bâie la France pouvait opposer deux centres de fabrication des soieries importants, les plus anciens de l'Europe, de tous tenips rivaux des manufactures suisses. La crise révolu* tionnaire à Lyon et Saint-Etienne allait leur porter un coup terrible dont Lyon notamment sembla ne jamais devoir se relever*.

Le malheur de leurs voisins avait eu pour les cantons les conséquences les plus favorables, car il augmentait leurs débouchés dans le nord et rejetait sur la Suisse une grande partie de la clientèle allemande des Français ^.

Renaissance Pendant THclvétique, un phénomène inverse se produit. Tandis qu'en Suisse les manufactures de soieries pâtissent comme celles des tissus de coton du caractère désordonné de cette période, celles de Lyon reprennent vie. Dès 1806, l'introduction du métier à lisser Jacquart leur donnera une puissante impulsion. En attendant, Bonaparte prend en mains les intérêts de cette industrie renaissante^; secondé par Joséphine il préside en personne aux évolutions de la mode ; à la cour, les tissus de cotons disparaissent et cèdent la place aux étoffes de soie; les pesants manteaux brodés, mis en faveur à la Malmaison, s'en iront de Paris dans toute l'Europe ♦. Répandre sur le continent les soieries françaises, sera un des principaux objectifs de Napoléon et pendant tout son règne, il y vouera sa sollicitude personnelle.

Industrie du D^ même qu'en matière d'articles de luxe, il espère donner la suprématie aux tissus de soie, Bonaparte compte sur les toiles de lin pour détrôner le coton dans les classes pauvres. Il dispose ici d'une industrie déjà ancienne, celle de la Flandre

^ Eq 1788, 9:)3o métiers à tisser la soie travaillaient à Lyon ; en 1803, il en restait encore 7000 ; dans ce nombre 3000 ne marchaient pas.

* A Zurich, on avait constaté de 1 787 à 1800 une aus^mentation d'environ 3000 métiers. A la vérité^ Burkli estime exagérés ces chiffres que fournit Bowring.

Burkli. Seidenindustrie, p. âi9.

3 Le nombre des métiers en activité à Lyon était remonté en 1806 à là 000.

* Allg. Ztg., 1803, p. i06.

française avec les centres de Saint-Quentin et Valenciennes ; il possède surtout l'important appoint de la Belgique récemment conquise, qui produit en quantités inépuisables les tissus de lin et de chanvre et les matières textiles nécessaires à leur fabrication. Enfin, il trouvera dans la Suisse un adversaire peu redoutable.

Installée de toute antiquité dans un grand nombre de cantons, l'industrie du lin s'était développée jusqu'à la fin du dix-septième siècle dans les conditions les plus avantageuses. A cette époque, l'apparition des toiles saxonnes, silésiennes et autrichiennes avait mis fin à cette belle expansion. En même temps, l'envahissement du coton lui enlevait des districts entiers, notamment dans la région orientale ^ Vers 1760, grâce aux luttes entre l'Angleterre et la France et surtout à la guerre de Sept ans qui avait anéanti ses rivales de Bohême et de Silésie, on l'avait vue renaître *. Enfin, repoussée de France et d'Autriche par de fortes impositions 5, frappée en Allemagne et en Espagne par la concurrence des toiles irlandaises, elle avait été après ces vicissitudes définitivement reléguée à l'arrière^plan ^.

Néanmoins, elle occupait encore au dix -huitième siècle une main-d'œuvre assez considérable. Elle recouvrait deux zones, l'une au centre du pays, l'autre à son extrémité orientale. La première comprenait l'Emmenthal et la Haute-Argovie. Elle avait son siège entre TEmme et la Murg, autour

^ A Zurich^ par exemple, le travail du lin constituait autrefois avec celui de la laine la principale activité industrielle du canton. A la fin du dixhuitième siècle, il n'existait pour ainsi dire plus.

Helv, Alm.y 1803, p. 70.

^ Les guerres amenèrent momentanément sur le marché des toiles de Saint-Gall un mouvement intense et un afflux d'argent extraordinaire.

Bernhard Wartmann, p. 173 ; — Hâne, p. 26 ss.

^ Un droit de 1350 francs par quintal rendait impossible par voie légale toute importation de toile de lin en France. De même, les mesures prohibitives de Joseph II avait fermé T Autriche et la Lombardie à ces tissus.

Jenny, I, p. 720.

de Berthoud, d'où elle rayonnait au nord le long de TAar, et embrassait à Test une partie de TEntlibuch lucernois jusqu'à Willisau^ Ses principaux marchés étaient Langentbal^ Zofingue et Lenzbourg.

La seconde zone avait pris la place de la grande région industrielle dont le marché historique de Saint-Gall était jadis le centre et que difiFérentes causes avaient considérablement réduite *. Elle comprenait encore les districts saintgallois sujets du prince-abbé (Wyl et Gossau), le territoire thurgovien dans son ensemble et quelques communes des Rhodes Extérieures d'Appenzell, occupés au tissage de la batiste et du linon ; ses marchés se trouvaient à Saint-Gall^ Bischofszell et Arbon. Industrie essentiellement domestique ^y elle ne livrait guère dans le canton de Berne que de grosses toiles. Par contre, les articles de la zone saint-galloise étaient renommés pour leur finesse et leur variété. La fabrication des tissus brochés et rayés, à laquelle on avait joint en faible proportion celle de tissus en couleurs, faisait au dix-huitième siècle de nouveaux progrès. A la même époque, la mode des rabats et des manchettes avait stimulé à Appenzell la production des étoffes légères.

La culture du lin et du chanvre n'était poussée rationnellement qu'en Thurgovie, région favorisée dont le sol se prêtait à la production d'une matière première d'excellente qualité et utilisée surtout pour les filés fins. Partout ailleurs sur le

* ffelv. Alm., 1804, p. 160; — Atlas, 1770; — Geiser, XXXIX.

* Lire à ce sujet Tintéressant exposé historique tracé par Hâne de la lutte engai^ée au moyen âge entre Tantique marché de Constance et la jeune industrie saint-galloise. Cette dernière, après être restée à la fin du quinzième siècle maîtresse de la situation, atteignit son apogée au seizième siècle. Elle occupait à ce moment une sphère égale à celle que recouvrit plus tard dans le pays l'industrie du coton. La sévère réglementation à laquelle on la soumit paralysa son développement et fut une des causes de sa décadence.

Hâne, p. 5 ss., 26 ss.

3 Voir entre autres le tableau de l'industrie du lin dans l'ancien pays de Saint-Gall et dans le canton de Berne.

Gem, Schweizer, III, p. 132-141 ; — Helv, Alm,, 1821, p. 172.

plateau, cette branche agricole, peu à peu négligée ou abandonnée au cours du dix-huitième siècle, ne suffisait plus aux besoins de l'industrie indigène. Ici encore, la Suisse était obligée de faire appel à l'étranger; c'est de Belgique et surtout de l'Alsace et de l'Allemagne méridionale qu'arrivaient annuellement chez elle, sans compter les filés de lin de Souabe, les plus fortes quantités de matières textiles,

Les produits de l'industrie du lin étaient absorbés en bonne partie par la consommation indigène. Les trafiquants qui se procuraient directement la marchandise chez les tisserands de la campagne et qui en général se chargeaient de la faire blanchir en faisaient aussi l'exportation.

Au dix-huitième siècle, les toiles suisses, plus particulièrementes connues sous le nom de « toiles d'Aarau », étaient recherchées en Europe pour leur finesse et leur solidité. Par les principales voies commerciales du continent, elles s'en allaient en France, en Allemagne et surtout dans le Midi, en Italie et en Espagne *.

1 5. — La perte des marchés français.

Après avoir donné sur la situation des trois industries Premières

suisses au début de la Médiation ces explications qui étaient Prohibitions nécessaires, suivons maintenant leur destinée dans les diverses manufacturés phases de la lutte que Napoléon poursuit contre elles. suisses.

Le premier objectif que devait se proposer Napoléon devait être tout naturellement d'écarler les produits manufacturés suisses des marchés de la France et des pays dont elle était devenue suzeraine. 11 fallait agir promptement, autant pour donner à la jeune industrie française sa liberté d'action sur les débouchés indigènes que pour empêcher la Suisse, prête à reconquérir sa place en Europe, de se relever. C'est pourquoi, au lendemain du traité d'alliance en 1803, sans attendre davantage, Bonaparte porte aux tissus de coton un premier

1 Geiser, XXXIX.

coup, promptement suivi d'autres mesures dirigées contre les industries de la soie et du lin.

Le décret qui inaugure le système continental est, on l'a vu plus haut, celui du 6 brumaire an XII (29 octobre 1803). II frappait indistinctement les produits manufacturés de coton de toute catégorie. Les articles les plus lourdement atteints étaient les indiennes ; venaient ensuite les toiles blanches et écrues, et enfin les mousselines. On avait aussi fortement imposé les cotons filés dans le but de stimuler les filatures françaises, mais cette disposition était de moindre importance pour la Suisse*. En février 1805, on doublait les droits établis sur les toiles blanches et écrues *. Les mousselines brodées et brochées qui s'étaient jusque-là tirées d'afiFaire à bon compte subissaient six mois plus tard le même sort^. Enfin, le 22 février 1806, la série s'achevait par une prohibition totale des tissus de coton et par une énorme imposition établie indirectement sur tous les filés (7 francs par kilo). En même temps, on accordait une forte prime à tous les produits analogues de fabrication française expédiées à l'étranger (50 francs par quintal décimal) *.

En faveur des fabriques de Lyon et de Saint-Etienne on avait prohibé depuis longtemps les soieries suisses. Il n'existe

^ Les toiles de coton et la mousseline étaient tarifées d'après un système assez compliqué, d'autant de fois 5 c. qu'il y avait de mètres carrés au kilogramme. Les indiennes imprimées ou peintes en une couleur payaient outre cette imposition un droit de 50 c, celles imprimées en plusieurs couleurs 1 fr. par m*. Les filés payaient par kilogramme :

Jusqu'au No 30 4 fr.

les Nos 31 à 60 4 fr. 50

» » 61 à 100 5 fr.

» » 100 et au-dessus 6 fr.

Moniteur, 8 brumaire an XII ; — Gonzenbach, p. 113. ' Décret du 17 pluviôse an XII (6 février 1805). Ces droits étaient portés par conséquent à 10 c. par m' au kiloj^ramme.

^ Décret du 2 complémentaire an XIII (19 septembre 1805). Il imposait les mousselines brodées de 50 c. par m*.

Gonzenbach^ p. 114.

^ Moniteur, 23 février 1806.

cependant pas de témoignage prouvant l'exclusion des toiles de lin, au moins ne sont-elles pas comprises dans les mesures de brumaire 1803 et février 1806*.

C'est plutôt dans leurs matières premières que l'Empereur Décrets sur voulait frapper ces deux dernières industries. j.^ ^^ ^^ ^.^^

Dès la première heure, le Premier Consul avait tendu à ré- d'Alsace, server aux négociants de Lyon les soies brutes d'Italie ou tout au moins le premier choix des matières. En 1803. déjà, on avait institué un tarif de faveur pour les exportations du Piémont en France par la route de Lyon au détriment de celles qui passaient la frontière à Nice. En 1805, Bonaparte interdisait l'exportation des soies piémontaises à toute autre destination que la France*.

A l'égard du lin, il avait agi plus promptement encore, car en 1804, tous les chanvres et lins de Belgique, ceux des départements du Haut et du Bas-Rhin se voyaient déjà fermer la route de Suisse^.

La prohibition des produits manufacturés suisses était appliquée à tous les pays annexés par la République. Elle empêchait le transit par la France à destination de l'Espagne et embarrassait sérieusement la route de Gènes. Elle fermait à la Suisse les Pays-Bas et hérissait de douanes toutes les routes commerciales du Rhin.

Dans les cantons, les conséquences de cette première cam- Contrecoup pagne ne tardèrent pas à se faire sentir, principalement sur ^^ ces mesures

* Nous n'avons pu découvrir la date du décret de prohibition des soieries Mémorial de qui doit remonter déjà à quelques années en arrière. Quelques partis de winterthour. toiles de lin mentionnés dans les importations légales de Suisse allemande

dans le département du Léman en 1808 montrent que cet article n'était pas entièrement prohibé.

Arch. Genève, Industrie, 499, 1, 1808.

* La sortie des soies du Piémont était limitée désormais aux trois bureaux de Gênes, Lyon et Nice.

Gem. Schw, Nachr., 13 avril 1805.

^ Ce décret portait la date du 26 messidor an XII (15 juillet 1804). Très évidemment, l'exportation des lins avait été contrariée depuis un certain temps déjà, puisqu'on entend à ce sujet les plaintes des fileurs et des tisserands bernois dés le mois d'octobre 1803.

la fabrication des tissus de coton. Dans les premiers mois, comptant sur le caractère transitoire de ces mesures, animés aussi du désir de ne pas priver leurs ouvriers de tout moyen d'existence, les fabricants avaient continué à travailler ; leurs entrepôts débordaient de marchandises. Les commandes de France, abondantes au printemps de chaque année, avaient complètement cessé en 1806. Dans le canton de Zurich seul, d'après les rapports des marchands de Winterthour, 600000 pièces de cotonnades encombraient les magasins sans perspective d'écoulement. Le moment approchait où ni les capitaux ni le crédit des industriels suisses ne leur permettraient plus d'amasser sans issue ^.

Le contre-coup de cette situation commençait à se répercuter sur la population. Les ouvriers, que le gain facile des dernières années du dix-huitième siècle n'avait guère accoutumés à l'épargne, voyaient tomber leurs salaires. Ils entrevoyaient déjà les terribles alternatives de la contrebande, de l'émigration ou de la misère, qui dans la suite devinrent plus pressantes encore ; un grand nombre demandaient leurs passeports 2. Les plaintes étaient particulièrement vives dans les Rhodes d'Appenzell et les districts du Toggenbourg ^.

Cet état des choses, les marchands de cotonnades de Win-

^ Citons ici une lettre adressée à VAllg. Ztg,, qui, se plaçant au point tle vue du gouvernement français^ cherchait à justifier les mesures de brumaire. Son auteur y parlait de l'impulsion donnée dans la contrée de Lyon à la filature et à la fabrication des tissus de coton par l'appoint de plusieurs maisons suisses, arrivées dans le pays à la suite des décrets prohibitifs. Nous n'avons pas d'autres renseignements sur cette émigration ; néanmoins, ces affirmations exagérées à dessein contenaient certainement une part de vérité. En 1807, les délégués d'Appenzell demandaient à la Diète des mesures pour prévenir de nouveaux départs d'industriels suisses pour la France. Ces démarches se rapportaient-elles aux faits que nous venons de signaler^ ou visaient-elles les fabriques bâloises de rubans qui en 1806 s'étaient transportées en Alsace ? C'est là un point que nous n'avons pu éclaircir.

Allg, Ztg,y 18 mars 1804 ; — Recès, 1807.

' Voir § 19, le mouvement d'émigration en 1803 et 1804.

3 Allg, Ztg,, 19 août 1806, Corresp. de Suisse.

terthour Texposaient avec leurs doléances dans un mémorial des premiers jours d'avril 1806, adressé au Petit Conseil de Zurich*. Ils réclamaient Tintervention urgente de TEtat et ils proposaient dans ce but la création d'un établissement dans le genre de celui qu'avait institué au dix-huitième siècle rinitiative privée à Saint-Gall pour soutenir la fabrication de la mousseline (Mousselinen-Kasse). Leur projet consistait en une banque à prêts sur hypothèques qui devait revêtir un caractère nettement officiel. Par cet intermédiaire l'Etat achèterait aux prix du jour les marchandises qu'il garderait en entrepôt, en attendant le moment de les revendre à son compte; autre combinaison, il avancerait aux industriels menacés les sommes nécessaires pour se maintenir jusqu'aux jours meilleurs. Un impôt de capitation devait être prélevé dans le canton pour favoriser l'exécution de ce projet*.

A ces propositions, le Directoire commercial présenta diverses objections :

i^ L'insuffisance des ressources du gouvernement et la difficulté de liquider des marchandises accumulées de cette façon.

2® L'injustice d'une pareille faveur réservée à la seule industrie du coton.

3* L'abus que beaucoup de fabricants ne manqueraient pas (le faire de ce débouché artificiel et l'encombrement rapide, infaillible des entrepôts de l'Etat 3.

Ce plan, intéressant à signaler, ne put être réalisé.

