‹ Le système de Descartes;Chapitre 111 sur 171 · DIEU ET L'ÉTENDUE. — L’ÉTERNITÉ · texte numérisé non relu

DIEU ET L'ÉTENDUE. — L’ÉTERNITÉ

jure quam ego admittere, qui a extensionem ita concipis, ut Deo conveniat, et tamen in eo nullas partes admittis. » (Du 15 avril 1649, V, 341 ). Au reste, à quelque degré que Descartes se soit réellement rendu compte de la difficulté, celle-ci était sérieuse dans le Cartésianisme, puisque d’après Descartes l'étendue n'est pas l’objet d'une perception confuse, mais bien d’une idée claire et distincte.

Si Dieu n’est pas étendu, c'est un esprit pur. Comment se distingue-t-il des esprits imparfaits, en d’autres termes qu'est-ce qui constitue le plus proprement l’infirmité des esprits imparfaits, et quel est, par contre, l’attribut positif qui répond en Dieu à cette imperfection ? Ici encore nous avons affaire à la quantité, car la réponse à notre question parait être que Dieu est éternel, tandis que Les esprits imparfaits sont dans le temps. La nature du temps selon Descartes, nous la connaissons : il se compose de parties successives, toutes séparées les unes des autres, de sorte qu’une existence temporelle est, au moins selon la première manière de penser de Descartes, coupée elle-même en fragments et toujours dépourvue d’une raison de se continuer. Arnauld voudrait faire à cette doctrine une réserve en faveur des esprits imparfaits. [l lui semble que l'esprit, comme esprit, nest pas et ne peut pas être, pour imparfait qu'il soit, morcelé et divisé à travers le temps. Descartes répond que les esprits imparfaits n'ont, quant à l'existence dans le temps, aucun privilège sur les choses matérielles (1). Ainsi l'esprit imparfait est dans la quantité temporelle : Dieu est tout d’un coup et hors de la quantité. Cependant, de mème que Descartes a songé un moment à mettre en Dieu l'étendue sans les parties, il aurait aussi pensé, et plus expressément si l’on en croit le W/s. de Gœltingen, à mettre en Dieu la durée sans

(1) Lettre d’Arnauld, 5 juin 1648 (V, 1887-1895). La réponse de Descartes est du 4 juin ; cf. ibid., 1939-21, avec renvoi à Prine, 1, 57,

294 | DESCARTES. ICT RUE

morcellement quant à l'être. Cette conception curieuse s’y trouve assez clairement développée : «.. Quod cogitatio etiam fiat in instanti falsum est, cum omnis actio mea fiatin tempore, et ego possim dici in eadem cogitatione continuare et perseverare per aliquod tempus. — Sed sic cogitatio nostra erit extensa et divisibilis. — Nihil minus. Erit quidem extensa et divisibilis quoad durationem, quia ejus duratio potest dividi in partes ; sed non tamen est extensa et divisibilis quoad suam naturam, quoniam ea manet inextensa ; eodem modo ut durationem Dei possumus dividere in infinitas partes, cum tamen ideo Deus non sit divisibilis. — Sed æternitas est simul et semel. — Hoc concipi non potest. Est quidem simul et semel, quatenus Dei naturæ nunquam quid additur aut ab ea quid detrahitur. Sed non est simul et semel, quatenus simul exisiit ; nam cum possimus in ea distinguere partes jam post mundi creationem, quidni illud etiam possemus facere ante eam, cum eadem duratio sit? Ea autem jam creaturis, e. g. per quinque annorum millia coextensa fuit et cum lis duravit, et sic etiam potuisset fuisse, si ante mundi creationem mensuram habuissemus. » (V, 148 * sq.). L'éternité ne serait plus l'absence de quantité temporelle proprement dite : ce serait la durée continue. Cette conception d’ailleurs laisse subsister le vrai principe sur lequel se fonde la différence de Dieu et des esprits imparfaits, principe qui déjà pour Aristote contenait tout le posilif de la notion d’éternité : les esprits imparfaits sont par autrui ; l'esprit divin est par soi : «...Nousconclurons de là que réellement il existe et qu'il a été de toute éternité ; car il esttrès manifeste, par lalumière naturelle, que ce qui peutexister par sa propre force existe toujours. » Rép. aux 1°“ 0b.C. 3941119]. [G.ITS 12}). De quelque façon que l’existence par soi se traduise, par la durée continue ou par l'intemporalité, c'est toujours elle et elle seulement qu’exprime au fond pour Descartes le mot d'éternité.

