.O - EN QUEL SENS DIEU EST INFINI
finie est ce à quoi je ne sais point de fin, l'infini est ce 3 qui est incomparablement plus grand que toute chose finie(1). L'indéfini est ce qui est sans bornes à quelques
égards seulement ; l'infini, c'est ce qui est sans bornes | à tous égards (2). Ces distinctions tendent à écarter de €
Dieu l’infinité proprement ou, dans tous les cas, exclu- rè sivement quantitative. Nous ne sommes donc pas surpris 2 lorsque Descartes nous dit que Dieu seul est infini posi 3 tivement par opposition à l'étendue (3). Nous lisons aussi Ée sans étonnement que Dieu est plus grand que le monde par sa perfection, et infini pour la même raison (4).
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pas que le monde soit infini, mais indéfini seulement. En quoi il y a une différence assez remarquable ; car, pour dire qu’une chose est infinie, on doit avoir quelque raison qui la fasse connaitre telle, ce qu’on ne peut avoir que de Dieu seul ; mais pour dire qu’elle est indéfinie, il suffit de n’avoir point de raison par laquelle on puisse prouver qu’elle ait des bornes... N’ayant donc aucune raison pour prouver et même ne pouvant dconcevoir que le monde ait des bornes, je le nomme indéfini. Mais je ne Pat puis nier pour cela qu’il n’en ait peut-être quelques-unes qui sont con- Re nues de Dieu, bien qu’elles me soient incompréhensibles : c’est pour- É & quoi je ne dis pas absolument qu’il est infini. » (A Chanut, 6 juin 1647, Ge 4 V, 5118, 5219), #0 (1) « Et il faut remarquer que je ne me sers jamais du mot d’énfint 27 ; pour signifier seulement n’avoir point de fin, ce qui.est négatif, et à & quoi j’ai appliqué le mot d’indéfini, mais pour signifier une chose réelle, qui est incomparablement plus grande que toutes celles qui ont quelque 4 . fin. » (A Clerselier, 23 avril 1649, V. 3561.
2 (2) Rép. aux 4res Obj. (C. 385 sq. [1132][G. II, $ 10]) : « Et il n’y a rien 5 : que je nomme proprement infini, sinon ce en quoi de toutes parts je ne # RE k rencontre point de limites, auquel sens Dieu seul est infini ; mais pour 4 Hs les choses où sous quelque considération seulement je ne vois point de <ed ne fin, comme l’étendue des espaces imaginaires, la multitude des nombres, *R
la divisibilité des parties de la quantité, et autres choses semblables, je A :
les appelle indéfinies et non pas infinies, parce que de toutes parts elles 2
ne sont pas sans fin ni sans limites, » Cf. encore Prince. I, 27.
(3) « Neque vero affectatæ modestiæ est, sed cautelæ, meo judicio, necessariæ, quod quædam dicam esse indefinita potius quam infinita ; solus enim Deus est, quem positive intelligo esse infinitum ; de reliquis,
ut de mundi extensione, de numero partium in quas materia est divisi- É: bilis, et similibus, an sint simpliciter infinita necne, profiteor me nes- ; er : cire ; scio tantum me in illis nullum finem agnoscere, atque idcirco res- L
pectu me dico esse indefinita. » (A Morus, 5 fév. 1649, V, 2745). ?
(4) « Sed repugnat meo conceptui ut mundo aliquem terminum tri- |
buam, nec aliam habeo mensuram eorum quæ affirmare debeo vel ne- f
R gare quam propriam perceptionem. Dico idcirco mundum esse indeter- à minatum vel indefinitum, quia nullos in eo terminos agnosco ; sed non Le
ausim vocare infinitum, quia percipio Deum esse mundo majorem, non
Que «
Descartes ne serait pas éloigné de dire, comme Leibniz, que le vrai infini est l'absolu antérieur à toute composition. Mais il est certainement préoccupé, à la différence de Leibniz, de conserver dans l’idée d'infini l'idée de puissance. Or, il y a quelque chose qui répond à ces deux tendances, c'est la liberté, et il n’est pas douteux, pensons-nous, que tel est en fin de compte pour Descartes le véritable infini, l'infini qui est en Dieu (4). Ainsi comprise, l'infinité de Dieu laisse voir autant que possible, et mieux que quand on parle seulement de plénitude d'essence, son lien avec la perfection. C'est d’ailleurs sous ce seul aspect de la liberté que Descartes a, en fait, développé sa doctrine de l'infinité divine.