Après l'industrie des cotons, c'était celle du lin que frappaient le plus durement les décrets français. La perte des

^ L'original de ce document n'est pas daté, mais il est certainement de la première semaine d'avril. Une correspondance de Suisse à VAllg, Ztg, du 9 avril parle d'un mémoire expédié peu de jours auparavant par les marchands de Winterthour. Constatons en passant qu'un groupe de commerçants français avait aussi fait auprès de leur gouvernement des démarches pour le rétablissement des relations commerciales avec la Suisse.

Allg, Ztg. y 19 avril 1806; — Arch. Zurich, Missiven, 17 avril 1806.

' Arch. Zurich, Prot. des kaufm. Direkt., 14 et 21 avril 1806.

^ Arch. Zurich, Gutachten der Ind.-Kom., 1er nov. 1806.

débouchés méridionaux, celui de l'Espagne en tête, lui causaient des dommages considérables ; plus encore les décrets contre l'exportation des lins et des chanvres du Haut-Rhin lui étaient funestes.

Les districts thurgoviens, qui produisaient eux-mêmes le lin en abondance et s'approvisionnaient pour le reste en Souabe, souffraient relativement peu de ces mesures; mais les fileurs et tisserands bernois, moins favorisés, habitués à tirer d'Alsace la plus grande partie de leurs matières premières, s'émurent vivement *. Des pétitions inquiètes parvinrent au Directoire commercial; celui-ci, de son côté, tenta auprès du général Ney des démarches réitérées. Le gouvernement français ne pouvait-il autoriser la Suisse à importer une quantité limitée de lin et de chanvre qui serait rigoureusement réservée à l'industrie du pays*? Malgré le bienveillant appui de Ney, on garda le silence à Paris sur ce point comme sur tant d'autres.

En 1805, le Directoire fit une nouvelle tentative; dans son mémoire, il avançait la quantité énorme de matières textiles que produisait le territoire français et l'intérêt qu'avaient les Alsaciens à écouler leurs lins et leurs chanvres chez leurs voisins ^. Tous les efforts restèrent inutiles. La question reparaîtra désormais, sans jamais recevoir de solution, dans toutes les réclamations de la Diète à la France.

De toutes les industries suisses, la moins éprouvée était

^ Les deux tiers de la fabrication du district de Sumîswald, par exemple^ étaient alimentés par des lins alsaciens.

Arch. Berne, Man. des Kommerz., 5 janvier 1804.

* La quantité minimale des matières textiles dont le directoire de Berne demandait l'importation était de 4000 quintaux de lin et 2000 quintaux de chanvre. Le tout aurait été acheté au compte d*un commerçant de Berne,, réparti ensuite entre diverses maisons du canton et vendu aux tisserands.

Arch. Berne, Man. des Kommerz., 25 et 3i octobre 1803 (8 brumaire anXU), 5 janvier 1804.

^ Ce mémoire, adressé au Ministre de l'Intérieur, s'exprimait à ce propos de la manière suivante : « Ce serait une mesure libérale qui ne serait d'aucune importance pour l'Empire français, pris dans sa masse, mais vraiment aux départements français et aux Suisses, ses anciens alliés. »

Arch. Berne^ Man. des Kommerz., 25 janvier 1805.

celle de la soie ; ce qui tenait à diverses circonstances que nous verrons persister encore quelques années.

La fabrication des soieries avait reçu un coup sensible par la perte de certains marchés du Midi et de la Hollande entière envahie par les marchandises françaises. Mais la France, débouché si important pour l'industrie des cotons, représentait pour elle un facteur de prospérité beaucoup moins indispensable. Habituée de tous temps à la concurrence des produits de Lyon, l'industrie des soies n'avait pas été prise au dépourvu par les prohibitions, elle avait plus facilement pris son parti de la situation qui lui était faite sur les marchés de l'Empire ^ ; de plus, son principal débouché, l'Allemagne, lui restait encore ouvert.

De même, si les fabricants de Bâle et Zurich avaient perdu les soies brutes du Piémont annexé à la France, ils conservaient encore celles du royaume d'Italie et leur travail continuait dans des conditions très acceptables. Au moins n'enregistrons-nous aucune plainte de leur part.

Nous avons passé en revue la succession des terribles mesures qui avaient frappé coup sur coup la Suisse et que suivit immédiatement le séquestre de Neuchâtel. On comprendra aisément le véritable affolement qui dans ces conditions s'était Attitude de emparé de la classe commerçante et industrielle au début de ^'opj'^'o'^ P"Wi-

. c%/\a que en présence

de la crise cco-

Devant le danger impérieux de cette situation, et l'insuccès nomique. évident dé toutes les démarches officielles, que faire? Où trouver un remède ou du moins un palliatif? Cette préoccupation angoissante domine tous les esprits ; elle apparaît dans les correspondances privées, dans les feuilles publiques et les délibérations des directoires commerciaux. On voit se dessiner nettement en Suisse deux courants. L'un est représenté

^ « On conçoit en Suisse qu'une diminution sur les marchandises de soie soit plus difficile^ car la France a déjà un superflu de ces marchandises. )► (Avant-projet pour le Mémorial de 1805.)

Arch. Zurich, Prot. des kaufm. Direkt., 21 janvier 1805.

par la masse du public qui se refuse à croire au caractère définitif des mesures prises par la France contre son alliée; l'autre, formé d'une minorité plus perspicace recrutée dans les cercles industriels , a entrevu la redoutable vérité. Les premiers attribuent les procédés de Napoléon à des raisons exclusivement fiscales, au désir de protéger momentanément l'industrie française et avant tout, à la volonté de mettre fin à la contrebande des produits manufacturés anglais sous le couvert des marchandises suisses. Ils rejettent toute la responsabilité sur les spéculateurs et les trafiquants de produits . britanniques qui, non contents de compromettre leur pays auprès de la France par leur avidité ne craignent pas de faire à l'industrie indigène une concurrence honteuse. Ils demandent à cors et à cris contre la contrebande une action énergique et radicale, seul moyen de salut; les prohibitions prendront fin avec la fraude.

D'ailleurs, affirment- ils encore, la France a par la force des choses intérêt à rapporter ces mesures le plus vite possible, puisqu'elle n'est pas en état de se suffire à elle-même et qu'elle ne possède ni le nombre de rouets, ni celui de métiers à tisser nécessaires à ses besoins. « Tout cela, s'écrient-ils, ce n'est pas le coup de baguette magique d'une loi, qui le créera.» Reprenant enfin l'argument tant de fois invoqué par les documents officiels, ils déclarent que toute atteinte portée à la Suisse ne profitera qu'à l'Angleterre, ce que la France ne peut tarder à comprendre*.

Les Suisses doivent donc prendre leur mal en patience. Le meilleur remède sera l'entente parfaite du gouvernement

' Voir entre autres à ce sujet les considérations du Mémorial de Wintcrthour ; puis dans les Gem, Schw. Nachr, rarticle : «Etwas ûber Schweizerische Industrie » et dans le Erzàhler celui intitulé : « Brief eines Englânders. 1^ Ce dernier ne manque pas d'originalité. L'auteur fait passer ses dées par la bouche d'un soi-disant Anglais qui se félicite des nombreux avantages que la Grande-Bretagne va retirer de la politique suivie par la France envers la Suisse.

Gem, Schu). Nachr, ^ avril-mai 1806.

et des particuliers dans la lutte contre la fraude. Qu'on renonce à la funeste « anglomanie >► à la mode. Que les Suisses favorisent l'industrie nationale. La crise aura été salutaire, si elle produit ce résultat et convainc l'opinion publique que la seule ennemie c'est l'Angleterre.

Ainsi parlent les premiers. Les autres hommes plus clairvoyants se font moins d'illusions. Ils voient dans les mesures de la France autre chose qu'un simple programme fiscal. Ils devinent l'ampleur des plans de Napoléon et comprennent qu'il n'est plus permis d'espérer des temps meilleurs. La Suisse doit se tirer d'affaire par elle-même *.

Ils ne se dissimulent pas la gravité de la situation faite à l'industrie des cotons, ni son avenir précaire. Ils prévoient la perte prochaine d'autres débouchés, de l'Italie par exemple. Certains n'envisagent plus que deux alternatives possibles, aussi désespérantes l'une que l'autre: la reprise de la concurrence anglaise par le rétablissement de la paix entre la France et la Grande-Bretagne, ou bien l'écrasement de la Suisse par les nouvelles concurrences française et italienne^.

Aux yeux de ces hommes, la solution consiste donc à créer de nouveaux marchés pour remplacer les débouchés perdus. Mais ce moyen ne peut être que provisoire ; le remède définitif se trouvera dans un changement plus radical, en une orientation toute différente de l'économie nationale. C'est aux industries indépendantes de l'étranger, à la culture de la terre, aux ressources de son sol que la Suisse devra revenir. Pour réaliser cette transformation, les gouvernements ne pos-

^ Gem, Schw, Nachr., Schweizerische Miszellen, 5 inars-5 avril 1805.

* La Commission industrielle du Directoire de Zurich s'exprime catégoriquement à ce sujet et elle ne se dissimule pas c que Tespoir d'une renaissance de rindustrie cotonnière a presque disparu. » Voir encore dans la Allg. Ztg, les considérations sur la brochure saint-galloise « Zeitbeobachtungen ûber das schweizerische Baumwollgewerbe. i^

Arch. Zurich, Missiven des kaufm. Direkt. , le»" septembre 1805; — Id. Gutachten der Ind. Kom., 1er novembre 1806 ; Rapport de la Commission industrielle au gouvernement zuricois sur le Mémorial de Winterthour* — Allg, Ztg, 23 juin 1806.

sèdent ni la volonté nécessaire, ni les capitaux suffisants; seule, l'initiative privée parviendra à tirer le pays de l'impasse où il se trouve.

Pour l'heure, cette minorité de citoyens pessimistes, mais clairvoyants, prêche dans le désert; il faudra la suite des événements pour faire entrer le pays peu à peu dans la voie qu'ils ont montrée.

§ 6. — Nouvelles restrictiona apportées au commerce suisse dès 1806.

A partir de 1806 le programme impérial se développait méthodiquement. Après avoir enlevé à la Suisse le marché de la France et de ses vassales, Napoléon s'efiForçait maintenant de la murer en Europe, en lui supprimant ses débouchés continentaux accaparés au fur et à mesure par l'industrie française. Aussitôt après la promulgation des décrets prohibitifs de ifévrier, l'Empereur s'était tourné vers l'Italie en toute hâte, afin d'y poursuivre cette œuvre. Mesures pro- Àu dix-huitième siècle, Tllalie comme la France avait été pour la Suisse un débouché important. Le faible développement économique de la péninsule avait amené bon nombre d'Etats italiens à faire à leurs industrieux voisins suisses les conditions douanières les plus favorables. Le trafic sur les deux versants des Alpes, limité d'abord aux matières brutes, au bétail, aux cuirs, s'était rapidement accru. Vers 1770, les produits manufacturés suisses avaient atteint Naples, vers 1789 ils avaient pénétré jusqu'en Sicile. Ces exportations comprenaient les tissus de coton de toutes catégories, plus spécialement les mousselines des cantons orientaux, les indiennes, notamment les mouchoirs imprimés, enfin les soieries et les toileries. Les principales maisons suisses s'étaient installées à Livourne, Gênes et Trieste d'où elles continuaient le trafic sur l'Espagne et le Levant.

Les campagnes de Bonaparte terminées, l'Italie fut un des

hibitives en Ita lie.

pays européens qui revinrent le plus promptemenl à Tordre et se remirent le plus vite des secousses révolutionnaires. Assurément, ses conditions politiques et économiques avaient été très fort modifiées entre temps. Le Piémont annexé en 1800, la République li^rienne en 1805, s'étaient vus imposer sans aucun délai les décrets de 1803. Même après la perte de ces importants débouchés l'industrie suisse possédait encore un champ d'activité considérable au delà des monts. Gênes, port franc, lui restait accessible ; le transit au travers du royaume d'Italie persistait* ; le reste de la péninsule, la Toscane, les Etats de l'Eglise, Naples, demeuraient intacts. Cette situation ne pouvait durer.

Le 22 février 1806 déjà, l'Empereur adressait à son Directeur des douanes, relativement à l'Italie et à l'Espagne ^, une note qui faisait pressentir ses projets. Peu après, le décret de Saint-Cloud préludait à cette campagne ; il annonçait la prohibition officielle de tous les produits manufacturés anglais dans le royaume d'Italie. Il atteignait indirectement l'industrie suisse par une clause portant que désormais la plupart des articles de coton (piqués, basins, nankins, mousselines), seraient considérés sans autre comme marchandises britanniques, les tissus français exceptés 3.

Ces dispositions furent appliquées aux produits suisses avec une telle rigueur que le Landamman tenta, en octobre 1806, quelques représentations à Milan ; elles n'eurent aucun succès^. Désormais, les tissus imprimés purent seuls pénétrer en Italie par un nombre limité de bureaux et à condition d'être munis de certificats prouvant rigoureusement leur fabrication suisse. Cette exception, due probablement à la

* Ed 1804, à propos d'une capitulation militaire, il fut même question d un traité de commerce avec la république cisalpine.

Wartmann, p. 325.

• Corresp. Napoléon à M. Collin, 22 février 1806. ^ Allg, Ztg., d juillet 1806.

*' Tillier, I, p. 254.

production notoirement insuffisante des fabriques françaises d'indienne, ne devait pas être de longue durée.

Quelques mois après, en 1807, TEmpereur interrogeait de nouveau au sujet de la production des toiles peintes en Italie*. Au cours d'un voyage, jugeant sa besogne incomplète, il lançait de Turin un décret spécial, destiné à assurer définitivement le libre jeu des manufactures d'indiennes françaises et l'exclusion de leurs concurrentes^. En même temps, pour combattre plus sûrement les produits étrangers, il favorisait d'une prime toutes les marchandises françaises de coton exportées en Italie '.

Avec la marche victorieuse de la politique française, le système continental envahissait graduellement la Péninsule. En 1805, on avait transformé la république cisalpine en royaume d'Italie, formé de la Lombardie et de la Vénétie et accru ensuite de Parme et Plaisance. Naples devenait, sous le gouvernement de Joseph Bonaparte, puis de Murât, un Etat vassal de la France. Suivaient en 1808, l'incorporation de la Toscane et enfin le 17 mai 1809, l'annexion des Etats du Pape auxquels leur situation géographique sur les deux mers attribuait une grande valeur. Cette extension était, du côté de l'Italie, importante à double titre pour la Suisse. Perte du dé- En effet, la Péninsule n'était pas seulement un marché, bouché de l'Es- elle était aussi une voie capitale de transit pour le Levant pagne. ^j^^j ^^^ p^^^ TEspagne. L'interruption de toute circulation

commerciale en Italie entraînait donc la perte de ce dernier débouché. L'Espagne, qui dépendait au dix-huitième siècle de l'industrie étrangère, procurait à la Suisse une assez belle clientèle. Malgré les prohibitions et les tarifs promulgués par son gouvernement, il s'écoulait chaque année dans ce pays une quantité respectable de tissus de coton et surtout de toi-

* Note au ministre de l'intérieur et du comnaerce ; — Corresp. 3 juillet 1807.

2 Le décret du 25 décembre 1807 défendait Timportation des toiles de coton et toiles peintes par toutes autres frontières que celles de France.

Corresp. Napoléon à Eugène Beauharnais, 28 décembre 1807.

3 Arch. Genève, P. H. CCCX, 568, 12 décembre 1811.

leries que, pour une bonne part, la contrebande se chargeait d'introduire. Jusqu'à la fin du siècle, le transit s'était opéré soit par la France soit par l'Italie par les ports de Gênes et Livourne*. La révolution et les guerres qui l'avaient suivie avaient rejeté ce trafic tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre de ces routes. Au commencement du dix-neuvième siècle ces fluctuations s'étaient terminées par la fermeture définitive de la voie française, alors que d'autre part la route italienne était obstruée d'obstacles de toute sorte ^.

La réduction des rapports économiques avec l'Espagne était d'autant plus sensible qu'elle succédait à la perle des marchés de l'Empire. En Suisse, on avait cherché à renouer ces relations dans la mesure du possible. Des tentatives avaient été faites auprès du Premier Consul, on l'a vu plus haut, pour obtenir sinon le rétablissement du transit par la France, du moins quelque allégement au transit sur Gênes. On avait engagé en même temps avec l'Etat espagnol des négociations qu'on poussa en 1804 jusqu'à l'élaboration d'un projet de traité de commerce ^.