PTT

PP OS si

CA LL En Rd opt or,

Le

LS Le

nn] 72 : MUÉC \ *

A LS À 7, LES Lg te Li dl db né. dut da tt ét it es ins blé (rs dé

Re résumer les deux points qui précèdent, il faut dire que Dieu est un être simple, simple c’est-à-dire sans parties, ou sans parties analogues à celles de l'éten-

due corporelle et du temps dans lequel durent les choses

créées. Par là l'esprit est déjà distinct du monde. A cela

s’ajonte immédiatement, en vertu de la définition de la

pensée par la conscience, que Dieu est une personne. Mais cette conception de Dieu n’est pas, et tant s'en

faut, toute la conception cartésienne. À y regarder de

près, ce n'est pas beaucoup autre chose que la conception d’Aristote : un individu suprême, doué de toute excellence, dans la nature de qui tout est rigoureusement déterminé. A cette conception, en courant peut-

être le risque de la contredire, Descartes en joint une

autre dans laquelle il fait entrer et dépasse tout ce que les ire d’un autre ordre avaient entrevu au delà ou à côté de la philosophie hellénique.

Plusieurs raisons l’empêchaient de rester dans les

limites, ou même, comme le faisait en partie la Scolas-

tique orthodoxe, dans le voisinage de la conception aristotélicienne. D'abord Descartes s’est attaché, pour en suivre très loin les exigences, à l'idée de Dieu créateur. Assurément il n’a pas déterminé grand’ chosesur le mode de la création. Il s’est tenu ferme à l’idée que la création

est un acte spirituel et unique, non une pluralité d'actes,

comme le raconte la lettre de la Genèse. Hors de là il n’a rien voulu dire, renvoyant la question, non sans quelque hauteur ironique, aux théologiens (1). Mais quelle que soit

(4) Voy. Ms. de Gættingen (V, 168 en bas,et sq.) : « Mundi creationem satis ex sua philosophia, prout illa in Genesi (quem librum, ut et Canticum et Apocalypsin, si quis auctori explicet, magnus ipsi erit Apollo) describitur, auctor explicare posset ; et jam olim aliquando id facere aggressus fuit, sed studia reliquit et destitit, quia id Theologis relinquere volebat, ideoque ipse explicare nolebat. Quantum autem ad Genesin attinet, forsan illa creatiotis narratio, quæ ibi habetur, est metaphorica, ideoque Theologis relinquenda ; nec tum sumi debet ceratio tanquam sex diebus distincta, sed tantum hoc ob nostrum concipiendi modum ita distingui dici [conjecture de Adam, pour dies] debet, quemadmodum Augustinus per cogitationes Angelicas illa distinxit. » Dans

Se RÉSUMÉ sur Ta NATURE DE DIEU. “295.

226 DESCARTES. ge

la représentation que Descartes s'était faite des voies et

moyens de la création, il avait suivi loin dans ses conséquences l'idée de Dieu créateur. Il lui apparut qu'il y avait un abîme entre la notion aristotélicienne d’une cause finale d'êtres quasi tout faits en dehors d'elle, et celle-là. Le demi-dualisme de saint Thomas lui parut luimême être loin de compte. L’entendement tout fait audessus de la volonté était comme une réduction de la nécessité étrangère à Dieu et une limite du pouvoir de Dieu. Un créateur ne devait pas connaitre de tels concours ou de telles entraves. Il fallait qu'il produisit plus radicalement les êtres pour qu’on pôt les appeler des créatures.

D'autre part, à laisser de côté la relation de Dieu avec les êtres dépendants et à ne considérer que Dieu luimême, la notion hellénique semblait à Descartes insuffisante. Le Dieu d'Aristote était éternel et sans cause, et en ce sens il était par soi, mais cette manière d’être par soi était négative. Descartes, en métaphysicien plus profond, voulut pour Dieu une existence qui méritât mieux son nom d'existence par soi. En cela d’ailleurs il était peut-être aussi soutenu et inspiré par la tradition judéo-chrétienne, selon laquelle Dieu dit de lui-même : « Je suis celui qui suis » ; ce qui fait penser à la formule cartésienne : « Dieu est son être. »

En troisième lieu, Dieu, pour Descartes comme pour la théologie chrétienne, est un être moral. Non seulement Descartes parle sans cesse de la bonté de Dieu, mais il a écrit dans l'ébauche d'une réponse à Morus

une lettre [à Boswell ?], dont la date est, il est vrai, très difficile à déterminer [AT. 1646 ?], on lit un passage qui, cependant, pour des raisons assez évidentes (compar. la note, IV ,700 sq. avec 569 en bas et sq), semble bien se rapporter à une époque antérieure à 1640 (voir aussi le Prolegom. 684 vers le bas) : Descartes y fait allusion à cet espoir d’interpréter le récit de la Genèse selon les principes de sa philosophie, IV, 698%, Cf. à Mersenne [28 jano. 1641] 111, 296, et Baillet, II, 511, 544 Voir aussi note de M. Adam, V, 169a, et dans la Rev. bourguign. d'ens sup., 1896, p. 38, 1.

Page 1