Ce développement constitue la célèbre théorie cartésienne des vérités éternelles. Ce terrain s'imposait comme étant celui où la nécessité semble le plus fortement établie. C'était bien là qu'il fallait essayer d’atteindre la perfection synonyme de détermination achevée, et, comme le concevaient les Grecs, de complète. limitation. « Quand on considère attentivement l'im-
ratione extensionis, quam, ut sæpe dixi, nullam propriam in Deo intelligo, sed ratione perfectionis. » (À Morus, 15 avr. 1649, V, 34&°).
(1) <e Méd. (C. 299 sq. [56% sq.][G. $ 7]) : « Je ne puis pas aussi me plaindre que Dieu ne m’ait pas donné un libre arbitre ou une volonté assez ample et assez parfaite, puisqu’en effet je l’expérimente * si ampleet si étendue * qu’elle n’est renfermée dans aucunes bornes. Et ce qui: me semble ici bien remarquable, est que, de toutes les autres choses qui sont en moi, il n’y en a aucune si parfaite et si grande, que je ne reconnaisse bien qu’elle pourrait être encore plus grande et plus parfaite. Car, par exemple, si je considère la faculté de concevoir qui est en moi, je trouve qu’elle est d’une fort petite étendue, et grandement limitée, et tout ensemble je me représente l’idée d’une autre faculté beaucoup plusample et même infinie, et de cela seul que je puis me représenter son idée, je connais sans difficulté qu’elle appartient à la nature de Dieu” En même façon, si j’examine la mémoire, ou l'imagination ou quelque autre faculté qui soit en moi, je n’en trouve aucune qui ne soit très petite et bornée, et qui en Dieu ne soit immense * et infinie *, Il n’y a que la volonté seule ou la seule liberté du franc arbitre que j’expérimente en moi être si grande, que je ne conçois point l’idée d’aucune autre plus. ample et plus étendue : en sorte que c’est elle principalement qui me “fait connaître que je porte l’image et la ressemblance de Dieu. Car,. encore qu’elle soit incomparablement plus grande dans Dieu que dans
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mensité cr in/inité| de Dieu, dit Descartes, on voit manifestement qu'il est impossible qu'il y ait rien qui ne dépende de lui, non seulement de tout ce qui subsiste, mais encore qu'il n'y a ordre, ni loi, ni raison de bonté et de vérité qui n’en dépende; autrement, comme Je disais un peu auparavant, il n’aurait pas été tout à fait indifférent à créer les choses qu'il a créées. » (Rép. aux 6° Ob}. C. W, 353 [435*][G. IIS 13]). Puisque rien ne peut-être indépendant de Dieu, c'est-à-dire soustrait à sa volonté, les vérités éternelles ne doivent pas être antérieures à son vouloir (1). Par suite il faut que Dieu soit cause des vérités éternelles comme de tout le reste (2). En un mot, Dieu a crée les vérités par un pouvoir discretionnaire comparable à celui d’un monarque absolu. C’est ce que dit le plus célèbre de tous ces textes : «... je ne
moi, soit à raison de la connaissance et de la puissance qui se trouvent jointes avec elle et qui la rendent plus ferme et plus efficace, soit à raison de l’objet, d’autant qu’elle se porte et s’étend * infiniment * à plus de choses, elle ne me semble pas toutefois plus grande, si je la considère formellement et précisément en elle-même. »