Ces efforts échouèrent sur toute la ligne et le traité avec l'Espagne fut abandonné en 1806. Nous connaissons l'issue

* Ce trafic sur TEspagne s'opérait aussi, mais rarement par Ostende. D'après les indications de Wartmann, il comprenait pour le canton de Saint- Gall seul, 1000 à 1100 ballots de toileries.

* Les mesures prohibitives françaises de 1781 suivies des troubles de la révolution avaient déterminé le premier mouvement sur Gênes. Les guerres de Lombardie de 1 794 à 1 796 avaient forcé les marchands suisses à revenir aux anciennes routes de France. Enfin le rétablissement de l'ordre en Italie après 1796 avait reporté tout le trafic sur la péninsule.

Wartmann, p. 179.

^ La question d'un traité de commerce avec TEspagne préoccupait depuis plusieurs années les cercles commerciaux de la Confédération, Le projet de 1804 prévoyait pour l'importation des produits manufacturés suisses de soie et de lin les conditions avantageuses accordées aux produits français. Il fixait un droit maximal de 20 % de la valeur sur les tissus fins de coton et de 12 % sur les articles ordinaires.

Arch. Zurich, kaufm. Direkt. Allg*., 25 juin 1794 ; — Mémoires sur les relations de THelvétie avec l'Espagne, 1800, Bévue historique vaudoise, 1897, p. 239 ; — Repertorium, Appendice 12 (projet du traité de commerce).

l'industrie française en Europe.

des démarches tentées en France. La question du transit, qui reparaît dans tous les mémoires adressés au gouvernement impérial, restera jusqu'à la fin de la Médiation sans solution. Le décret de Saint-Cloud qui avait fermé les portes du royaume d'Italie aux- cotonnades suisses vint en même temps interrompre de ce côté toute communication avec l'Espagne. Néanmoins, comme on le verra, l'application assez lâche du système continental par les autorités de Milan et de Naples, le maintien jusqu'en 1809 des relations avec Trieste, auraient permis à la Confédération de tirer encore quelque bénéfice de ce débouché. L'insurrection de 1808 supprima ces dernières chances. Il ne restait désormais de place dans la péninsule ibérique divisée en deux parties irréductibles, que pour les produits de l'Empire et les marchandises anglaises. Progrès de Pendant que les Suisses cherchaient une issue à leur angoissante situation, l'industrie française, soutenue à l'intérieur par des subsides financiers et par les commandes officielles, stimulée par les primes accordées aux inventeurs, voyait à l'extérieur s'ouvrir tout grands les débouchés de l'Europe. Favorisée de toute façon, elle pénétrait chez les peuples alliés ; à la suite des armées impériales, elle envahissait les pays conquis, précédée de commissaires qui lui ouvraient la voie * ; à tout cela s'ajoutait le bénéfice des licences.

Constamment en éveil sur ce point. Napoléon, dans sa prodigieuse activité, attirait lui-même tour à tour, suivant les circonstances, l'attention des fabricants sur l'Espagne, l'Autriche ou l'Allemagne. En pleine Prusse orientale, pendant la campagne de 1807, en 1808, à la veille de pénétrer en

^ Une lettre écrite de Schôcbrunn donne un exemple de ces procédés. Napoléon s'y plaint de l'inactivité du Département du Commerce : « Il n'a pas profité de mon entrée à Vienne pour engager les négociants et les fabricants à exporter des draps^ porcelaines et autres marchandises et qui paient des droits considérables en Autriche. Les draps seuls paient 60 %. Je les aurais comme de raison exempté de payer ces droits et j'aurais bondé les magasins de Vienne.... Voyez ce qu'il est encore possible de faire.»

Corresp. Napoléon à Fouché, 27 septembre 1809.

Espagne, il songe aux manufactures. Il ne cesse de témoigner un vif intérêt pour les soieries de Lyon et use de tous les moyens jusqu'aux plus bizarres, pour favoriser leur écoulement. Il ira jusqu'à en faire une véritable monnaie et il aura la prétention d'en user pour solder les achats faits en Europe par ses fonctionnaires *.

L'extension des mesures impériales n'avait pas seulement Difficultés apréduit les débouchés de la Confédération dans des proportions portées au com-

. -, ... . ,,. . merce etàl'iin-

ternbles. Elle compromettait sérieusement aussi 1 importation poptation en des matières premières dont s'alimentait l'industrie et que les Suisse des copremières années du système continental avaient relativement *°"^ ^^^^ ^* épargnées. Avant tout, elle menaçait le commerce des cotons bruts dont nous allons maintenant noter les variations.

Des deux grandes catégories de cotons dont s'approvisionnait la Suisse, c'est à celle des cotons d'outre-mer que le blocus des côtes va porter le coup le plus sensible et qu'il chassera en premier lieu du continent.

On peut passer sous silence les cotoqs des Indes occidentales (colonies françaises) qui, importés par le Havre et Nantes, tenaient autrefois la première place parmi les matières textiles de provenance américaine 2. Interceptés de toute part pendant la période révolutionnaire, ils n'arrivent plus en Suisse que par quantités insignifiantes. Sous la Médiation, ils ne comptent plus. Leur disparition devait donner aux cotons du Brésil, transportés en Europe par les vaisseaux anglais, une importance d'autant plus grande. Ces produits arrivaient généralement en Suisse par l'Italie; ils abordaient en chargements considérables en Espagne et au

* Citons entre autres Tordre donné en décembre 1810 de faire acheter dans le Nord par le Ministère de la Marine des marchandises qu'on paierait en soieries de Lyon. Rappelons aussi Tobligation imposée en 1811 (§ 3), aux propriétaires des denrées de provenance étrangère séquestrées en Suisse et transportées en France, de réexporter de l'Empire des soieries de Nîmes, Lyon et Avignon pour une valeur égale à celle de leurs marchandises.

Corresp. 19 décembre 1810. (Notes sur le Mémoire des députés de commerce de Lyon.)

^ Bûrkli, Seideniùdustrie, p. 174.

Portugal pour continuer leur chemin sur Gênes et Livourne. Malgré la difficulté et l'insécurité du trafic méditerranéen, ce commerce s'était soutenu quelque temps*. L'incorporation de la Ligurie à la France, la suppression des privilèges de Gênes comme port franc lui portaient au début de la Médiation un premier coup sans le tuer complètement, car les cotons brésiliens, rejetés sur TEtrurie, pouvaient encore pénétrer dans la péninsule à Livourne. L'établissement graduel des douanes françaises sur toute la ligne des côtes va désormais leur rendre l'Italie presque inabordable. Expulsés de leur dernier refuge par l'annexion de la Toscane, il ne leur reste qu'à tourner la péninsule par une région dangereuse et à tenter le débarquement àTrieste. La route du Rhin leur est également fermée; l'adhésion des Etats allemands au système continental vient leur barrer la Suisse au nord. A partir de 1806, ils ne s'insinuent plus que rarement en Europe et par quantités de plus en plus faibles; en réalité, leur rôle est terminé.

La Suisse était donc réduite à la seule matière première encore autorisée par le système continental, les cotons du Levant, qui se prêtaient bien à la fabrication des toiles blanches, mais non à celle de la mousseline; ils provenaient de deux sources :

i^ L'Asie mineure (Smyrne), 2^ la Macédoine, auxquelles correspondaient deux voies commerciales, l'une maritime,, l'autre continentale.

Au dix-huitième siècle, la route que prenaient primitivement les cotons d'Asie mineure aboutissait à Marseille ; dans la suite, sous l'influence d'un mouvement fréquemment observé à cette époque qui tendait à rejeter vers l'Est le flot commercial, elle finit, après avoir d'abord touché Gênes et Venise, par s'arrêter à Trieste.

* Le règlement concernant le contrôle et la désinfection des denrées colo* niales, promulgué en i 804 à l'occasion d'une épidémie de fièvre jaune sur les côtes italiennes, nous montre l'importance que possédaient encore à ce moment les cotons brésiliens comme articles d'importation.

La voie continentale servait aux produits textiles de Macédoine. Longeant le Danube, elle conduisait à Vienne d'un côté, de l'autre, par la vallée de la Save, sur Trieste '.

Le décret de Berlin ne toucha pas aux cotons du Levant dont jusqu'en 1810, la Suisse ne manqua jamais. Néanmoins, le système continental dans son ensemble, les guerres, les troubles économiques de toutes espèces qui faisaient le jeu des spéculateurs n'en compliquèrent pas moins le commerce de cette denrée. Les deux voies d'approvisionnement de la Suisse étaient constamment menacées. La première était compromise par l'insécurité générale de la Méditerranée, la seconde par le brigandage et les troubles politiques chez les peuples balkaniques. Il était rare qu'elles fussent libres simultanément. Tout cela se fit durement sentir dans les premiers mois qui suivirent le décret de Berlin. Le blocus étroit de Trieste par la- flotte anglaise durant l'hiver 1806-1807 avait fermé cette grande place à tout mouvement maritime *, d'autre part, une insurrection des Bulgares immobilisait sur le Danube tous les convois de marchandises. La rareté du coton le fit monter à des prix incroyables; cette hausse fut accentuée encore par l'activité fiévreuse de la Grande-Bretagne, qui monopolisait la matière première sur tous les marchés restés à sa portée. Telle était la situation faite aux cotons bruts ; celle des cotons filés qui provenaient surtout d'Angleterre ne valait guère mieux.

Nous avons vu qu'à la suite des démarches faites par la Diète, Napoléon avait accordé comme une faveur spéciale l'importation en Suisse de ce dernier article; toutefois cette exception ne pouvait avoir de portée pratique qu'à la con-* dition d'être appliquée dans tous les pays voisins. Si la France et ritalie restaient également fermées aux filés anglais et du

* Wartmann, p. 148-149 ; — Jenny, I, p. 84-85.

* Ce blocus de Trieste par les Anglais avait rendu quelque temps la situation du commerce européen entier très critique.

Allg. Ztg., 10 et 30 novembre 1807. (Jubilate Messe.)

moment où ceux-ci étaient compris dans les prohibitions de marchandises britanniques promulguées par les Etats allemands, à quoi ce prétendu bienfait pouvait-il servir? Eq réalité, la réunion du Tyrol à la Bavière fermait aux filés mécaniques aussi bien qu^aux autres articles de fabrication anglaise tout accès légal dans les cantons. Les moyens illicites, la fraude avec ou sans la complicité des gouvernements, pouvaient seuls venir en aide à la Suisse.

Les prohibitions des années précédentes , ajoutées aux mesures édictées depuis 1806 contre les produits manufacturés et les matières premières de l'industrie suisse, paraissaient suffisantes pour ruiner à bref délai la situation économique de la Confédération.

1 7. — La période de détente (ISOS-ISIO).

Après avoir imposé à son alliée une application rigoureuse du système continental, l'Empereur n'avait plus qu'à attendre les résultats de sa politique qui, semble-t-il, ne pouvaient faire défaut. Comment la Suisse réussil-elle à se soustraire quelque temps encore à la ruine qui la menace? Certes, on pourrait l'attribuer en premier lieu au ressort inaltérable des industriels suisses, à leur activité infatigable sur les marchés de leur pays et de l'Europe; mais il faut aussi tenir compte du concours de circonstances favorables qui va bien à point seconder leurs efforts.

Les mesures récentes de Napoléon ne permettaient plus aucune illusion ; ceux qui attendaient quelque chose d'une adhésion loyale de la Confédération au système continental étaient désormais fixés. « Le gouvernement, écrivait à la Allgemeine Zeitung son correspondant de Suisse, ne se lasse pas de prêcher la prudence, la patience et la soumission. Ceux-là seulement qui n'appartiennent pas à la classe commerçante trouvent ces exhortations fort belles*. » Laissant

* Allg. Ztg., 23 février 1808.

aux autorités le soin de renouveler à Paris des tentatives fatalement vouées à d'humiliants échecs, Tinhiative privée attaquait le problème d'une façon plus pratique. Dans chaque canton, les citoyens éclairés se mettaient courageusement à Tœuvre ; à l'intérieur, par l'introduction de nouvelles branches d'activité, on s'efforçait de combler les brèches faites à l'industrie et au commerce; à l'extérieur, on cherchait de tous côtés de nouveaux débouchés.

Un premier facteur vient favoriser ce travail, c'est la dé- Relâchement tente que détermine dès 1808 dans le système continental, ^jj^g^^g^i ^^ j^^. Téloignement en Espagne de Napoléon, et qui se manifeste lie. tout d'abord en Italie. Une fois calmée la première émotion provoquée par la grêle des décrets impériaux, on cherche en Suisse à se rendre compte des dommages. On constate bientôt un fait réjouissant : malgré les prohibitions, les cotonnades et les indiennes suisses ont réussi à passer la frontière en fortes quantités. Au début de l'année 1808, elles remplissent les entrepôts italiens, à la faveur du contrôle insuffisant exercé sur une partie de la péninsule*.

Certaines provinces placées directement sous l'administration française, telles que la Toscane et les Etats du pape, restaient soumises à une étroite surveillance ; par contre, dans les pays constitués en Etats vassaux, possédant une administration indépendante, tels que le royaume d'Italie sous Eugène Beauharnais et Naples sous Mural, les choses avaient brusquement changé. Ces deux hommes étaient trop intelligents pour ne pas comprendre à quel point une application aussi cyniquement égoïste du système continental était destinée à augmenter avec le temps Timpopularité de la France; ils partageaient en cela l'opinion d'autres personnalités appartenant à l'entourage immédiat de l'Empereur. Eugène surtout ne se sentait point disposé à sacrifier entièrement aux intérêts de l'industrie française ceux du pays qu'on lui avait confié.

1 Allg. Ztg., 23 février 1808.

A plusieurs reprises, il fit comprendre au Landamman qu'il n'exécutait qu'à contre-cœur les mesures qu'on lui imposait de Paris contre la Confédération. Il constatait que la production des manufactures françaises de coton était manifestement insuffisante pour l'Italie et que les tissus suisses, par leur bon marché, étaient devenus aussi indispensables au peuple qu'aux fabriques d'indiennes de Milan.

Dans toutes les régions soumises à son administration comme dans le royaume de Naples, règne la même contradiction : d'un côté, des décrets officiels rigoureux, consciencieusement renouvelés pour écarter les soupçons et éloigner les espions ; de l'autre, une application très relâchée des ordres impériaux. A Milan, le gouvernement ferme les yeux sur les irrégularités * et favorise par sa complicité tacite l'introduction des marchandises suisses^.

Si Ton remarque encore que la Péninsule reste à cette époque en dehors des grandes guerres continentales, on comprendra que le trafic entre les cantons et l'Italie aît pu graduellement se rétablir dans des proportions réjouissantes. - Activité des Ce fait s'expliquera mieux encore si nous tenons compte de Suisses à Tries- j^^ reprise de la circulation commerciale en 1807, à Trieste,

te et daos le

assin de l'A- ^^^^ ^^ ^^^^ ®^ portc du Levant. Voyons de plus près. Dans

driatique. les dernières années, tout avait contribué à augmenter la

valeur d'une situation géographique et économique, qui, de

tout temps, avait assuré à cette ville un rang éminent en

Europe. Sous l'Empire elle était devenue un des principaux

* Un des moyens de fraude les plus souvent utilisés consistait à faire passer les cotonnades prohibées pour des cotonnades françaises ou pour des produits du g^and-duché de Berg, Etat vassal de la France. Napoléon signalait expressément le fait en 1810.

Corresp. Napoléon à Eugène Beauharnais, 27 septembre 1810.

* Wartmann cite un curieux exemple de cette complicité des employés italiens. D'après la correspondance de la maison Gonzenbach de Saint-Gall, les commerçants italiens se faisaient fort, moyennant une prime de 20 à 26 %, d'introduire en Italie des produits suisses avec Taide des fonctionnaires royaux.

Wartmann, p. 325, 3.

points de jonction des grandes voies du continent. Après les guerres delà Révolution, lorsque le commerce méditerranéen, refoulé vers l'Est, eut abandonné Gênes et la côle occidentale de l'Italie pour se concentrer sur l'Adriatique, Trieste en devenait le centre naturel. Cette place jouait ainsi dans le Sud le rôle de Leipzig dans le Nord, disposant en plus de l'avantage d'une roule maritime. Port franc, elle devenait un centre de spéculations, un marché de toute importance pour le commerce des matières premières et en même temps, un débouché des marchandises prohibées sur le reste du continent. Trieste avait pour la Suisse une valeur toute spéciale. Au dix-huitième siècle, plusieurs maisons de commerce s'y étaient fixées ; d'autres y avaient établi des succursales en vue d'assurer l'écoulement des produits manufacturés et l'achat des matières premières.

La moindre atteinte portée à cette place se répercutait sur l'Europe entière ; à plus forte raison, le blocus de son port, poursuivi plusieurs mois par la flotte anglaise, prenait-il peu à peu les proportions d'une catastrophe continentale. Sa fin, en 1807, fut saluée comme une délivrance.

Les mois suivants, l'activité redoubla à Trieste. Les Suisses pouvaient désormais y déverser les marchandises que l'Italie n'aurait pas accueillies et reprendre avec la Péninsule méridionale et la Sicile des relations de commerce*. La reprise des affaires sur l'Adriatique leur offrait enfin l'occasion de se créer un nouveau débouché, celui de la Dalmalie et de l'Illyrie. Ces provinces, sur lesquelles l'attention des commerçants helvétiques avait été probablement dirigée par leurs compatriotes de Trieste, étaient un champ fructueux. Les produits manufacturés suisses s'adaptèrent aux besoins du pays ; il parut à Tusage des habitants de la côte dalmate de nouvelles spécialités de fichus et de mouchoirs.

* En Sicile^ où, avec Tappuî de TAngleterre, régnaient encore les, Bourbons, le commerce suisse avait toujours à lutter contre la concurrence britannique solidement établie dans Tîle.

Wartmann, p. 326.

Compensa- Mais cc n'esl pas dans le Midi que devait se manifester le lions réalisées j^jg^^ l'ingéniosité dcs Suisses à suppléer à leurs pertes. enAUemairneet Tout naturellement, dès le début, leurs regards s'étaient dans les pays portés du seul côté que la politique impériale leur eût laissé du Nord. ^ p^y pp^g jijjj.^ . l'Allemagne et les pays du Nord. C'est

dans cette direction qu'allait se concentrer l'attention de leurs commerçants et de leurs industriels.

Un correspondant des Gemeinnûtzige schweizerische Nachrichten s'écrie déjà en 1806, avec la confiance courageuse qui caractérise le commerce suisse : « Ne désespérons pas, c'est Napoléon lui-même qui nous indique de nouveaux débouchés vers le Nord. » Champagny lui aussi, disait à la députation venue en 1807 à l'occasion de la paix de Tilsitt : « Cherchez, pour payer vos impositions, à vous ouvrir des débouchés d'un autre côté, en Allemagne par exemple ; nous sommes bien éloignés d'y mettre obstacle, nous le verrons même avec plaisir. »

Relations éco- q>^^^ essentiellement des Etats de la Confédération du

nomiques des 111-* • i 1 t% 1 »•!»•• 1

Etats allemands ^^^^^ de la Russie, de la Pologne, qu il s agissait; deux avec les can- grandes places, Francfort, Leipzig surtout, leur servaient tons. L'mdus- d'intermédiaires. Examinons rapidement quelle fut pour la Confédération l'importance antérieure de ces marchés et voyons dans quelles conditions celle-ci allait engager la partie en Allemagne. Au dix-huitième siècle, c'est avec ses voisins allemands que la Suisse avait trafiqué le plus facilement; dans cette région, son commerce avait peu varié. L'échange des produits naturels qui passaient la frontière allemande contre ses produits manufacturés s'était toujours opéré en pleine liberté et les marchands des cantons bénéficiaient en même temps des avantages accordés par les princes germaniques aux grandes foires de leurs Etats*.

Les toiles de coton et d'indiennes des cantons septentrionaux, les mousselines de Saint-Gall et surtout les soieries de

* Jenny, I, p. 33-35 ; — Gonzenbach, p. 76,

Bâle et Zurich qui faisaient la base de Texportation suisse^ n'avaient rien à craindre de l'industrie indigène, peu développée à cette époque. Elles avaient d'autant plus à lutter contre leur grande rivale, l'Angleterre, solidement établie dans tout le nord de l'Europe et plus particulièrement dans^ les Etats allemands.

Rappelons encore que bon nombre de fileurs et de brodeurs en Souabe et dans les districts de la Forêt-Noire qui constituèrent plus tard le Grand-Duché de Bade, travaillaient pour les manufactures suisses^. Les souverains de ces contrées avaient donc tout intérêt à entretenir chez leurs voisins une prospérité à laquelle participaient leurs propres sujets.

Pendant toute la période révolutionnaire, les marchés de l'Allemagne restent le meilleur débouché de la Suisse * ; jus» qu'en 1806, la circulation des marchandises dans la direction du Nord n'est menacée par aucune mesure officielle. Si la campagne de 1799 et les agitations de l'Helvétique en Suisse, la guerre de 1805 en Allemagne avaient troublé les relations commerciales, ni d'un côté ni de l'autre on n'en pouvait rendre les gouvernements responsables ^. Les fâcheuses conséquences de ces événements ont été signalées plus haut. Grâce aux crises par lesquelles avaient successivement passé les soieries de Lyon, les toiles de lin de la Saxe et les coton-

* La force des Suisses, qui firent quelquefois à leurs frais l'éducation industrielle de ces populations, reposait dans ce pays sur une véritable division du travail entre les diverses provinces. C'est ainsi que la filature s'était établie dans les vallées de la Wehra et de la Wiese ; les industries plus fines, comme la broderie, avaient leur siège dans le Schwarzwald et le comté de Bonndorf. Dans ces relations entre les cantons et les pays allemands, les maisons bâloises et celles de la Suisse orientale jouaient comme intermédiaires un rôle capital.

Gotheîn, p. 743, 763; — Wartmann, p. 183.

* Wartmann, p. 198.

^ Le gouvernement de la République helvétique avait bien un moment projeté, pour des raisons fiscales, d'établir des tarifs contre l'Allemagne. 11 abandonna son idée sur les protestations énergiques des autorités commerciales.

Wartmann, p. 218, 222.

nades suisses, l'Angleterre avait pris pied plus solidement ^ue jamais dans les pays allemands. Elle y avait non seulement accaparé les marchés, mais aussi monopolisé toutes les matières premières.

A partir de 1806, la politique française força la Suisse et ses voisins badois, wurtembergeois et bavarois à prendre les uns contre les autres les mesures ofiScielles qu'on avait jusqu'alors réussi à écarter. Elle mettait fin à la liberté d'un transit que rendaient d'autant plus indispensable les obstacles accumulés par le système continental sur la route du Rhin. Ce furent d'abord les mesures prises de part et d'autre sur l'injonction de l'Empereur pour combattre la contrebande des marchandises anglaises ; elles exigeaient une surveillance serrée à la frontière et des tracasseries douanières qui, sans résulter d'aucune animosité, n'étaient pas pour faciliter le commerce. La situation parut devoir se compliquer encore, lorsque l'année suivante les gouvernements de Bade, Wurtemberg et Bavière, accablés de dépenses, éprouvés par les frais de leur collaboration avec la France, eurent tous trois promulgué des tarifs douaniers; — rappelons que Napoléon venait d'augmenter dans des proportions considérables le territoire de ces Etats, notamment celui de la Bavière par l'annexion du Tyrol ; de ce fait, les nouvelles mesures douanières se trouvaient appliquées à toute la frontière septentrionale et orientale de la Suisse* — ces tarifs, à la vérité, atteignaient en première ligne les produits agricoles ^ ; ils ne contenaient encore aucune prohibition de produits manufacturés, mais ils gênaient suffisamment les rapports commerciaux pour faire sentir à la Confédération la nécessité de s'assurer contre toute complication future par des traités de commerce au sujet desquels elle entama aussitôt des négociations 3.

* Gonzenbach, p. 77.

« Allg, Ztg., 7 décembre 1808.

3 L'industrie de la toile en Suisse ressentit péniblement l'imposition sur

Les perspectives les plus sombres s'ouvraient donc aux cantons sur TAIlemagne comme sur le reste de l'Europe.

Heureusement, une circonstance survient qui contrebalancera les funestes efiFets de la politique impériale et permettra à la Suisse de se dédommager jusqu'à un certain point; il s'agit de la suppression graduelle en Allemagne de la concurrence anglaise. Partout ailleurs, cet avantage que le gouvernement impérial avait présenté comme la grande compensation aux charges du système continental, avait été neutralisé par l'influence de la France. Du côté allemand seul, il fut bienfaisant pour la Suisse. Le gouvernement impérial ne disposait pas sur ses alliés de la Confédération du Rhin des mêmes moyens de contrainte quesur Tltalie; il en obtenait sans peine le droit de libre importation pour la France, mais il n'avait pas de prétexte suffisant pour exiger d'eux l'exclusion des produits manufacturés suisses, à seule fin de laisser le champ libre à sa propre industrie.

De tous les articles français, les soieries seules pouvaient, dans des conditions de concurrence normale, prétendre à jouer un rôle prépondérant en Allemagne. De fait, les établissements de Lyon avaient rapidement retrouvé leur ancienne place dans les pays germaniques dont ils étaient autrefois les fournisseurs attitrés; ils régnaient sans conteste à Francfort et à Leipzig et davantage encore dans les provinces rhénanes, voisines de la France*.

Quant aux manufactures de coton, elles ne suffisaient même

les lins et fils de lins exportés de Souabe, mais l'industrie cotonnière ne peut avoir eu beaucoup à soufifrir de ces tarifs. Au moins Wartmann n*enrejipstre-t-il à ce sujet de la part des marchands saint- gallois aucune réclamation ; le fait est caractéristique. Les commerçants zuricois , par contre, se plaignirent en 1807 à leur gouvernement d'un droit de 15 à 20 francs par quintal prélevé indifféremment sur les marchandises de toute qualité pénétrant sur territoire badois, wurtembergeois et bavarois. Cette imposition influait désagréablement sur l'exportation des tissus ordinaires, ainsi que sur le transit.

Arch. Zurich, Prot. des kaufm. Direkt., 2 mai 1809 ; — Missiven, 6 mai

^ Le Moniteur écrivait en 1805 : « La vogue en Allemagne des articles

pas à approvisionner les marchés de TEmpire; la Suisse n'avait rien à en redouter et entrait plutôt en concurrence dans ce domaine avec la jeune industrie saxonne. La Saxe avait passé comme la Suisse, à la fin du dix-huitième siècle, par une crise terrible. Sa plus vieille industrie, celle des toiles de lin qui couvrait jadis toute TAllemagne du nord, se mourait lentement, submergée par les articles anglais. La filature et le tissage du coton s'étaient en outre, quoique dans de plus modestes proportions, établis dans les districts de TErzgebirge; mais ces deux branches industrielles dépassées par les progrès mécaniques et techniques de TAngleterre, subissaient elles aussi, une violente crise, lorsque le décret de Berlin vint les tirer d'affaire.

Tandis que les toiles de lin semblent irrémédiablement perdues, on observe après l'expulsion des Anglais un renouveau de l'industrie cotonnière saxonne ^ En peu de temps, le pays se couvre de fabriques de toiles, de mousselines, d'indiennes, de filatures mécaniques munies des machines les plus perfectionnées. Les tissus que fournissent ces manufactures récentes, de qualité inférieure, mais aussi moins chers que les étoffes anglaises, rivalisent avec ces dernières 2. Dès 1807, les Saxons prennent une place grandissante sur leurs marchés indigènes ^ ; ils subiront en même temps que les Suisses les variations des années suivantes et participeront avec eux à la courte période de prospérité qui précédera le décret de Trianon.

Ainsi, même après l'exclusion des Anglais, les débouchés allemands restent obstrués. Seulement, la partie qui s'engage

de soie est devenue telle, que même les paysannes aisées et les femmes du peuple les préfèrent aux marchandises anglaises. » Moniteur, 28 août 1805.

* Béer, p. 84.

* La filature se développera en Saxe à tel point que, pendant la période du blocus continental^ les filés saxons constitueront une forte part de Timportation des cantons.

3 Allg. Ztg., 13 novembre 1807.

ici n'est pas, comme en Italie, une lutte inégale qui doit se terminer par l'écrasement d'une des parties, c'est une concurrence à conditions égales, qui permettra aux cantons de déployer quelque temps encore sur ces marchés une activité fructueuse.

Suivons de plus près celte éclipse momentanée de la Grande- Disparition Bretagne et les progrès parallèles de la Suisse. La grande s^ad^eiie de la

«.,,.. , . 1 1 1VT 1 concurrence an-

foire de Leipzig, centre du commerce européen dans le ÎNord, , j^^ ^^^^ j^^ reflet fidèle des moindres variations économiques, nous per- marchés aiiemettra une appréciation exacte de ce double mouvement. mands.

En 1803, la Suisse commence à reprendre haleine; cette année-là marque l'accaparement presque total de la place par les trafiquants britanniques et le triomphe de leurs produits. Les tissus de coton de Manchester, les mousselines et les indiennes de Glasgow, les toiles de lin de l'Irlande régnent sans conteste. Les entreprises qui détiennent le monopole des filés (celle du spéculateur Humphreys , par exemple) , déploient une activité dévorante. C'est sur l'arrivée et le départ des marchandises anglaises qu'on se régie pour fixer l'ouverture et la clôture de la foire ^ C'est à peine si les Français se hasardent à paraître en face de cet adversaire et les Suisses, vu leur épuisement, ne peuvent encore songer à reprendre la lutte.

Les premières dispositions de la France en 1806, le blocus de l'Ems, de l'Elbe et du Weser mettent un premier frein à cette fureur de marchandises anglaises. Le décret de Berlin, son application sur toutes les côtes jusqu'à Lubeck, l'adhésion forcée de la Prusse au système continental font le reste. L'extension du blocus dans les mois suivants compromet pour de longs mois le débarquement des produits britanniques, jusqu'au moment où la contrebande sera sérieusement organisée.

Néanmoins, l'industrie européenne devra compter quelque

* Allg, Ztg,, 19 juin 1803.

temps encore avec les énormes réserves de marchandises accumulées par les Anglais dans le cours des années précédentes. Elle devra en attendre l'écoulement pour reprendre son entière liberté. Le vent tourne, les premiers symptômes d'un changement se manifestent à Francfort, place plus directement soumise à l'influence française et que les Anglais ont promptement abandonnée. En 1807, les commerçants suisses y reparaissent timidement et y travaillent non sans quelque succès^. A Leipzig, la situation ne s'améliore pas aussi vite ; pourtant, la même année, les rapports de la foire d'automne signalent sur le marché la présence d'une maison de Trogen, ce qui semble extraordinaire après l'absence totale des Suisses dans les années précédentes 2.

En 1808 c'est le moment décisif. La paix de Tilsitt a ramené les acheteurs russes et leur numéraire. Elle a achevé le blocus de la Baltique et paraît avoir fermé les chemins les plus reculés aux Anglais. Ils réussissent bien à jeter sur le continent par petits chargements, leurs produits manufacturés et leurs denrées ; mais ces filtrations de la contrebande ne représentent qu'un élément négligeable du marché. Au printemps déjà, les tissus suisses ont cause gagnée. Ils apparaissent pour ainsi dire officiellement comme < surrogats » des étoffes anglaises.

On constate bientôt à cet égard un indice caractéristique. Jusqu'alors, les Russes et les Polonais n'ont accordé que peu d'attention à tout ce qui ne porte pas l'estampille du Royaume-Uni; ils ont épuisé maintenant les dernières réserves anglaises et se rabattent dès ce moment sur les marchandises suisses tout en traitant avec mépris et défiance certains articles qui leur paraissent de grossières imitations des tissus britanniques. Hâtons-nous d'ajouter que celte catégorie d'acheteurs est la seule qui s'exprime de cette façon dédaigneuse; d'autres témoignages s'accordent à louer les

* Moniteur, 28 octobre 1807.

' AUg. Ztg,, 14 novembre 1807, Herbstmesse.

Rétablisse-

brillaQles couleurs, la finesse et la solidité des étoffes suisses, qui trahissent les progrès dus à l'influence stimulante de la crise économique*.

Encouragés par un excellent début à Francfort, les Suisses reviennent en nombre à Leipzig. Aux côtés d'anciens fournisseurs, les Esslinger de Zurich, les Dupasquier de Neuchâtel, les grandes maisons saint-galloises et appenzelloises, d'autres noms surgissent, jadis inconnus sur la place. Toiles de cotons, indiennes, mousselines, tout est rapidement liquidé aux meilleures conditions et à l'avenir on écoulera facilement à Leipzig les marchandises qui n'auront pu pénétrer en Italie*.