(1) Voy. à Mersenne, 6 mai 1630, I, 1492 sq. : « Pour les vérités éternelles, je dis derechef que : sunt tantium veræ aut possibiles, quia Deus illas veras aut possibiles cognoscit, non autem contra veras a Deo cognosci quasi independenter ab illo sint veræ. Et si les hommes entendaient bien le sens de leurs paroles, ils ne pourraient jamais dire sans blasphème que la vérité de quelque chose précède la connaissance que Dieu en a... Il ne faut donc pas dire que si Deus non esset, nihilominus istæ veritates essent veræ ; Car l’existence de Dieu est la première et la plus éternelle de toutes les vérités qui peuvent être et la seule d’où procèdent toutes les autres. Mais ce qui fait qu’il est aisé en ceci de se méprendre, c’est que la plupart des hommes ne considèrent pas Dieu comme un être infini et incompréhensible et qui est le seul Auteur duquel toutes choses dépendent ; mais ils s’arrêtent aux syllabes de son nom, et pensent que c’est assez le connaître, si on sait que Dieu veut dire le même que ce qui s’appelle Deus en latin, et qui est adoré par les. hommes. »
(2) « Vous me demandez in quo genere causæ Deus disposuit æternas veritates. Je vous réponds que c’est in eodem genere causæ qu’il a créé toutes choses, c’est-à-dire ut efficiens et totalis causa. Car il est certain .qu’il est aussi bien auteur de l’essence comme de l’existence des créa-
tures : or cette essence n’est autre chose que ces vérités éternelles, les-
quelles je ne conçois point émaner de Dieu comme les rayons du soleil ; mais je sais que Dieu est auteur de toutes choses, et que ces vérités sont quelque chose, et par conséquent qu'il en est auteur. » [A Mersenne ?]. [27 mai 1630 ?] I, 151 sq.).
nascantis © : LASER E.
laisserai pas de toucher en ma PHARES plusieurs ques-
tions mélaphysiques, et particulièrement celle-ci : que
les vérités mathématiques, lesquelles vous nommez éter-
nelles, ont été établies de Dieu et en dépendent entière-
ment, aussi bien que tout le reste des créatures. C'est
en effet parler de Dieu comme d’un Jupiter ou Saturne
el l'assujettir au Styx et aux destinées, que de dire que
ces vérilés sont indépendantes de lui. Ne craignez point,
je vous prie, d'assurer et de publier partoutque c’est Dieu
qui a établi ces lois en la nature, ainsi qu'un roi établit
des lois en son royaume. » (A Mersenne, le 15 avr. 1630,
I, 145%). S'il en est ainsi, le principe de contradiction
lui-même est renversé : « Mihi autem non videtur de
ulla unquam re esse dicendum, ipsam a Deo fieri non
posse ; cum enim omnis ratio veri et boni ab ejus omni-
potentia dependeat, nequidem dicere ausim, Deum facere 1
non posse ul mons sit sine valle, vel ut unum et duo
non sint tria ; sed tantum dico illum talem mentem mihi -
indidisse, ut a me concipi non possit mons sine valle,
vel aggregatum ex uno et duobus quod non sint tria, etc.,
atque talia implcare contradictionem in meo conceptu. »
(Rép. pour Arnauld, 29 juill. 1648, V, 223° sq.) C'est
même une question de savoir si Dieu ne peut pas vou-
loir ce qui contredirait sa propre essence. Sans doute
Descartes trouve bon qu'on tienne pour vrai que Dieu
ne peut pas se priver de l'existence parce que cela .
répugne (1). Mais la contradiction semble n'être une
limite que pour notre intelligence, et d'ailleurs le prin-
cipe de l'indifférence absolue semble exiger qu'il n'y ait
pour Dieu aucune limite (2). — Toutelois Descartes com-
(1) Il conseille à l’auteur (?) d’un abrégé des Méditations quelques corrections, dont l’une sur cette proposition : neque Deus habet facultatem a se auferendi suam existentiam : « Per facultatem enim solemus designare aliquam perfectionem ; esset autem imperfectio in Deo, posse a L se auferre existentiam. Atque ideo ad præcavendas cavillationes, mallem ibi scribere : et repugnat Deum a se auferre suam existentiam, vel aliunde eam amittere posse. » (V, 545% sq.).
(2) « J'avoue bien qu’il y a des contradictions qui sont si évidentes,