Ainsi, à partir de 1808, l'industrie suisse semble avoir

* ^ • • 1 ment partiel des

retrouvé les débouchés nécessairss pour vivre. Mais cela ne importations de suffit pas; elle doit, sous peine de perdre le bénéfice de ce cotons bruts et premier succès rétablir l'importation de ses matières pre- ^*^*' mières, particulièrement celle des colons bruts et filés. Là encore, malgré les obstacles accumulés devant elle par la politique impériale, elle se lire d'affaire et réussit à combler ses déficits.

Au début du système continental, on avait fait grand bruit des plantations de coton que le gouvernement français poussait en Italie et qu'on avait fait miroiter aux yeux de l'Europe. 11 devint bientôt évident, malgré les primes accordées par Napoléon 3, que les matières textiles recueillies à Naples et à Rome ne seraient jamais qu'un complément dérisoire des denrées de l'Amérique et du Levant*.

Comment, en particulier, suppléer aux cotons d'outre-mer

* Allg, Ztg,, 22 juin 1808, Ostermesse.

* Allg. Ztg., 20 novembre 1808.

3 L'Empereur avait décrété une prime d*un franc par kilogramme de coton recueilli dans les départements italiens.

Moniteur, 3 et 17 octobre 1810. H février.

* Les tabelles de Bâle, en octobre 1810, ne signalaient que 336 quintaux de cotons romains et napolitains. Les tableaux des établisements- frontière en contenaient en 1811, 2955 livres sur une importation totale de 2 207 797 livres; puis ces produits disparaissent complètement. On pouvait donc prendre pour une amère ironie les paroles de Rouyer qui les présentait en

indispensables à la fabrication des filés de mousseline aussi bien qu'à la filature mécanique indigène*? Comment remplacer les colons brésiliens dont le commerce était coupé dans le Midi de l'Europe et parer à la hausse démesurée des prix qui en était résultée*? Ce grave problème trouva sa solution inattendue dans l'heureuse arrivée d'un auxiliaire jusque-là inconnu en Suisse : les cotons de l'Amérique du Nord. Cette catégorie connue désormais sous le nom général « de cotons des colonies » n'avait fait son apparition, même en Angleterre, qu'à une époque relativement réx^ente 3, et n'avait abordé le continent que dans les premières années du siècle. Elle survenait à point donné pour se substituer aux produits du Brésil.

Les cotons américains pénétraient en Europe par les routes septentrionales ; ils suivaient tout naturellement la route

1810 à la Suisse comme uo complément sérieux aux matières premières du Levant. Et que sig^nifiaieot dans ces conditions les avantages accordés en

1811 par la Diète à l'importation des cotons italiens?

^ On calculait que d'une façon générale les cotons du Levant pouvaient servir à la fabrication des filés jusqu'aux No» 40 à 50, à partir desquels il fallait employer les cotons d'outre-mer.

Allff, Ztg., 9 juillet 1808.

' Les journaux signalent encore de temps à autre quelques arrivages de cotons brésiliens qui, débarqués en Espagne, pénètrent en Suisse avec de faux certificats. Ce fait exceptionnel se présenta entre autres dans les derniers mois de l'année 1808. Les produits du Brésil n'en avaient pas moins subi une hausse extraordinaire. Ils étaient inaccessibles à la filature mécanique du continent, la livre en revenant au même prix que la livre de coton filé. En Hollande et en France, les 100 livres de «Maragnon» coûtaient en 4810, 800 fr. Le prix des 100 kg. sur le marché de Paris en 1811 variait entre 1450 et 1700 fr. Le «Fernambouc» montait jusqu'à 1600 et 1700 fr. En Suisse, la valeur des cotons brésiliens avait en moyenne, d'après Bûrkli, triplé depuis le dix-huitième siècle. Hungerbûhler nous indique que dans le Toggenbourg 100 livres de « Maragnon » coûtaient 660 gulden, mais ne nous donne pas l'année.

Gem. Schiv. Aachr., 13 juin 1808; — Allff. Ztg., 20 novembre 1808 ^Michaelismesse), et 13 mars 1809 ; — Wartmann, p. 307, 3; — Bûrkli, Seidenindustrie, p. 173. — Hungerbûhler, p. 82.

3 Les premières plantations dans l'Amérique du Nord datent de 1780 environ. On donnait aussi à cette catégorie de coton les dénominations plus spéciales de « Géorgie » et de « Louisiane. »

tracée par les marchandises anglaises dans la Baltique ;„par cette voie plus sûre que la Méditerranée, ils arrivaient en Prusse orientale et en Russie. Ils retombaient ensuite Sur Leipzig et de là sur la Suisse par Lindau *. Quelquefois, sous pavillon américain, ils arrivaient plus directement à leur destination par les côtes de la mer du Nord. Sur ce point aussi, la surveillance des fonctionnaires impériaux s'était sensiblement relâchée à partir de 1808; d'ailleurs, l'administration fermait les yeux sur certaines irrégularités, la pénurie des cotons des colonies s'étant fait également sentir en France. A la faveur de ces circonstances, des chargements entiers de denrées prohibées abordent dans les années 1809 et 1810 en Hollande, à Hambourg et au Danemark 2.

Sur tous les marchés les Suisses sont à l'affût, guettant la précieuse matière première que leurs filatures mécaniques naissantes leur rend toujours plus indispensable. Les cotons des colonies remplacent ainsi rapidement ceux du Brésil et dans les années suivantes, l'écart entre les chiffres d'importation des deux variétés ira s'accentuant ^.

Que devenaient entre temps les cotons du Levant bloqués en 1807 sur terre et sur mer pendant de longues semaines ? L'inquiétude provoquée par là menaçait de dégénérer en panique, lorsqu'au début de 1808, la levée du blocus de Trieste et la reprise du commerce sur le Danube firent tomber les obstacles partout à la fois. Une énorme quantité de marchandises de Macédoine et d'Asie mineure, arrêtées dans leur voyage, s^étaient tout d'un coup déversées sur le continent, reculant la crainte d'une disette et, jusqu'en 1810, le coton du Levant ne devait plus faire défaut en Suisse.

* Gem. Schw, Nachr.y 27 septembre fSlO; Bericht aus Sachsen.

^ Allg. Ztg,y 16 octobre 1809, Handelsbericht aus Hamburg-.

^ D*après un inventaire d'avril 1803 de la filature de Saint-Gall, par exenaple, on travaillait presque exclusivement avec du coton brésilien. Sur vingt ballots, dix-qeuf étaient du « Fernambouc. » Les quantités de coton déclarées en 1810 nous montrent que le coton des colonies a pris le dessus.

^ya^tmann, p. 305.

Les spécula- A la vérité, un élément fâcheux viendra faire échec à ces

lions en i808 circonstances heureuses : les spéculations effrénées, résultats €t 1809. . . , , , ,

inévitables du caractère anormal que revêtent à cette époque

toutes les manifestations économiques. La répercussion des

nouvelles à sensation, la menace constante de nouvelles

guerres prêtent à toute cette période une apparence fiévreuse

même dans les rares moments de paix politique et donnent

beau jeu aux agioteurs.

Le mouvement de spéculation sur toutes les denrées coloniales prit une extraordinaire intensité à partir de 1807 et persista sans arrêt jusqu'au tarif de Trianon. En aucun moment, ces opérations ne furent poussées avec autant de fièvre que dans les premiers mois de 1808. Nulles n'égalèrent en frénésie les spéculations entreprises sur les cotons et particulièrement sur ceux du Levant.

Les cotons d'outre-mer, introduits sur le continent par quantités moindres et maintenus à des prix élevés, ne se prêtaient guère à de grandes combinaisons. Ceux du Levant par contre, jetés en Europe plus irrégulièrement et par gros chargements, reflètent dans leurs prix les moindres oscillations de la politique européenne. Le jeu des spéculateurs français et anglais qui cherchaient à monopoliser la matière première, ajoutait encore à ce désarroi.

La rapidité des variations économiques qui se produisent d'un semaine à l'autre et d'un marché à l'autre ne permettent de fournir aucun chiffre précis sur les prix des cotons. D'une façon générale, les prix des denrées coloniales, très élevés en France vont en diminuant à mesure qu'on s'éloigne de Paris. Quant à la Suisse, sur laquelle nous ne sommes pour ainsi dire pas renseignés, elle se rapproche sans aucun doute à cet égard de ses principaux marchés de cotons, Vienne et Leipzig^. D'après les oscillations ressenties sur ces deux places, on peut définir dans ses grandes lignes la courbe qui répond aux prix des cotons en Suisse.

^ A Zurich, au dix-huitième siècle, le coton du Levant coûtait d'après la

Malgré l'afflux énorme de matières premières jetées sur le marché européen à la fin de 1807, la hausse s'était soutenue quelque temps par suite de la demande générale ^ On observe ensuite sur le marché des denrées coloniales une série de bonds désordonnés, de spéculations insensées pendant toute l'année 1808 *. Les maisons suisses à l'étranger et à l'intérieur du pays prennent une part active à ce mouvement pour ressentir elles aussi, le contre-coup de la catastrophe à laquelle il aboutit au début de 1809 ^. A ce moment, la baisse provoque une secousse formidable qui ébranle toutes les maisons de commerce d'Odessa à Trieste et se répercute violemment sur le marché suisse *.

Les mois suivants sont marqués par d'actifs transports de cotons à destination des cantons, dus à cette subite dépression et stimulés encore par la menace de guerre entre la

qualité de 31 à 40 gulden le quintal. En moyenne, d'après Bûrkli, les prix en avaient doublé depuis cette époque.

Bûrkli, Seideninduslrie, p. 173.

* Gem, Schiv, Nachr., 30 janvier 1808, Berichte ans Wien.

* Voici pour les prix du coton un exemple de ces variations dans le cou- . rant de Tannée 1808, sur le marché de Hambourg :

Gulden Gulden Gulden

Fernambouc ... 75 260 175

Géorgie 45 130 88

Macédoine .... 36 108 42

Allg. Zig,y 11 janvier 1809.

3 Une première alerte s'était produite dans le courant de Tannée 1808. L'ébranlement, particulièrement sensible à Bâle, força plusieurs maisons suisses à suspendre leurs paiements. Ce fut entre autre le (»s pour la banque Dapples, Steiner & Cie, à Lausanne. De tous les Suisses qui, établis à Tétranger, spéculèrent sur les cotons, les Glaronnais Dinner et Tschudi, à Trieste, semblent avoir opéré le plus avantageusement. Par suite des événements politiques, leur maison se transporta dans la suite à Ancône.

Gem. Schw, Nachr,, 3 février 1808 ; — AUg, Ztg., 24 juin 1808 ; — Moniteur, 12 juin 1808 ; — Jenny, II, p. 304.

* A Vienne, les cotons du Levant étaient tombés en peu de jours de 600 gulden les 100 kg., à 180 gulden.

A Trieste, la crise avait amené la faillite de cinq grandes maisons, dont une laissait un passif de 500 000 gulden.

Allg, Ztg,y 13 mars 1809. Gem. Schw. Nachr., 27 septembre 1808.

France et TAutriche. Puis la marche des armées françaises sur Vienne interrompt le trafic pendant plusieurs semaines K Les premiers bruits de paix provoquent de nouveaux flux et reflux et un redoublement d'intensité dans les importations de produits du Levant. Les chargements amenés jusqu'à la frontière suisse par les charretiers de Vienne arrivent à ce moment par centaines de quintaux ^.

Cette activité à laquelle répond une baisse générale, coïncide avec la période de production la plus intense des manufactures suisses. Aussi comprend-on que les fabricants zuricois et saint-gallois n'aient reculé devant aucune dépense ni aucun obstacle pour se procurer le matériel nécessaire. Ils ne se laissent eff^rayer ni par les hauts prix des produits d'outremer, ni par les spéculations auxquelles donnent lieu les matières premières du Levant. Ils ont dans toutes les grandes places des représentants qui suivent de près les opérations. On les rencontre sur les principaux marchés de denrées coloniales, à Anvers, Hambourg, Altona, Leipzig, Francfort, Trieste ; ils vont jusqu'à Copenhague pousser leurs achats 3.

Ce beau zèle est couronné de succès; en octobre 1810, au moment de la séquestration des denrées coloniales, la Suisse est abondamment pourvue de cotons levantins et américains ; ces approvisionnements sont d'ailleurs parfaitement proportionnés aux besoins de l'industrie suisse à ce moment, comme le démontrent les tabelles*.

Mentionnons encore en quelques mots une dernière consé-

* Corresp. du i«r avril 1809 : « Depuis quelques mois, toutes les routes de Vienne par Salzbouria^ et Braunau sont couvertes de chariots chargés de cotons de Macédoine, en partie pour la Suisse, en partie pour Strasbourg. » Quelques semaines plus tard : « Les transports de cotons de Macédoine par Augsbourg' ont complètement cessé. »

Gem. Schw. Nachr,, 1er et 24 avril 1809.

2 Allg,Ztg., 24 avril 1810.

3 Allg, Ztg., 9 octobre 1808, 24 septembre 1809 et 16 février 1810; — Moniteur y 28 octobre 1807.

* Les quantités de coton propriétés de marchands saint-gallois, séquestrées à Saint-Gall, Zurich et SchaflFhouse, montrent que Tindustrie de ce

quence intéressante du blocus continental, qui modifie entièrement le système des routes suivies jusqu'alors par le commerce des cotons bruts. La ligne de Gènes au Golhard et celle du Rhin sur Bâle, qui accaparaient autrefois la majeure partie du transit à destination des cantons sont reléguées à Tarrière-plan. Elles cèdent désormais le premier rôle au Tyrol ; un nouveau réseau se constitue plus à TEst ; ses branches principales correspondent aux trois grands marchés de cotons de la Suisse et convergent toutes sur un même point, le lac de Constance. Les nouveaux itinéraires sont :

1* Pour les cotons du Levant transportés par mer : Trieste^ le Tyrol, Bozen, Feldkirch, Rorschach.

2® Pour les cotons du Levant arrivant par voie continentale: Vienne^ Salzbourg, la Bavière, Kempten et Lindau ou plus rarement le Vorarlberg.

3<> Pour les cotons américains: Leipzig^ la Bavière et Constance.

Les colons du Levant se concentrent ainsi à l'extrémité orientale du lac à Lindau et Rorschach *. Ils s'en vont de là approvisionner le marché de Saint-Gall et les districts d'Appenzell et de Glaris. Les cotons américains passent plus à l'ouest et entrent en Suisse par Constance - Gotllieben e^ Schaffhouse; ils se dirigent tout naturellement sur Zurich, la région par excellence de la filature mécanique dont ils constituent le matériel indispensable*.

Venons en maintenant aux cotons filés, dont l'importation en Suisse, nominalement autorisée par Napoléon, était en fait impossible.

De quels moyens la Suisse aura-t-elle pu tirer parti pour parer au déficit des « twists » anglais. En premier lieu, et

premier canton était approvisionnée de mille quintaux métriques au moins. Wartmann, p. 306.

* L'importance de Rorschach comme place d^mportation du coton, déjà considérable au dix-huitième siècle, augmente encore pendant la Médiation.

* Wartmann, p. 336-337.

c'est là une des conséquences les plus curieuses de la politique impériale, les cantons s'adresseront à leurs propres ressources. Ils développeront soigneusement la filature mécanique, dont les premiers germes ont poussé sur le sol suisse au commencement du siècle. Nous étudierons plus loin en détail l'apparition et le progrès de cette branche industrielle qui devait prendre pour le pays une si grande importance. Il nous suffira de constater que la production des filatures indigènes arrivait à la fin de la Médiation à couvrir le sixième des besoins de l'industrie suisse. Pour se procurer le reste, la Confédération était comme par le passé tributaire de l'étranger *.

C'est l'Allemagne surtout qui tirait bénéfice de la place abandonnée par les Anglais. De tous temps, les rouets de la Forêt Noire et du Vorarlberg avaient fourni à la Suisse une quantité considérable de filés à la main. Le système continental vint rendre toute leur importance à ces fournisseurs de la première heure que les inventions anglaises avaient relégués à l'arrière-plan au dix-huitième siècle. L'exportation du Vorarlberg notamment augmenta au point d'inquiéter le gouvernement bavarois et de provoquer de sa part des mesures restrictives 2. Le faible développement du travail mécanique dans l'Allemagne méridionale permet d'affirmer que

* Nous ne faisons pas entrer ici en ligne de compte les quantités insignifiantes de filés importées de France ou de Neuchâtel. Dans cet article, la France ne suffisait d'ailleurs qu'avec peine à ses propres besoins. En 1808, le commissaire des importations et des exportations du Département du Léman signale comme un fait extraordinaire la sortie par les bureaux de Versoix de 8720 kg. de filés achetés par les Suisses. La même année. Napoléon promulguait un décret qui prohibait la sortie de France des cotons filés.

Arch. Genève, Industrie 499,1, 1808 ; — Corresp. Napoléon à M. Crettet, 26 mai 1808.

* Le tarif bavarois de 1807 imposait l'exportation des filés de coton dans le but exprès de favoriser la fabrication indigène, fût-ce même aux dépens du producteur.

Allg. Ztg., 1 décembre 1808.

ces régions livraient presque exclusivement des filés à la main aux cantons.

Les filés mécaniques entraient par contre pour une forte part dans les produits envoyés en Suisse par un fournisseur récent, la Saxe. Nous avons vu combien, sous Tinfluence du système continental, l'industrie de ce pays s'était renforcée. Son rôle s'affirme d'année en année davantage et elle ne tarde pas à être bonne première dans l'importation en Suisse des filés allemands ^

Quelque bienvenus qu'ils fussent, ceux-ci étaient encore loin de suffire à la consommation des cantons et la pénurie de cotons filés se fût vivement fait sentir en Suisse, si réellement le blocus avait enlevé à cette catégorie des produits anglais toute possibilité de pénétrer sur le continent. Par bonheur, la contrebande semble avoir opéré dans cet article avec un rare succès. Les fraudeurs paraissent avoir effectué^ sur les côtes de la Baltique et sur le littoral autrichien de l'Adriatique de fréquents et abondants débarquements de « twists » *. Pendant les années 1809 et 1810, cette activité redouble sur la Baltique. Deux faits suffiraient, à défaut d'autres preuves, à témoigner de la constance de cette contrebande : l'insuccès des spéculations sur les cotons filés et le niveau sensiblement égal des prix de cet article sur le marché européen 3.

Cette persistance de l'article anglais sur le continent achève de ruiner la situation déjà si précaire des fileurs à la main. Elle entrave les débuts de la filature mécanique, en réduisant

^ Wartmann, p. 328, 338, I.

' Fiume constituait un centre assez important pour les cotons et les filés débarqués à destination de la Suisse. En tête de ces entreprises de contrebande, nous retrouvons le fameux spéculateur anglais Jos. Humphreys.

Gem, Schw, Nachr.j le' novembre 1808 ; — Allg. Ztg,, 21 novembre 1808 et 16 juillet 1809; — Moniteur, 9 novembre 1808.

3 En 1803, d'après un inventaire saint-gallois, une livre de filés colon No 60 coûtait 3 guld. 36. En 1809, la livre du N© 58 est à 5 gulden.

Allg. Ztg,, 13 mars 1809 (Corresp. aus der Schweiz) ; — Wartmann, p. 312,

encore des bénéfices déjà compromis par les frais croissants de la matière première.

Le tableau suivant des quantités totales de cotons filés importés en Suisse nous montre à l'évidence que jusqu'en 1810, les cantons ont reçu chaque année un appoint considérable de produits britanniques *.

1806-1807 320000 livres.

En 1811, nous tombons brusquement à 118 715 livres. Cette chute succédant à la prohibition officielle par la Confédération des filés anglais, permet d'affirmer que les huit dixièmes de l'importation se composaient de « twists ».

Le commerce des cotons filés sur la Suisse se faisait en

majeure partie par Rorschach et Saint-Gall, obéissant ainsi

au même phénomène économique qui concentrait sur ce point

le trafic des cotons bruts.

Brillants suc- De tout ce qui vient d'être dit, on peut affirmer que la

ces remportés Suisse, grâce à sa propre énergie, grâce aussi au concours

sur les marchés d'auxiliaires indirects, avait en 1808 surmonté heureusement

allemands en la crisc que lui préparait la politique impériale. Sa princi-

4809 et 1810. p^le industrie notamment, celle des cotons, avait retrouvé

en Italie une situation sinon brillante, au moins acceptable;

elle avait rétabli l'importation de ses matières premières ; elle

pouvait aller de l'avant.

Deux circonstances contraires vinrent quelque temps encore retarder cet essor. Les bilans favorables des premières foires de 1808, à Leipzig, avaient provoqué partout une surproduction précipitée. Stimulés par leurs premiers succès, les

* Ces quantités ont été calculées par Wartmann d'après le montant annuel de la taxe de 3 kreutzer par livre de filés, redevance imposée par l'ordonnance de 1806. L'absence d'indication plus précise sur la provenance des filés imposés rie permet pas d'indiquer les quantités exactes de produits anglais.

manufactures suisses à Saint -Gall, Zurich, Neuchâtel, poussaient fiévreusement leur fabrication ^ Leur ardeur était encore activée par la présence de spéculateurs allemands qu'avait attirés dans le pays la hausse générale sur les tissus de coton et qui venaient personnellement faire leurs achats d'avance ^

Les marchandises rejetées d'Italie, les restes d'une foire manquée à Francfort grossissaient encore le flot de cette production démesurée qui, dans l'automne de Tannée 1808, se déversa sur le marché de Leipzig. Devant ce formidable afflux, les prix tombèrent subitement ; les spéculateurs allemands refusèrent de tenir leurs engagements; on vendit à moitié prix des articles de valeur; ce fut une débâcle complète*.

A ces déboires s'ajouteront les conséquences de la guerre franco-autrichienne de 1809, qui viendra une fois de plus enrayer un mouvement d'affaires qui s'annonçait brillant.

Ce n'est guère qu'après la conclusion de la paix en 1809, que les Suisses pourront se dédommager. Pendant une trop courte période, les guerres prennent fin, sauf dans la lointaine Espagne dont les troubles ne se répercutent que faiblement sur le continent. D'un coup la vie renaît sur les grands marchés allemands, le numéraire abonde ; la campagne acharnée de Napoléon contre les tissus de coton paraît vaine, jamais la mode des indiennes, des calicots et des mousselines ne s'est montrée plus solide. Les longues années de soufl*rances font paraître plus brillants ces quelques mois de prospérité éphémère.

A la foire de Pâques de 1810 à Francfort, dès les premiers jours, les Suisses ont vidé leurs étalages dont les mousselines, les cotonnades et surtout les indiennes ont disparu comme

* Les articles fins de coton et les calicots avaient en 1808 subi une hausse extraordinaire. Dans les six premiers mois de 1809, le prix des cotonnades zuricoises monta de 20 %.

Gem, Schio. Nachri, io' décembre 1809.

» Allff. Ztg,y 20 novembre 1808.

par enchantement. Sans attendre la clôture des affaires, ils rentrent chez eux, renouvellent leurs approvisionnements et repartent aussitôt pour Leipzig^.

Nouveaux succès. De mémoire d'homme, on n*a constaté pareille abondance de capitaux, une affluence d'acheteurs aussi extraordinaire, des prix aussi élevés ; tout est liquidé et payé comptant. La vente, surtout en tissus de luxe, prend de telles proportions que quelques maisons suisses font en toute hâte chercher du renfort ; d'autres, pour pouvoir satisfaire les commandes de leur clientèle indigène, refusent simplement de nouvelles offres*. Le grand spéculateur anglais Humphreys, un des maîtres du marché peu d'années avant, assiste les bras croisés à ce prodigieux mouvement d'affaires. La concurrence britannique semble anéantie. C'est ce magnifique élan que le décret de Trianon viendra brutalement arrêter.

Situation éco- Résumons à grands traits le tableau que présentent le nomique e a çQjjjjjjgpçg g^ l'industrie suisscs à la fin de cette période.

Suisse à la veille ^ ^ '^

du décret de A première vue les apparences sont des plus satisfaisantes. A Trianon. aucun moment, depuis que le protectorat français avait été

imposé au pays, la fabrication des tissus de coton n'avait été aussi active et prospère. Les industriels auxquels leur crédit avaient permis de garder leurs marchandises quelque temps en magasin, réalisaient des bénéfices considérables. Saint- Gall, Zurich, Aarau assistaient à la naissance de grosses for-

* Les Suisses avaient bénéficié à Francfort non seulement de la disparition des Anglais, mais aussi de la ruine de l'industrie hollandaise^ qui avait jusqu'alors joué sur cette place un rôle assez important. Parmi les maisons les plus favorisées en 1810 se trouvaient quelques fabriques de toiles peintes neuchâteloises, qui remportèrent d'étonnants succès. . Gem, Schiv, Nachr., 27 avril 1810, Frankfurter Ostermesse.

' Les indiennes fines destinées aux vêtements féminins et à la garniture des meubles eurent un grand succès à cette foire. On spécula beaucoup sur cet article dont le correspondant de VAllff. Ztg. faisait une description détaillée.

AU g, Ztg, y 25 juillet 1810, Leipziger Ostermesse.

tunes * . Dans ces conditions, certaines personnes en venaient à désirer le maintien d'un état de choses qui produisait de si heureux résultats^. Mais cette brillante façade dissimulait d'inquiétantes fissures. Si les grandes maisons s'étaient largement dédommagées de leurs pertes, il n'en était pas de même du petit industriel et de l'ouvrier qui, sans capitaux pour tenir tête aux mauvais jours, avaient été sérieusement affaiblis. Les uns avaient déjà succombé à la lutte ; d'autres se maintenaient encore, destinés à tomber victimes du premier choc.

Sans présenter les apparences florissantes de l'industrie du coton, l'industrie de la soie avait franchi les années de crise dans des conditions relativement favorables. Eclipsée pendant THelvétique par le retour offensif des manufactures françaises, elle avait patiemment cherché et retrouvé sa voie en Allemagne. A côté des établissements de Lyon, dont les affaires se chiffraient souvent par millions, les maisons de Zurich conservaient une place honorable. Elles avaient aussi subi les chocs dé la politique européenne, mais leur activité régulière et soutenue nous prouve qu'elles n'avaient pas été sérieusement ébranlées. La spécialité des rubans bâlois, très éprouvée pendant la période révolutionnaire, se maintenait plus péniblement.

Dans son ensemble, le commerce des soies brutes échappa aux heurts violents dont avait souffert le trafic des cotons et les efforts tentés par les Anglais pour monopoliser ce produit sur les marchés allemands restèrent sans effet. A cet égard, on peut relever deux faits significatifs, l'absence de spéculations en soies brutes et la persistance des bas prix. On peut

* Gem. Schiv. Nachr,, 22 mai iSiO ; — Moniteur, 23 mai 1810; — Allg. Ztg., 25 juin 1810.

' A la veille du décret de Trianon, un correspondant des Gem, Schw, Nachr, écrivait à ce journal : « Puisse la guerre durer encore quatre ans et nos cotonnades n'auront plus à redouter la concurrence anglaise. »

Gem, Schw, Nachr,, 2 août 1810.

en conclure que les importations du royaume d'Italie en Suisse n'avaient pas souffert et d'autre part que l'annexion du Piémont n'avait enlevé aux cantons qu'une faible partie des matières premières nécessaires à l'industrie de la soie.

Seules les toiles de lin n'avaient retiré aucun avantage des quelques mois de prospérité qui avaient clos cette période. Gomme toutes ses compagnes en Europe, cette industrie dépérissait misérablement, privée de ses débouchés maritimes notamment de l'Espagne, écrasée par la disproportion toujours plus grande entre les frais de production et le prix des tissus. Elle ne trouvait pas de compensation en Allemagne, où l'industrie saxonne se débattait également sans issue. En Suisse comme en Europe, elle n'avait rien à espérer d'une restauration des tissus de lin dans le peuple. Toutes les tentatives faites dans ce sens avaient échoué. Le coton conservait ses positions inébranlables. Pour comble de malheur, les tarifs allemands de 1807 avaient frappé les seules matières premières étrangères qui fussent encore accessibles : celles de Souabe * .

Ni la contrebande, ni les eflbrts tentés pour faire revivre la culture du lin et du chanvre en Suisse, ne réussissaient à parer à la rareté et au renchérissement de ces matières textiles. D'année en année, la situation des fileurs et des tisserands devenait plus inquiétante, leurs plaintes se faisaient plus douloureuses.

Sur bien des points, la crise avait passé sans amener des transformations profondes. Soit passivité, soit crainte du changement, l'ouvrier ne pouvait, malgré la diminution de son gain journalier, se résoudre à abandonner un travail toujours moins lucratif pour chercher de nouvelles occupations.

* Les tarifs bavarois de 1807 avaient frappé Texportation des chanvres, lins et filés de lin de 6 gulden par quintal. Ce droit fut réduit en 1808 à 3 gulden ; mais dans les conditions où se trouvait cette industrie, il restait gênant.

Allg, Ztg., 7 déc. 1808.

Dans d'autres reliions par contre, le peuple avait compris la nécessité de transformer les conditions de sa vie économique, ce qui pouvait déjà sembler une certaine compensation à bien des misères. D'anciennes industries disparues, celle des laines par exemple, avaient refleuri dans plusieurs cantons ; d'autres plus récentes, comme celle des pailles tressées, avait donné du travail à un grand nombre de mains inoccupées. Enfin, des voix autorisées ne se lassaient pas de prêcher le retour à l'agriculture, qui seule devait assurer au pays une prospérité régulière et la garantir des crises à venir. Ces conseils avaient été suivis ; on avait résolument rompu avec la routine et, malgré de nombreuses difficultés, on avait réalisé dans ce domaine de réels progrès.

Le coup d'œil que présente la Confédération à la fin de cette période témoigne du ressort et de l'entrain de sa population; ces qualités ne s'étaient jamais démenties, même daus les situations les plus critiques. Le court répit que Napoléon avait laissé à son alliée était écoulé. Le système continental, resserrant son étreinte, allait mettre à de plus rudes épreuves encore l'endurance et le courage du peuple suisse.

1 8. — La crise finale (1810-1813).

La politique française n'avait déterminé ni en Angleterre ni en Suisse les effets qu'en espérait son auteur. L'industrie des cantons était vivante, et au retour d'absorbantes campagnes en Espagne et en Autriche, l'Empereur rencontrait partout les preuves de l'activité des rivaux auxquels il croyait avoir porté le coup de mort.

Ecraser la Suisse définitivement en même temps que la Grande-Bretagne, lui enlever ses derniers débouchés, plu^ encore, lui couper les matières premières encore à sa portée, tel est le dessein que Napoléon se propose aujourd'hui. Le tarif de Trianon sera son principal instrument dans cette lutte qu'il poursuivra avec acharnement et qu'en fait il pous-

sera jusqu'au complet isolement économique des cantons.

Puis, d'autres facteurs plus redoutables encore que les décrets impériaux entreront en jeu. Les conséquences accumulées de dix ans de guerres et d^agitations de toute espèce, la suspension sur le continent de toute activité industrielle et commerciale, conduiront rapidement la Confédération au degré d'épuisement auquel désirait l'amener son protecteur. Mais à cette heure la France, affaiblie elle-même dans sa lutte avec l'Europe entière, n'est plus en mesure de retirer aucun bénéfice de la situation.

Nous allons suivre les péripéties de cette dernière phase, la plus douloureuse de la Médiation.

11 fallait tout d'abord fermer à la Suisse les débouchés du Midi, irrévocablement. En 1809 déjà, un changement essentiel s'était accompli dans cette direction. Par la paix de Schœnbrunn, Trieste, la place commerciale par excellence de l'Europe méridionale, devenait territoire français ainsi que l'Istrie, la Dalmatie et l'Illyrie; ces provinces se voyaient aussitôt appliquer rigoureusement le système continental. Tout entière à son activité du côté de l'Allemagne, la Suisse ressentit peu, au moment même, ces événements qui lui fermaient non seulement sa dernière porte sur la mer, mais encore ses marchés nouvellement créés sur la côte de l'Adriatique *. Un an plus tard, elle devait éprouver ces perles d'autant plus cruellement.

En 1810, c'esl le royaume d'Italie que l'Empereur se met

Fermeture en mesure de fermer à la Suisse. Les complaisances d'Eugène

définitive du Beauharnais à l'égard de ses voisins lui valent d'abord de

royaume d'ita- r *» i» • j »

lie aux produits vcrtes remontrances de son beau-père. « L Italie est inondée

suisses. de marchandises suisses. Les toiles peintes et les cotonnades

viennent toutes de Suisse, tandis que la France est encombrée

de ces étoffes. Mon intention est que les toiles peintes, etc.,

d'Allemagne ou de Suisse, ne soient point admises en Italie

^ A ce moment, bon nombre de maisons de commerce suisses quittent la place de Trieste devenue intenable, et se transportent dans d'autres villes italiennes.

et ne puissent venir que de France *. » Dans le même message, Napoléon laissait entrevoir qu'à la moindre défaillance le royaume d'Italie subirait le sort de la Hollande, annexée pour n'avoir pas pleinement satisfait aux exigences du système continental.

A ces admonestations succédait un redoublement de tracasseries. De nouveaux édits douaniers limitaient à deux bureaux italiens Tentrée de tous les tissus étrangers; ils soumettaient à un séquestre et à un contrôle sévère tous ceux qui avaient déjà pénétré dans le royaume. « Par là, insistait encore Napoléon, on portera un coup sensible aux manufactures suisses *. A quel point la France, « encombrée d'étoffes de coton », selon l'expression de l'Empereur, était peu en état de suffire aux besoins de l'Italie, on ne tarda pas à s'en apercevoir. Quelques semaines après la promulgation de ces décrets, les manufactures de Milan, privées des toiles et des filés suisses, chômaient faute de matières premières. Une dernière fois, le vice-roi plaida à Paris les intérêts de ses sujets. Tous ses efforts se heurtèrent à une résistance obstinée et reçurent la même réponse : < Les manufactures italiennes doivent s'adresser à la France. » Un mois plus tard, l'Empereur était forcé de reconnaître lui-même combien l'exclusion de la Suisse était malheureuse ; en conséquence, il donnait aux industriels de Paris l'ordre d'expédier en Italie les toiles de coton nécessaires. Dans le fond, peu lui importait l'activité ou l'inaction des manufactures italiennes ; la grande affaire était < qu'elles ne fussent pas forcées de recourir à la Suisse 3. > Sur ce point-là, il revenait avec insistance comme s'il craignait de n'avoir pas encore assez averti et menacé *. En même temps, on prenait toutes les mesures nécessaires pour empêcher le transit à destination de Naples 5.

* Corresp. Napoléon à Eugène Beaubarnaîs, 26 août J810.

^ Corresp. Napoléon à Eugène Beauharnais, 27 septembre 1810. 3 Corresp. Napoléon à Montalivet, 15 décembre 1810.

* Corresp. Napoléon à Eugène Beauharnais 18 décembre 1810. 5 Oechsli, p. 547.

La prohibition des marchandises suisses dans le canton du Tessin, couronnait la campagne. Avec la fin de Tannée 1810, toute issue vers le Sud était irrémédiablement fermée aux cantons auxquels il ne restait plus que les assurances bienveillantes mais inutiles du prince Eugène.

Mais Napoléon ne s'en tint pas là. Il s'en prit alors aux matières premières de Tindustrie de la soie, achevant l'œuvre commencée en 1805 au Piémont *. Il réalisait en même temps son intention à maintes reprises formulée de faire de Lyon l'unique marché des soies brûles.

Nouvelles dif- Le décret rendu à cet effet et promulgué en même temps que celui de Trianon, prohibait la sortie des soies du royaume

au commerce * '^ •' ^

des soies et des d'Italie à toutc autre destination que la France*; il mettait cotons. les producteurs italiens à la merci des fabricants de Lyon,

maîtres désormais de fixer comme ils l'entendraient le prix des soies. Pour les premiers, c'était de l'opinion du vice-roi, la ruine certaine, la France devait en pâtir dans la même mesure que les autres pays. Peu après, l'Empereur lui-même le comprit si bien qu'il substitua à sa première décision une nouvelle disposition ; elle consistait en un système de tarifs ingénieusement répartis qui forçaient le mouvement des soies italiennes sur Lyon et assuraient aux fabricants de cette ville le premier choix des matières 3.

i Voir § 5.

' « Les soies du royaume d'Italie vont toutes en Angleterre puisqu'on ne fabrique pas les soies en Allemagne. Il est donc tout simple que je veuille les détourner de cette route au profit des manufactures de France. »

Corresp. Napoléon à Eugène Beauharnais, 6 et 23 août 1810.

3 Napoléon exposait lui-même son calcul de la manière suivante : « Vous aurez reçu le décret qui impose un droit de trente sous sur les soies à la sortie du royaume d'Italie. Mais du côté de la France, elles peuvent sortir et venir jusqu'à Lyon sans rien payer. J'ai autorisé la sortie par les douanes de France des soies de France, qui' sont d'une qualité supérieure, moyennant un droit de 30 sous et de celles d'Italie moyennant un droit de 20 sous. Ainsi les soies d'Italie peuvent venir jusqu'à Lyon sans rien payer. Elles peuvent de Lyon gagner le Rhin et en passant ce fleuve elles ne paient que 20 sous. Les soies du royaume d'Italie importées par Bozen et les frontières d'Autriche payaient 30 sous, et le détour par Lyon ne coûtant pas plus de

C'est sur les cotons et particulièrement sur les produits du Levant jusqu'ici épargnés par le système continental, que Napoléon portait tout son effort. Non content de les frapper lourdement par le tarif de Trianon, il avait résolu de les atteindre par des mesures plus radicales qui en supprimeraient l'accès en Suisse, purement et simplement.

On sait de quelle façon ce plan avait été réalisé et comment avec le concours des Etats allemands, Napoléon avait organisé contre son alliée un blocus en règle qui ne différait guère de celui qu'il avait établi contre l'Angleterre; pendant de longs mois, soumise à toutes les tracasseries imaginables malgré son empressement à satisfaire à des exigences toujours renouvelées, la Confédération avait vu fermer les frontières de ses voisins allemands et dépérir son commerce et son industrie. Au début de l'année 1811, après s'être dérobé jusqu'à la dernière minute aux instances des landamraans, l'Empereur à court de prétextes se décidait à rétablir la circulation commerciale. Mais dans quelles conditions l'industrie suisse retrouvait-elle ses matières premières ?

Avec le décret de Trianon, les cotons d'outre-mer cessaient d'être prohibés sur le continent, mais les droits dont on les avait frappés (260 francs par quintal pour les cotons brésiliens et 190 francs pour ceux des colonies) en rendaient l'usage pour le moins aussi coûteux que par le passé.

Quant aux produits du Levant, le tarif français imposait de 440 francs par quintal métrique ceux qui arrivaient par voie maritime, et de 220 francs ceux qui prenaient la voie continentale. On a vu que le landamman, suivant l'exemple des gou-

43 sous, il s*en suit qu'il y aura 7 sous de bénéfice à les faire passer par Lyon, ensorte que cette ville deviendra le centre du commerce des soies, ce qui sera utile à tout le monde. »

Au moment même, ce décret fit monter de 20 % le coût de la soie brute ea Europe. Cette hausse ne fut pas de longue durée et par suite du ralenlentissement de la fabrication, les prix se maintinrent modérés pendant les dernières années de la Médiation.

Corresp. Napoléon à Eugène Beauharnais, 2 octobre 1810 ; — Allff. Ztr/., 21 novembre 1810, Leîpziger Herbstmesse.

vernements allemands, avait de sa propre initiative abaissé le tarif impérial, au moins pour la seconde catégorie. Cette réduction, la seule qu'on se fut permise, portait à 40 francs de Suisse le droit sur les cotons du Levant qui auraient suivi la route continentale. L'ordonnance ratifiée en 1811 par la Diète allait plus loin encore ; l'imposition, qu'on portait à 65 francs de Suisse, ne concernait plus que les marchandises en transit. Les cotons destinés à la fabrication indigène devaient jouir des mêmes avantages que les cotons romains et payer un seul droit de consommation de 4 fr. 50 par quintal. La même faveur était accordée aux filés venant de France ou des Etats du Rliin. Quant aux filés anglais, la Diète dut se résigner à les prohiber définitivement, nouvelle aggravation *.

Malgré tout, les conditions faites par la Diète aux cotons du Levant permettaient de reprendre le travail dans des conditions acceptables ; au sortir de la crise terrible de l'hiver 1810-1811, l'industrie suisse affaiblie, mais résolue, s'y préparait. Toutes les portes étant closes au midi, elle dépendait maintenant des seuls débouchés allemands. C'est sur le marché de Francfort et de Leipzig qu'allait désormais se jouer le sort de ses manufactures et le pain de milliers d'ouvriers. On peut aisément se figurer avec quelles angoisses et quelles espérances on attendait l'issue de ces grandes foires. Epuisement Dans l'état de tension effroyable que subissait le continent de l'Europe. — ^^ ^^j atteignit sa phase aiguë pendant les dernières années des Suisses pour ^^ l'Empire, elle ne pouvait être douteuse. Ce dernier dése maintenir en bouché, les Commerçants suisses allaient le perdre sinon par Allemagne. Tintervcntion directe de Napoléon, du moins par les conséquences générales de la politique impériale en Europe. Les ruines incalculables lentement préparées pendant une période de troubles et de guerres éclataient maintenant au grand jour. Chacun vivait anxieusement au jour le jour, réduisant

* Repertorium, § 116, B; — Id. Appendice H.

ses dépenses au strict nécessaire ; les industries de luxe étaient frappées à mort; Tinsécurité croissante des relations commerciales chassait le numéraire ; tout crédit disparaissait ; enfin, brochant sur le tout, Toura^an de la lutte finale submergeait l'Allemagne, détruisant tout vestige de vie économique. Tous ces facteurs réunis portaient le dernier coup à la Suisse.

Le décret de Trianon, promulgué au mois d'août, avait arrêté net le brillant mouvement qui se dessinait au début de Tannée à Leipzig; déjà la foire d'automne, tout juste médiocre, contrastait avec l'animation des affaires au printemps *.

L'année 1811 marque la crise finale. A ce moment, la liquidation des marchandises immobilisées pendant le fatal hiver de 1810 à 1811 était devenue une question de vie ou de mort. Le soin tout particulier apporté à la préparation des foires allemandes, la qualité remarquable des produits exposés à Leipzig, le nombre inaccoutumé des maisons représentées, tout dénotait l'effort suprême tenté par les industriels suisses en Allemagne ^.

L'orage politique qui grondait à l'horizon réduisit à néant les espérances. La foire de Francfort échoua; elle fut suivie d'une débâcle encore plus complète à Leipzig 3. L'énorme clientèle russe, à juste titre inquiète, n'osait se hasarder sur ce marché ; les Allemands du sud, devant la menace des événements, avaient réduit leurs achats. Ces désertions avaient amené une dépréciation générale des tissus de coton. Un dernier incident vint compléter le désarroi : en pleine foire, le bruit se répandit qu'un convoi de marchandises

* Allg, Ztg.y 21 nov. 1810, Herbstmesse.

^ On signalait à Leipzig la présence de huit jeunes maisons inconnues jusqu'alors sur cette place et qui avaient probablement reporté leur activité sur l'Allemagne à la suite des derniers décrets impériaux en Italie.

Allg, Ztg., 11 avril 1811, Handelschreiben aus St. Gallen ; — /rf., 25 juillet 1811, Jubilatemesse.

3 Une maison de Bâle qui avait transporté à Francfort plusieurs centaines de caisses de cotonnades n'en liquida que le quart à peine.

Allg. Ztg., 4 mai 1811.

anglaises, échappé aux douaniers français, venait de pénétrer dans la place ; aussitôt, par ordre supérieur, toutes les affaires furent suspendues ; les autorités procédèrent à des perquisitions et à des confiscations qui se terminèrent par un immense autodafé ; dans l'affolement qui suivit, on vendit à tout prix, et les toutes premières, les jeunes maisons suisses furent entraînées dans la panique*.

Pour comble d'infortune, la Bavière éprouvait au début de 1811 le besoin de protéger son industrie et substituait à ses tarifs de 1807, inoffensifs pour les produits manufacturés, une nouvelle ordonnance qui imposait lourdement les tissus de soie et de coton et les étoffes mêlées. Toutes les protestations de Bâle et de Saint-Gall n'eurent aucun résultat «.

Dans ces conditions. Tannée 1812 ne pouvait être qu'une lente agonie. L'émotion générale provoquée par la campagne imminente de Russie, le passage continuel des troupes en marche vers l'Est, avait achevé de paralyser à Leipzig tout mouvement commercial. Avec l'énergie du désespoir, quelques maisons suisses luttaient encore; la plupart abandonnaient la partie et renonçant à courir les risques des frais et des dangers du voyage, fermaient leurs boutiques sur le champ de foire^.

Dans les cantons, les faillites succédaient aux faillites. Un instant, les victoires françaises en reculant la ligne des douanes russes semblèrent améliorer la situation, mais la

^ Les industriels suisses avaient, dans les dernières années, poussé jusqu'à la perfection Timitation des étoffes anglaises. Dans la hâte qui présida aux confiscations, ils eurent sans aucun doute à pâtir de la ressemblance qu'offraient leurs produits avec les tissus prohibés. L'autodafé de Leipzig détruisit pour 40 000 gulden de marchandises.

Allg, Ztg,, 2o juillet 1811.

* Le nouveau tarif bavarois consistait en un impôt de consommation de 36 gulden par quintal de tissus de coton (le quintal bavarois a 150 livres), de 24 gulden pour les toiles de lin et de 20 % de la valeur pour les soieries.

Arch. Bâle, Kop. des Handelskom., C 3, 21 février 1812; — Wartmann, p. 295, I.

3 Gem, Schw, Nachr., 23 mars 1812.

nouvelle de Tincendie de Moscou, éclatant comme un coup de foudre, vint anéantir tout espoir de jamais reprendre les affaires. A partir de ce moment, quelques marchands plus hardis et de rares spéculateurs se risquent seuls, au milieu de dangers de toute espèce, dans ces régions bouleversées par la guerre*. Quant à la Suisse qui, quinze ans auparavant, fournissait encore TEurope entière de ses produits manufacturés, elle en était réduite à sa propre consommation.

A cette stagnation complète de Tindustrie cotonnière dans les trois dernières années de la Médiation, il convient d'opposer les quantités de coton importées pendant cette même période. Nous possédons sur ce point les chiffres exacts qui et filés en Suisnous manquaient pour les années précédentes ; le tableau ^^* ^® *^** ^ suivant que nous en fournit Wartmann présente quelques particularités intéressantes à relever.

Quelques particularités de l'importation des cotons bruts

OOTONS

du Levant.

du Brésil.

de TAmérlque du Nord.

Livres

355607 dont 35347 des Ind. oecid,

1590960 dont 38141 des Ind. occid

OOTONS

de Naples.

des Indes orientales.

inconnue.

Livres

Totaux

. . Livres 2 207 797

* Le cas des marchands Jacques et Bernard Rieter, de Winterthour, donne une idée de Tinsécurité des voyages en Allemagne à cette époque. Le

Un premier point attire tout d'abord Tattention, les chiffres considérables de Tannée 1812. Tandis que 1811 se ressent encore du blocus établi contre la Suisse par les Etats allemands, que 1813 montre sur toutes les rubriques une chute profonde résultant de la crise politique, 1812 présente une importation de près de trois millions de livres *. Dans la première partie de notre étude, nous avons déjà sig'nalé ce dernier fait qui avait éveillé les inquiétudes du commissaire général et attiré sur la Confédération les foudres du gouvernement impérial.

En second lieu, l'importation croissante des cotons américains mérite quelques mots d'explication. Le tarif de Trianon, en les taxant à 190 francs le quintal, leur avait donné un avantage de plus sur les produits du Brésil imposés à 260 francs ; il est naturel qu'ils eussent de plus en plus repoussé ces derniers à l'ârrière-plan. Mais comment expliquer qu'en 1812 ils eussent pris la tête, dépassant d'un bond formidable les cotons du Levant qui ne payaient qu'un faible droit de consomriiation? On peut attribuer ce phénomène à première vue anormal, à l'insuccès des tentatives faites en vue d'adapter les produits asiatiques à la préparation des mousselines et à la filature mécanique. Les cotons « des colonies » demeuraient ainsi le matériel le plus important pour la fabrication des tissus légers; ils restaient de même indispensables aux métiers à filer, qui n'arrivaient à livrer de bonnes mar-

premier mourut d'un typhus contracté dans le voisinage d'ambulances militaires. Le second, attaqué au retour de Francfort sur la grande route, près de Heidelberg, succomba aux suites de ses blessures. Le Glaronnais Jacques Streiff et le fabricant argovîen de paille tressée Jacob Isler, furent surpris à Leipzig par les tragiques événements du mois d'octobre 1813. Ils assistèrent à la bataille et ne parvinrent qu'avec mille difficultés à mettre en sûreté leurs personnes et leurs marchandises.

Jenny, p. 12fi, 312 ; — Lehmann, p. 55.

* Le tableau de Wartmann donne mois par mois les chiffres d'importation des cotons bruts et filés pendant les dernières années de la Médiation. Nous y renvoyons le lecteur pour le détail.

Wartmann, p. 333.

chandises qu'avec les matières textiles américaines aux filaments plus fins et plus longs.

La contrebande avait probablement contribué pour sa part aux oscillations surprenantes des dernières années. On peut admettre qu'en 1812 une certaine quantité de cotons « des colonies » avait passé la frontière comme cotons du Levant sous le couvert de faux certificats. La fraude dévoilée, ils retournaient en 1813 reprendre leur place dans la rubrique des produits américains*.

Passons aux filés. Leur importation avait été presque entièrement suspendue pendant les premiers mois de 1811, mais dans les deux années 1812 et 1813, elle redoubla d'intensité. Suivant une progression très rapide, elle comptait en 1811 en 1812 et en 1813

118 715 livres 424 492 livres 782143 livres.

D'où provenait cette recrudescence alors que l'activité des fabriques indigènes était complètement paralysée à ce moment ? On peut l'attribuer en bonne partie aux spéculations actives entreprises sur cet article dans les dernières années de la période. Dans la Suisse orientale surtout, les commerçants de Saint-Gall et d'Appenzell s'étaient jetés sur ces opérations qui restaient, après la ruine du commerce légal, leur seule ressource *.

Les filés allemands entraient dans une proportion toujours plus forte dans l'importation, mais les produits anglais occupaient encore malgré les prohibitions une place importante. La contrebande continuait son œuvre avec succès sur la Baltique; mais c'est surtout en Turquie qu'elle opérait mainte-

^ Voir p. 108.

* Ce furent surtout de jeunes commerçants qui se lancèrent dans ces affaires hasardeuses et se char|çèrent de faire passer les filés en France et en Italie. Quelques-uns s'y ruinèrent, d'autres réussirent à se faire de belles fortunes. Parmi ces derniers se trouvait le commerçant saint-gallois S. Conrad Schoch qui fit de ses richesses Tusage le plus bienfaisant.

Appenz, Monaisblatt, 1835; — Wartmann, p. 329.

liant, profitant du désarroi causé par l'expédition de Russie^. Les « twists > anglais remontaient le Danube, pénétraient en Suisse mêlés aux filés saxons, puis continuaient leur chemin sur la France et Tllalie. On remarque d'ailleurs de fortes fluctuations, qui coïncident avec la marche des événements politiques. Les quelques chiffres suivants sont significatifs à cet égard ; ils nous indiquent pour le mois de décembre 1811, 18172 livres de filés; pour celui de janvier 1812, 7943 livres, et enfin, pour les mois de novembre et décembre 1812 qui coïncident avec la déroute de Russie, 51 185 livres et 64 600 livres. De même en 1813, ces oscillations suivent assez exactement les péripéties de la guerre d'Allemagne et nous donnent

pour mars pour mai et pour août

147 649 livres 16 315 livres 133107 livres.

Ce dernier chiffre très élevé avait excité à la veille de la bataille de Leipzig les appréhensions du commissaire Heer. Quelques maisons saint-galloises paraissent avoir brillamment fait leur profit de ce genre d'affaires. Mais elles sont seules à bénéficier de la situation intolérable dans laquelle se trouve l'Europe et partout ailleurs l'industrie et le commerce suisse offrent un tableau navrant.

Situation dé- Aux appels répétés de la Diète, aux pétitions qui le sespérée de l'in- suppliaient d'ouvrir aux produits manufacturés des cantons " e e suis- ^^^ porte sur les marchés de l'Empire, si petite fût-elle, ses à la fin de Napoléon avait opposé la sourde oreille. En vain l'Assemblée la Médiation, fédérale avait-clIc essayé d'adoucir les conséquences désastreuses de la crise en activant les négociations entamées avec les Etats allemands au sujet des traités de commerce. Les tractations, constamment interrompues par les complications politiques, n'avaient donné de résultats positifs qu'avec le grand-duché de Bade. La Bavière gardait son attitude

1 Une maison saint-galloise avait en Turquie un agent spécialement destiné à l'achat et à Timportation en Suisse des filés anglais. Wartmann, p. 339, 1.

revêche; même, le traité conclu en 1812 avec le gouvernement de Carlsruhe arrivait trop tard pour pouvoir améliorer le sort de la Suisse*.

A ce moment, d'ailleurs, les réformes les meilleures n*eussent apporté aucun amendement à la situation vraiment désespérée dans laquelle se débattaient les cantons. L'industrie du coton était à bout, la filature à la main anéantie; la production des mousselines ne valait guère mieux ; les manufactures d'indienne et de gros tissus dépérissaient. Seule^ la filature mécanique se maintenait avec quelque succès. Les soieries qui jusqu'ici avaient tenu bon, étaient frappées à leur tour par la tourmente que traversait l'Allemagne, leur principal débouché 2. La fabrication des toiles de lin agonisait sur tout le continent; en Suisse, irrémédiablement affaiblie^ elle perdait pour toujours son rôle de grande industrie '.

Une terrible crise financière bouleversait l'Europe et ébranlait à Bâle, Saint-Gall et Zurich, les maisons les plus solides. Les faillites se succédaient. Dans le peuple, la misère était générale; sur certains points, à Claris, Appenzell, dans rOberland zuricois, une détresse affreuse régnait ; les ouvriers émigraient en masse. Au printemps de 1812, une hausse inattendue des prix du blé portait le désarroi à son comble *. Il était temps que la fin du funeste système napoléonien vint rendre quelque souffle à la Suisse épuisée.

* Repertorium, § 122d.

^ Les maisons de soieries avaient été parmi les dernières à abandonner la place en Allemagne. Au moins les Zuricois travaillaient-ils encore à Leipzig en 1812. La forte baisse des prix de la soie brute tendait à prouver que la fabrication avait beaucoup perdu de son intensité.

Allg, Ztg., 15 novembre 1811 ; — Bûrkli, Seidenindustrie, p. 186, inventaire de la maison Usteri pour 1812.

* En Saxe et en Hollande, l'industrie du lin était définitivement ruinée. D'après le rapport de la foire de printemps de Leipzig en 1813, un tiersdes tisserands de Lusace avait émigré, le reste vagabondait et mendiait ou traînait une existence lamentable.

* Voir § 19.

1 9. Le transit en Suisse pendant la Médiation.

Après avoir passé en revue les principales conséquences

du système continental sur le mouvement d'exportation et

d'importation du commerce suisse, voyons ce qu'était devenu

le transit pendant la période de la Médiation.

Caractères Les renseignements très imparfaits dont nous disposons

généraux de ce u^ nous permettront pas de traiter ce sujet d'une manière

commerc . complète. Nous n'en dirons donc que quelques mots.

De par sa situation géographique, la Suisse avait été de tous temps un intermédiaire naturel entre le nord et le midi de l'Europe, entre le bassin de la Méditerranée et celui de la Baltique. Le transit, considérable au dix-huitième siècle, suivait dans les cantons quelques grandes lignes marquées par les principaux passages des Alpes, les lacs et les fleuves. C'étaient en premier lieu les cols des Grisons, le Septimer, le Julier, le Bernardin et avant tout le Splûgen dont le rôle économique égalait l'importance politique. Ils attiraient une bonne partie du commerce entre Trieste, Venise, Milan et les places allemandes et suisses*. De Coire, où aboutissaient ces différentes routes, le transit se poursuivait d'une part vers le lac de Constance par la vallée du Rhin, de l'autre vers le lac de Wallenstadt et Zurich.

Le Gotthard, lui aussi, demeurait important malgré le mauvais état de ses chemins*. Débouchant des hautes vallées, les marchandises suivaient sur cette voie la filière naturelle des lacs des Quatre-Canlons et de Zug, retombaient sur Horgen et arrivaient à la Limmat. La réunion des deux grandes routes des Grisons et du Gotthard à Zurich, faisait de cette place un entrepôt de premier ordre d'où le mouve-

* Neaer Sammler, 1807, p. 310 ss.

' Dans les années qui précédèrent la Révolution, le Gotthard vit passer annuellement 15 à 20 000 ballots et caisses.

Helv. Alm., 1805, p. 42.

ment commercial continuait sur Schaffhouse par Bûlach et sur Bâle par Brugg et Rheinfelden *.

Le transit à destination de la France se concentrait sur les lignes Rorschach-Bâle et Rorscliach-Genève. Sur la première de ces deux voies, SchafFhouse, point de croisement des deux courants commerciaux venant de Zurich et de Constance, jouait un rôle important. La chute du Rhin nécessitait le transbordement général des marchandises se dirigeant sur Bâle et ce travail occupait dans la petite ville un grand nombre de bras 2. Le trafic sur Genève passait par la Thurgovie et TArgovie, il remontait TAar, les lacs de Neuchâtel et de Bienne, atteignait Yverdon et traversait le canton de Vaud auquel il rapportait de sérieux bénéfices 3.

Ce commerce, aussi actif dans un sens que dans l'autre, avait ses bons et ses mauvais côtés. Il avait acclimaté dans le pays des denrées jadis peu répandues, Teau-de-vie et le tabac ; il avait contribué à détourner le peuple de Pagriculture ; il avait enfin accentué le rôle international de certaines régions, comme les Grisons, qu'agitaient les intrigues de l'étranger et les troubles des factions politiques.

D'autre part, le transit facilitait l'écoulement des produits manufacturés indigènes et amenait une forte circulation de numéraire ; il faisait vivre toute une population de voituriers, de décbargeurs et d'expéditeurs ; il procurait un gain considérable à plusieurs villes privilégiées ainsi qu'au fisc de l'Etat. Mais ce trafic, tout lucratif qu'il fût, était susceptible d'être détourné sur d'autres voies que celles qui passaient par la Suisse et il demandait à être ménagé. Les gouvernements cantonaux ne le comprirent pas; voulant exploiter jusqu'au bout cette veine productive, ils avaient multiplié à l'excès les péages et les octrois. Ces entraves se firent sérieu-

* Helv. Alm., 1803, p. 78.

« Helv. Alm,, 181i, p. 13.

3 Helv, Alm,, 1813, p. 9 et 10; — Id., 1815, p. 21.

sèment sentir déjà au dix-huitième siècle et plus encore dans les temps de crise qui suivirent, au dix-neuvième. Les consé- On peut aisément se figurer le tort énorme que firent quences u sys- ^^ transit Ics ffucrrcs et les troubles de THelvétique. Les

teme conlinen- ...

tai sur le tran- années de la Médiation lui causèrent de nouveaux dommages sit. - Les pro- dont il ne nous est pas possible d'apprécier toute l'étendue, jets de refor- gp^^g ^ Fabsence presque totale de statistiques pour cette

mes.

période.

Les mesures cantonales et fédérales de 1806 et 1810 qui, par deux fois et pendant de longues semaines, avaient immobilisé le commerce sur tout le territoire de la Confédération, avaient enlevé toute garantie de sécurité au passage des marchandises au travers des cantons. D'autres dispositions, émanant directement de l'Empereur, contribuaient encore à détourner le mouvement commercial hors des routes helvétiques. Elles tendaient à attirer sur l'Italie tout le trafic de TAutriche à destination de la France et visaient plus particulièrement un article important du transit de la Suisse, les colons du Levant ^

La belle route du Simplon dont le gouvernement impérial avait hâté la construction, faisait enfin aux cols des Grisons et au Gotthard une concurrence funeste*. La circulation du Splûgen par exemple, en regard de celle du siècle précédent, avait diminué de moitié 3.

* A partir de 1811, l'importation en France des cotons du Levant par voie internationale ne fut plus autorisée que par les stations frontières piémontaises. Les bureaux du Rhin (Cologne, Coblence, Mayence, Strasbourg) étaient, par décrets du le janvier et du 1er mai 1811, fermés à ces mêmes produits. Seule la principauté de Neuchâtel reçut Tautorisation de recevoir des cotons du Levant par la Suisse.

Corresp. 5 septembre 1810. Notice pour le Ministre des finances et de Tintérieur; — Gem. Schw. Nachr., 22 février 1811 ;— Wartmann, p. 305,2.

2 La perte de la Valteline et les guerres d'Italie avaient porté un grave préjudice au commerce des Grisons. Le produit du transit qui, d'après les chiffres de C.-U. de Salis-Marschlins, se montait en 1790 à environ 300 000 gulden, tombait en 1796 à 200 000 gulden et en 1803 à 132 000 gulden.

Neuer Sammler, 1804, p. 117; 1806, p. 53 et 54.

^ Tillier, II, p. 291.

Les conséquences de cet état de choses élaient d'autant plus désastreuses qu'elles atteignaient des populations montagnardes sans grandes ressources et particulièrement éprouvées par la campagne de 1799. Le peuple des vallées grisonnes et des petits cantons, conducteurs, voituriers et bateliers étaient tombés dans une profonde détresse*.

Il fallait agir en hâte pour sauver ce qui subsistait d'une activité autrefois si brillante. Mais les gouvernements ne comprirent que lentement la nécessité de réparer les routes, d'améliorer la législation commerciale et de diminuer les octrois et les péages ; leur incurie et leur passivité fit échouer maint projet de réformes.

Sur quelques points pourtant, la crise eut d'heureux résultats. Chose curieuse, ce fut le Tessin qui montra l'exemple à ses confédérés. Ce canton, qui se ressentait encore de la pitoyable administration des baillis et dans lequel, avant 1803, on aurait eu peine à trouver un chemin praticable, entreprit dès 1804 la construction d'une grande route de la frontière italienne au Gotthard*. Cette œuvre, magnifique pour l'époque, fut activement menée malgré les difficultés financières où se débattait le Jeune gouvernement et suscita l'admiration de la Diète. D'autres cantons, qui avaient intérêt à entretenir leur transit suivirent l'impulsion donnée. Saint-Gall fit bâtir de 1807 à 1811 le fameux pont sur la Sitter et ainsi que Thurgovie, augmenta notablement son réseau de routes. Argovie établit à grands frais de 1805 à 1809 une voie importante par le Staffelegg, pour relier son chef-lieu avec le Frickthal. Vaud élabora en 1811 sur l'entretien des chemins publics, une loi très complète qui répartissait judicieusement les frais entre l'Etat et les communes ^.

* jffelv, Alm., 1805, p. J5.

* Décret du Grand Conseil du Tessin du 29 mai 1804. — En 1808, rentreprise avait déjà coûté un million de lires. Interrompue pendant quelques mois après l'occupation du canton par les Français en 1810, la construction fut reprise le 18 mai 1811.

Oechsli, p. 721.

3 Oechsli, p. 720.

Dans les Grisons on eut plus de peine à obtenir du gouvernement quelques réformes, instamment demandées par des hommes comme G.-U. de Salis-Marschlins *. En 1804, le Grand Conseil décréta Tinslilution dune «commission commerciale » munie de compétences variées en matière de transit*. Il fixait également les devoirs des communes situées sur les passages et ceux des conducteurs et des expéditeurs. Mais bien des progrès prévus sur le papier demeurèrent lettre morte. Les routes restaient mal entretenues, on négligeait de construire les hangars ou < soustes > destinées à abriter les marchandises ; la surveillance défectueuse exercée par les employés laissait subsister des abus de toute espèce 3.

Les autorités fédérales, auxquelles on demandait une réduction des péages qui encombraient le pays, ne montrèrent que lenteur et indécision *. Grâce à la passivité de la Diète et aussi ensuite d'influences locales, cette réforme urgente fut longtemps éludée. Enfin en 1810, sur les instances de quelques cantons spécialement de Glaris, une commission fut chargée d'étudier la question. Dans son rapport, celle-ci proposait l'abolition à l'intérieur du pays de tous les droits de passage, qu'elle remplaçait par une taxe uniforme perçue seulement sur les grandes voies et aux frontières cantonales. Approuvé par l'Assemblée, ce projet fut néanmoins au moment d'être ratifié passé « ad référendum », ce qui équivalait à un rejet. De nouvelles tentatives en 1811 et 1812 pour le faire aboutir, n'eurent aucun succès ^.

^ Neuer Sammler, 1804, p. 97 ss.

2 Décret du 8 février 1804.

3 Oechsli, p. 678.

^ On comptait sur la route du Gotthard, pendant un trajet de dix heures, 10 péa^^es. Berne en possédait 24, répartis sur tout le canton. Argovie en avait hérité 44 de Tancien régime.

Oechsli, p. 605.

^ Repertorium, Appendice 8. — Oechsli, p. 607,

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